III. — ÉTAT DU PROTESTANTISME EN ANGLETERRE ET AILLEURS
L'anglicanisme du peuple ne se distingue pas du protestantisme. — L'Eglise légale d'Angleterre dépeinte par les protestants. — Aveux d'anglicans très attachés à leur Eglise. — Ligue des anglicans avec les dissidents. — Elasticité des xxxix articles. — Aveux et faits qui fournissent la preuve de l'état misérable du protestantisme en France, — en Suisse, — en Hollande, — dans l'Amérique du Nord. — Le protestantisme est une vraie Babel.
De l'Allemagne passons en Angleterre, où, s'il est vrai que l'anglicanisme doive être distingué du protestantisme proprement dit, ils se confondent néanmoins souvent ensemble, comme il résulte des actes officiels mêmes que nous avons produits ailleurs: et les doctrines de l'un ont pénétré si profondément dans les entrailles de l'autre, qu'elles en sont comme l'àme et ['informent pour ainsi dire. La distinction à faire entre les deux n'existe plus qu'en abstraction; car, dans la réalité, elle a tout-à-fait disparu, et ce serait vainement qu'on chercherait aujourd'hui l'anglicanisme tel qu'il a été constitué par Henri VIT F. Gomme, cependant, l'Église légale se distingue, quanta la communion extérieure, des di-
verses sectes de protestants, qu'elle appelle dissidentes dans son langage , voyons si cela constitue pour elle un avantage dont elle ait à se prévaloir (1).
La Revue d'Edimbourg s'en explique comme il suit : « Nous ne savons si l'Église anglicane ne compte pas en ce moment autant de sectes dans son propre sein qu'il peut y en avoir au dehors. A partir de la Réforme, l'Église anglicane a couvert de l'ombre de ses articles de paix une variété d'opinions beaucoup plus grande qu'il n'en serait besoin pour constituer beaucoup plus d'écoles diverses que n'en a jamais connu la philosophie païenne » (2).
Mais, dira-t-on, la Revue c/' Edimbourg est un organe suspect, comme étant celui de quelques presbyté-
^1; La. Revue catholique de Dublin, dans son n° lxvii, sur la foi de la feuille parlementaire publiée sous les auspices de M. Bright, et sous le titre de Dissenter's Places oj ivorship, c'est-à-dire : Places pour le culte des dissidents, donne la liste qui suit des sectes d'Angleterre qui ont des noms particuliers : La Société d'Instruction d'Aikkin, les Baesteriens, la Société d'Union de Béthel, les Chrétiens de la Bible, les Brianites, les Religieux chartistes, les Fils deSion, la Société de la Ligue italienne, les Pèlerins chrétiens, les Restaurateurs chrétiens, les Croyances de la comtesse d'Huntingdon, les Disciples du Christ, les Evangéliques unis, les Sectateurs de la paix, les Chrétiens libres penseurs, la Société amicale, l'Eglise sainte et apostolique, les Huntingtoniens, les Chrétiens de la Bible indépendants, les Millénaires indépendants, les Mormonites, les Néo-Jérosolymites. les Calvinistes spéciaux, les Philadelphes, les Frères de Plymouth, les Chrétiens dissidents primitifs, la Société d'Union de la Providence, les Extravagants (ou enragés), les Religieux rationnels, la communauté des Ressuscites, les Saints démoniens, les Schiloïtes, les Autres Fils de Sion, les Sudcottiens et les Universalistes. Il y en a encore plusieurs autres dont cette liste ne parle pas. Eh bien! chacune de ces sectes prétend avoir pour guide la Bible et l'Rsprit-Saint.
•2i Edinburgh Heviev, septembre 1843.
riens d'Ecosse. Je pourrais répondre que , lorsqu'il s'agit de faits, chacun peut servir de témoin, pourvu qu'il en ait connaissance. Je dirai, de plus, qu'on ne se hasarderait pas à mentir en face à un public qui vous convaincrait tout aussitôt de mensonge; au lieu que non-seulement on n'a rien répondu à cette Revue, mais on ne pourrait rien lui répondre, puisque son assertion est évidemment confirmée par tout ce qui se passe en Angleterre.
Le Weekly Dispatch, ou Dépêche de la Semaine, journal des dissidents, qui se publie à Londres et est peut-être le plus répandu de tous, dit de même, en parlant de la mort héroïque de l'archevêque de Paris, qui s'est dévoué comme victime de paix et de charité, et en faisant à cette occasion le parallèle 'de l'Église catholique avec l'Église anglicane : « En Amérique, il n'y a que les chapelles catholiques où l'on voie le maître et l'esclave s'agenouiller à côté l'un de l'autre devant le même autel. En Irlande, pendant que le choléra faisait le plus de ravages, comme à l'époque où la fièvre engendrée par la famine consumait le plus de victimes, les prêtres catholiques étaient là, succombant par centaines sous le fléau, mais fidèles et pleins d'ardeur dans l'accomplissement de leurs devoirs envers le peuple. Nous ne nous arrêterons pas à demander quelles prières ils récitaient ; nous n'examinerons pas curieusement la forme de leur croyance, ni la coupe de leurs phylactères. C'est par leurs fruits que nous voulons les connaître. Qu'on les appelle hérétiques, idolâtres et superstitieux , brebis galeuses , homicides d'Ames ; pour nous, qui les voyons respecter l'esclave, consoler le mon-
diant, relever le courage du paysan qui se meurt de faim, et aller sous la bouche du canon, en se mettant, entre de féroces combattants, à la merci des passions déchaînées, gagner la bénédiction promise à ceux qui procurent la paix, ce n'est pas nous qui donnerons à cette classe de prêtres une épithète flétrissante (Pricstcraft, intrigue sacerdotale). Non, l'esprit d'intrigue n'affronte pas ainsi de gaité de cœur le choléra : le charlatanisme se tient à une distance plus respectueuse de la fièvre, et l'hypocrisie rengorgée se tient plutôt au bout d'une table de festin qu'en tête d'une batterie comme celle du faubourg Saint-Antoine.
