JS IL — ÉTAT DU PROTESTANTISME EN ALLEMAGNE
Etat du protestantisme en Prusse, — dans les universités de Berlin et de Breslau, — et parmi le peuple. — Etat du protestantisme dans les grands-duchés de Brunswick, de Hesse , et ailleurs. — Concile œcuménique germano-évangélique. — Lettre de convocation qui révèle l'état de dissolution du protestantisme en Allemagne. — Trente membres du synode représentant les Eglises protestantes. — Président laïque et officiers. — Préliminaires. — Conclusions. — Issue. — Discours prononcé au concile. — Tout confirme la même vérité. — Protestations d'autres protestants contre le synode. — Le protestantisme en Bavière. — Synode général à Spire. — Synode de Nuremberg. — Comment on peut définir le protestantisme allemand.
Pour passer de ces considérations générales aux États particuliers où domine le protestantisme, jetons un regard sur l'Allemagne, celui de tous les pays protestants qui est regardé cemme le type le plus exact du protestantisme. Or, voici ce qu'on écrivait des bords du Rhin, sous la date du 18 juillet 1841, au rédacteur de l'Univers, sur l'état intérieur du protestantisme à Berlin : « Berlin est le centre de la religion protestante, qui, comme vous le savez, croit être arrivée au point de se trouver, non-seulement indépendante de toutes croyances religieuses, mais encore bien au-dessus de toute vérité révélée. La philosophie du célèbre Hegel a fait, sous ce rapport, un mal immense et que l'on n'a pas encore bien apprécié, que l'on sent cependant et que le roi lui-même n'ignore aucunement. Le philosophe de Berlin prétendait que la raison humaine était parvenue à un degré de développement et de maturité qui la mettait en état t. m. 22
de parvenir, par ses propres forces, à la connaissance de toutes les vérités que l'homme avait autrefois acceptées comme venant d'une source supérieure, et lui étant communiquées par la révélation. Il soutenait que la raison humaine pénétrait bien plus dans l'intelligence la plus intime de ces vérités que ne l'auraient jamais pu faire les hommes qui, étant éclairés eux-mêmes d'une lumière surnaturelle, avaient tâché de les expliquer. « La religion et la philosophie, disait-il, ont le même objet; mais la seconde est bien supérieure à la première, parce qu'elle arrive par elle-même à la conception claire et évidente des principes de toutes choses, principes que la religion ne fait qu'indiquer d'une manière obscure et voilée. » Ces idées ont été adoptées par la plupart des hommes distingués et savants de Berlin. Voilà ce qui explique pourquoi ils n'expriment ni haine ni aversion pour ceux qui tiennent encore à des doctrines religieuses positives : ils prennent ces hommes en pitié, tout en honorant en eux leurs bonnes intentions. « Vous avez encore besoin d'une religion révélée, d'un culte extérieur, de cérémonies, vous disent-ils : c'est très-bien, nous comprenons parfaitement l'état dans lequel vous vous trouvez ; car nous y étions aussi. Mais vous en sortirez peut-être, si vous pénétrez plus avant dans les études philosophiques, si la lumière de la science éclaire enfin votre raison. » Ce n'est pas en haine de la religion que ces savants travaillent contre toutes les croyances existantes ; mais c'est, ils le prétendent du moins, pour élever l'humanité à on degré plus parfait de développement intellectuel. — Le mouvement des esprits en Europe, ou pour mieux dire
dans le monde tout entier, vers la religion catholique, vers l'Église, mouvement que l'on n'ignore pas à Berlin, est considéré dans cette ville comme quelque chose de bien inférieur à ce développement intellectuel auquel tout est subordonné en Prusse, comme un état transitoire par lequel l'humanité passera pour arriver au faîte, atteint déjà par les philosophes prussiens. Jamais orgueil scientifique et intellectuel n'a été poussé plus loin. Il a aveuglé les hommes les plus intelligents et exercé une fâcheuse influence sur la direction des affaires intérieures en Prusse » (1 ).
