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cliquerons seulement les principales considérations à faire pour ce qui regarde soit les Églises d'Orient, soit celles d'Occident, soit enfin la chrétienté entière prise en masse.
Dès les temps apostoliques s'offre à notre étude, dans la partie d'Orient et dans la florissante Église de Corinthe, ce schisme fameux pour la répression duquel on recourut à l'autorité du pape saint Clément, quoique l'apôtre saint Jean n'eût pas encore quitté la terre ; et, voulant alors remédier au schisme, le pape Clément écrivit, en conséquence, une lettre étendue et pleine d'autorité, qui nous a été conservée.
Peu de temps après s'éleva dans les Églises d'Asie la grande question du jour où il fallait célébrer la fête de Pâques. Les Asiatiques la célébraient, suivant l'usage introduit par saint Jean, le jour môme de la pleine lune après l'équinoxe du printemps. Le pape saint Victor ordonna que, conformément à la tradition de l'Église romaine reçue de l'apôtre saint Pierre, on eût à célébrer cette fête le dimanche d'après ce jour, tant pour le bien de l'uniformité que pour ôter aux chrétiens la tentation de judaïser. Ce décret occasionna de grands troubles; saint Polycarpe luimême fut envoyé à Piome auprès du pontife pour lui attester la tradition laissée par saint Jean, dont il était disciple; mais il n'obtint rien du pape Anicet. Victor, allant plus loin, non-seulement tint ferme,
mais menaça même d'excommunication (1) les Églises qui faisaient difficulté d'obéir. Saint Irénée se fit médiateur (2). Mais enfin il fallut céder, et le concile de Nicée confirma le décret pontifical, comme nous l'avons déjà rapporté.
Le grand Denis, évêque d'Alexandrie, étant devenu suspect à^on peuple de tenir un langage hétérodoxe, l'affaire fut portée à saint Denis, pontife de Rome, et l' évêque suspecté fut obligé de se justifier par une apologie (3).
Paul de Samosate, évêque d'Antioche, fut condamné pour sa doctrine impie ; mais, fort de l'appui qu'il trouvait dans ses partisans, il refusa de se soumettre à la sentence que le concile assemblé à son sujet avait portée contre lui. On eut recours, pour l'exécution delà sentence, à l'empereur Aurélien, qui, dans ce moment, se trouvait en Orient pour son expédition entreprise contre Zénobie, reine de Palmyre. Or, telle était la conviction que les païens eux-mêmes avaient de la primauté des évêques de Rome sur le
(1) Eusèbe, Hist. eccl., 1. iv; Collât, lren. contr. hseret., J. m, c. 3, édit. de Massuet; S. Jérôme, Devirls ill.y c. 17.
(2) Eusèbe, lib. v, c. 24.
(3) Après avoir écrit quatre livres contre Sabellius, il fut obligé d'en écrire quatre autres pour se défendre lui-même auprès de S. Denis, évêque de Rome, devant lequel il était accusé d'hétérodoxie. Voir S. Athanase, op. t. i, Ep. de sententiâ Dionysii; et De Magîstris, préf. sur les ouvr. de ce même Denis, p. 12 et suiv.
reste de l'Église, que l'empereur prononça qu'il fallait déférer l'affaire à l'évêque de Rome; et comme ce dernier avait condamné l'évêque hérésiarque, il fallut que celui-ci se retirât de son siège épiscopal d'Antioche (1).
Cette même primauté des souverains pontifes sur les Églises d'Orient se démontre encore par les condamnations qu'ils prononcèrent à différentes reprises contre les hérésies qui s'étaient élevées dans ces contrées, telles que celles de Théodote, corroyeur de Byzance (2), des cataphrygiens (3) et de beaucoup d'autres, ainsi que par les dépositions qu'ils prononcèrent contre plusieurs évêques d'Orient, et particulièrement des sièges d'Antioche, d'Alexandrie et de Constantinople (4).
Les actes de souveraine autorité des pontifes romains sur les Églises d'Occident ne sont pas moins célèbres. La fondation de toutes ces Églises est due à saint Pierre et à ses successeurs, comme le témoigne expressément, outre Tertullien et saint Augustin par rapport aux Églises d'Afrique, le pape Innocent I
il) Voir Eusèbe, Hist. eccl., L vu, c. 30; Bossuet, Disc, sur riiist. univ.; Fleury lui-même, Hist. eccl., L vm, c. 8. i2) Voir Eusèbe, 1. v, c. 28.
(3) lbid. 1. iv, c. 27.