« Eh ! que faisaient nos évêques (anglicans) pendant tout ce temps-là? Le doyen d'Herford luttait contre le docteur Hampden dans l'arène des titres ecclésiastiques en se battant avec lui sur le cadavre de leur religion. Sam d'Oxford se vengeait d'avoir manqué le siège de Cantorbery, en faisant des discours politiques contre la concession des droits réclamés en faveur des juifs. L'évêque de Londres trafiquait de ses fermes à Piccadilly, et plusieurs de ses très révérends frères dans le Seigneur mouraient en odeur de sainteté sur leurs lits d'ouate, en laissant après eux des biens de la valeur moyenne de 70,000 livres sterling (l,76/i,000 fr. ). L'archevêque de Paris ne recevait que 1,200 livres sterling (à peu près 30,000 fr.), et les dépensait en entier pour sa religion et pour ses frères. L'évêque de Londres reçoit annuellement 25,000 livres sterling (625,000 fr.), et les dépense en entier pour lui et sa famille. Dans ses tournées de confirmation, il fait payer aux paroissiens l'avoine pour ses chevaux ; il laisse
représenter dans sa cathédrale et dans son abbaye des spectacles à 2 pence (20 centimes), et répand des larmes de crocodile sur le triste état de son diocèse, uniquement pour vider les bourses des fidèles, et usurper le patronage de nouvelles succursales (1).
j J) C'estici l'occasion de mettre sousles yeux du lecteur le compterendu présenté à la Chambre des communes d'Angleterre sur la pauvreté apostolique des évoques anglicans de l'Irlande, au moment même où les habitants de ce pays languissaient et mouraient de faim. Le voici :
Livres sterling. Stopford, évêque de Cork, a laissé à sa famille . . . 25,000
Percy, évêque de Dromore, a laissé 40,000
Cleaver, évêque de Ferns, a laissé 50,000
Bernard, évêque de Limerick, a laissé 60,000
Knox, de Killaloe, a laissé 100,000
Reresford, archevêque de Tuam, a laissé 260,000
Fowler, archevêque de Dublin, a laissé 150,000
Porter, de Clogher, a laissé 250,000
Howkins, évêque de Raphoe, a laissé 260. OOo
L'évêque Warburton a laissé 600,000
Agar, archevêque de Cashel, a laissé 400,000
Pour total, cette somme monstre de 2,075,000
nu à peu près 52 millions de francs.
Ainsi onze évêq ues protestants seulement ont laissé après eux. c'est-à-dire après s'être choyés, eux et leur famille, avec un luxe et une somptuosité qui ne conviennent guère qu'à des rois, la modeste somme de deux millions soixante-quinze mille livres sterl. ou cinquante-deux millions deux cent quatre-vingt-dix mille francs ; et cela, tandis que mouraient de faim les pauvres Irlandais catholiques, qui fournissaient à ces revenus comme à ces dépenses ! Qu'on vienne dire encore, en présence de ces faits, que l'Eglise catlm lique est une boutique. Observons, en outre, que, d'après ce même compte-rendu, le nombre des protestants en Irlande ne s'élève qu'à 800,000, et que le revenu des ministres pour ces 800,000 personnes est d'environ 700,000 liv. sterl., ou 17,640,000 franc Belgique, il y a quatre millions de catholiques romains avec un archevêque et cinq suflragants : or à combien s'élèvent les ap-
« Qui s'est mis à la tête de la croisade contre l'ivrognerie? Un prêtre catholique, le P. Matthew. Qui a donné l'idée et pris la direction du Comité de santé? Soutworth Smith, le prédicant unitairien. Qui a fondé des écoles pour les enfants pauvres? Les dissidents. Quand il s'agit d'affronter le fièvre au chevet du pauvre, de dissiper l'ignorance de la religion dans les affreux repaires du vice, qui ose braver le fléau et s'exposer au péril? quel évêque, quel recteur, quel doyen, quel curé de l'Église de l'État est trouvé clans de telles occupations ? Contraints par la charité active des dissidents de produire quelque œuvre chrétienne, ils font souscrire le stupide public de l'Église anglicane à de misérables salaires votés pour ce qui s'appelle missionnaire
pointements de ces évêques et de tout leur clergé? Seulement à 17,000 liv.sterl., c'est-à-dirn à 428,400 fr. Beresford, l'archevêque anglican de Tuam, a 23,000 liv. sterl. de revenu annuel, c'est-àdire seulement 6,000 liv. sterl. ou 151,200 fr. de plus que l'archcvc.jue belge avec ses suffragants et tout son clergé.
