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CHAPITRE IL

LA RÈGLE RATIONNELLE PROTESTANTE CONSIDÉRÉE AU POINT DE VUE HISTORIQUE.

ARTICLE I

La règle rationnelle protestante est inconnue à toute l'antiquité chrétienne, et môme contredite par elle.

C'est en vain que les protestants aficetent de ne pas tenir compte de l'antiquité. — L'idée même de la nouvelle règle protestante manquait absolument dans l'antiquité chrétienne. — Bien plus, la règle contraire y a toujours dominé. — Témoignages formels des anciens Pères. — Saint- Irénée. — La même vérité se prouve par la pratique universelle et constante. — Adressé des hérétiques à masquer dans les commencements leurs nouveautés sous un Langage catholique. — Hommage qu'ils rendent par cet artifice même à la règle catholique. — Confirmation de ce qui vient d'être dit par le recours que les hérétiques comme les catholiques ont eu à l'autorité. Fausse' assertion de Guizot. — Témoignages exprès des Pères contre les hérétiques qui se fondaient sur l'Écriture toute seule interprétée par l'esprit particulier.

Je snis bien que les protestants en général ne font pas grand compte de l'antiquité sacrée; et que même ils regardent comme un progrès de s'en être éloignés, i'\ de s'être émancipés de son autorité comme d'un joug trop incompatible avec le libre exercice de la raison humaine. Guizot assigne pour cause principale do la Réforme le besoin senti de l'affranchissement de

la raison du joug de l'autorité (1), en tant que cette dernière enchaîne la liberté de la pensée, .le n'en pense pas moins que le sujet dont j'ai entrepris la démonstration dans cet article, non-seulement vient à propos, mais est même indispensable pour faire comprendre encore davantage combien est insuffisante la règle fondamentale du protestantisme en matière de foi. Car les protestants ont beau affecter de ne pas se mettre en peine de l'antiquité, et d'aller même quelquefois jusqu'à la mépriser ; ils ne sauraient se dissimuler à eux-mêmes le désavantage d'une religion qui manque d'antécédents, et qui a contre elle le principe même d'où elle est sortie et le consentement de tous les siècles. C'est là un sentiment gravé par la nature dans le cœur de l'homme, qui voudrait en vain lui imposer silence ; et si ce sentiment est déjà si fort quand il n'est question que de la religion en général, combien ne doit-il pas être encore plus vif en présence d'une religion positive divine, comme l'est certainement de l'aveu de nos adversaires la religion chrétienne?

Au fond, nos adversaires, sans s'en apercevoir, nous le prouvent eux-mêmes par leur conduite. De quel autre sentiment peut venir l'habitude qu'ont dans leur polémique les controversistes protestants de prouver, autant qu'ils le peuvent, que leur doctrine ne diffère

(1) Leçons SUT /aciri/is. oi//i>/>.

pas de colin de In vénérable antiquité? D'où vient que, s'il leur tombe sous les yeux quelque pas dee conciles ou des Pères qui leur paraisse s'accorder avec quelque point de leur doctrine où ils se trouvent en désaccord soit avec les catholiques, soit avec les sociniens ou quelque autre communion séparée d'eux, aussitôt ils s'en emparent et s'en font un sujet de triomphe? C'est ce qu'on peut remarquer, je ne dirai pas seulement dans les écrits de leurs devancier . à une époque où n'était pas encore effacée tout-à-fait cette teinte si j'ose ainsi parler, de catholicisme qui s'est conservée longtemps chez les protestants, mais même dan- leurs écrivains les plus récents, et jusque dans les rationalistes. C'est pourquoi cette insouciance el ce mépris, que témoignent les protestants pour l'antiquité chrétienne est affecté, autant pour le moins que sincère, et tient chez eux de la nature de l'effet plutôt que de celle delà cause. Car, comme ils se sont aperçus après tant de longues discussions, après tant de découvertes d'anciens et précieux manuscrits, que c'était pour eux peine perdue de vouloir accorder el harmoniser leurs propres doctrines avec l'antiquité ecclésiastique, ils ont fini par ne plus l'appeler à leur aide, déclarant ne pas s'en mettre en peine, parce que c'était la parole de l'homme, et non celle de Dieu. Lors donc qu'ils n'ont plus intérêt à la rejeter, ils en reconnaissent; eus aussi, le prix et l'importance.