(4) Voir Zaccaria, Antifebronius, t. m, 1. n, c. 2, où l'on trouvera une longue liste de ces évoques condamnés par les pontifes de Rome.
par rapport à toutes celles d'Italie, de Sicile, d'Espagne, des Gaules, etc. (1). Dès le 11e ou le me siècle, ou vit se fonder par les soins du pontife romain les Églises de la Grande-Bretagne (2). Un autre fait, spécial pour l'Afrique, est celui que nous offre la controverse des rebaptisants. Tout le monde sait avec quelle force le pape saint Etienne s'opposa à saint Cyprien et à tout son concile, les menaçant même de les excommunier s'ils ne se rendaient à sa décision. La condamnation des montanistes par les pontifes romains nous est rapportée par ïertullien lui-même (3), et celle des novatiens par ces mêmes pontifes nous est attestée non - seulement par la lettre du pape saint Corneille à Fabius d'Antioche, mais par d'au-
[1] Epist. ad Décent. Eugub., dans D. Coustant, Epistolœ Hôm. Pontif.
(2) Voirie V. Bède, Hlst. eccl. AngL, 1. i, c. 4, t. n, édit. de Baie, 1563. Ces Eglises avaient déjà été mentionnées par Eusèbe, Dem. evang., e. V, et avant lui par Tertullien qui, dans son livre Adv. Jud., c. vu, dit ces paroles remarquables : « Hispaniarum omnes termini, et Galliarum diversae nationes, « et Britannorum inaccessa Romanis loca, Christo vcrô subdita « sunt. -
(3) Lib. adv. Prax., c. i, où il dit de Praxéas : » Idem tùnc « episcopum romanum (Anicetum) agnoscentem jam prophe- «. lias Montani, Priscœ, Maximillœ, et ex eâ agnitione pacem » Ecclesiis Asia? et Phrygise inferentem, falsa de ipsis prophe- » tis et Ecclesiis eorum adseverando, et prœdecessorum ejus » auctoritates defendendo, coegit et litteras pacis revocare jam « omissas et à proposito recipiendorum charismatum conces- •• sare. » Voir sur ce passage les notes de Rigault.
1res anciens écrivains ecclésiastiques (1). Et c'est ainsi qu'il en a été de toutes les autres hérésies d'Occident, réprouvées et proscrites par le Saint-Siège aussitôt qu'elles venaient à paraître (2). L'autorité souveraine exercée par les papes sur tous les évêques des provinces occidentales est un fait si notoire, qu'il n'est révoqué en doute par personne.
Enfin, si nous voulons étendre nos regards à l'Église universelle tout entière à la fois, l'autorité des souverains pontifes exercée sur elle, en vertu de la primauté inhérente à leur siège de droit divin , nous apparaîtra en traits lumineux dans les recours et les appels faits au siège de Rome à toutes les époques et de toutes les parties de la chrétienté. Quelques efforts qu'aient pu faire les ennemis du siège apostolique pour le dépouiller de ce brillant privilège (3). ils
(!) Voir la lettre de S. Corneille à Fabius, évèque d'Antioche, dans Y Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, 1. vi, c. 43. Lire aussi dans S. Cyprien les lettres 47, 48 et 49, édit. deBaluze.
(2) Voir Zaccaria, ouvr. cit., t. ni, 1. 1, part, n, c. 3.
(3) Outre les hérétiques des derniers temps, tels que Calvin, Marc- Antoine de Dominis, et plusieurs autres aussi hostiles aux appels à faire au Saint-Siège, il n'a pas manqué môme de catholiques qui les ont attaqués , soit ouvertement, soit du moins d'une manière indirecte, entre autres Noel-Alexandre, qui les soutient il est vrai, mais sauf la supériorité des conciles œcuméniques au-dessus des papes, dans sa dissert, xxvnr, in ssec. iv, prop. 3, n, 4. Mais celui qui s'est surtout signalé dans ce genre, c'est Dupin, dans sa diss. De antiquâ Eccl. discip.,
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n'ont pas réussi à effacer de l'histoire les appels de saint Eustathe, de saint Athanase, de saint Jean Chrysostôme, de saint Flavien, de Théodoret et de Pierre d'Alexandrie en Orient (1), sans parler des autres qui ont précédé et des autres qui ont suivi, ni ceux que firent, pour l'Occident, Fortunat et Félicissime d'Afrique au temps de Gyprien, Basilide et Martial d'Espagne, Chélidoine des Gaules, pour ne rien dire de ceux de Sagittaire, de Sidoine, d'Apiarius et de tant d'autres, dont ont parlé au long ceux qui ont écrit sur cette matière (2). Il suffit pour mon dessein d'avoir simplement signalé ces faits, qui font voir l'autorité exercée sur toute l'Église par les pontifes romains dès les premiers temps du christianisme, et avant comme après le concile de Sardique, quoi qu'il en soit des questions
qui remplit tout le vol. vin de ses œuvres. Je pourrais en citer d'autres encore.