Qu'on ne dise pas que ce soient là des aberrations purement individuelles, et qui ne prouvent rien par rapport à l'état du protestantisme. Pour dissiper tout doute à cet égard, il suffît d'entendre le docteur Charles Rosenkvants, philosophe de l'école de Hegel et protestant lui-même, auteur d'un article sur le protestantisme évangélique ou prussien. Cet écrivain, qui avait imaginé de remplacer par l'Oraison dominicale tous les symboles de la foi protestante, a publié un ouvrage intitulé Esquisses de Kœnigsberg. où il trace une espèce de tableau analytique de la vie religieuse dans sa sa ville natale et dans les autres villes de Prusse. Selon lui, le protestantisme prussien se partage en quatre catégories fort distinctes, savoir : les vieux croyants, les iiluminés, les croyants modernes et les disciples de Strauss. La première classe se compose de bonnes gens portant perruque, la seconde de rationalistes, la
(1) Nous avons déjà rapporté en grande partie ce passage dans notre première partie, p. 400-401, note 1.
troisième de sentimentalistes, et la quatrième d'incrédules de profession (1).
Uns autre preuve de fait, propre à lever les doutes sur la chose en question, nous est fournie par le compte-rendu de l'inspection faite par M. Eickhorn, ministre de l'instruction publique, à l'université de Breslau et à la faculté de théologie de cette université. Après avoir garanti la liberté d'enseignement, le ministre ajoute : « Toutefois le roi doit désirer, comme il désire en effet, que les docteurs de la science théologique chrétienne enseignent le christiamsme, et que dans leurs leçons ils conservent ce qu'il y a de positif; qu'ils s'abstiennent d'aller se perdre dans des théories hasardées, peu conformes au christianisme biblique. » Ce qui semblait au ministre d'autant plus important, « qu'*7 est incontestable qu'à raison des opinions et des conflits des partis qui se débattent dans son sein, l'Église évangélique se trouve dans un état de crise fort grave et dont profitent ses adversaires » (2). Mais que répondit à cela le doyen de la faculté? Après avoir remercié le ministre de la garantie qu'il leur donne de la liberté d'enseignement, il lui assure que tous les membres de la faculté croient que le Christ a vraiment existé, qu'ils adhèrent au christianisme tel qu'il est contenu dans l'Écriture, et que chacun cherche à propager la science chrétienne conforme à ses propres convictions !!!
A ces faits déjà si graves et si propres à nous faire
(1) Voir l'Union catholique, 23 novembre 1842, où ce passage se lit en entier.
2 Ibid., 8 janvier 1813.
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connaître l'état du protestantisme en Allemagne, joignons-en quelques autres qui, en même temps qu'ils confirmeront les premiers, nous feront voir que ce n'est pas seulement aux classes supérieures, mais que c'est aussi aux autres qu'un mal si déplorable s'est communiqué.
En 18Zi6, la municipalité de Breslau envoya au roi de Prusse une longue supplique dans laquelle elle s'élevait contre la tendance dogmatique de l'Évangile protestant. En même temps, elle décochait quelques traits contre le synode de Berlin, qui, avant de se dis- * soudre, avait eu une conférence avec le ministre Eickhorn, attaché au parti piétiste. Le roi répondit à la municipalité de Breslau en lui recommandant de s'appliquer plutôt à renouer les liens religieux qu'à les rompre : « Dans mon royaume, dit Sa Majesté , ceux-là mêmes qui ne croient pas aux symboles et aux dogmes du christianisme jouiront de la liberté de conscience; mais je ne permettrai pas qu'ils en appellent à l'Évangile pour propager leurs systèmes irréligieux. » En conséquence, le roi intima l'ordre au consistoire de Breslau d'exiger des ordinands le serment de fidélité à la confession d' Augsbourg ; mais ce consistoire s'y refusa et protesta même contre cet ordre du roi (1).