Qu'il me soit permis à ce propos de citer le rapport fait par lord Melbourneen 1835, quand le bill sur l'Eglise anglicane d'Irlande se débattait à la Chambre haute. Il y avait à cette époque pour cette Eglise un revenu de 12,000 liv. sterl. ou de 325,000 fr. prélevé sur 155 paroisses où on ne comptait pas un seul protestant. Dans 173 autres, le revenu annuel était de 19,000 livres sterling ou de 475,000 francs, et dans chacune d'elles le nombre des protestants, terme moyen, était au-dessous de 10. Dans 406 autres, le revenu annuel était de 54,000 livres sterling ou de 1,350,000 francs, et dans chacune d'elles la population protestante s'élevait rarement au-dessus de 15 individus et ne dépassait jamais le chiffre de 50. Dans 975 paroisses, le revenu annuel était de 170,000 livres sterling ou de 4,250,000 fr., et dans chacune d'elles il y avait moins de 50 protestants.
En conséquence de ce rapport, le parlement raya toutes les paroisses protestantes qui comptaient moins de vingt personnes de leur communion.
de ta Cité, tandis qu'ils font leurs visites ehez leurs paroissiens de choix, exerçant le christianisme par procureur, remplissant en personne l'office du prêtre et du lévite, et abandonnant les fonctions du Samaritain, qui leur sont enjointes, à quelque Nathanaël affamé. Celuici, avec un revenu annuel de 2 doubles, devra évangéliser les Seven-Diats, se faire le sauveur de Fields- Lane (1), braver le typhus, affronter tous les jours la fièvre scarlatine, et le tout pour 40 livres sterling par an (1,000 fr,), et un habit noir à Noël, si l'on est content de son service. Nous n'avons jamais entendu parler de taxe pour l'Église, pas plus que de taxe pour les pauvres, avant le protestantisme. Quand l'Église du pape régnait en Angleterre, elle nourrissait ses pauvres et entretenait ses temples somptueux avec ses propres revenus. Étudiez l'histoire des missions établies pour évangéliser les païens et porter aux sauvages les bienfaits de la civilisation. Quels faits y voyez-vous se produire sans cesse? Des prêtres catholiques, et en général des jésuites, furent les premiers missionnaires. Après eux sont venus des prédicants non conformistes, et l'Église anglicane, venue tardivement, ne forme que Y arrière-garde. A la Chambre haute, ce sont les votes prépondérants de notre banc des évêques qui ont maintenu la traite des nègres, jusqu'à ce que le torrent de l'opinion publique l'eût enfin engloutie dans ses flots.
« Pour peu qu'on ait d'impartialité , quelle autre cause pourra-t-on assigner de la mauvaise administra- Il] Seven-Diah et Fielch-Lane sont deux quartiers de la ville de Londres généralement habités par une population des plus misérables et des plus livides.
tion de l'Irlande, que l'orgueilleuse et intolérable domination que nous autres protestants avons usurpée? Et cette domination protestante elle-même, qu'est- elle autre chose que la propriété exclusive de la graisse et de la crème de tous les revenus que s'adjuge à lui-même l'établissement protestant?
« Chargé d'administrer les donations et fondations de bienfaisance pour l'éducation de la jeunesse, ils en ont détourné les fonds et se sont approprié les revenus destinés par les fondateurs à soulager le peuple dans son indigence physique et intellectuelle ; ils ont tranquillement laissé leur troupeau languir dans l'ignorance et la misère, tandis qu'ils entassaient dans leurs coffres les sommes destinées à guérir cette double plaie. L'Église de l'État a été mise dans la balance, et l'opinion publique l'a depuis longtemps jugée trop légère. Combien de temps souffrira-t-on qu'elle occupe encore le sol? Elle reçoit plus que toutes les corporations hiérarchiques de toutes les autres religions de l'Europe. Qu'at-elle fait de ses trésors ? Sommes-nous plus religieux que nos voisins? N'est-il pas notoire que la majorité de la nation est sans religion, ce qui est dû en grande partie à la vie que mène le clergé de l'État? Sommesnous plus vertueux? C'est tout le contraire. Les délits commis en Angleterre surpassent, proportion gardée, au moins de la moitié ceux que présentent les divers pays de l'Europe. Sommes -nous plus intelligents? Il n'est que trop certain que, sauf quelques rares exceptions, notre population est celle de toutes les populations civilisées qui offre le moins d'individus qui sachent lire et écrire. Demandons-le au 10 avril, aux dépôts de
mendicité si encombrés de pauvres, aux assemblé» confédération et de conciliation Hall.
« A quoi donc a servi l'Église de l'État? Quels profits a-t-elle apportés? Quel bien a-t-elle fait? Quel mal a- 1 -elle empêché? C'est donc simplement un patrimoine qu'il faut définir non par ses devoirs, par ses travaux, par ses charges publiques, mais par ses revenus, par ses bénéfices, par ses dîmes, par ses oblations, par ses donations, par ses honoraires, par ses gratifications. Combien de temps encore cette monstrueuse jonglerie mangera-t-elle le pain de la paresse et recevra-t-elle le salaire de l'iniquité? Quand finira cette fraude solennelle , cette inutilité religieuse , cette fatalité sociale, cette Église orgueilleuse, pleine d'amourpropre et d'outrecuidance, tout occupée d'élections, sévère devant les tribunaux pour conserver le droit de chasse, mais peu empressée de sauver les âmes; qui court sur les pas des riches, mais qui laisse de ce côté le soin des pauvres? Jamais on n'a vu dans l'histoire des gouvernements un renversement aussi complet de tout ce qu'une institution doit être; jamais il n'y a eu une si évidente nécessité de soustraire à tous les regards le plus tôt possible, dans l'intérêt du bon sens et pour l'honneur de la nation, une semblable personnification d'hypocrisie pbarisaïque.