(1) Voir sur ces appels Roskovany, op. cit. Déprimât. Rom. Pont., où ils sont défendus avec vigueur, p. 52 et suiv., contre Dupin, Planck et d'autres ennemis, tant anciens que modernes, de la primauté du siège de Rome. Sur l'appel en particulier de S. Athanase, contre lequel les ennemis des papes ont tourné leurs batteries, voir Mœhlee, Athanase le Grand et son
siècle, t. il, 1. iv.
(2) Voir Zaccaria, op. cit. 1. m, c. 2, où il traite, par ordre chronologique, de ces appels et de plusieurs autres, à commencer par ceux de Marcion, de Privât et d'autres de tous les pays, et en soutient le principe par des arguments invincibles. Voir aussi Roskovany, op. et loc. cit.; Balleeini, opp< S. liants, t. h.
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élevées au sujet des trois célèbres canons de ce concile relatifs aux appels (1). La même autorité exercée par les souverains pontifes paraît dans les causes dites majeures, qui ont été réservées au Saint-Siège dès les temps les plus reculés (2) ; dans les légations faites au npm de ces mêmes pontifes sur tous les points du globe où il en était besoin ; dans les envois de vicaires apostoliques avec des pouvoirs extraordinaires pour le bien de diverses Églises particulières (3).
(1) Sur ces canons dont on a fait tant de bruit, voir Marchetti, // concilio di Sardica, in-8, Rome, 1789.
(2) Qu'il me suffise de rapporter ici les paroles suivantes du pape S. Innocent I, dans la lettre à Victrice, évêque de Rouen : « Si quse causa? , vel contentiones inter clericos tàm superioris « ordinis, quàm etiam inferioris, fuerint exorta?, ut secundùm « synodum Nicœnam congregatis ejusdem provincise episcopis, « jurgium terminetur, nec alicui liceat, sine prxjudicio (amen " Romanx Ecclesix, cul débet in omnibtis causis révèrent ia « custodiri, relictis bis sacerdotibas, qui in eadem provinciâ « Dei Ecclesiam nutu divino gubernant, ad alias convolare pro- « vincias. Si autem majores causa; in medio fuerint devoluta>? « ad Sedem Apostolicam, sicut synodus statuit, et vêtus con- « suetudo exigit, post judicium episcopale referuntur. - Les causes appelées majeures par Innocent I sont celles que S. Léon le Grand appelle majora negotia et diflicitiores causarum évitas (Epist. xii ad ep. Thess.), et Pelage II, diffwiliores qvœsiiones (Epist. ad Joann. épisc).
(3) Gibbon lui-même, dans son Hist. de la décadence, etc , c xvi, avoue que Leclerc et Mosbeim ont de la peine à se tirer des passages des anciens Pères allégués en faveur de la primauté romaine; puis il ajoute : <« Mais le style libre et oratoire
Tirons donc cette conclusion : qu'il est de fait historique qu'à toutes les époques les pontifes romains ont exercé, en vertu de leur primauté, une autorité, un pouvoir suprême sur toutes les Églises, tant de l'Orient que de l'Occident; que l'action vitale de la papauté s'est développée en tous sens, et que par conséquent sa suprématie a toujours été reconnue de tous les chrétiens, et que tous également lui ont rendu une soumission pleine et entière, sans que jamais personne ait réclamé ou ait crié à l'usurpation, si ce n'est qu'on veuille compter comme faisant exception quelques hérétiques et quelques schismatiques.
11 me reste, pour atteindre mon but, à traiter le dernier des points que je me suis proposés, qui est de faire voir que la primauté conférée par Jésus-Christ à saint Pierre, et dans sa personne à tous ses légitimes successeurs pour tout le temps que l'Église doit durer, donne seule la clef pour expliquer l'histoire, qui sans elle serait inintelligible, et le fil propre à servir de guide pour sortir d'un labyrinthe qui sans cela n'aurait pas d'issue. Il en est de l'ordre moral et religieux à peu près comme de l'ordre physique. Faites seulement abstraction du soleil, centre commun de notre système, vous ne pourrez plus expliquer la gravita-
<lc ces passages paraît souvent favorable aux prétentions de Rome. » Paroles d'un grand poids dans la bouche d'un incrédule.