C'est pourquoi il nous importe de relever l'opposition formelle qui existe entre la nouvelle règle de foi adoptée par le protestantisme , et la règle reconnue et suivie par l'antiquité ecclésiastique tout entière, à laquelle cette découverte des temps modernes était tout-à-fait inconnue : ce que nous pourrons faire sans peine en réduisant la question à quelques points principaux , tels que Vidée, les sentiments , les faits. Parcourons ces points avec ordre.

J'entends ici par idée la manière dont les anciens concevaient la règle de foi. Or, la manière de voir (]q< ancienssur cet objet était si différente de celle desprotestants, qu'on n'entrevoit pas même la plus légère trace, \p moindre vestige de cette dernière dans toute la série des siècles antérieurs. 11 n'est jamais venu à la pensée des anciens de placer cette règle ou de la reconnaître dans l'interprétation libre et indépendante de la sainte Bible par chaque fidèle, quel qu'il soit. Nous aurons beau examiner avec tout le soin et l'exactitude p ble les écrits des Pères, les décisions des conciles, ou tout autre document qui nous soit parvenu de ces siècles reculés, jamais nous n'y trouverons un seul passage, un seul trait qui y fasse allusion même de loin ou qui l'insinue le moins du monde. Aussi, jamais que je sache l<is docteurs protestants, pour établir leur règle, n'ont t'ait appel à l'antiquité, sans doute parce que l'idée même ne s'en trouvai! pas dans celle-ci. Mais je n'ai pasdit assez: je devais ajouter qu'il yrégnail

une idée contraire. Car c'était comme un axiome Universellement proclamé, qu'en matière de foi la

seule règle à suivre était l'enseignement publie ■ lennel de l'Église; qu'il ne fallait plus avoir d'égards pour quiconque s'écartait de cette règle, quelles que fussent sa science ou son érudition , la gravité de son âge ou l'élévation de son rang, ou même l'éminence de sa dignité.

Parler d'une idée dominante, c'est parler d'un principe. Or, le principe qui a constamment animé l'antiquité chrétienne, c'estque la vraie doctrine, la doctrine apportée par Jésus-Chrisl sur la terre et propagée par les apôtres, a été confiée comme en dépôt à l'Église, c'est-à-dire aux successeurs des apôtres. aux évoques, au corps enseignant, et que c'était là qu'il fallait nécessairement la chercher, et en recueillir les oracles dans les questions douteuses ou controversées. Ce principe suprême servait de critérium pour discerner la vérité de l'erreur, la doctrine ancienne, el par conséquent la véritable, des nouveautés introduites par les hommes. Jamais on n'eut la pensée d'avoir recours à l'interprétation individuelle de l'Écriture pour s'assurer de la vérité révélée.

La méthode qu'on suivait était beaucoup plus simple. «Tout chrétien de la primitive Eglise, a dit fort à propos le docteur Newman, semble avoir cru qu'il était de son devoir de protester, quelque part qu'il se trouvât , contre toutes les opinions contraires à ce qui

lui avait été enseigné dans les catéchèses préparatoires h son baptême, et de fuir la société de ceux qui

soutenaient des doctrines nouvelles Les chrétiens

étaient tenus de défendre et de transmettre la foi qu'ils avaient reçue, et ils l'avaient reçue des pasteurs de l'Église. D'un autre côté, le devoir de ces pasteurs était de veiller sur cette foi traditionnelle et de la définir » (1). Si nous suivons le fil de l'histoire du christianisme, nous trouverons que la partie doctrinale en consiste tout entière dans l'application pratique dfl ce principe, et qu'on n'en a jamais connu d'autre que celui-là.