« Ennemi de tout progrès et de toute amélioration, obstacle perpétuel au développement de l'éducation et de la réforme, arc-boutant de tous les abus privilég suppôt de la tyrannie, adversaire décidé de toute, extension de la liberté, de tout perfectionnement social sous quelque forme qu'il se produise, et de toute espèce de
droits humains : que peut-on faire d'un tel fléau de mieux que de l'exterminer? Et que mérite autre chose une telle institution que d'être arrachée, comme une herbe vénéneuse, du champ de l'histoire du genre humain ? Considérée en elle-même, la charge pastorale, le ministère ecclésiastique, est un des plus puissants moyens sociaux et politiques que le christianisme puisse mettre en action. Réunir sous une même autorité une société d'hommes doués d'instruction, vertueux, capables, désintéressés, pour enseigner au peuple, sans relâche, ses devoirs, les préceptes de morale, l'application pratique et journalière des principes de vertu, en lui en donnant l'exemple autant que les leçons, c'est là certes jeter le fondement le plus solide d'un bon gouvernement et de la prospérité des peuples. Mais sur les vingt-six mille sermons prêches chaque semaine du haut des chaires protestantes sur les sujets les plus intéressants pour le cœur, les plus attrayants pour l'esprit, les plus importants pour le règlement intime de la vie, combien y en a-t-il qui servent à quelque chose, si ce n'est peut-être à faire du dimanche trop à la1 lettre un jour de repos, en procurant un sommeil confortable à des paroissiens assoupis ?
« Si la religion est une bonne chose, sommes-nous religieux? Si le christianisme vaut la peine d'être conservé, sommes-nous chrétiens ? Où est le ministre décédé dont les larmes du pauvre accompagnent le corps à son tombeau? Quel est l'évêquequi meure entouré du regret et de la vénération de ses concitoyens (1) ? Leurs
1 1 Cotte lourde institution qui s'appelle Eglise anglicane est
confrères, habiles à présager leur mort, aspirent avidement à leurs dépouilles, et, avant qu'ils aient rendu le dernier soupir, assiègent Downing-Street pour solliciter son poste à peine vacant. Oxford, Herford, Exeter,que dirons-nous de ces prélats, si nous les rapprochons du sermon sur la montagne ?
« Le pays demande à l'Église : Ca'in, où est ton frère ? Et cette Église, visiblement instituée dans le dessein d'élever, d'instruire, de spiritualiser le peuple ; cette Église qui touche d'énormes revenus pour faire du peuple un peuple saint, plein de zèle pour les bonnes œuvres (Tit. ii, 14); cette Église qui, quand elle ne fait pas cela, ne fait rien, n'est rien, est moins que rien, et n'est rien de plus qu'un boyau gorgé de vin et de viande, ou bien encore , une outre remplie de vent ; cette Église, enfin, ne peut donner que cette réponse : En vérité, je n'en sais rien. Est-ce que je suis le gardien de mon frère » (1) ?
pourtant ce à quoi aspirent, comme à l'idéal du beau, quelques mauvais politiques de notre Italie, tandis que ceux qui la possèdent voudraient s'en défaire. Quelqu'un disait que les protestants proposaient aux Italiens l'Eglise anglicane comme celle qui gardait le plus de ressemblance avec l'Eglise catholique par sa hiérarchie qu'elle a toujours conservée :« Bon, lui fut-il répondu, pourvu qu'on admette entre l'Eglise anglicane et l'Eglise catholique la même différence qu'entre une femme décapitée et une autre qui a sa tête sur les épaules et est pleine de vie et de vigueur.» Je vais plus loin, et je dis qu'il y a la même ressemblance entre l'Eglise anglicane et l'Eglise catholique qu'entre un squelette sans tête et tout dépouillé de ses chairs , et une femme à la taille svelte, aux traits majestueux et dans toute la force de l'âge.
(1) Weékly Despatch, ou Dépêche hebdomadaire, octobre 1848.
L'esprit de cette feuille popiilarissime en Angleterre est un esprit
Tel est l'état de l'Église anglicane, dépeinte comme dans un tableau à sombres couleurs. Si l'on voulait savoir ensuite comment cette même Eglise est décrite par quelques-uns de ses fils les plus dévoués, il suffirait de lire ce qu'en a écrit ou recueilli M. Ward, encore anglican, dans son fameux ouvrage où il déplore si amèrement les corruptions de son Église bien-aimée. Dans un chapitre étendu et partagé en plusieurs sections, sur les corruptions pratiques, il démontre par des aveux et des faits sans nombre que dans cette pauvre Église anglicane, il y a absence totale de moyen moral de discipline pour les pauvres, absence totale de moyen moral de discipline pour les riches, négligence complète de l'Église à remplir ses devoirs de gardienne et de maîtresse de morale, de gardienne et de maîtresse d'orthodoxie; enfin, il fait voir la faiblesse et l'impuissance de sa triste Église par l'abandon qu'elle fait également de ses autres devoirs, et , par suite , le rationalisme qui l'envahit (1).
M. Chambers aussi, très attaché à l'Église anglicane, dans la critique qu'il a publiée à l'occasion de l'ouvrage d'un certain Henri Soames sur Y Église latine du temps des Anglo-Saxons, s'exprime de la manière suivante : « Qui ne sait que Mamraon est le Dieu de nos grandes cités? Qu'il est petit, le nombre de ceux qui sont vraiment désintéressés et charitables ! Qu'il est grand, celui
d'irréligion, et fait voir par là même que, si le protestantisme légal est en mauvais état, celui des dissidents est dans un état pire encore.
