A MES CHERS PAROISSIENS
Depuis quelques années, il s'est réveillé dans le sein de notre chère Église réformée de France, un désir de mieux, connaître l'histoire de nos pères. De toutes parts on s'est livré dans ce but à des recherches approfondies. Bon nombre d'ouvrages d'un haut intérêt ont reçu du public religieux le meilleur accueil. On en cite même qui ont obtenu de brillants éloges et d'honorables distinctions.
En publiant celui-ci, notre seul désir a été de mettre sous vos yeux d'admirables modèles de foi, de piété, de résignation dans l'épreuve et de confiance en la volonté de Dieu. C'est une narration fidèle extraite d'une histoire écrite, il y a près de trois siècles, par un homme fort honorable et qui a été, en grande partie, le témoin des faits qu'il rapporte.
Ce livre doit le jour à une circulaire de S. Ex. le Ministre des cultes, en date du 10 janvier 1852, par laquelle il est demandé aux pasteurs un ensemble d'informations historiques sur les paroisses réformées où ils exercent leur saint ministère. En nous livrant dans ce but à des recherches et en lisant la vie de Pierre Pithou, publiée à Paris, en 1756, par le célèbre avocat Grosley, nous vîmes à la page 250 du
second volume, qu'un manuscrit assez volumineux, concernant l'histoire de l'Église réformée de Troyes , écrit par N. Pithou, seigneur de Chamgobert, avait passé de la Bibliothèque de Troyes à la Bibliothèque Royale. Heureux de cette découverte, nous avons pu nous procurer le précieux manuscrit, que nous avons transcrit en entier. 11 est fort à désirer que cet intéressant volume de 1,100 pages in-folio soit publié quelque jour dans son intégrité. Ed attendant, nous avons désiré en reproduire les faits les plus saillants, en suivant leur enchaînement naturel et leur ordre chronologique. Cette histoire abrégée ne sera pas, nous l'espérons du moins, sans fruits et sans bénédictions pour vous. Elle vous montrera d'abord comment Dieu fait servir les moyens les plus humbles en apparence à l'établissement de son œuvre sur la terre. Vous y verrez ensuite que cette œuvre a bien réellement été la sienne, puisque, dès son début, elle a eu à rencontrer l'opprobre et la persécution. Elle vous édifiera par la mise en scène des vertus qui ont brillé chez un grand nombre de ceux dont nous aurons à raconter les afflictions et les épreuves. Le récit des luttes douloureuses qu'ils ont eu à soutenir pour demeurer fidèles à leur foi servira à fortifier la vôtre, comme il nous a nous-mème soutenu et fortifié dans de pénibles circonstances.
Vous serez, comme nous, frappés de la nécessité qu'il y avait d'une réforme pour sauver l'Église et la ramener autant que possible à sa pureté primitive. Celle de Rome, pour ne pas succomber dans la lutte, a été contrainte de semodifier en épurant ses mœurs, car elle était alors bien différente de ce qu'elle est de nos jours. Par égard et par bienséance nous avons voilé, adouci le récit de turpitudes qui se montraient alors au grand jour, tandis que maintenant elles se cacheraient dans l'ombre.
Nous ne prétendons pas cependant justifier en tout la conduite de nos pères. Ils eurent leurs défauts, leurs misères comme, hélas! nous avons encore les nôtres. Imitons-les dans leur zèle, dans leur abnégation, mais tenons-nous en garde contre les fautes dont ils se sont rendus coupables. En les voyant dans l'obligation, à une certaine époque, de faire plusieurs lieues de chemin pour aller entendre la pure prédication de l'Évangile de la bouche de leurs pasteurs, sachons mieux apprécier le bonheur que nous avons d'avoir à notre porte les moyens de nous édifier. Reconnaissons avec actions de grâces combien nous sommes plus privilégiés qu'eux, puisque notre culte, célébré publiquement dans un temple neuf, est placé sous l'égide des lois qui le protègent. Sachons reconnaître aussi l'énorme différence qu'il y a entre les dispositions hostiles et haineuses de la population d'autrefois et les sentiments de bienveillance qu'on nous témoigne aujourd'hui. Efforçons-nous de nous en montrer de plus en plus dignes par une conduite pleine de droiture et de charité chrétienne.