tion des planètes autour de lui, et le grand principe de l'attraction universelle ne pourra plus en rendre raison, pas plus que d'autres phénomènes sans nombre qui deviendraient autant de problèmes insolubles, au moins dans le système actuel, puisqu'ils manqueraient d'une donnée sûre et certaine ; tandis qu'au contraire, ce centre commun supposé, tout s'explique et devient clair. Or, telle est la primauté de Pierre et de ses successeurs, en regard avec les faits qui composent l'histoire de l'Église. C'est de quoi nous allons nous convaincre en passant de nouveau en revue ces mêmes faits, quoique déjà touchés pour la plupart, mais qu'il nous reste à considérer sous ce nouveau rapport.
Je rattache à cette primauté tout ce que les pontifes romains ont entrepris ou exécuté dès le berceau du christianisme dans toutes les Églises d'Orient et d'Occident; leurs interventions dans les patriarchats d'Alexandrie, d'Antioche, et à mesure que de nouveaux patriarchats venaient à être créés, dans ceux de Jérusalem et de Gonstantinople : interventions accompagnées de coaction, ou de menaces, ou de dépositions ou de réhabilitation, selon que pouvait le requérir l'affaire dont il s'agissait. Je rattache à cette même primauté l'autorité exercée par les papes sur les conciles œcuméniques, par rapport soit à leur convocation, soit à l'acte de les présider, soit à celui de les confirmer solennellement : autorité non de
simple direction, comme quelques-uns l'ont prétendu, mais de juridiction ou de suprématie, puisqu'il y a de ces conciles que l'Église tout entière a réprouvés comme autant de conciliabules pour le seul fait de n'avoir pas été ou convoqués, ou présidés, ou confirmés par le siège apostolique, quoique ces conciles lussent très nombreux en eux-mêmes, comme le second d'Éphèse, connu sous le nom de brigandage d'Éphèse, et celui de Rimini (J); autorité en vertu de laquelle ont été annulés des canons auxquels des conciles généraux tout entiers avaient souscrit, comme le vingt-huitième de Chalcédoine dont nous parlions il n'y a qu'un moment ; autorité qui dictait aux conciles la formule même de foi qu'ils avaient à sanc-
(1) Saint Damase atteste ce fait du concile de Rimini, epist. ni, t. i, Epist. Rom. Pont., p. 489, par ces paroles : « Neque enim « prsejudicium aliquod nasci potuit ex numéro eorum, qui apud « Ariminum convenerunt : nam constat neque romanum epis- « copum (Liberium), cujus ante omnes fuit expetenda sen- « tentia.. . hujusmodi statutis consensum aliquem commodasse. » Sur le conciliabule d'Ephèse ensuite, nous avons le témoignage de S. Gélase consigné dans sa lettre aux évéques de Dardanie : - Itemque sanctum Flavianum pontificem Grœcorum congre- « gatione damnatum pari tenore, quoniam solaSedes Apostolica « non consensit, absolvit : potiùsque qui illic receptus fuerat, " Dioscorum, secundse Sedis prsesulem sua auctoritate damna - :. vit, et impiam synodum non consentiendo sola submovit. » Opp. S. Leonis, éd. Bail., t. ni, col. 352. Ce qui est conforme à ce qu'a écrit Sockate, lib. n, c. 8 : «Ecclesias non posse ca- « nonizare (novas constituere régulas) absque sententiâ Episcopi .. romani. »•
tionner, avec défense sous les peines les plus rigoureuses de s'en écarter même d'un seul point, comme saint Léon et saint Gélestin en ont donné des exemples (1).
A cette même primauté d'institution divine je rattache les appels et les recours au Saint-Siège pratiqués en tout temps, en tous lieux, et de la part de personnages de toute condition, soit prêtres, soit évêques, soit patriarches opprimés, soit de la part de simples fidèles ou de simples individus, soit de la part de corps entiers d' évêques. Nous avons déjà parlé de ces objets. Les sentences prononcées par les pontifes romains, à Ja suite de ces appels, ont eu leur exécution, et quelquefois même de la part de très
(1) Voici quelles furent les instructions données par S. CÉ- LESTIN à ses légats, epist. xvn, t. i Ep. R. P. : «Jd fratrem et coepiscopum nostrvm Cyrillum (S. Cyrille d'Alexandrie avait été institué, son principal légat au concile d'Ephèse) consilium Mstrum omne convertite, et quidquid in ejns vider itis arbitrio facietis, et auctoritaiem Sedis Apostolicx custodiri debere mandamus. Siquidem instructiones , quœ vobis tradltœ sunt, hoc loquuntur , ut interesse conventui debeatis, non subire certamen. » Ces instructions furent suivies de point en point par les légats comme par le concile lui-même. S. Léon à son tour écrivait dans les termes suivants à ses légats au concile de Chalcédoine, ép. XI, col. 1064, édit. de Ballerini : « In prsesenti « synodo lidem quam beati patres nostri ab apostolis sibi tradi- « tam prœdicârunt , non patiamini quasi dubiam retractari. »? Il faisait ici allusion ù sa lettre à Flavien.