(1) The idéal of a Christian Church, by the Rev. W. Ward, Londres, 1844. cl». VI.
de ceux qui ne songent qu'à leurs propres intérêts ! Naguère à Londres, dans une riche paroisse , dont le revenu annuel dépassait 130,000 liv. st. ou5,w250,000fr. , le total des dépenses en œuvres de charité faisait tout nu plus le vingtième de cette somme. Les lois en faveur des pauvres sont devenues indispensables pour leur procurer ce soulagement que, chez la plupart des autres nations, ils obtiennent des aumônes de l'Église et de la bienfaisance publique. Si la charité pour les pauvres fait partie de la vraie religion, oh ! que l'Angleterre a bien peu le droit de revendiquer ce titre !
« Si nous portons notre examen sur les croyances et la manière de vivre des ouvriers et des manufacturiers de nos grandes cités, nous resterons frappés de tant d'incrédulité et d'immoralité. Manchester et Berlin sont les deux villes les plus dissolues de toute l'Europe. A Berlin, les enfants illégitimes sont par rapport aux enfants légitimes dans la proportion d'un à deux et demi, et à Manchester, comme à Glasgow, la proportion est à peu près la même. C'est chez les protestants que se sont élevées les deux sectes, chrétiennes seulement de nom, qui ont fait consister la religion dans le libertinage : je veux dire les anabaptistes de Munster et les adamites de Hollande, pour ne rien dire des plus récentes qu'on a découvertes en Prusse. Où se trouve sur le continent une corruption ou une incrédulité comparable à celle qui régnait en Angleterre dans la seconde moitié du xvnc siècle et dans tout le xviiic, époque où, comme l'observe Gladstone, l'Église anglicane courait risque de se réduire bientôt à un grand fantôme ou à une ombre d'elle-même? En Irlande, au contraire, et
dans ses provinces (catholiques) de l'ouest et du sud, on ne connaît pas d'adultères ni de bâtards, et, par la famine la plus extrême, c'était à peine si l'on entend parler de vols ou de rapines. Tout le monde sait d'ailleurs combien, sous le rapport des mœurs, l'Irlande vaut mieux que l'Angleterre.
« De plus, quel est l'état de moralité des classes industrielles, soit du Tyrol, soit de l'Autriche proprement dite, de la Belgique, du Piémont ou de la Lombardie, tous pays exclusivement catholiques, comparé avec l'état de nos classes d'ouvriers? Nous pensons qu'il ne saurait y avoir à hésiter sur la réponse. On ne pourrai! nous opposer comme exemple du contraire la France et l'Espagne, puisque dans ces deux États l'Église a été réduite presque à rien par le pouvoir temporel et y est privée de tout moyen d'action. Qu'au lieu donc de se glorifier de sa prééminence religieuse et sociale, l'Angleterre s'incline jusqu'à la poussière de honte et de crainte , de se trouver, avec tous ses avantages , avoir t'ait si peu pour la cause de Dieu, pour la vraie religion et pour le progrès social. Que du moins, à défaut du reste, elle se mette en garde contre les sophismes de ces sortes d'écrivains qui voudraient flatter ses vices, juger de son état social et religieux d'après sa prospérité temporelle, et mesurer son voisinage du ciel sur sa distance de Rome » (1).
Il est difficile de se former une juste idée des perpétuels embarras, de l'état de fluctuation où se trouve à chaque instant l'Église légale d'Angleterre en matière de
(1) Voir Râ¥nU& Mardi, 1810, p. 529
croyance, puisque en même temps que d'une part elle prétend se nommer l'Église catholique, elle forme de l'autre une intime alliance légale avec le protestantisme, et que, bien loin de repousser le titre d'Église protestante, elle tend par ses actes les plus solennels à opérer sa fusion avec les dissidents les plus déclarés contre les doctrines et la hiérarchie de l'anglicanisme A l'appui de cette assertion, je vais présenter des faits qui démontrent jusqu'à l'évidence l'état de convulsion et de désordre où se trouve cette Église.