Pour ce qui regarde les sentiments ou maximes, les écrits des Pères nous offrent une multitude de passages très formels où se trouve enseigné tout le contraire de ce que les protestants soutiennent aujourd'hui. A commencer par les temps apostoliques, nous voyons saint Clément de Rome inculquer dans sa première lettre aux Corinthiens l'obligation de rester soumis à leurs propres pasteurs, non-seulement en fait de discipline, mais principalement en ce qui concerne la foi, condamner comme coupables de schisme ceux d'entre eux qui refusaient de leur obéir, et faire valoir à leurs yeux en confirmation de cette doctrine l'autorité de leur apôtre, c'est-à-dire de

(1) Cf. Y Histoire du c/ireloppement de ta doctrine chrétienne, trad. de l'anglais, i». 34Q.

gâint Paul, qui leur avait tracé les mêmes règles (l). Saint Ignace, dans chacune de ses règles, recommande aux fidèles des diverses Églises auxquelles il écrivait de s'attacher sans réserve à leur évêque dans les matières de foi, et de ne jamais s'en séparer, s'ils ne voulaient courir le danger d'un funeste naufrage (2). Hermas, dans son livre du Pasteur, ne tient pas un autre langage (3) ; et il en est de même de ceux qui suivirent immédiatement ces premiers écrivains ecclésiastiques, comme saint Irénée, saint Justin, Clément d'Alexandrie, Tertullien, saint Cyprien , et ainsi de suite dans le ive et le ve siècle. En deux mots, ce précieux héritage qu'elle avait reçu du Christ, l'Église tint à cœur de le conserver et de le transmettre d'âge en Age. 11 nous suffira de citer pour exemple, en le choisissant parmi les Pères que nous venons de nommer, les maxime-- cl les paroles mêmes du premier d'entre eux, c'est-à-dire de saint Irénée, l'occasion devant se retrouver pour nous de rapporter ailleurs les témoignages des autres.

Saint Irénée donc nous fait entendre clairement, que ce n'est pas de l'Écriture entendue dans le sens de chacun, mais de l'Église que Dieu nous a donnée à

(1) Ep. i ,n. 47 el 57, et alibi passim. Ed. Ootel., PP. apost.. t. î, Antwerpiee.

S Bpist. ad Philip., n. Q, 4, ad Stnyrn., n. 5, 8; ad ï'rallian., n. 6, 7, etc.

(3) L. 1, vol. in. s 4 et fteq.

— 26* — cet effet, que nous avons à recevoir la vraie foi ou la doctrine pure et orthodoxe telle qu'elle a été prêchée par Jésus-Christ et ses apôtres. Voici ses paroles : «L'Église, comme nous avons déjà dit, ayant reçu cette prédication et cette foi, bien que disséminée dans le monde entier , la conserve avec soin , comme si tout entière elle ne composait qu'une famille; et elle la confie de même à ses membres, comme si tous n'avaient qu'un cœur et qu'une âme, et elle prêche, et elle enseigne, et elle transmet entons lieux les mêmes vérités, comme si elle n'avait qu'une seule et même bouche » (1). Telle est l'idée qu'au siècle d'Irénée on avait de la règle de foi, l'autorité de l'Église : opposée à la licence des sectes qui s'ingéraient d'enseigner des doctrines particulières. ÎSotre saint évêque continue donc ainsi, en faisant contraster la conduite de l'Église avec celle des hérétiques de ces premiers temps : « Nous, ajoute-t-il, qui avons pour docteur Punique et seul vrai Dieu, et pour règle de vérité ses rnscignements, nous enseignons tous et toujours les mêmes choses (*2).... Eux au contraire, c'est-à-dire les héré-

