SI ■ — IDÉE DU COMMUNISME ET DU SOCIALISME
Notion générale du communisme et du socialisme à leur point de vue politique et religieux. — Témoignages exprès des chefs du communisme en Allemagne. — Nouvelle secte en Allemagne. — Sentiments de l'association radicale et communiste. — Les socialistes en France et dans d'autres pays catholiques. — Leur alliance avec les protestants, et leur but. — Témoignages qui en sont la preuve. — Manifeste socialiste — Autre manifeste. — Autres documents. — Doctrines abominables des saint-simoniens , des fouriéristes , des icariens , etc. — Doctrines de Proudhon .
Le communisme, dans le sens le plus large du mot, est la théorie qui fait une obligation de mettre tous les
biens en commun, à quelque titre qu'ils puissent être possédés : souveraineté, femmes, terres, maisons, commerce, industrie, talents, droits de tout genre. Ainsi entendu, le communisme est la décomposition universelle de la famille et de la société, le renversement de la morale et des mœurs, la destruction radicale de tout ce qui en tout temps s'est appelé droit parmi les hommes, la négation absolue de toute religion positive. C'est l'état sauvage au plus haut degré de barbarie dont il ait jamais été question dans les annales de l'humanité; c'est l'égalité et la fraternité des brutes. C'est même quelque chose de pire encore ; car la brute se règle et se conduit par des instincts irrésistibles, au lieu que. dans le communisme absolu, toutes les passions de l'homme, déchaînées par une liberté qui n'aurait d'autres règles que l'intérêt et l'amour de soi , conduirait bientôt à une guerre permanente, à une anarchie générale et sanglante, et en peu d'années à l'extinction totale de l'humanité (1). Le socialisme de son côté, quoique au fond il s'accorde avec le communisme, en diffère cependant par la manière de le concevoir, qui est la reconstruction entière et fondamentale de la société actuelle, et la formation d'une nouvelle société à substituer à la première d'après un type idéal, fantastique et universel ; ce qui serait abroger tous les droits individuels, qui se trouveraient comme engloutis dans le gouffre du panthéisme humanitaire, et avec eux tous les
(1) Voir l'ouvrage intitulé : Un rclair avant la foudre ou le communisme et ses causes, Avignon, 1848, t. i. p. 15-16. et l'ouvrage de l'abbé Maetinet intitulé : Stafolâtrie ou le communisme légal, Paris. 1848, p. 22.
éléments de la société même qu'on voudrait reconstruire (1). Puis donc que le communisme et le socialisme s'accordent au fond, nous n'en parlerons que comme d'un même objet, quoique chacun des deux systèmes ait ses défenseurs particuliers.
L'esprit d'hétérodoxie introduit par Luther avec l'indépendance pour base, parvenu à ses termes extrêmes, a fait éruption, s'est dilaté, s'est infiltré dans toutes les classes et dans tous les rangs du peuple. Appliqué à la théologie, il a engendré le rationalisme; appliqué à la société, il y a engendré le communisme et le socialisme. Il ne s'est pas même tenu dans les limites du protestantisme ; mais il a pénétré aussi dans le domaine du catholicisme, où il va semant partout les désastres et menaçant de sa ruine la société entière. Le mal fait tous les jours de nouveaux progrès; l'ivraie des fausses doctrines, semée parmi le bon grain et levant au-dessus de
(1) Voir l'excellent ouvrage cTEmilien Ayogbado comte de La Motta intitulé : Saggio intorno al sociafismo e aile dottrine e tendenze socialistiche, Turin, 1851, p. 16 et suiv. C'est un ouvrage savant et profond, et d'une érudition non commune. On ne saurait trop de nos jours en recommander la lecture.