Voici ce qu'on lisait dans un journal protestant : « En même temps que les représentants de l'évangélisme prussien délibèrent à Berlin, les partisans de Val fiance évangélique formée entre les dissidents de la Grande- Bretagne redoublent d'activité dans leur propagande. Une conférence a été tenue à Liverpool en octobre (18^5) par les révérends ministres de plusieurs classes diverses de dissidents religieux. Ces messieurs y ont formé une confédération de toutes les sectes, pour arriver non à Y unité de doctrine, mais simplement à Y union des protestants et sauver ainsi l'anglicanisme. Cette ligue paraît avoir fait des progrès, puisque nous la voyons lever hardiment la tête dans le diocèse de Londres, où elle a tenu un meeting solennel... Il s'y est trouvé de vingt à vingt-cinq ministres de l'Église anglicane, qui y ont pris part non-seulement comme spectateurs , mais comme acteurs. Ils y sont entrés en communion de prières avec des chrétiens déclarés schismatiques et hérétiques par leur Église. Ils ont concouru à l'adoption de doctrines émises par des orateurs wesleyens, nnabaptistos H Autres. Do ers ministres,
douze appartiennent au diocèse de Londres, et c'est pourquoi YEnglish Churchman signale avec convenance et douleur cette violation des lois de son Eglise, et en appelle à l'évêque de Londres pour la répression de ce désordre. Mais on doute avec fondement que le docteur Blomfield réponde à cet appel, quelque juste et respectueux qu'il soit. Le prélat qui s'est montré si empressé à venger les prétendues doctrines de son Église, alors qu'il s'agissait de persécuter le rév. Oakeley, se bouchera à présent les oreilles pour ne pas se voir forcé de donner une leçon au rév. Jean-B. Noël et à ses amis. La raison d'une telle conduite est facile à deviner : le parti évangélique compte de nombreux et puissants adhérents dans le sein de l'Église nationale; l'adoption des mesures rigoureuses contre les ministres anglicans évangéliques amènerait infailliblement un schisme qui ferait perdre à l'Église anglicane la moitié de ses membres (1). »
On trouve, dans le discours prononcé à la conférence de Londres par le révérend Bikersteth, une nouvelle preuve de l'élasticité du sens des xxxix fameux articles, puisque ce ministre s'est appuyé sur ces articles mêmes pour justifier sa présence au meeting. 11 a déclaré qu'il agissait en conformité avec les principes de son Église en encourageant V alliance évangélique, et il a démontré son assertion en insistant sur le texte de ces mêmes
|1) Voir l'Univers, 21 juin 1846. La division de l'Eglise légale en haute et basse Eglise est connue de nos lecteurs. La première, c'est-à-dire la haute Eglise, a moins d'éloignement pour le catholicisme; la seconde est plus évangélique, ou plus protestante, et C'est la plus nombreuse.
xxxix articles, dont Oakeley s'autorisait pour croire tout ce que croit l'Église catholique. La conduite des ministres anglicans entrés dans la confédération des dissidents et le laisser-aller de l'évêque de Londres prouvent que l'Église anglicane tend tous les jours davantage à se partager en deux grandes fractions ou en deux partis : l'un qui, soutenu par le parti puséiste, se rapproche de plus en plus de Rome; l'autre qui doit s'engloutir peu à peu dans l'océan du presbytérianisme (1).
J'omets d'autres faits relatifs à l'évêque de Chester, à l'élection du socinien Gobât, membre de l'Église évangélique et choisi pour succéder à Alexandre dans l'épi— scopat anglo-prussien de Jérusalem, et d'autres encore, qui font voir également l'état de confusion où se trouve cette Babel appelée l'Église légale d'Angleterre. Concluons par cette autre observation, qu'en 18^2, tandis que, d'une part, le clergé protestant d'Allemagne protestait contre l'orthodoxie de l'archevêque de Cantorbery, de l'autre, le clergé de l'Église anglicane révoquait en doute l'orthodoxie du pape de Berlin. En effet, le roi de Prusse, dissident (dissenter), ayant été choisi pour parrain du prince de Galles, qu'il tint en conséquence sur les fonts de baptême, l'évêque de Winch' fut invité par les ecclésiastiques les plus éminentsà présenter un mémoire à l'archevêque de Cantorbery, dont la conclusion eût été que le prince de Galles était déchu de tous ses droits au trône des royaumes protestants d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande (2).
La condition du protestantisme n'est pas différente en
(1) Ibid.
(2) Univers, 13 mars] 84-2.
France : ce sont pour ce pays les mêmes divisions, les mêmes tendances que dans le protestantisme d'Allemagne comme de l'Angleterre. Le journal protestant l'Espérance, qui se publiait en France en 18Zl5, faisait le tableau suivant de Y entente cordiale qui régnait parmi ses coreligionnaires : « Les uns, sincères, zélés, mais indépendants à l'excès, ne peuvent supporter ni aucun joug ni aucun retard, soit que, convertis du catholicisme, ou plutôt de l'incrédulité, ils n'aient que peu ou point de sympathie pour ce qui est purement protestant,' et tiennent à honneur de décliner tout autre nom que celui de chrétien ; soit que, protestants de naissance, mais plus logiciens que théologiens, ils veuillent faire triompher les principes en faisant abstraction des faits. Ils sont attachés à l'Évangile, ils en veulent le triomphe dans le monde ; mais ne leur parlez pas d'autre chose : vous les étonneriez ou vous les affligeriez ; ils ne font que fort peu de cas de l'Eglise. Qu'importent, disent-ils, les questions de forme. ? La foi, la vie, voilà l'essentiel; nous nous iuquiétons peu du reste. Certes, ils le prouvent bien : quand ils trouvent l'Église sur leur route, ils la heurtent du pied, et passent, selon les circonstances, ou dédaigneusement à côté, ou hardiment dessus. Les autres, au contraire, se préoccupent trop d'organisation : si un rouage manque à la machine, ils la croient irréparable ; et si une tache se trouve à un corps, ils l'estiment souillé pour toujours et s'en éloignent comme d'un cadavre. Les uns ne tiennent pas assez aux formes, les autres y tiennent trop; les premiers sont trop larges, les seconds trop étroits. Les uns et les autres quittent l'Église pour des motifs divers, souvent
même opposés; mais enfin ils la quittent et s'en vont former, ceux-là, des troupeaux où la doctrine est tout et la discipline rien; ceux-ci, des Églises où la doctrine est si étroite et la discipline si rigoureuse, que ceux qui sont dehors ri entrent pas et que ceux qui sont dedans étouffent. »
Sur la question de savoir si l'Église protestante peut se séparer de l'État, l'Espérance répondait : « Nous le déclarons avec une conviction profonde : pour qui connaît les hommes et les choses, les besoins et les situations, la séparation aujourd'hui est impossible, parfaitement impossible. Réalisée en détail, elle créerait mille sectes; réalisée en masse, elle amènerait un inextricable désordre. » Et plus loin : « Nous croyons que les partisans de la séparation, envisagée comme devoir absolu, ne sont pas suffisamment préoccupés du besoin de l'union et du scandale d'un morcellement sans fin, d'un atomisme illimité, d'un individualisme qui nous menace d'une Eglise par personne » (1).