Il n'y a pas longtemps qu'un jeune théologien protestant fut invité à prononcer son premier discours à Wolfenbuttel, dans le duché de Brunswick. Or, il fut vivement réprimandé par les membres du consistoire délégués pour l'entendre, parce qu'il s'était permis d'ap-
(11 Ibid.. 25 février et 19 mars 1846.
peler Jésus-Christ la splendeur du Père. Promu malgré cet échec à une cure de campagne, l'incorrigible candidat, ayant osé pour la seconde fois, et devant un auditoire qu'il supposait moins éclairé, prêcher la divinité du Sauveur, se vit, au sortir du temple, entouré de ses paroissiens qui, dans leurs vociférations confuses, lui demandaient compte des bêtises et des sottises qu'il venait de leur débiter. Qu'avons-nous besoin, disaient-ils, de savoir ce qu'était le Christ? Prêchez-nous sa morale; sa personne nous est fort indifférente. Le même pasteur luthérien, la première fois qu'il eut à conférer le baptême à un enfant, s'échappa à dire quelques mots du péché originel. L'indignation des bourgeois ne connut plus alors de bornes, et le pasteur, pour peine de cette rechute, se vit expulsé du milieu de son troupeau (1).
Ls 29 mai 18/|ii, la Société des amis protestants se réunit à Coëthen et se prononça hautement contre les dogmes du péché originel, de la rédemption, de la divinité de Jésus-Christ, contre le miracle de sa conception et ceux qui ont accompagné sa naissance; et, par une conséquence des plus légitimes, on y fit la proposition de supprimer entièrement le symbole des apôtres. Le pasteur Wislicenus s'éleva de même avec une vigoureuse énergie contre toutes les vérités fondamentales de la foi chrétienne (2).
Le grand-duché de Hesse n'a pas voulu rester en arrière dans ce grand mouvement religieux qui agite
(1) The voice of Israël, ou la / bix d'Israël, publiée à Londres par une société d'Israélites.
(2) l nivers, 24 décembre 1846.
l'Allemagne protestante. Beaucoup de protestants de la ville d'Oifenbach se déclarèrent, dans cette même année 18^6, pour la constitution d'une Eglise de progrès. Quelques députés des communes se formèrent en concile national pour régler la doctrine de foi et l'administration intérieure de la vie religieuse. Ils menaçaient, pour le cas où l'État refuserait de se conformer à leurs vues, d'user du droit de se constituer en sectes, ou, s'ils ne pouvaient y réussir, de se réunir aux catholiques allemands, c'est-à-dire aux rongistes (1). Tout cela fait bien voir combien sont imminents, en Allemagne, le naufrage général du protestantisme, et sa dissolution finale en une incrédulité absolue.
Je pourrais rapporter bien d'autres faits semblables, qui, comme on le voit, ne sont pas purement individuels, mais intéressent des communautés et même des provinces entières; mais, comme ils sont trop nombreux, je laisse de côté les autres, pour me borner à faire valoir les actes publics, solennels et officiels, qui s'adressent au corps entier du protestantisme en Allemagne.
Qui n'a entendu parler du synode, ou, comme ils l'appellent, du concile œcuménique de toute l'Allemagne protestante tenu à Berlin au mois de mai 18/l6? Or, voici la lettre de convocation telle qu'elle a été rapportée dans les feuilles et les journaux politiques de Munich, et qui formera toujours un des plus beaux documents du protestantisme au xi\e siècle, dont il révèle plus que tout autre l'état intérieur. Après un préambule
(1) Ibid., 20 février 1846.
