AVANT-PROPOS
Notes caractéristiques de l'œuvre de Dieu^éUde celle de l'homme. — Distinction à établir entre les auteurs et fauteurs des sectes et ceux dont le malheur est d'être nés ou d'avoir été élevés parmi elles. — De quels instruments Dieu se sert pour évangéliser et convertir les peuples. — Quels sont les hommes qui se font auteurs ou propagateurs de sectes. — Témoignages que nous pourrons invoquer dans cette troisième partie. — But que nous nous y sommes proposé.
L'œuvre de Dieu ne manque jamais d'avoir pour cortège des caractères qui ne permettent pas de la confondre avec celle de l'homme; ou, si on l'aime mieux, l'œuvre de l'homme diffère si essentiellement de celle de Dieu par les imperfections qui la caractérisent, que t. m. 1
ceux-là seuls peuvent s'y méprendre, qui s'aveuglent volontairement. C'est pourquoi nous n'avons pas cru pouvoir autrement mettre la dernière main à notre ouvrage qu'en présentant aux yeux de nos lecteurs la véritable origine de la règle qui en a fait jusqu'ici l'objet, le caractère moral de ceux qui l'ont les premiers proclamée, ainsi que des moyens dont ils se sont servis pour l'introduire ; le caractère moral de ceux qui l'ont embrassée dans les commencements, et par contre celui de ceux qui l'abandonnent pour s'attacher à la règle de foi catholique, ou enfin celui des hommes qui renoncent à cette dernière pour suivre celle de nos soidisant réformateurs.
Je dis : le caractère moral de ceux qui ont proclamé ou embrassé les premiers la règle du protestantisme ; car loin de moi l'intention d'accuser ceux qui, nés de parents protestants, se sont trouvés ou se trouvent, indépendamment de tout choix de leur part, engagés dans la communion qui les compte dans son sein. Ceux-ci, dont l'erreur est peut-être invincible, peuvent par là même n'être pas coupables du protestantisme qu'ils professent, et par conséquent on doit plutôt les plaindre que leur faire un crime d'une position qu'ils n'ont pas eu à choisir. Tant qu'ils suivent de bonne foi la religion de leurs pères, ils peuvent, comme nous nous en sommes déjà plus d'une luis expliqué, faire matériellement, et selon les apparences, partie d'une communion hétérodoxe, et appartenir néanmoins au fond et dans la réalité à l'âne de la seule Église véritable, et être ainsi dans la voie du salut. Or, comme la conscience de chacun est pour nous un sanctuaire im-
pénétrable, nous ne pouvons pas connaître ou apprécier le travail intérieur de la grâce de Dieu dans ces âmes, non plus que leur fidélité ou leur négligence à y correspondre ou à mettre à profit les lumières dont il les éclaire, les bons mouvements qu'il leur inspire ; nous devons donc abandonner le tout, sous ce rapport, au jugement de Dieu et à la responsabilité de chaque individu. Dieu, étant la justice même, ne frappera jamais de malédiction un innocent , puisqu'il n'y a que le péché qui donne la mort à l'àme, qui puisse la séparer de lui et lui faire encourir des supplices éternels (1) . Chacun peut se rendre témoignage à soi-même de ses doutes, de ses résistances aux inspirations, de l'état de sécurité ou de trouble intérieur où il se trouve : si quelqu'un n'a ni soupçon fondé ni doute d'aucune sorte sur sa situation de vie particulière, ce ne sera certes pas Dieu qui donnera l'exemple de condamner dans sa personne un innocent. Et on doit toujours sous-entendre cette restriction à la célèbre maxime : Hors de l'Eglise point de saint, qui est un article de foi du catholicisme, mais qui, pour être bien entendue, suppose coupable celui qui vit et meurt hors de l'Église (2).
(1) S. Augustin a dit de même [De peccat. merit. et remiss., 1. i, c. 34] : - A sainte ac vità alterna hominem nisi peccata non séparant. » Et ailleurs (c. 19) : « Peccata enim sota séparant à Deo. » C'était là un principe inébranlable aux yeux du saint docteur dans ses discussions contre les pélagiens, qui excluaient du royaume des deux les enfants morts sans baptême, encore qu'ils soutinssent de ces mêmes enfants qu'ils n'avaient pas contracte le péché originel.