Ajoutez que le plus dévoué et le plus sincère défenseur du protestantisme français, M. de Gasparin (2) , affirme de celui-ci que la majorité appartient au rationalisme; qu'il y a vingt ans, le protestantisme français était presque unanime dans cette doctrine (3). Et il en est
(1) Ibid., 20 juin 1845.
(2) Un des héros présents par procureur à la célèbre députation envoyée au grand-duc de Toscane en faveur des époux Madiaï.
(3) Intérêts généraux du protestantisme, avertissement! p. vu.
Aujourd'hui, dans une publication que nous avons citée, il combat tout le protestantisme qui ne s'accorde pas avec sa manière de voir. Tl est difficile de trouver les protestants longtemps d'accord
réduit à se féliciter, comme d'un triomphe inespéré, de ce que, sur sept cents ministres, il s'en est trouvé deux cents qui aient eu le courage de confesser « Christ Dieu manifesté en la chair! » 11 y a quinze ans à peine écoulés, les trois facultés protestantes de Genève, de Montauban et de Strasbourg, étaient unanimes contre cette orthodoxie. Aujourd'hui , il est vrai, « l'orthodoxie a enfin pénétré à travers les exclusions systématiques ; » mais pourtant , « les doctrines funestes du rationalisme tiennent toujours une certaine place à Strasbourg »(1). Par une sorte de vue et d'alarme prophétique, M. de Gasparin avoue implicitement que, si les synodes protestants étaient rétablis en France , le rationalisme au rait encore la majorité dans ces synodes (2).
Certes, on peut l'en croire ; car lui du moins est un des ennemis les plus décidés du rationalisme, et, s'il parle de cette plaie des Eglises protestantes , il a la tris tesse dans le cœur et les larmes dans les yeux. Et en vérité sa douleur est légitime.
Comment ne pas rougir, quand on entend proclamer, dans les chaires les plus illustres de la prétendue réforme, « que le Sauveur n'a été qu'un Socrate juif, auteur de la meilleure philosophie pratique qui eût encore été prêchée? »
Les plus célèbres ministres font de lui « un simple rabbin, que plusieurs prirent pour le Messie , si bien que lui-même finit par en être convaincu, bien qu'il
avec eux-mêmes. Sans boussole pour se diriger, ils vont au hasard du côté où le vent les pousse.
(1) Ibid., p. 282-325.
p) Ibid., p. 382 et suiv.
n'enseignât autre chose que le mosahme épuré; qui fut condamné à mort et attaché à une croix ; qui fut enlevé ayant tout l'air d'un mort, et revint à la vie le troisième jour ; et qui enfin, après avoir revu ses disciples plusieurs fois, les quitta sans qu'ils le revissent jamais» (1). Or, c'est dans un traité de dogmatique chrétienne, publié à six éditions (2), et devenu le manuel des étudiants, que se lisent ces blasphèmes ; et ils nous sont révélés par un écrivain protestant, Stapfer, qui les cite avec dégoût. Mais lui-même , lui , l'adversaire des néologues (c'est le nom que se donnaient les premiers rationalistes protestants), quels pitoyables ménagements ne garde-t-il pas pour ces blasphémateurs quand il leur déclare, tout en les pressant de signer une confession de foi, « qu'après tout, on n'exige pas d'eux de ne pas croire à leur opinion personnelle, mais seulement de n'en pas parler; qu'une confession de foi n'est point éternelle, et qu'on peut la changer comme on change les lois humaines » (3) !
Que penser de ces inexcusables faiblesses et de ces honteuses concessions, surtout quand on sait avec quel superbe dédain les libres penseurs traitent ces orthodoxes à l'esprit étroit et aux scrupules superstitieux?
Rien n'est comparable, en effet, à la vivacité, à l'aigreur même de la lutte qui se livre dans le camp de la Réforme. Si les rationalistes ont pour eux le nombre et la domination hautaine, Y orthodoxie (et sous ce titre qu'ils
(1) Weigscheider, Theol. christ, dogm., £ 121.
(2) On compte aujourd'hui jusqu'à sept éditions de cet ouvrage. 13) Mélanges, p. 375-379.
affectent nous comprenons les évangéliques, les méthodistes, les piétistes, tous ceux enfin qui sentent le besoin de revenir à quelque croyance positive, et auxquels, reconnaissons-le hautement, ce retour inspire de généreux sentiments, des idées libérales et indépendantes, des œuvres même de philanthropie et de vertu) , Y orthodoxie, active, remuante, batailleuse, se venge par d'amères et justes récriminations , sauf ensuite à être traitée par le gros des indifférents iïexchisisme, et détestée par tous comme une coterie bigote et fanatique (1).
Divisions à l'infini dans la croyance ou plutôt dans le doute; divisions plus profondes encore dans la polémique; dissolution inévitable et profonde : voilà le premier trait du protestantisme français de nos jours.