Parlons aussi d'un autre bel ouvrage qui développe parfaitement le sujet que nous traitons ici, savoir que le socialisme et le communisme sont nés de l'hérésie du xvie siècle, dont ils ne sont que le développement naturel et logique. L'auteur y prouve contre Guizot qu'il n'y a de remède aux maux qui menacent la société que dans le retour au catholicisme, puisque, comme l'a fort bien dit Mgr Doxey dans son Examen et discussion amicale, si les âmes ne peuvent espérer le salut éternel hors de l'Eglise, les sociétés ne peuvent trouver loin d'elle, même ici-bas, ni la paix, ni la liberté, ni le repos. L'ouvrage dont nous parlons est celui de M. Auguste Nicolas intitulé : Du Protestantisme et de toutes les hérésies dans leur rapport arec le socialisme. Paris. 1852. et 2* édition 1854. 1 vol. in-8.
ce dernier une tête orgueilleuse, l'étouffé ou du moins l'amaigrit en lui enlevant son suc nourricier; la vaste charpente de l'unité sociale se désunit et se dissout, cl il n'y aura plus aucun moyen de la réparer que par un retour prompt et complet au principe catholique accepté dans toute son étendue. Le catholicisme sera le refuge des princes et des seigneurs, s'ils ne veulent pas se voir dépouillés de tout leur avoir, comme de toute leur considération et de toute leur autorité.
Et, de peur qu'on ne soupçonne l'exposé que nous venons de faire de n'être qu'une théorie vaine et imaginaire, et non un fait réel , nous allons rapporter en preuve et à l'appui de toutes nos assertions au moins quelques témoignages parmi tant d'autres que nous pourrions produire, sans parler de ceux que nous avons déjà présentés dans le chapitre précédent.
Voici d'abord, sur l'état politique et religieux de l'Allemagne, un document irrécusable, qui met à nu les affreux ravages que le sensualisme, l'athéisme et le communisme ont faits dans ce malheureux pays, berceau du protestantisme, avant la dernière révolution de France, et ceux qu'ils peuvent y faire encore aujourd'hui.
On lit dans Y Univers : « Sera-ce assez pour Guillaume Marc de déclarer que les dogmes de V existence de Dieu et de Vimmortalilé de l'âme ne sont que contes de vieilles femmes, depuis longtemps jetés au rebut? Non, certes, il lui faut l'application pratique de ses doctrines ; il poussera l'incroyable effronterie de ses conséquences jusqu'à s'écrier : « Je veux de grands crimes, des crimes sanglants, colossaux. Quand ne verrai-je plus cette triviale morale, ces vertus qui m'ennuient?»
Et, pour appuyer d'un exemple son effroyable vœu, cet énergumène ajoute : « M. Tchech a voulu porter quelque remède à cette monotonie ; malheureusement, il a échoué ! L'action de M. Tchech était un acte de vengeance; mais la vengeance est un acte de justice naturelle. Gare à loi, Majesté! »
« Il faut à l'Allemagne, dit-il ailleurs, une refonte radicale, religieuse et sociale ; et si, dans cette refonte, l'Église et l'État s'en vont en fumée, ce sera tant mieux : l'homme social en sortira plus pur. »
« Le malheur de l'homme, dit un autre écrivain de l'école hégélienne, a commencé le jour où l'homme a conçu un être supérieur à lui. Ce jour-là, il a renoncé à son indépendance native ; il s'est laissé imposer le joug d'une loi dont lui-même n'est pas l'auteur; il s'est laissé ravir un bien qu'il vient de reconquérir à jamais. Ce bien suprême, ce droit imprescriptible, c'est le penser, qui, n'ayant plus d'autre règle que lui-même, est devenu notre absolue, notre unique autorité. »
Ces paroles n'ont pas besoin de commentaires; elles renferment la substance d'une doctrine qui affranchit l'homme, non-seulement de la loi divine, mais de l'autorité même de la société, à laquelle il ne doit vouloir appartenir que pour user des avantages qu'elle peut lui offrir. Le précurseur de ces abjectes doctrines, Weisshaupt, fondateur de la société des Illuminés, avait trouvé une autre cause des prétendus malheurs du genre humain.