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de peu d'importance, la lettre de convocation s'adresse en ces termes aux membres du congrès :
« Vous êtes convoqués pour prendre en considération les moyens propres à nous rendre l'unité dans trois sphères distinctes : vous délibérerez sur la triple unité des doctrines, du culte et de la constitution ecclésiastique. Pour nous expliquer en toute sincérité, messieurs, nous ne croyons aucun de vous assez profondément enseveli dans les siècles passés pour ne pas voir au premier coup d'œil que le second de ces trois points, qui, à l'époque de l'union , était considéré comme la chose principale, n'est plus que d'une importance très secondaire. En fait d'unité de culte et de liturgie, le catholicisme a produit tout ce qu'il y a de plus grandiose et de plus parfait. Sur ce domaine, il manque à notre Eglise ce qui donne au culte son principal prestige : V antiquité immémoriale et le caractère traditionnel, qui n appartiennent qu'au catholicisme (1). Vous pourrez donc bien accepter avec reconnaissance des propositions ou des projets éventuels; mais vous vous garderez de donner un temps trop précieux à l'examen des moyens de fournir à des imaginations poétiques le plaisir de parler d'un culte protestant homogène, et de pouvoir, lorsqu'ils assistent à la liturgie, se figurer que dans des milliers de temples protestants l'on chante et l'on prie de la même manière.
« Quant à la confession dogmatique, sans lui accorder en tous lieux une entière liberté (car une seule
(1) Précieux aveu que présente un document officiel du protestantisme en faveur du catholicisme, si déprécié, si insulté dans son culte '
confession de foi ne pourrait produire que la tyrannie et le servage, ou des schismes et des sectes) , la commune confessera ce qui lui convient ; le pasteur prêchera ce qui lui plaît, et il ne s'imposera d'autres devoirs que de déclarer, en prenant possession de son emploi , qu'il est chrétien et qu'il veut être serviteur de l'Église : c'est tout ce que l'Église peut et doit exiger de lui. 11 doit donc, en toute occasion, prononcer sa foi personnelle ; mais, afin d'éviter le scandale, il aura soin de la formuler en termes bibliques. Les fidèles alors, comme cela est toujours et partout inévitable, pourront compléter à leur guise, et suivant leur foi personnelle, ce qu'il dit; mais, pour eux, sa parole doit toujours être réputée la parole de Dieu ; car si vous formuliez la foi suivant les convictions des plus croyants, vous auriez encore à prévoir la naissance de sectes nouvelles.
« Mais, nous objectera-t-on, par là vous détruirez l'Église et vous briserez le lien de son unité. A cela, les hommes de la liberté vous répondent : L'ancienne Eglise a cessé d'exister depuis longtemps; elle n'a plus de valeur. Depuis plus de deux générations, ou plutôt depuis trois siècles, l'arbitraire, comme vous le savez, a fait irruption en elle et la gouverne. L'Eglise, suivant son idée primitive, appartient au catholicisme, et tout ce qui, dans le système protestant, tend à se rapprocher d'elle, fait non-seulement abnégation de son principe, mais ne parviendra jamais qu'à offrir le pale reflet de l'unité catholique qui fait sa gloire visible (1). Nous ne voulons qu'une Église (1) Autre aveu, non moins admirable que le premier, de l'état
chrétienne. Nous ne voulons point d'unité de foi circonscrite dans une mesure quelconque. Ce qu'il y a d'essentiel dans le christianisme, c'est de n'être que simplement chrétien. En voulez-vous davantage? Voulez-vous une confession ne renfermant que le minimum des dogmes? Il nous faudra pour le maintien do l'unité un pontificat papal, qu'il soit exercé par un homme ou seulement écrit sur papier ; il faudrait de plus exiger des tribunaux de foi, si ce plan pouvait nous réussir. » Rien assurément n'est plus remarquable que cette missive, à laquelle s'est rattaché le programme de la conférence de Berlin. Elle l'est également par sa sincérité et par les conséquences logiques de son système, qui n'offre plus qu'une seule alternative, celle du retour à l'ancienne Église universelle avec son chef, sans lequel elle n'aurait pu exister jusqu'à ce jour, ou de la perte absolue de tout dogme, de toute base positive de la foi, et la dissolution de tout bien spirituel entre les hommes. C'est à ce point qu'est parvenue, en trois siècles, l'agrégation protestante. S'il en est qui déplorent cette situation désespérée, l'auteur de la missive a pour eux quelques paroles de consolation. « Ne saveavous pas que le Christ et Luther, que vous confessez, ont enseigné le sacerdoce universel des chrétiens ? Eh bien ! il faudra mettre en pratique cette doctrine dans notre Église et partout où le besoin s'en fera sentir ! C'est la commune qui est l'Église; tous ses membres
île mobilité perpétuelle de la prétendue réforme, ou du protestantisme, et de l'immuable fermeté de l'Eglise catholique, c'est-àdire de l'état de putréfaction de l'un, et de la vitalité de l'autre. Qu'est-ce qu'en dira la Bvona \<>refht de Turin, que rédigent deux prêtres apostats!