Tout ce que nous venons de dire de l'état du protestantisme en Allemagne, en Angleterre et en France, peut s'appliquer à celui des autres pays, puisque partout il se trouve dans un état de dissolution et de mort. Ce qu'on lisait dans un journal séparatiste, au sujet de l'Église de Genève, nous servira à juger des autres.
« Il est temps désormais d'en finir une fois avec cette aristocratie socinienne, avec ce corps exclusif, intolérant jusqu'au cynisme, avec cette anomalie religieuse que constitue la compagnie des pasteurs dans une Église protestante et dans un État républicain. Il est temps de rompre cette tradition d'hérésie sans indépendance, d'incrédulité honteuse d'elle-même , qui ne s'est conservée jusqu'ici que par un privilège exercé avec scan-
1 Voir l'Ami de la religion, 23 décembre 1848.
claie » (1). « Ce n'est plus, dit ailleurs le même journal, avec les vieilles armes de l'intolérance, du rationalisme et d'un clergé dominateur, que vous ferez reculer Rome dans ses lignes. Oui, les nationalités religieuses s'en vont, et le cœur a le droit de gémir sur tant de souvenirs qui s'effacent. Mais à quoi sert de gémir sur le passé, quand il s'agit de conquérir l'avenir? L'ancienne Genève portait en elle-même sa condamnation, parce qu'elle portait en elle-même ce mensonge que la compagnie des pasteurs soutient avec tant de zèle et avec si peu d'intelligence (2). Dans le canton de Vaud, parce que plusieurs pasteurs n'ont pas voulu renoncer à leur prétendue orthodoxie, et que pour cela ils se sont démis de leur charge, le gouvernement les a dépouillés de tous leurs privilèges et de toutes leurs exemptions, et les a enrôlés dans l'armée, en même temps qu'on leur a substitué à leur place des hommes sans foi et sans caractère » (3).
L'état du protestantisme n'est pas meilleur en Hollande : les protestants eux-mêmes nous en font le tableau le plus triste, et nous le représentent dans un état de décadence déplorable (4). De là tant d'efforts faits pour le soutenir, mais le tout en pure perte : il se décompose, il se meurt de langueur, il tombe en lambeaux de toutes manières.
Il n'y a point à parler de l'Amérique septentrionale,
(1) La. Reformations 10 décembre 1846.
12) Jbid., janvier 1847.
(3) Univers, 3 juin 1846.
(4) Voir Y Ami de la religion, 14 juillet 1843.
où on ne saurait dire quelle est la secte dominante. Les partis y sont nombreux ; les sectes y pullulent d'une telle manière, qu'on pourrait dire qu'il en naît chaque jour une nouvelle pour morceler les plus anciennes. C'est toute une légion de sectes qui se combattent corps à corps sur le même terrain, et, par une conséquence nécessaire, l'unité catholique se développe de plus en plus et acquiert tous les jours de nouvelles forces dans ces contrées immenses (1).
Il) Rappelons ici au lecteur l'ouvrage remarquable de Rupp que nous avons déjà cité, publié à Philadelphie en 1844, sur les confessions de foi des diverses sectes qui se trouvaient à cette époque sur le sol américain, savoir :
Eglise presbytérienne, Eglise presbytérienne réformée, Eglise épiseopale protestante, Eglise luthérienne évangélique, Eglise de Dieu, nouvelle Eglise chrétienne et nouvelle Jérusalem;
Eglise méthodiste, Eglise épiseopale méthodiste, Eglise protestante méthodiste, Eglise méthodiste réformée, véritable Eglise méthodiste wesleyenne ;
Baptistes, Baptistes sabbataires ou observateurs du sabbat, Baptistes défenseurs de la liberté humaine. Baptistes des frères;
Connexion chrétienne, Disciples du Christ, Association évangélique, Frères unis en Christ ;
Congrégationalistes, Quakers, Saints des derniers jours, Mormons, Mormons réformés, Moraves, ou plus proprement Unité de Frères ou Eglise des Frères-Unis, Millénaristes, Universalistes, etc., etc.
Eh bien! ce tohu-bohu de sectes prises collectivement a été décoré par l'auteur du titre de nacra 'Exxtaffw, ou de Toute l'Église. Depuis l'année où cet ouvrage a été publié jusqu'au moment actuel, le nombre de ces sectes s'est encore étrangement multiplié, comme nous l'avons remarqué ailleurs. Qu'on joigne toutes ces sectes dégoûtantes à celles d'Angleterre que nous avons mentionnées, et qu'on nous dise ce qu'il faut penser du protestantisme avec sa Bible, rien que la Bible et toute la Bible. Observons encore que beaucoup de ces chrétiens de la Bible ne sont pas baptisés. Le saint baptême est assez négligé en Angleterre, et encore plus en Amérique.
Voilà donc ce que le protestantisme est devenu par le fait, après avoir dans l'espace de trois siècles parcouru le cercle de tant d'évolutions et subi tant de phases différentes, par tout ce qu'il a fait naître d'opinions, de doctrines, de symboliques, de réformes, de contreréformes, de divisions, de formes intérieures et extérieures, d'Églises sans Eglise, d'Églises formées et d'autres qui restent à l'être, et tant d'autres fantasmagories, ou scènes comiques, ou enfantillages, comme il plaira de les appeler. Il en est venu au point de ne pouvoir formuler avec précision ce qu'il est. Tout chez lui est problématique, tout chez lui est incertain , la foi , l'enseignement, la discipline, l'organisation, le culte, 1p présent, l'avenir : c'est une Babel ou une reproduction du chaos.