« Le premier ennemi de l'espèce humaine, disait-il dans ses instructions écrites à ses adeptes, est celui qui osa s'approprier une portion de terre et s'en constituer
une propriété individuelle, contrairement au vœu de la nature, qui veut que tout appartienne à tous. »
In autre apôtre de ce communisme, Weitling, établit en principe « que, tant qu'il y aura sur la terre un seul individu qui ne possède pas tout ce qu'il voit possédé par un autre, la loi de nature étant violée, il n'existera point de bonheur réel sur la terre ; et que le seul devoir que l'homme ait à remplir sur la terre étant de se procurer le bonheur, il est de son droit et de son devoir même de travailler au renversement de tout ce qui s'oppose à ce bonheur » (1).
Cette épouvantable théorie ne s'est pas encore arrêtée Là : le rationalisme éclos de la philosophie de Hegel, de Feuerbach, de Strauss et d'autres hommes de cette trempe, a revêtu en Allemagne une forme extérieure en se mettant en action ; et maintenant il constitue une troisième secte publiquement organisée et se pose en face de l'Église évangélique. Au nombre des chefs figurent le ministre Wislicen, Hulisch et le pasteur Rupp. Ces derniers ont levé le masque. A\ islicen et Hulisch ont répandu dans le public beaucoup d'écrits: le plus fameux, et celui qui a donné le branle, est l'opuscule de Wislicen ayant pour titre : V Ecriture et V esprit. Dans ce petit livre, l'auteur cherche à démontrer que 1 esprit, c'est-à-dire la raison individuelle, ne saurait prendre pour son critérium dogmatique YEcriture sainte, qui contient, selon lui, grand nombre de propositions absurdes et contraires au bon sens. Le pasteur Rupp, de Komigsberg, développe ses opinions dans une
l Univers, \~ février I84fi.
suite de sermons, à l'un desquels il donne pour texte ces paroles : Ne vous mettez point en peine de l'éternité, parce quelle n'est ri>m. Ces sermons furent fort goûtés, et bientôt une communauté très nombreuse se forma autour du prédicateur. Peut-être qu'il n'y aurait pas eu de schisme, si le gou.ernement de Prusse n'avait cru devoir intervenir pour le soutien de l'autorité de la Bible, de la confession d'Àugsbourg, ou au moins d'un symbole quelconque. L'annonce de cette prétention fut comme l'huile jetée sur le feu, et l'incendie éclata dès lors presque partout, mais surtout à Magdebourg, à Rœnigsberg et à Breslau en Silésie (1).
Voici un autre témoignage qui n'est pas moins significatif que ceux que nous venons de citer. Un journal publié à Berne par le fameux Heintzen, l'un des chefs des associations radicales d'Allemagne, s'exprime ainsi : « Il est possible que le meurtre soit une nécessité, non-
[1] fbicl., 27 mars 1846. Que tout cela d'ailleurs ne soit que le développement du protestantisme primitif tel qu'il a été conçu par Luther, c'est ce que démontre Alzog dans son Histoire par des preuves irréfragables. Voir l'ouvrage cité : Saggio intorno al socialismo, p. 602 et suiv., où le savant auteur cite en note plusieurs documents, et entre autres le passage suivant de l'ouvrage du luthérien Edman intitulé : Divinité de la raison, 1735 : •• Il fallait rejeter le Coran chrétien c'est l'Evangile qu'un protestant désigne ainsi), non moins contradictoire ni plus authentique que celui des Turcs, pour s'en tenir comme Hénoch et IVoé au seul témoignage de la conscience que la nature, cette mère commune, a donnée à tous les hommes, et qui leur enseigne à vivre honnêtement, à n'offenser personne, à rendre à chacun ce qui lui appartient. C'est là la vraie Bible ; la mépriser, c'est se mépriser soimême. La conscience est le ciel et l'enfer ; il n'y a ni Dieu ni démon ; la Bible ne fait point de différence entre le mariage et la fornication ; il faut purger la terre des prêtres, des rois et de tontes les puissances établies
seulement historique, mais même physique. Il est possible que l'atmosphère d'un côté, et la terre de l'autre, exigent une certaine quantité de sang humain pour pouvoir accomplir leurs procédés chimiques et autres. Mais, s'il existe un pareil besoin de la nature, l'on ne pourra pas du moins nous persuader que, pour la saturation de l'atmosphère et pour l'engrais de la terre, le sang des aristocrates soit moins propre que celui des démocrates.
o S'il fallait faire sauter la moitié du monde et verser une mer de sang pour ruiner le parti de la barbarie, il ne faudrait s'en faire aucun scrupule. Celui-là ne porte pas un cœur républicain qui ne paierait pas volontiers de sa vie la satisfaction de mettre sous terre un million de barbares !