Avant d'entrer en matière il nous a paru utile et même nécessaire de vous faire connaître la famille de l'auteur de cette histoire.
Elle eut pour père Pierre Pithou qui naquit à Ervy, petite ville du ressort de l'ancien bailliage deTroyes, en 1496. Il fut avocat distingué et d'une grande érudition. Il salua avec joie les premières lueurs du pur retour à l'Évangile par la réformation qui commençait à poindre. Il éleva sa famille dans les sentiments de la foi qu'il avait embrassée avec ardeur. Il mourut en 1553, âgé de 57 ans. On ne lira pas sans attendrissement le récit de ses derniers moments, tels qu'ils nous sont racontés par son fils. Bien que sa mort fût celle d'un chrétien réformé, il fut néanmoins enseveli dans la chapelle de la Passion-des-Cordeliers , avec tous
les honneurs et toutes les cérémonies usitées dans L'Église romaine , tant était grande la considération qu'il s'était acquise par sa science et ses vertus.
De son premier mariage avec >. Bazin, fdle de Jean, lieutenant particulier au Bailliage, naquirent : 1° Jean et 2° Nicolas, frères jumeaux (1).
En 1536, il épousa en secondes noces Bonaventure Chantaloë, fdle de Bobert, seigneur de Baire, et de Catherine Dorigny. De ce second mariage sont issus : 3° Pierre (2). 6° Jean (5).
4° François (3). 7° Perrette.
5° Antoine (4). 8° Ambroise(6).
Disons maintenant ce que nous avons pu savoir sur chacun d'eux (7).
Jean.
Il naquit en 1524, et reçut de son père sa première éducation. Son goût le porta vers l'étude de la médecine, qu'il cultiva avec succès.
(1) Seigneur de Chamgobert, terre située sur le finage d'Ervy.
(2) Seigneur de Savoye , hameau dépendant de la commune de Noussey.
(3) Seigneur de Bierne , hameau dépendant de la commune de Ville* méreuil.
(4) Seigneur de Luyères, commune du canton de Piney.
(5) Épouse de Jean Nevelet, seigneur de Doschesprès Piney.
(G) Épouse de Claude de Maris; , seigneur de Valentigny , commune dépendant du canton de Brienne.
(7) Nous avons puisé ces détails dans l'ouvrage de Groslcy.
Nicolas»
Ce frère jumeau de Jean s'adonna à l'étude du barreau, (les deux frères se ressemblaient exactement par la taille et la physionomie. Ils se ressemblaient bien davantage encore par une conformité de goûts, d'esprit et de sentiments. Ils habitèrent et vécurent toujours ensemble. Tous leurs biens étaient en commun. Ils furent inséparables en France, dans les pays étrangers, dans leurs séjours à la ville et à la campagne. Leurs occupations, leurs plaisirs, leurs chagrins furent constamment les mêmes. Une si belle et tendre union dura soixante- quatorze ans, c'est-à-dire, jusqu'à la mort de Nicolas, qui décéda le premier. Dès leur jeunesse, ils furent élevés dans les principes de la foi évangélique Réformée, dont rien ne fut capable de les détacher. Nicolas épousa Perrette de Vassan, élevée, comme lui, dans la foi évangélique. Elle était fdle d'un riche marchand drapier de Troyes, et sœur de Christophe de Yassan, qui épousa Perrette, sœur de Nicolas Pithou. La religion fut le lien et le motif de cette double alliance. On verra dans cette histoire (pie, en 1559, Nicolas Pithou étant tombé dangereusement malade, il s'imagina que cette maladie était un châtiment de Dieu, pour n'avoir pas osé jusqu'alors faire une profession plus ouverte et plus franche de sa foi. Fortifié dans cette pensée par les touchantes exhortations du pasteur de Corlieu, qui vint le visiter en secret, il n'attendit pas l'entier rétablissement de sa santé pour rendre publiquement hommage à la vérité qu'il avait reçue dans son cœur. Cette démarche courageuse eut un grand retentissement. Le convalescent, sa femme, Jean son frère et son inséparable ami, obligés de s'enfuir, allèrent chercher un asile à Cenève. La mort de François II, arrivée
l'année suivante, la résolution prise par Catherine de Médicis, de balancer la puissance des Guise par les forces des Huguenots, rassurèrent ceux-ci et leur permirent de se montrer à découvert. Ce changement inopiné dans l'état des Réformés se fit sentir particulièrement à Troyes L'évêque Antoine Caracciole parut à leur tête. Depuis longtemps calviniste dans le creur, il prêcha ouvertement la doctrine réputée nouvelle. 11 sollicita du Consistoire, qui venait de se former, une vocation pastorale (1). Le Consistoire ayant besoin de pasteurs et ne croyant pas en trouver un bien dûment qualifié en la personne de l'évêque, qui jouissait d'ailleurs d'une haute réputation d'éloquence, le soumit à de longues épreuves et ne l'admit au saint ministère que par déférence pour Pierre Martyr, qui, revenant du Colloque de Poissy, passa par Troyes, où il visita l'Église réformée et ses principaux membres. L'évêque, devenu ministre, prêcha publiquement dans la chapelle de son palais, en présence d'une nombreuse assemblée de catholiques et de réformés.