(1) Hanc prsedicationem cum acceperit et hanc fidem, quemadmodum prœdiximus, Ecclesia , et quidem {le grec porte z7.(-ip , quamvis ) in universum mundum disseminata , diligenter custodit, quasi unam domum inhabitans; et similiter crédit iis, videlicet quasi unam animam habens, et unum cor, et consonanter ha <■ prsedicat, et docet et tradit, quasi unum possidensos. Lib. i Contr. I/œres., c. 10, n. 2, éd. Mass

i2) Nos unum et solum verum Deum doctorem sequentes,

26ri —

tiques, s'attachenl à de fausses opinions, s'accusent les uns les autres, et ne sauraient s'accorder dans un même langage » (1). Et il donne, la raison pour laquelle les sectaires ne s'accordent jamais entre eux : « C'est, dit-il, qu'il ne sont pas fondés sur la pierre unique, mais sur du sable, où beaucoup de petites pierres se trouvent entremêlées; car beaucoup d'entre eux, ou même tous, veulent être docteurs, et quittant l'hérésie à laquelle ils s'étaient attachés d'abord, ils changent un dogme en un autre, celui-ci en un nouveau. improvisent chaque jour quelque nouveauté, et aspirent à la gloire de passer pour inventeurs, n'importe de quel \ stème, pourvu qu'il soit leur. nu\ rage » (2). Et, comme s'il dépeignait par anticipation les protestants de notre temps, qui ne sauraient s'accorder entre eux sur la manière d'entendre la Bible qu'ils ont prise pour unique et suprême règle de foi, il poursuit ainsi son discours : « Ils ne s'accordent sur rien : avanl

el regulam veritatis habentes ejus sermones, de iisdem semper eadem docemus omncs. Lib. 1, c. 33, n. 4.

(1) Non bene sentientes, intérim tamen semetipsns arguunt, de iisdem verbis non eonsentientes. Ibidem.

2 Non sunt fundati super vuntrn petram, sed super arenam aabentem in se lapides mnltos; multi ex insis, imo omnes \< luit doctores esse, et abscedere quidem ab bseresi in qua fueruût, aliud autem dogma ab alia sententia, et deinceps altérant aii altéra componentes, novè durcie insistant semetipsos adinventoiea sententiœ, quamcumque compegeiint , gloi L. ni, e. 24, n. 2. v

les mêmes Écritures , ils les entendent chacun & sa façon; et après avoir lu ensemble le môme passage, tous bientôt froncent le sourcil, branlent la tète avec dédain, se vantent chacun de leur côté de saisir toute la profondeur de la parole sacrée, et plaignent les autres de ne pouvoir en atteindre l'élévation » (1). Je pourrais multiplier ces extraits de saint Irénée, car set écrits abondent en maximes semblables ; mais je les passe sous silence pour me renfermer dans de justes bornes, les extraits que je viens de donner suffisant à mon dessein, qui était de faire connaître quel était, sur la règle de foi protestante, le sentiment de l'antiquité chrétienne la plus reculée.

Le fait donc, qui va maintenant confirmer la théorie , mettra le sceau à toutes nos preuves. Car il ne s'agit pas ici de quelques actes isolés, recueillis ça et là, mais d'une série nulle part interrompue d'actes publics et solennels qui ont eu l'approbation de l'universalité.