sont prêtres, et l'Eglise leur appartient. Qu'ils s'assemblent donc, qu'ils se prêchent mutuellement, qu'ils célèbrent librement et suivant l'antique usage le repas de l'amour ! Et nous vous disons que dans de pareilles assemblées les cœurs battront avec plus d'énergie, l'esprit répandra ses torrents avec plus d'abondance, la charité s'embrasera davantage que s'ils étaient là, en face d'un vieux rationaliste, d'un fanatique orthodoxe ou d'un panthéiste moderne. Dans cette liberté se manifesterait plus de charité, plus de vie spirituelle et plus d'union humaine. Vous dites que l'autorité publique et ses organes ne sauraient le souffrir ? Nous vous répondons : « C'est pour cela même que nous voulons mettre fin à la tyrannie de cet institut politique que l'on appelle V Eglise » (1).
Telle a été la lettre de convocation de ce grand synode œcuménique de Berlin. Voyons maintenant quelle était la composition de cette solennelle assemblée, quels en furent les travaux, et quels en ont été les résultats. Elle était composée de trente membres, qui représentaient les vingt-deux gouvernements ou Églises protestantes. Le président était un laïque, le docteur Bethmann. Le secrétaire fut choisi par le gouvernement de Prusse, et on lui adjoignit le docteur Grossemann, catéchiste de Leipsick et un des coryphées du rationalisme saxon. Avant d'ouvrir la délibération, ou trouva convenable de formuler cette décision : « Les propositions de la conférence n'imposeront aux gouvernements qu'elle représente aucune obligation, pas même
(1) Von- Y Univers, 22 avril 1846.
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un devoir moral de les reconnaître et de s'y conformer. » Dans une des séances qui suivirent, il fut décidé que les députés des Églises germano-évangéliques se réuniraient tous les cinq ans en un concile œcuménique ; qu'ils délibéreraient sur les intérêts généraux de l'Église évangélique d'Allemagne, « sans toutefois que les Églises particulières puissent cire en rien obligées par leurs résolutions » (1).
Ce n'étaient encore là que les préliminaires; il convient maintenant d'en rapporter les actes. Le délégué de MecUembourg-Shwérin exhorta l'assemblée à réunir tous ses efforts pour produire dans l'intérêt de l'uniformité du culte quelque chose de positif. Quant à la question plus importante encore d'une confession de foi, la commission chargée d'en préparer la solution avait jugé nécessaire d'éviter de toucher à ce qu'elle appelait le matériel de la doctrine, en s'occupant de la valeur des livres symboliques, considérés comme règle de foi, et de leurs rapports avec la parole de Dieu et avec la liberté protestante. Elle était cependant tombée d'accord sur les principes suivants : 1° Les livres symboliques conserveront leur valeur primitive et actuelle pour les différentes Églises nationales, et ils la conserveraient encore, quand même un symbole universel de foi pourrait sortir de la conférence actuelle , par la raison expresse que les divergences admises par ces Églises ne relâcheront point le lien de communauté qui les unit entre elles. 2° Quant au serment exigé des pasteurs de s'en tenir à la pure doctrine évangélique, on
(1) Ibid.,3wsà 1846.
aura soin de désigner la sainte Écriture comme unique dépôt de la parole de Dieu, et source unique de la doctrine chrétienne, comme le font les livres symboliques, à la condition toutefois qu'il ne soit pas porté la moindre atteinte à la liberté de foi et de conscience des individus, liberté à laquelle tout protestant a un droit imprescriptible, bien qu'il ne doive pas être libre d'en abuser, en en faisant le prétexte d'un enseignement personnel » (1).