Nicolas Pithou, sa femme et son frère étaient revenus à Troyes, dès qu'ils avaient cru pouvoir y paraître sans
(1) On s'étonne de voir Caracciole demander autre admis au nombre des Pasteurs de l'Église réformée, tout en continuant a être évéque de son diocèse. Cette étrange manière d'agir le fait au premier abord considérer comme un être bizarre , comme un cerveau mal organisé. L'étonncment cesse quand on lit dans le bel ouvrage récemment publié par MM. Haag, lu France l'roleslan/e , qu'à la même époque , vingt et quelques évoques e.i France agissaient de même. En voyant les immenses progrès delà Réforme, ils espéraient qu'elle couvrirait l'étendue du Royaume et s'établirait sans une rupture trop violente avec l'ancien ordre de choses , en maintenant l'Épiscopat et les autres formes de la hiérarchie, ainsi que cela a eu lieu en Angleterre.
danger. La liberté des prêches, l'exemple de l'évèque, le besoin d'une foi vivante et éclairée, dégagée de cet amas d'erreurs et de superstitions sous lequel elle était depuis si longtemps ensevelie, avaient tellement multiplié le nombre des réformés, que, en 1562, on compta près de dix mille personnes à la sainte Cène qu'ils célébrèrent publiquement aux fêles de Pentecôte. Les nouveaux édits, qui éloignaient des grandes villes l'exercice de la religion réformée, troublèrent le calme et la paix de l'Église de Troyes. Les prêtres pressaient avec la plus grande vivacité l'exécution de cet édit. Les réformés luttaient pour conserver les restes d'une liberté passagère qu'ils avaient eu à peine le temps de goûter. Le calme ne put être rétabli par la présence du roi et de la reine mère, qui vinrent à Troyes au mois d'avril 1563, et qui écoutèrent les récriminations des deux partis. Nicolas Pitbou avait été auprès d'eux l'orateur et le représentant de l'Église à laquelle il appartenait. Ceux qui l'avaient député, espérant vaincre la Cour par ses vives instances, envoyèrent Pithou à sa suite. Il la rejoignit à Niort, où il obtint audience de la reine mère; mais il ne lui fut pas possible de voir le roi. Désespérant de rien obtenir de la Cour, pour le rétablissement du prêche à Troyes, ou tout au moins dans quelques lieux plus rapprochés de la ville que Saint-Mards-en-Othe, qui en est à sept fortes lieues, et où les réformés devaient se rendre pour l'exercice du culte, il engagea la princesse de Condé à leur donner, pour leurs assemblées, une vaste salle dans son château d'Isle-au-Mont. Il ne restait plus que la difficulté de concilier cet arrangement avec les dispositions des nouveaux édits. Pithou la leva, en faisant notifier au greffe du bailliage de Troyes, en vertu d'une procuration de la princesse, qu'elle choisissait sa maison d'Isle-au-Mont pour son principal domicile. Dès lors les
réformés n'eurent plus que trois petites lieues de marche pour se rendre à leurs saintes assemblées.