Toutes les fois que quelqu'un, s' appuyant sur les Ecritures, a tenté d'innover dans la doctrine professée par l'Eglise catholique, autant de fois on a toul

(1) Tantee surit de uno inter eos diversitates, de iisdcm Seripturis varias habentes sontentias; et uno codemque sermone lecto, universi obductis superciliis agitantes capita, valde quidem altissime se babere sermonem dicunt, non autemomnes capere magnitudincm ejus intellectus, qui ibidem continetur. L. IV, c. 35, n. 4.

aussitôt fait appel à larègle, c'èst-à~dire à l'autorité de l'Eglise, et c'est par elle que le jugement a été porté. En parcourant l'histoire des hérésies, nous nous retrouvons à chaque pas en présence, et de pareils novateurs, et d'un semblable procédé. Ainsi, dès les temps apostoliques, s'élevèrent, outre Simon, ce chef de toutes les diverses sectes des gnostiques, Ménandre, Carpocrate, Ptolomée, Épiphanc, Valentin, Cerdon, Marcion, chacun à la tête de sa troupe; Cérinthe, Ébion, avec leurs sectateurs; les nazaréens, les encratites, lesbasilidienset bien d'autres encore, auxquels les Pères n'ont pas opposé autre chose, pour renverser leurs nouvelles doctrines, que la règle reçue de renseignement de l'Église catholique. Saint Irénce nous a laissé de ce fait un document irrécusable dans son célèbre ouvrage Contre les hérésies. Le plus fort argument qu'il emploie pour confondre tous ces systèmes ridicules, autant, qu'infâmes et absurdes, c'est le consentement universel des Églises établies par les apôtres, et principalement de l'Église romaine, qui renferme en elle-même, comme dans un centre, la doctrine de toutes les autres (1). Tortullien a eu recours

(1) Les paroles du saint martyr sont connues : " Sert quoniam vaille longum est in hoc tali vnlumine omnium Ecclesiarum enumerare successiones ; maximœ et antiquissimœ et omnilnis cognitae a gloriosissimis duobus apostolis Petro et Paulo Romœ fundatœ et constitutœ Ecclesiëe , eam quam ha! apostolis traditionem, et annuntiatam omnibus tidem. per suc-v

au même argument dans son livre immortel des Prescriptions (1). Môme dans les livres que cet homme extraordinaire a composés depuis sa chute, comme dans le livre contre Praxéas, dans celui De ta Résurrection de la chair, dans celui De jejunin, el dans plusieurs autres, partout où il n'a pas à parler d'articles de dogme ou de discipline controversés entre sa secte et l'Église catholique, on le voit user de la même méthode, et c'est ce qu'on peut remarquer en particulier dans ses cinq livres contre Marcion.

Cette règle était aussi celle avec laquelle on savait apprécier tous ceux dont les doctrines devenaient suspectes. C'est d'après cette règle qu'ont été jugés Origène et ses imprudent s écrits, Tertullien et ses rêveries montanistes, Tatien et tous les autres hommes qui se sont plus ou moins écartés ou mis en lutte contre cet en-

cessiones cpiscoporum pervenientem usquead nos indicantcs. confundimus omnes eos, qui quoquo modo vel per sibi placentia, vcl vanam gloriam, vel per csecitatem et malam sententiain, prœterquam oportet colligunt. Ad hanc enim Ecclesiam propter potentiorem principalitatem uecesse est oranem convenire Ecclesiam, hoc est, eos qui sunt (indique fidèles, in qua semper conservata est ea, qua? est ab apostolis, traditio. L. m, c. 3, n. 2.

On ne saurait dire combien ce passage a de tout temps tourmenté les hérétiques : de là tous les efforts faits par plusieurs protestants pour l'éluder; mais ces efforts ont toujours été vains. Voir Massuet, dans les dissertations préliminaires de L'édition qu'il a donnée des ouvrages de ce Père.

(li C. 20-27.

seignement, ([unique élevé que fût d'ailleurs le siège

qu'ils pouvaient occuper, comme un Paul de Samosate, évêque d'Antioche, un Nestorius, un Apollinaire.