« Avoir une conscience à l'égard de l'assassine réaction, c'est manquer de conscience; l'exterminer par tous les moyens et en tous lieux, c'est là ce que nous prescrit la conscience, comme devoir de justice et même d'humanité » (1).
Tel est l'aspect désolant que présente le protestantisme dans cette nouvelle phase de sa durée, à laquelle il est parvenu par le développement complet de son principe fondamental de la liberté d'examen ou de l'émancipation de la raison individuelle. 11 a rejeté l'Écriture et le dogme de son inspiration divine; il a mis la raison individuelle au-dessus de toute révélation, et il a fini par s'abandonner à toutes les extravagances, à tous les délires et à tous les excès des passions les plus ardentes
'l fmi de la religion, lpr mars 1849
et les plus furibondes, sans reconnaître aucune espèce de frein, jusqu'à prôner la communauté des femmes, comme l'ont fait Robert Owen et tous ses adeptes.
C'est à cette école que se sont formés ceux qui, en pays catholiques, se sont portés pour chefs du parti socialiste, qui menace aujourd'hui la société de sa dernière ruine. Ces hommes pervertis font cause commune avec les protestants de la dernière période, dont ils se sont inspirés, et en même temps qu'ils sont rejetés avec horreur et condamnés par l'Église, ils sont accueillis par ceux-là comme de fidèles alliés, qui accourent de toutes parts grossir les rangs des conspirateurs et des démagogues. Ils rivalisent entre eux d'impiété, et vous ne sauriez à qui d'entre tous adjuger la palme, attendu qu'ils sont tous également d'une profonde scélératesse. Et pour qu'on ne dise pas que nous nous retranchons dans une théorie que les faits sont loin de justiiier. nous allons donner des extraits de leurs livres, de leurs manifestes et de leurs discours, qui suffiront pour dévoiler le secret de leur alliance et de leur but. Nous en faisons l'aveu sincère, ce n'est qu'à contre-cœur et avec un sensible regret que nous nous décidons à citer dans un livre comme le nôtre ces propos abominables ; mais, puisqu'ils sont devenus publics, il serait inutile de les dissimuler.
Voici donc comment s'exprime le Constitutionnel lui-même au sujet d'un manifeste adressé par un instituteur primaire à ses confrères : « INous avons sous les yeux une sorte d'Évangile publié par un de ces instituteurs sur la mission sociale de ses collègues. Il y a vraiment, sans que l'auteur probablement s'en doute, tout
un programme de guerre civile dans ce très petit écrit. L'auteur considère d'abord les instituteurs ses frères comme les sentinelles avancées de la démocratie, comme les préparateurs de la société nouvelle, comme les apôtres de la liberté, et même, il faut bien le dire, comme les propagateurs nécessaires d'une nouvelle religion. Il indique à ses confrères futurs la puissance irrésistible dont ils seront investis. La révolution de 89 et celle de 93, qui étaient faites pour réaliser la complète émancipation du peuple, n'ont manqué leur but que parce que le peuple n'avait pas d'instituteurs et de guides. La révolution de Février aura des instituteurs. Elle fera son œuvre, qui est de tuer la bourgeoisie, comme les révolutions qui l'ont précédée ont tué la noblesse et le clergé. Tué le clergé ! Il nous semble que cette immolation n'est pas, heureusement, accomplie. Mais l'auteur, aidé de ses collègues, se propose de l'accomplir; il invoque les grands noms de Proudhon et de Thoré, qui sont athées, à ce qu'il dit. Quant à lui, cependant, nous devons le dire, il admet l'existence de Dieu. Il déclare vouloir substituer sa profession de foi au catéchisme, et sa profession est bien plus encore la haine des riches que l'amour de Dieu. Et au nombre de ces riches, il comprend, le croirait-on ? les pauvres desservants qui ont à peine de quoi soutenir la dignité modeste qui convient à leur ministère. 11 reproche aux prêtres d'avoir adoré tous les despotismes, et il leur fait même un crime de s'être mis à chanter la République. Laissons parler l'auteur lui-même :
« Oui , le catholicisme a fait son temps : c'est une vieille enveloppe qu'on doit jeter là. — Les prêtres ont
— :îxv» —
abdiqué leur divine mission !... C'est à vous, instituteurs, enfants de lumière et d'abnégation, bons et généreux citoyens , c'est à vous à les remplacer en ce monde, à marcher à la tête de la société. Vous êtes maintenant, mes amis, les vrais défenseurs, les défenseurs-nés du peuple ; vous êtes les sentinelles avancées de la démocratie , les porte-flambeaux de l'humanité. Que votre tâche est grande et laborieuse ! que votre mission sociale est sublime et divine !