puissants princes, quelque pénible ou humiliant que cela fût pour eux (1).
A cette primauté je rattache les définitions en matière de foi, reçues de toute l'Église comme règle de croyance, et comme principe pour discerner les catholiques d'avec les hérétiques ou les novateurs, indépendamment de tout décret de concile.
Primauté reconnue, et par les particuliers, et par les provinces entières, et par les conciles même œcuméniques, ou par ceux-là mêmes qui avaient le plus d'intérêt à la nier, s'ils avaient eu le pouvoir de le faire (2). Primauté proclamée à la face de toute l'Église par une longue suite de pontifes se succédant les uns aux autres pendant plusieurs siècles, comme l'héritage qu'ils avaient reçu en leur qualité de successeurs du prince des apôtres, qui lui-même F avait reçu comme un dépôt de Jésus-Christ (3) ; proclamée aussi
(1) Comme il arriva par rapport à l'empereur Arcade et à son épouse Eudoxie pour la révocation de la sentence d'exil portée contre saint Jean Chrysostôme.
(2) Voir ep. S. Leonis xciii, édit. cit.; et Conc, édition de Venise, t. VI, col. 579-582.
(3) Il suffira de rapporter ici le passage suivant de la lettre du pape Adrien au patriarche Taraise, qui fut lue et accueillie avec soumission par le 2e concile de Nicée. Après avoir cité le texte : Tu es Petrus, etc., le pontife ajoutait : « Cujus sedes in omnem « terrarum orbem primatum tenens refulgct, et caput omnium « Ecclesiarum Dei consistit. Unde idem B. Petrus apostolus « Domini prseceptopascensEcclesiam, nihil dissolutum dimisit,
par leurs représentants, de la manière la plus solennelle , et au milieu des conciles généraux , et dans bien d'autres circonstances (1) ; proclamée enfin par le concert unanime du monde chrétien, sans qu'aucune voix osât s'élever pour la contredire.
A cette primauté se relie encore le soin empressé qu'on témoignait de tous les points du monde chrétien de se maintenir en communion de foi et de charité avec le siège de Rome, à cause de l'absolue nécessité où l'on savait bien que l'on était de tenir et de professer la même foi, comme d'appartenir à la même communion, si l'on voulait faire partie de l'Église catholique, de l'unité catholique, du corps enfin de Jésus- Christ. A cette primauté renouons aussi la profession solennelle faite par toutes les Églises, tant de l'Orient que de l'Occident, de regarder comme hérétiques ou schismatiques tous ceux qui ne professeraient pas la foi et ne resteraient pas dans la communion du siège de Rome (2). A cette primauté se renoue, en un moi,
« sed tenuit semper et retinet principatum. » Conc, cdit. de Venise, t. xn, col. 1081.
(1) Voir Zaccaria, op. cit., t. n, dissert. 2, c. 4.
(2) Ceci fait allusion au formulaire d'Hormisdas rapporté plus haut, et qui fut souscrit par tous les évêques, tant de l'Orient que de l'Occident, ainsi que l'atteste Bossuet lui-même, Defens. decl. Cleri Gallic, 1. x, c. 7, par les paroles suivantes : « Atque hœc professio ab Hormisdâ pontifice dictata, ab omni- « bus episcopis orientalibus, eorumque antesignanis constanti- « nopolitanis patriarchis est recepta. Quâ de re occidentales
tout ee qui, dans le cours des siècles, a été fait par les pontifes romains dans toute la chrétienté, soit pour ce qui concerne la foi, soit pour ce qui intéresse la discipline, et qui emporte avec soi la souveraine autorité de gouvernement et la plénitude de juridiction sur toute l'Eglise.