(2) Il est bon cependant d'observer qu'autre chose est pour un non-catholique d'être ou de n'être pas de bonne foi dans sa secte,
Maintenant, pour ce qui concerne l'œuvre de Dieu. l'Écriture nous fait voir que les miracles, l'esprit de prophétie et ies autres dons extraordinaires de la grâce, la simplicité, la candeur, l'humilité, la charité, la droiture d'intention, le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, et d'autres semblables qualités qui brillent dans les instruments qu'il plaît à Dieu de choisir pour la propagation de ses vérités révélées, sont pour un, cœur droit autant de caractères certains qui ne laissent rien à désirer. Or l'Église nous montre dans son développement et ses progrès les mêmes caractères ou signes distinctifs de l'œuvre de Dieu en elle-même que ceux qu'elle a montrés dans ses commencements; de sorte que ceux qui de tout temps y ont fait le plus de bien pour le salut des âmes se sont toujours distingués par l'innocence de leur vie et par une conduite irréprochable de tout point (1 ) .
On aurait mauvaise grâce d'objecter certains exemples exceptionnels d'hommes pervers dont quelquefois Dieu s'est servi à l'avantage de son peuple, tels que celui de Balaam qu'il a forcé de bénir les tribus errantes dans le désert , celui de Jéhu qui abolit le culte de Baal et lit subir à la maison d'Achab un châtiment si exemplaire de ses crimes, celui de Cyrus qui fit cesser la
autre chose est d'être privé, de bonne loi ou non, de la foi divine
qui peut effectivement manquer à <iuelques-uns. Il est très vrai qu'on peut être sauvé dans le cas de bonne foi ; mais pourvu qu'on ait m même temps la foi divine, puisque, comme le dit l'Apôtre, sans la foi (c'est-à-dire évidemment sans la loi divine) il est impossible de plaire à Dieu.
(1) C'est ce que l'Apôtre |E Tint. n. n appelle être operarium inconfusibilem.
captivité de Babylune, celui de Caïphe enfin qui reçut le don de prophétie. Si l'on jette un regard attentif sur ces rares exceptions, on se convaincra sans peine qu'elles n'ont aucun rapport avec le sujet que nous traitons dans ce moment. Car elles n'ont pas eu pour objet de faire connaître ou de propager la vraie religion, et bien moins encore de réformer les mœurs ou les abus ; mais seulement de venger le peuple de Dieu, de punir les impies, et de procurer le bien-être temporel. Et puis la prophétie de Caïphe n'exprimait autre chose que la pensée criminelle qu'avait cet homme politique d'immoler le juste au bien-être présent, comme il se l'imaginait, de la nation entière, mais nullement celle du salut spirituel du monde comme devant être le fruit de la mort du Sauveur; de sorte qu'il arriva précisément tout le contraire de ce qu'il avait en vue. Au surplus, Dieu n'a jamais fait choix d'hommes méchants ou pervertis pour s'en servir comme d'instruments directs de sa gloire en ce qui concerne le bien spirituel des âmes, l'instruction des peuples, la propagation de la saine doctrine et le perfectionnement des mœurs.
L'œuvre de l'homme, au contraire, se manifeste par des caractères tout opposés, tant dans le principe qui en est le mobile que dans la manière tout humaine, toute charnelle, mêlée d'artifice, basse et abjecte, dont elle s'effectue, aussi bien que dans les moyens mis en œuvre pour la faire réussir, dans les effets qui en sont la suite, et principalement dans les dispositions morales de ceux qui en sont les auteurs ou les promoteurs. Les éléments qui, d'après la doctrine du disciple bienaimé, concourent à constituer ce qui s'appelle le monde
dans son concept formel , sont la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie (4), c'est-à-dire l'amour désordonné du plaisir, l'intérêt et l'ambition. Or, ces éléments du mal se décèlent dans ces hommes par des traits si visibles, qu'il est impossible, à moins d'être aveugle, de ne pas les apercevoir ou de ne pas les reconnaître. Ce sont, comme les décrit l'Apôtre, des hommes amoureux d'eux-mêmes, avares, glorieux, superbes, médisants, désobéissant à leurs pères et à leurs mères, ingrats, impies, dénaturés, ennemis de ta paix, calomniateurs, intempérants, inhumains, sans affection pour les gens de bien, traîtres, insolents, enflés d'orgueil, et plus amateurs de la volupté que de Dieu, qui ont une apparence de piété, mais qui en ruinent la vérité et l'esprit (2). Dans ce portrait tracé de main de maître, nous avons comme la biographie sommaire de tous ces audacieux qui se sont élevés dans le long cours des siècles pour troubler l'Église de Dieu, depuis Simon le Magicien jusqu'aux derniers novateurs qui ont paru de nos jours, comme de ceux qui pourront s'élever encore dans 1rs siècles à venir.