Les édits de pacification postérieurement accordés par Charles IX, en ramenant dans le royaume un calme apparent, avaient rendu les réformés à l'exercice de leur religion, à leur patrie et aux différents états auxquels ils étaient attachés. Les deux frères Pithou, usant de cette liberté, se donnèrent tout entiers à leurs professions. L'un, en qualité d'avocat, jouissait de cette confiance qui est le noble fruit des lumières et de la probité; l'autre pratiquait la médecine avec autant de réputation que de succès. La parfaite probité de Nicolas lui valut la place de bailli et de gouverneur de la ville de Tonnerre, qui lui fut gracieusement octroyée par Antoine de Crussol et Louise de Clermont- Tonnerre. Il y arrivait pour en prendre possession, au moment même où éclata la Saint-Barthélémy. Au premier bruit des massacres, Nicolas Pithou se retira et passa en Allemagne par Bar-le-Duc, avec sa femme et son frère, qui l'avaient accompagné. On est profondément ému au récit qu'il nous fait de la protection signalée dont il fut l'objet de la part de son Père céleste.
L'édit de 1577 rendit les deux frères Pithou à leur patrie; mais, replongés dans de nouvelles alarmes par celui de 1583, ils allèrent chercher le repos hors du royaume. Ils se fixèrent d'abord à Genève, puis à Lausanne. Troyes devint pour eux une terre étrangère, sans que, cependant, ils la perdissent entièrement de vue. Ils y faisaientun voyage tous les deux ans, et à chaque voyage, ils y séjournaient quelques mois. Dans un de ces voyages, Nicolas Pithou voyant que la peste commençait à pulluler dans cette ville (1 ), y
(1) Nous avons cru devoir souligner quelques expressions et même des phrases textuelles, dont s'est servi l'auteur du manuscrit.
fit son testament, le 3 août 1595. Toutefois, il ne fut point attaqué de cette épidémie ; mais, étant à son ordinaire revenu à Troyes, en 1698, il y mourut au mois de juin, sans postérité.
Jean, qui était demeuré célibataire, survécut quatre années à son frère bien-aimé. Il mourut à Lausanne, le 18 février 1602. Il y avait fait son testament, le 2 du même mois, par devant le notaire Polier. L'agitation et les mouvements presque continuels dans lesquels lui et son frère passèrent la meilleure partie de leur vie, ne leur permit pas de mettre à profit les richesses littéraires amassées par leur père. Ces richesses, conservées par leurs soins, du moins en partie, trouvèrent depuis, dans Pierre et François, leurs frères, deux hommes qui surent habilement les faire valoir. Bien que ceux-ci ne figurent pas dans le récit qui va suivre, nous ne pouvons nous dispenser d'en parler, à cause de la célébrité qu'ils se sont acquise.
Pierre.
Il naquit à Troyes le Ie' novembre 1539. 11 fut l'ainédes enfants que son père eut de son second mariage avec Bonaventure de Chantaloë. Une santé extrêmement délicate, de fréquentes maladies, firent longtemps craindre pour son enfance et sa jeunesse. La vivacité de son esprit ajoutait encore à ces craintes; il essuya tous les accidents auxquels la pétulance du premier âge expose les enfants. Le plus considérable fut une blessure à la tête, dont il porta la marque toute sa vie. Son éducation fut telle qu'elle devait être, sous les yeux d'un père qui, au milieu de la barbarie de son siècle, sentait tout le prix de la science et de l'étude. Il sut captiver l'extrême vivacité de son fils, qui possédait
déjà les premiers éléments du latin, du grec et de l'hébreu, à l'âge où les enfants ordinaires savent à peine lire. Après avoir achevé ses études à Paris, sous la direction de savants qui étaient attachés à la doctrine évangélique, il revint à Troyes, puis alla étudier à Bourges, sous les soins de l'illustre Cujas. Ses progrès furent tels, qu'il devint bientôt pour son maître lui-même un sujet d'étonnement et d'admiration. Cujas ayant quitté Bourges, son élève le suivit à Valence, et profita encore, pendant cinq ans, des leçons de ce grand maître. À peine âgé de 21 ans, Pierre Pithou se présenta en 1560 au barreau du Parlement de Paris, où il acquit une grande célébrité par l'excellence de son jugement et ses vastes connaissances. Mais les seconds troubles qui éclatèrent en 1567, l'engagèrent à se dérober à la vue des maux qui devaient en être la suite. Il prit donc le parti de quitter Paris, pour revenir à Troyes, où, pendant quatre années, il se livra avec ardeur à son goût pour l'étude; car la raison qui l'avait principalement décidé à quitter Paris, lui fermait l'entrée du barreau de Troyes, dont le parti catholique romain était alors en possession exclusive. Ayant quitté cette ville en 1568, il se rendit à Baie, où il passa deux ans. C'est là qu'il publia une fort belle édition de Paul, diacre. Les édits que la Cour publia en 1570, en faveur de la nouvelle religion, en vue d'étourdir ses partisans sur les coups qu'elle voulait leur porter, rendirent Pithou au barreau de Paris, ainsi qu'à ses amis. En 1572, il échappa, comme par miracle, au massacre de la Saint- Barthélémy Épuisé, fatigué par tant de luttes, il n'eut pas le même courage, la même persévérance que ses deux frères aînés. L'amour de la gloire l'emporta chez lui sur toute autre considération, et, l'année suivante, il signa la formule d'abjuration que Charles IX avait fait dresser. En rappelant ce fait, qui dut briser son cœur, Nicolas, son
frère, ne laisse cependant échapper aucune expression de dépit et d'irritation.