« Instituteurs, mes amis, la Révolution est votre mère, ne l'oubliez jamais ! n'oubliez jamais que vous êtes sortis des flancs de la Montagne; n'oubliez jamais que vous êtes des soldats actifs et puissants de la Révolution. Oui, oui, vous êtes des hommes révolutionnaires, essentiellement révolutionnaires. L'instruction est terrible aux riches et aux puissants ; la lumière est terrible à ceux qui s'engraissent de l'ignorance et du mensonge ; la lumière est terrible à ceux qui exploitent et pressurent le peuple : et le nombre de ceux-là est grand sur la terre. Instituteurs, mes amis, faites-vous conspirateurs par la propagande de la vérité ; faites-vous conspirateurs en prêchant sans cesse, partout et toujours; je ne saurais trop le répéter, faites-vous conspirateurs en enseignant la liberté, l'égalité, la fraternité. Oui, organisez dans toute la France la grande conspiration de la fraternité; faites-vous conspirateurs pour le bien public, pour le bonheur de l'humanité, pour le bonheur du peuple; faites-lui bien comprendre, à ce pauvre et malheureux peuple, qu'il ne pourra jamais s'affranchir des riches et des puissants que par l'insurrection et la fraternité. Dites aux hommes : Soyez unis, soyez frères, et
rien ne vous résistera. Vous vaincrez quand vous le voudrez ; vous serez heureux quand vous aurez abattu vos tyrans.
« Aujourd'hui, ce dont le peuple a besoin avant tout, c'est d'être encore évangélisé, moralisé. Laissons là le catéchisme, mélange d'erreurs et de vérités, livre froid et stérile, qui ne dit rien au cœur et qui aveugle l'intelligence ; laissons là tout l'échafaudage du christianisme, vieux et sombre édifice qui ne peut plus aujourd'hui abriter les peuples, et rentrons dans l'Évangile, temple indestructible qui bravera toutes les tempêtes sociales. Ne nous préoccupons nullement du culte, du dogme, de la secte, de l'espèce de religion, toutes choses qui, comme on l'a fort bien dit, divisent les hommes et les peuples, et les rendent opprimés et oppresseurs les uns des autres. »
« Terminons par le cri de guerre adressé aux instituteurs par ce Tyrtée de l'école communale du socialisme : «Courage, mes amis! marchez droit et ferme dans la bonne voie, dans la voie démocratique ; marchez en avant et poussez vigoureusement devant vous le char de la Révolution, et ne vous inquiétez nullement des grains de sable que les ennemis du mouvement jettent sous ses roues. Les insensés ! ils seront broyés comme des insectes, et il ne restera vestige de leur passage sur la terre ! Courage, mes amis ! l'avenir nous appartient, l'avenir nous tend les bras, l'avenir nous sourit : voici, voici le combat, et après le combat, les palmes ! — Oh ! non, tout n'est pas fini, rien n'est fini. Il y aura bien encore de grandes souffrances, de grands combats. La grande hataille entre les fils de Sa-
tan et les enfants de Dieu, entre les rois et les peuples, entre les riches et les pauvres, entre les grands et les petits, entre les tyrans et les esclaves, ne peut tarder à commencer » (1).