Admettant une fois l'institution divine de la primauté dans la personne de Pierre et de ses successeurs, nous expliquons sans peine toutes les classes de faits que nous venons de mentionner, nous en apercevons la raison, nous les voyons sortir comme des effets de leurs causes. Cette primauté, au contraire, supprimée, nous nous trouvons dans d'épaisses ténèbres, nous ne pouvons plus nous rendre compte de phénomènes si variés, si multipliés, si solennels. Ce ne sont plus que de pures éventualités, et tout cet ensemble harmonique que nous avions admiré se dissout ou ne nous apparaît plus que comme l'effet du hasard. Or, quel homme doué de sens commun oserait affirmer ou même soupçonner cette absurdité? S'il y aurait folie à former un semblable jugement sur un ouvrage physique ou mécanique, sur une horloge, par exemple, pourquoi ne regarderaiton pas comme atteint de folie celui qui le penserait
« episcopi, maxime gallicani multùm collsetantur : ut certum sit « nanc formulam à totâ Ecclesiâ comprobatam. Eamdem fidem *< Justinianus imperatorad S. Agapetum papam iteratis vicibus « miltit. -
d'un organisme moral, si j'ose ainsi parler, si compliqué? et ce serait même avec d'autant plus de raison, qu'on doit prendre en considération le penchant naturel de chacun à l'indépendance , les jalousies nationales, l'entêtement à ne pas vouloir céder, le désir de la supériorité et de la domination, et mille autres ressorts qui ont tant d'action sur le cœur de l'homme.
Pourquoi un semblable fait ne s'observe-t-il pas dans tant d'autres illustres métropoles de l'antiquité : dans le siège patriarchal de cette ville d'Alexandrie, qui rivalisait en grandeur et en population avec la ville de Rome; dans celui d'Antioche, où saint Pierre s'était fixé d'abord, et, ce qui favoris*' davantage encore notre thèse, dans le siège épiscopaï de Gonstantinople, de cette ville qui s'était élevée sur l'abaissement de l'ancienne Rome? Il est vrai que cette Rome nouvelle, subissant dans les temps du moyen-âge les caprices de ses évêques lassés du devoir de la soumission que leurs prédécesseurs avaient rendue au pontife romain, prétendit à la fin en être indépendante ; mais après tout, elle ne porta pas plus loin de ce côté-là ses prétentions. Plusieurs de ses évêques aspirèrent, c'est vrai, à exercer leur domination sur toutes les Églises qui faisaient partie de l'empire byzantin ; mais aucun cependant n'eut le courage d'aspirer au gouvernement de la chrétienté entière, aucun d'eux n'eut jamais la hardiesse d'étendre
son autorité au-delà des provinces soumises à leurs empereurs; tandis qu'au contraire nous voyons les pontifes romains étendre et -exercer leur pouvoir primatial au dedans et au dehors des limites de l'empire romain , en Orient et en Occident , avant et après l'agrandissement et l'élévation politique de la ville de Gonstantinople ; nous voyons à diverses reprises les patriarches de ces métropoles recourir dans leurs dangers , ou dans les dangers que courait la foi , à l'évêque de Rome.
Par là nous sommes allés au devant de l'objection qui pourrait faire illusion à quelques-uns, savoir que le pouvoir des papes aurait pour origine la condition politique de Rome païenne , capitale autrefois de l'univers. Pour ne rien dire des autres considérations qui se présentent à nous, et qui nous montrent au contraire le pouvoir des papes, de l'avis unanime de l'antiquité , avoir pour toute cause la primauté de saint Pierre , nous dirons à ceux qui nous feraient cette difficulté : S'il en était ainsi, le pouvoir des évêques de Rome aurait dû cesser du moment où la puissance de Gonstantinople, comme un autre soleil, s'est levée sur l'horizon politique; et cependant jamais peut-être l'autorité de Rome chrétienne n'a brillé d'un plus bel éclat qu'à l'occasion de cette nouvelle capitale même, comme on le vit dans l'affaire de saint Jean Chrysostôme, dans celle de Nestorius, dans celle de Flavien, et plus tard à l'occasion du schisme
d'Acace. Et d'ailleurs, ceux qui nous font cette objection ne sont-ils pas ces mêmes protestants qui nous disent que la puissance des papes s'est accrue en raison directe delà décadence de l'Empire? N'est-ce pas eux qui nous répètent que c'est au temps du moyen-âge qu'il faut marquer l'époque des usurpations papales? Et c'est ainsi qu'ils pulvérisent euxmêmes à leur insu la difficulté qu'ils voudraient nous opposer.