11 serait trop long d'énumérer ici la liste des travaux littéraires auxquels il put dès lors se livrer sans crainte et sans relâche. Disons seulement qu'il fut un des principaux auteurs de la fameuse Satyre Ménîppée, destinée à fronder les travers et les vices des Ligueurs. Peu de temps avant sa mort, il lit paraître, à Troyes, une magnifique édition des fables de Phèdre, jusqu'alors inédites. En 1579, il épousa Catherine Paluau, fille de Jean, secrétaire du roi et conseiller en l'hôtel de ville de Paris. 11 en eut trois fils et trois filles; mais les garçons et l'une des filles moururent en has âge. 11 décéda le 1er novembre 1596, âgé seulement de 5? ans.
François.
Il naquit à Troyes, le 7 septembre 1543. Il trouva dans la tendresse et les lumières de son père les secours dont ses frères avaient si bien profité. Comme eux, il fut imbu dès L'enfance de la connaissance des doctrines évangéliques. Il fit aussi ses études de droit sous Cujas. Attaché à la réforme par la naissance et l'éducation, par l'exemple de son père, par la sévérité de son caractère, par l'austérité de ses mœurs, il préféra un long exil à la tranquillité que le changement de religion lui eût assurée dans le sein de sa patrie.
Il avait déjà goûté à Troyes les douceurs d'une vie paisible, lorsque les édits contre la nouvelle religion, comme on le disait dans ces temps d'ignorance, le déterminèrent à passer en pays étranger. Il se fixa d'abord à Heidelberg où, sous la protection de l'électeur palatin, les Français
réfugiés avaient une église particulière. 11 accepta avec empressement une place qui lui fut offerte dans le Consistoire de cette église. Il y prit part à la sainte Cène et remplit toutes les fonctions de sa charge avec ce zèle ardent que produit une foi vivante. De là, il passa à Augsbourg, parcourut les divers États protestants de l'Allemagne, visita ensuite Venise et une partie de l'Italie. Enfin, il arriva à Bâle, où il était encore en 1576. Ses recherches dans les bibliothèques, ses conversations avec les savants que cette ville possédait en si grand nombre, ajoutèrent beaucoup aux connaissances qu'il avait déjà sur toutes les branches de la littérature et en particulier sur la jurisprudence, à l'étude de laquelle il s'était voué. Pourquoi faut-il ajouter qu'après avoir si bien commencé, il finit par suivre l'exemple de son frère Pierre, eu quittant l'Église où il était né, pour s'attacher à celle de Rome? Sa foi était un obstacle à ce qu'il s'exerçât à la pratique du barreau en France. Il préféra la sacrifier, extérieurement du moins, au désir qu'il avait de se faire un nom dans la carrière de la jurisprudence.
Nous n'avons pas à nous occuper ici des travaux littéraires de cet infatigable auteur. Il mourut à Troyes, le 25 de janvier 1621, dans sa 78" année. Ce fut lui qui, par son testament, donna une grande partie de sa fortune et sa propre maison pour y fonder le collège, sur la porte duquel on lit encore ces mots qui en rappellent l'origine :