Le même journal, parlant d'un manifeste de socialistes qui décrétait l'abolition dans le monde de ces trois choses : la royauté, le sacerdoce et le capital, faisait là-dessus les réflexions suivantes : « Le manifeste ne dissimule rien. Ses auteurs n'y vont pas de main morte. C'est le cataclysme universel dont on nous menace, en nous faisant espérer de cette mort du monde actuel une merveilleuse palingénésie. Ces rivaux du Créateur disent à notre pauvre société : Vous êtes bien vieille, vous n'avez plus que bien peu de temps à vivre : permettez que nous vous coupions par petits morceaux, et que nous vous fassions bouillir dans notre cuve magique, d'où vous ressortirez avec un nouveau corps plein de jeunesse, et doué d'une force puisée dans l'admirable proportion de tous ses membres. — Quelle flatteuse perspective ! C'est pourtant la séduisante expérience à laquelle on propose à la société de se soumettre. Elle répond à ces charlatans de résurrection : Mais votre vérité sociale estime fable trop absurde et trop connue : c'est la fable du vieil iEson.
« Voyons, par une rapide analyse du manifeste, ce que c'est que la révolution de 1848 interprétée par le comité central. C'est l'abolition de toutes les dominations : royauté, sacerdoce, capital. Roijauté, soit; c'est un fait acquis, puisque nous sommes en république.
(1) Constitutionnel, décembre 1848.
Sacerdoce! c'est peut-être le seul mot qui, dans le manifeste, manque de franchise. Le sacerdoce est la représentation visible de Dieu sur la terre. Soyez sincères jusqu'au bout : ce n'est pas seulement à la domination du prêtre que vous en voulez, c'est à celle de Dieu ; car vous ne supprimez pas le sacerdoce dans ce que vous appelez vos mesures pratiques, vous n'en supprimez que le traitement. M. Proudhon n'a pas, lui, vos ménagements superstitieux de langage; il ne se borne pas à destituer le prêtre , il destitue Dieu lui-même ! « Retire-toi, Dieu ! » lui dit-il, et il l'appelle bourreau de sa raison. Est-ce que le comité central est moins avancé que M. Poudhon? Est-ce que Dieu aurait la majorité dans le comité central ?
« Quant au capital, les socialistes n'ont pas besoin de lui dire de se retirer quand ils paraissent. Il se retirerait bien autrement sans qu'ils le lui disent, si par impossible les socialistes étaient un moment maîtres du pavé. Et Dieu sait comment ces régénérateurs du monde s'en tireraient » (1).
Les organes du socialisme ont exprimé eux-mêmes avec encore plus d'impudeur et d'effronterie les intentions et les sentiments tant d'eux-mêmes que de leur parti : « Nous n'aurons pas, disaient-ils dans le Peuple. journal de Proudhon, plus de sensibilité et de considération pour la papauté avilie que nous n'en avons eu pour la royauté, que nous n'en avons pour le capital.
« La papauté, c'est toujours pour nous le privilège exclusif et égoïste; c'est toujours le droit d'aubaine,
(1) Ibid., cité par \'.4mi de la religion. 14 décembre 1646.
l'exploitation de l'homme par l'homme, la pire des exploitations, celle des consciences.
« Nous aurions été avec Luther au xvr siècle ; conséquents avec nous-mêmes, nous serons contre Pie IX au xixc.
«Le catholicisme est notre ennemi, à quelque point de vue que nous l'envisagions. Entre le catholicisme et le socialisme, il n'y a rien de commun. Entre la papauté et le privilège de propriété . il y a alliance intime.
« Comme pape aussi bien que comme monarque, Pie IX est notre adversaire. Si donc il arrive à Paris, il ne trouvera pas en nous des courtisans de son malheur.
« Que Pie IX le sache bien, la papauté n'a rien à gagner en France, dans le pays des libres penseurs.