Pour quiconque est tant soit peu versé dans l'histoire de l'Église ou dans celle des hérésies, il sera très facile de retrouver, soit en totalité , soit en grande partie du moins, les traits marqués par l'Apôtre, dans chacun des hérésiarques ou des auteurs de nouvelles sectes qui se sont insurgés contre la seule véritable Église insti-
i i JoiN.n, 16.
12) II 77/». m. 2-5.
tuée et fondée par le Fils de Dieu. Pour nous, faisant abstraction de ceux des siècles antérieurs qui se sont signalés clans cette lice, nous nous bornerons à parler, comme le veut notre sujet, de ceux-là seulement qui ont entrepris la prétendue réforme du xvie siècle , ou des auteurs et des promoteurs du protestantisme. Et comme il s'agit ici de faits connus de tous, nous nous attacherons principalement à relever sur chaque point ce qui se rapporte à notre objet, qui est de faire voir dans l'œuvre de ces hommes tous les caractères propres à ceux qui commettent l'attentat de détruire ou de parodier l'œuvre de Dieu. De là, il sera aisé d'inférer que, pour peu qu'on ait à cœur la gloire de Dieu et son propre salut, on ne doit pas rester dans une communion qui, outre les vices intérieurs que nous y avons relevés dans les deux parties précédentes de cet ouvrage, offre tous les signes de la réprobation divine.
Ainsi cette troisième partie sera toute d'application, et fondée tout entière sur les faits tels que nous les présente l'histoire du protestantisme : c'est pour cela que nous l'avons intitulée historique-morale. Purement positive , elle sera par là même à la portée de toutes classes de lecteurs. Nous nous permettrons seulement de joindre aux documents histoiiques les réflexions qui naîtront d'elles-mêmes de la nature des faits.
Mais, pour que personne n'ait à nous accuser d'exagération ou de calomnie, d'infidélité ou de mensonge, dans le tableau que nous aurons à retracer de ces hommes, et des moyens qu'ils ont mis en œuvre pour réussir dans leur triste entreprise, nous ne ferons valoir, autant que possible, que les témoignages d'écrivains
protestants, qui se sont dépeints les uns les autres sous de si vives couleurs, qu'ils ne nous laissent sous ce rapport plus rien à désirer. Si cependant nous recourons quelquefois, pour établir ou confirmer nos preuves, à des auteurs catholiques, nous les choisirons tels sous les rapports, tant de la science et de la critique que de leur impartialité et de leur probité connues, qu'aucune personne sensée ne pourra récuser leurs témoignages; d'autant plus que plusieurs de ceux que nous citerons ainsi auront assisté à la naissance du protestantisme. A Dieu ne plaise que je veuille, en traitant ce sujet, tout entier composé de faits, diffamer en rien les protestants d'aujourd'hui, ou rendre méprisables les personnes mêmes de ceux, de quelque secte qu'ils soient d'ailleurs, qui professent le protestantisme. Non, telle n'est pas mon intention ; mais je veux seulement, en écrivant ces choses, faire tomber le voile qu'ont encore devant les yeux un si grand nombre d'entre eux, qui, sans que leur volonté y ait été pour rien, restent toujours engagés dans les filets de l'erreur, et les mettre en état de voir le parti généreux qu'ils ont à prendre, s'ils veulent assurer leurs destinées à venir. Je tiens aussi à ce que les catholiques, qui ont le bonheur de se trouver d'avance dans la bonne voie, voyant de près tout ce que le protestantisme présente de hideux , non pas seulement dans ses doctrines spéculatives, mais encore dans ses applications pratiques , dans les faits qui lui ont donné naissance, dans les vices personnels des hommes qui l'ont établi et propagé, se mettent en garde contre les pièges perfides qu'on leur dresse pour leur faire abandonner la religion, seule véritable, dont ils sont,
grâce à Dieu, en possession. Il n'y a que le catholicisme qui montre en traits éclatants le sceau de la vérité de Dieu imprimé dans ses doctrines, et qui puisse procurer à l'homme non cette paix que promet le monde sans pouvoir jamais la donner, mais la paix qui vient du ciel et qui dispose à la paix impérissable dont elle est l'avant-courrière , l' avant-goût et le gage, qui ne se trouve enfin que dans le cœur du chrétien humble et sincère. La paix de l'incrédule et du sectaire n'est, au contraire, que mensonge, puisqu'elle n'aboutit qu'à produire la perte du bien suprême et par là même le plus grand des malheurs.