Telle a donc été l'issue de ce prétendu concile œcuménique de toutes les Églises protestantes de l'Allemagne : de déclarer en termes vagues et équivoques l'autorité de la parole de Dieu, en laissant à chacun le droit de l'entendre et de l'interpréter à sa manière ; de considérer les livres symboliques comme l'expression temporaire d'une foi qui n'est plus, et qui ne peut obliger personne; d'ouvrir la porte à des dissensions sans fin, qui naissent comme d'elles-mêmes de cetteconfusion d'idées , dite progrès et développement du système protestant ; de croire enfin que tous cela est compatible avec un accord doctrinal entre les diverses communions. Et voilà le résumé complet des travaux d'une assemblée convoquée avec tant de bruit et décorée de l'épithète de concile œcuménique ! Quelle preuve plus solennelle nos adversaires pouvaient-ils donner de leur impuissance absolue ? Quels symptômes de mort pour tout observateur réfléchi !
Mais rien ne met plus à nu l'état de décadence, de putréfaction et de mort du protestantisme en Allema-
(1) Ibid., 16 mai 1846.
gne, que le discours même d'ouverture de ce fameu\ synode, prononcé par le ministre des cultes, le docteur Eickhorn. Dans cette pièce aussi prolixe qu'amphibologique, le ministre disait que, « depuis quelque temps, beaucoup de fidèles adhérents de l'Église évangélique ne jetaient les yeux qu'avec angoisse sur sa situation. De plus en plus ils voyaient disparaître en elle tout signe de vie, et là où elle manifestait quelque mouvement vital, c'était une tendance à la séparation, à l'isolement des esprits, ou des efforts pour se former en une communauté sans base, sans appui, et par conséquent sans effet possible. Le remède à cette situation était la réunion de personnages ecclésiastiques et laïques, dont les uns ont pénétré dans les profondeurs de la science, et les autres ont acquis les précieuses expériences de la vie » (1). Le reste du discours ministériel ne faisait que recommander la charité. Quant à des règles de foi, il n'en était pas question : le ministre se contentait de jeterun voile pour calmer les esprits qu'avait mis en agitation cette ombre de concile.
Après la tenue du concile et vers la mi-juillet, il parut dans le journal de Francfort une espèce de circulaire ou d'encyclique adressée aux protestants de toutes dénominations. Le but de cette encyclique est indiqué dans les lignes suivantes : « Dans ces derniers temps, il s'est manifesté dans le sein du protestantisme des tendances qui inspirent à tous ceux qui y sont attachés les plus sérieuses inquiétudes. Elles ont pour objet évident non-seulement de traverser et d'empêcher le déve-
(1) lbid.,20 juin 1846.
loppement général qui est dans sa nature, mais encore de lui enlever les moindres concessions, qu'on n'avait pu retirer entièrement à la direction naturelle qu'avait prise son esprit, en le réduisant à une situation qu'il n'avait jamais eue, antipathique avec sa nature, et qui le menacerait d'une destruction totale. » Après cette déclaration, qui se rapporte évidemment au synode de Berlin, la circulaire ajoutait : « Pour prévenir tout malentendu et toute interprétation maligne, nous déclarons être résolus à ne pas abandonner le terrain du droit protestant, que nos ancêtres ont acquis par de rudes et sanglants combats, et qui nous a été assuré par des traités solennels. Nous voulons demeurer protestants, nous voulons maintenir le principe vital du protestantisme, qui n'est autre que la liberté d'examen, de conviction en matière religieuse, et le développement progressif et illimité de sa forme et de sa doctrine (1).