« Malheur à la papauté ! La dernière heure de l'autorité a sonné en 1848. Il n'y a plus de place aujourd'hui dans le gouvernement des hommes que pour la science : la science dans la religion, comme la science dans l'économie sociale; la science, transformation de la religion, et par cela même tombeau du symbolisme religieux » (1).
Tel était aussi le langage de la Révolution démocratique et sociale : « Les Romains paraissent décidés à se passer du pape. Nous ne savons encore s'ils persévéreront dans leur résolution ; mais tôt ou tard le pape doit perdre son pouvoir temporel, et l'Église elle-même doit se démocratiser et rentrer dans le giron de la so-
(1) Ibid.
ciété. Ce sera l'œuvre des doctrines nouvelles, el h
clergé secondaire deviendra probablement le promoteur de cette révolution sacerdotale. L'Église a un pape, et la monarchie un roi ; la chrétienté républicaine ne doit avoir ni pape ni roi. — Nous faisons appel au clergé secondaire, qui nous comprendra. Le prolétariat de l'Église ne demandera pas mieux que de sacrifier le droit canon, dont les bénéfices ne sont pas pour lui. Il préférera les bénéfices du droit de citoyen aux avantages illusoires de certaines prérogatives cléricales. Il préférera les droits de l'homme de la nature à ces droits surannés, ridicules, barbares, qui ne sont plus en harmonie avec la société moderne. Il aimera mieux se marier, monter sa garde et payer sa dette à la patrie, que de vivre en parasite, avec les tristes joies de l'orgueil, isolé, froid, furtif, toujours placé entre le crime et la tentation. Attendez encore un peu, attendez Y avènement de la république démocratique et sociale, et si le clergé secondaire n'ose pas faire sa révolution, nous la ferons pour lui.
« Donner à un pape le pouvoir temporel, c'est permettre à un prêtre tyrannique et intolérant de mettre en prison tous ceux de ses sujets qui ne vont pas â confesse. C'était bon au temps de Clément VIII, qui ne voulait donner l'absolution à Henri IV qu'à la condition qu'il recevrait le fouet de la main du légat. Mais qui fouettera-t-il sous la république ? Le président ? Ce sera bien fait ; mais le temps viendra où la république n'aura plus de président.
« Le socialisme achèvera donc l'œuvre de la philosophie et démocratisera le clergé. Il demandera au prêtre
en vertu de quel droit il se soustrait aux charges et aux bénéfices de la vie sociale.
« Tout homme qui échappe à une loi quelconque n'est pas à nos yeux un citoyen. Nous lui dénions le droit de posséder, le droit de voter, le droit d'ester. Le prêtre est mon ennemi, puisque, au lieu de partager fraternellement les charges sociales, il se soustrait à la plus terrible de toutes, celle de l'impôt du sang » (1).
Non contents encore de tout cela, les saint -simoniens, les fomïéristes , les icariens, les socialistes et d'autres pareils réformateurs de l'humanité, se sont réunis pour exhumer des bas-fonds de l'antiquité tout ce que le despotisme du vieux monde , le cynisme païen, le gnosticisme grec, le fanatisme albigeois, avaient imaginé de plus corrupteur et de plus antisocial; et ils l'ont réduit en système. « Les saint-simoniens, disait Louis Blanc, ébranlaient dans le Globe toutes les vieilles bases de l'ordre social (2)... Que le mariage, légalisation de l'adultère, fît place à la souveraineté des penchants et à l'émancipation du plaisir ; que l'empire de la société fût substitué à celui de la famille ; association universelle fondée sur l'amour, et, par conséquent, plus de concurrence ; à chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres, et, par conséquent, plus d'héritage : de semblables doctrines ne tendaient à rien de moins qu'à ébranler l'ordre social existant » (3).
(1) Voir Y Ami de la religion, 14 décembre 1848. [2j Histoire de dixoiis, édit. de 1843, t. n, p. 269. (3] Ibid., et t. m, p. 107.