Mais pour éclaircir davantage ce raisonnement, et lui donner un degré d'évidence tel, qu'à moins de fermer volontairement les yeux, on ne puisse s'empêcher d'en être frappé, développons-le sous une autre forme. L'anglicanisme, et en général les protestants de toute race, s'accordent à rejeter la primauté du pape comme une usurpation sacrilège, et comme un attentat à la liberté de l'Église, telle qu'elle nous a été donnée par le fondateur du christianisme. Tout au plus accordent-ils au pontife romain une primauté d'ordre et d'honneur (1) , une primauté qui se réduirait à une concession que l'Église lui aurait faite en considération de l'antiquité et de la noblesse de son siège, mais sans y être obligée (2) ; ou bien enfin qui
(1) C'est ce que cherchent à prouver, d'accord avec les hétérodoxes, Dupin dans sa dissert, iv déjà citée, et Santer dans l'ouvr. intit. Fundam. juris Éccl. cath., t. i.
(2) C'est le sentiment des Grecs schismatiques, qui se fondent sur les canons 2 et 28 du concile de Chalcédoine ; mais vaine-
serait due à quelque ordonnance impériale (1) ; car [elles sont les hypothèses qu'ils mettent en avant (2). Or, quel est le résultat de semblables opinions? Quelles sont les conséquences pratiques qui en découlent? Il en résulte que le pontife romain ne peut plus exercer de fait aucune influence sur ces communions séparées ; que les communions non catholiques ne souffrent plus que l'évêque de Rome, comme elles se
ment, comme le démontre Roskovany, op. cit. § 37, en s'appuyant sur S. Léon même.
(1) C'est ce que disent les protestants, qui en donnent pour premier auteur, les uns Constantin, les autres Valentinien III • Mais ils trouvent leur démenti dans les documents soit antérieurs, soit postérieurs à ces princes.
(2) Pour donner une idée de la fureur des protestants contre le pontificat romain, qu'il me suffise de rapporter ce que n'a pas craint d'écrire Poavel, calviniste anglais : « Deum sanctè testor « tam certô me scire Pontificiam Ecclesiam esse Antichristi » synagogam, quàm Deum esse incœlis, Creatorem visibilium. » Le synode de Vaping, tenu l'an 1603, a défini, art. 51, que « le pape est l'antechrist. » Puis le synode de La Rochelle de l'an 1607 a ajouté : « Hic articulus, tanquam verissimus, conformis « Scriptural, et iis quee videntur clarè impleta, inseratur in om- « ni bus fidei confessionibus de novo imprimendis. » Voir Ros- Koyany, op. cit., not. 146. Oh! que Tom Green, quoique protestant lui-même , a eu raison de dire : « Le premier pas qu'on l'ait pour s'éloigner de l'Eglise romaine est aussi le premier pour arriver au point où l'on perd la foi! » Voir Extraits of the Diary of a lover of literature , p. 20, Ipswick, 1818. Aucune de ces sectes qui s'éloignent de l'Eglise romaine n'a conservé la foi : toutes elles se sont plongées plus ou moins dans le plus abject rationalisme. C'est ainsi que Dieu les a punies.
plaisent à l'appeler, si elles ne l'outragent même par des épithètes flétrissantes et injurieuses, s'ingère en rien dans leurs actes, dans leur organisation ; qu'elles se montrent jalouses jusqu'à la superstition de maintenir contre toute usurpation venant de lui les droits qu'elles réclament pour elles-mêmes. Et, non contentes de cela, on les voit déployer une hostilité décidée, une haine, un délire, une fureur permanente contre le siège de Rome, et pour soulever, quand elles le peuvent, les peuples et les gouvernements contre les catholiques, elles n'ont pas d' épouvantait plus efficace à leur présenter dans ce but que de crier à Y invasion papale, à l'usurpation ou aux envahissements d'un prince cagot ou d'une puissance étrangère, etc.
Que telle soit la suite des idées et des faits chez toutes les communions anti-catholiques ou qui méconnaissent la primauté de juridiction d'institution divine, c'est une vérité qui n'a pas besoin de preuve. Les libelles que publient journellement, en matière religieuse, les écrivains protestants de bas étage, en sont la démonstration évidente. La conduite des princes schismatiques ou hérétiques dans leurs États la confirme encore bien davantage. Pour ce qui concerne en particulier la soi-disant Église anglicane , vous n'avez qu'à le demander aux lords John Russell et William Palmerston, aux deux chambres du parlement britannique et à leur Bill sur les titres donnés aux évèques catholiques de l'Angleterre par
YEvêque de Rome, et ils vous répondront ce qu'ils en pensent eux-mêmes.