En conséquence de la convocation qui terminait la circulaire , une réunion de soixante-dix personnes . parmi lesquelles se trouvaient quelques rongistes, se forma à Oppenheim. Le pasteur Tittel, invité à donner son avis, proposa de prendre une résolution sur la doctrine de fa Trinité. Après des débats aussi longs que confus, le conseiller de justice Barthner, de Darmstadt, proclama l'impossibilité absolue de parvenir à une définition régulière et unanime sur un point de foi quelconque; et l'assemblée renvoya l'affaire à un autre temps, après s'être toutefois réunie de nouveau dans un
(1) l Hivers, 15 août I84fi
banquet fraternel, dans lequel le vin et les toasts ne furent pas épargnés, et où sous ce rapport il régna une parfaite entente. A dire vrai, cette assemblée n'ayant pu avoir aucun résultat positif en fait de croyance, elle n'a eu d'important que son caractère de protestation absolue et illimitée contre toute espèce d'autorité, ou par cela même de doctrine positive. C'a été comme une contre-partie du synode de Berlin à laquelle ont pris part les représentants de tous les États protestants ou mixtes des bords du Rhin. Du reste , sa physionomie a été celle de toutes les autres réunions décorées du nom d'illuminées : tolérance absolue de toutes les opinions, dites convictions individuelles, et la prétention avec cela de se constituer en société religieuse.
Je pourrais ajouter à tous ces détails que le professeur Schelling lui-même, cet homme qui s'est rendu si fameux en Allemagne par sa Philosophie de la révélation, prenant part à la question de la liberté de l'Église protestante, déclara que le protestantisme aurait droit à la liberté, lorsqu'au lieu d'être une Église, il serait devenu l'Église. Mais que dire, s'il n'est pas même une Église? Je pourrais ajouter que Bunsen lui-même déclara à son tour que le protestantisme n'était pas encore une Église, mais que cette Église était encore à former ; et notez que le protestantisme a déjà trois siècles d'existence. Je pourrais ajouter que la Bavière rhénane s'est agitée, elle aussi, pour obtenir un synode général protestant, et que le consistoire de Spire ne savait plus comment faire face à toutes les adresses qu'il recevait à cet effet ; que chaque jour se montre de plus en plus à découvert la division profonde qui déchire la
soi-disant Église protestante ; que le pasteur rationaliste Franz, ayant reçu F intimation du consistoire de rétracter ses doctrines blasphématoires, répondit qu'il n'obéirait jamais à un ordre de cette espèce, à quelque prix que ce tut ; que ses adhérents se multipliaient de jour en jour, et que leur nombre les enhardissait à tenir tête au consistoire, qui s'effrayait lui-même à la vue de son impuissance (1).
Au fait, le gouvernement de Bavière, cédant à tant d'instances, convoquai, vers la fin de 1848, un synode général protestant dans la ville de Spire. Cette convocation fut immédiatement l'occasion d'une nouvelle dissidence; car, comme l'assemblée se composait moitié de pasteurs, moitié de laïques, les partisans du rationalisme, qui en formaient les deux tiers, l'emportèrent sur les orthodoxes et proclamèrent la séparation de l'Église protestante du Palatinat d'avec l'évangélisme de Bavière, en cessant par là même de reconnaître l'autorité du consistoire sur le Palatinat (2). Un autre synode général tenu à Nuremberg n'a pas eu une issue différente, et il en a été de même de toutes les autres parodies de ce genre essayées par les protestants pour relever et ressusciter en quelque sorte cette pauvre secte, qui se meurt ou qui penche de tous côtés à sa ruine.
Ce que nous venons de dire doit suffire , quoique ce ne soit encore là qu'une faible ébauche, pour faire apprécier au juste l'état présent du protestantisme dans
(1) Ibkl, 9 avril 1846.
(2| Ami de la religion, 16 novéimbre 1948.
cette Allemagne où il a pris naissance. Une religion positive sans foi, sans règle, sans unité, sans centre, sans direction; une tendance à la dissolution, à la négation absolue de toute croyance, à la mort enfin ; un arbitraire illimité et sans remède, l'anarchie et l'esclavage tout à la fois, une anomalie, une monstruosité, un chaos : telle est l'idée qu'il présente à l'esprit de l' observateur attentif.