Les fouriéristes ne diffèrent des saint-sihioniens que dans l'application des principes, qui du reste leur sont communs. Toutes les anciennes sociétés chrétiennes ne sont, pour eux aussi, qu'une « conflagration générale, un combat furieux de toutes les forces de la nature humaine » (1). Ils rejettent toutes les lois pénales et la morale sanctionnée par les récompenses d'une vie ultérieure (2); la famille, pour eux, n'est qu'une « simple réunion de reproduction » (3), et le premier élément social est le phalanstère ou la commune ; douze cents personnes au moins réunies dans une même maison et y vivant en commun, sans autre concurrence, sans autre loi que la concurrence et la loi des capacités, des harmonies et des forces attractives [h). « Dans ce régime... les hommes sont à chaque instant sollicités par une foule de plaisirs et de travaux attrayants : ils n'ont que l'embarras du choix. Comme ils aiment beaucoup la variété, ils passent fréquemment d'un objet à un autre, et goûtent successivement toutes les jouissances physiques, morales et intellectuelles que la Providence a réservées à la nature humaine... La vraie félicité, selon Fourier, ne consiste qu'à satisfaire ses propres passions » (5) .
Les icariens s'accordent pleinement avec les saint-
(1) Exposition du système phalanstérien de Fourier, par Victor Considérant, p. 73.
(2) Tbîd.
(3) Ibid,p. 97.
14) Ibid., p. 72, 80, 102.
15) Ihhl . p, y.), et Théorie des quatre mouvements, 1840, p. 18, 146, etc. .Tp mpts dp roté les obscénités que renfermpnt ces livres.
simoniens et les fouriéristes, et ils n'en diffèrent que sur des points accidentels. C'est toujours et partout la communauté des biens sous la direction de fonctionnaires publics. La seule chose qui n'y soit pas commune, c'est la religion. Ils ne veulent pas qu'on parle de religion aux enfants avant qu'ils aient atteint leur dix-septième année. A cette époque, chacun fait le choix de celle qui lui convient le mieux, ou qu'il trouve convenable à ses goûts.
«La propriété, ditProudhon, l'un des principaux socialistes, c'est le vol. On ne dit pas en mille ans deux paroles comme celle-là. Je n'ai pas d'autre bien sur la terre que cette définition de la propriété ; mais j'en fais plus de cas que des millions de Rothschild, et j'ose dire qu'elle sera l'événement le plus considérable du gouvernement de Louis-Philippe. . . Du reste , ne vous inquiétez point de votre salut... Ne voyez-vous pas qu'il en est de la religion comme des gouvernements, dont le plus parfait serait la négation de tous ? Qu'aucune fantaisie politique ou religieuse ne retienne donc votre âme esclave ; c'est l'unique moyen aujourd'hui de n'être pas ou dupe ou renégat » (1).
Ensuite, tous ces nouveaux réformateurs ont pris pour base le panthéisme sous les diverses faces où il est présenté, soit par Schelling, soit par Fichte, ou par Hegel, ou par d'autres de cette trempe, ou, ce qui est la même chose, le protestantisme couvert du manteau du panthéisme philosophique. Tous, de concert, font profes-
(lj Sijstème des contradictions économiques ou philosophie de ta misère, Paris. 1848, Voir Un éclair avant la foudre, t. i, p. 13 h suiv.
sion de haïr et d'abhorrer le seul vrai Dieu, tel que l'admet le christianisme, le Dieu créateur du ciel et de la terre; ce que je pourrais prouver, s'il était nécessaire, par de nombreux témoignages empruntés à leurs écrits. Mais je n'en finirais pas, si je voulais rapporter toutes les extravagances, toutes les impiétés, tous les outrages au sens commun et à la morale publique dont se rendent coupables ces communistes et ces socialistes. On ne peut lire sans horreur et sans effroi les maximes que cherchent à propager, je ne dirai plus ces réformateurs, mais ces fléaux de la société et ces ennemis du genre humain. Or cependant ce sont là les fruits qu'a produits, en dernier résultat, l'arbre funeste de la Réforme : ce sont là les conséquences dernières qui découlent du principe fécond du protestantisme; ce sont là les corollaires que renfermait d'avance ce grand théorème, et qu'il n'a fallu que développer pour les montrer dans toute leur laideur.