Jetez ensuite les yeux sur ces insectes qui protestantisent à l'entrée de l'Italie, sur ces vils rédacteurs de journaux plus vils encore, qui font écho aux docteurs anglicans et protestants par leurs déclamations, par leurs attaques furibondes, par tous leurs impudents écrits, et ils vous diront aussi là-dessus leur pensée. Je me tais sur les Grecs schismatiques, sur les menées du gouvernement russe, la chose parlant ici d'elle-même.
Comparez maintenant ces procédés théoriques et pratiques des communions non catholiques avec la théorie et la pratique observées dans toute l'antiquité chrétienne, et vous apercevrez d'un coup d'œil la différence qui existe de celles-ci à celles-là. Car l'antiquité chrétienne, par ses actes publics, solennels, universels, nous fait envisager, d'une part, la primauté romaine comme le principe moteur de la vie et de l'action répandues dans tout le corps de l'Église de Jésus-Christ, comme le courant électrique qui la pénètre et la met en mouvement, comme le principe régulateur, comme le chef qui commande à tous les membres, comme le centre d'où partent les rayons qui illuminent toute la chrétienté. De l'autre part, elle nous met sous les yeux la soumission, la vénération, l'obéissance de tous les membres de l'épiscopat, le respect, la déférence des empereurs chrétiens non
infectés d'hérésie ou de schisme, l'émulation que montraient tous les princes à honorer la chaire de saint Pierre, le soin jaloux, l'empressement inquiet de tous les fidèles à se tenir étroitement unis au siège papal pour ne pas être entraînés, en fait de croyances ou de communion, hors de l'unité qui trouve là son principe et sa source ; elle nous fait connaître l'attachement de tous les saints à ce siège vénérable qu'ils ne cessent d'honorer par tous les actes de leur vie, et jusque dans le moment solennel de donner à Jésus- Christ par le martyre le témoignage de leur sang; elle nous fait voir des assemblées entières d'évêques, soit provinciales, soit nationales, soit même œcuméniques, saluer dans le pontife romain le pasteur des pasteurs, le père des pères, le chef principal du troupeau (1). Elle nous montre, en un mot, tous les rayons convergeant vers leur foyer, tous les différents ordres qui composent l'Église gravitant vers ce centre commun, la chrétienté tout entière, dans tout ce qu'elle a de vie, rivalisant de zèle et de fidélité à l'égard de ce chef suprême.
Ici donc point de milieu : ou il faut dire que cette
(1) Voir une belle énumération de ces titres donnés au pontife romain par les anciens Pères, par les conciles, par les saints de tous les temps, dans l'ouvrage de Raynaudi, intit. Corona aurea super caput rom, Pontificis, opp. t. x, p. 90 et suiv. ; et dans le Cours de droit canon de M. l'abbé Andeé, t. iv, p. 294 et suiv , édit. de 1853.
— (570 — manière d'agir comme de penser se fondait sur la foi à la primauté d'institution divine transmise de Pierre à ses successeurs, ou il faut dire qu'elle était appuyée sur une persuasion toute contraire. Mais cette dernière supposition serait absurde autant que arbitraire, et la conduite opposée des communions non catholiques qui rejettent la primauté le démontre suffisamment ; on doit donc de toute nécessité admettre la première. Mais , s'il en est ainsi, alors, à moins de vouloir supposer, avec encore plus d'absurdité, que l'antiquité chrétienne s'est égarée dès le premier pas, et qu'ensuite elle est restée dans son égarement pendant toute une durée de dix ou de quinze siècles, nous devons inférer que ce sont les sectes non catholiques qui ont elles-mêmes dévié de la vérité, et qui sont dans l'erreur en théorie comme en pratique. C'est là une démonstration de fait historique et palpable, contre laquelle viennent échouer toutes les arguties des raisonnements humains.
Reprenons maintenant le fil de notre raisonnement. Si Pierre, avec ses successeurs à perpétuité, est, en vertu d'une institution divine, le fondement visible du royaume visible de Jésus-Christ sur la terre; s'il est le centre de l'Église entière instituée par le Sauveur, la condition essentielle à l'établissement et au maintien de l'unité, spécialement en matière de foi, il s'ensuit que la primauté de Pierre et de ses successeurs est essentielle à la règle de foi
catholique : essentielle, parce qu'elle en est le principal organe; essentielle, parce que la foi des membres ne peut pas être différente de celle du chef; essentielle , parce que l'édifice de l'Église, en tant que visible, s'appuie tout entier sur ce fondement, assuré qu'il est de ne pas tomber en ruines tant qu'il portera sur une telle base.