Mais ce qu'il faut surtout considérer, c'est que ces hérétiques eux-mêmes, tandis que d'une part ils s'éloignaient de cette règle et l'abandonnaient de fait par leurs erreurs, la reconnaissaient de l'autre et continuaient de l'admettre en théorie. C'est la raison du soin empressé qu'ils ont toujours montré de couvrir leurs doctrines erronées du voile du langage catholique, au moins lorsqu'ils ne faisaient encore que commencer ;i les répandre, comme saint [renée en faisait déjà le reproche aux valentiniens de son temps (1) ; et nous voyons cette même pratique empli >\ ée par les autres hérétiques qui sont venus depuis, comme Sabellius, Paul de Samosate, ainsi que Fa remarqué saint Denis d'Alexandrie (*2) ; puis Arius, Nestorius, Eutychès, les pélagiens, les monothélites. et ainsi des autres, comme en font foi tous les documents de l'antiquité ecclésiastique (3). Et ce qui sur-

il) L. il, c. 13, n 8. Voir aussi la dissert, ide MASStJET, § v, n. 4S.

2 s. Dionys. Alex, contra Su mus. Resp. vin. Voir aussi la préf. de de Maistre, p. 24 etsuiv.

3 il est bon de transcrire ici un beau passage de Mœhler, extrail de son ouvrage intitule : Athanase-le-Grand et son siècle, t, m, 1 5, p. L33-134. Voici ce qu'il dit des ariens : •< Din

prendra peut-être, c'est que les novateurs du\vie siècle n'ont pas suivi d" autre méthode. Calvin, avec les formes ambiguës qui lui sont familières, s'est signalé dans cet art. En parlant de l'Ordre dans ses Institutions, il semble quelquefois ne pas faire difficulté de l'appeler un sacrement, comme les catholiques; mais bientôt il l'élimine du nombre des sacrements proprement dits. De même, par rapport à la présence réelle, il se sert d'expressions en apparence toutes catholiques, et combat Zwingle, qui ne reconnaissait dans la Cène que la seule figure, le simple type du corps de Jésus-Christ. Et pourtant au fond Calvin ne profei que Y absence réelle de ce même corps dans la sainte Eucharistie; et il use de la même ambiguité sur plusieurs autres articles. Tous ces novateurs voulaient donc au moins, comme je l'ai déjà dit, dans leurs commencements, répandre leurs erreurs à la faveur d'un

concile de Nicée à l'époque où nous sommes parvenus, ils avaient professé en public la foi catholique, seulement avec quelques modifications dans la forme, oui laissaient voir, même dans le commerce ordinaire de la vie, quelles étaient au fond leurs tendances; mais alors enfin ils crurent pouvoir parler sans tant de d ('tours, et comme Arius l'a vaitfait le premier, après qu'ils avaient eux-mêmes si fortement condamné sa doctrine, jusqu'au moment qu'ils crurent arrivé de s'expliquer ouvertement. Beaucoup de personnes qui s'étaient attachées à eux frémiront V qu'elles vinrent à l. découverte terrible; et, reconna

sant à quelle espèce de gens ils B'étaient alliés, s'en séparèrent aussitôt, effet sar' lequel, dans toutes les hérésies, l'Eglise catholique a toujours fondé ses plus cliéros espératioi s ■■

langage on apparence catholique. De là vient que, pour leurôter ce masque, l'Église, qui les rejetait de son sein, fut obligée d'adopter de nouvelles expressions qui missent à découvert pour tout le monde Terreur qu'ils enveloppaient du manteau de la vérité. Elle voulut que ces l finies nouveaux, choisis à di pour exprimer des vérités antiques, servissent comme de signes pour distinguer infailliblement les vrais croyants des faux frères. C'est là l'origine de ces mois : personnes, nature, consuùstantiel, ex opère operalo, vraiment, réellement et substantiellement, transuùstanliation, et autres semblables, qui en dépit des novateurs, qui en frémissaient de rase maintinrent toujours et conservèrent les dogmes catholiques dans leur pureté jusqu'à nous, et les conserveront pour les siècles à venir.

Or, qu'est-ce que eela, sinon un hommage solennel que les novateurs rendaient à la règle catholique, en théorie du moins, pendant qu'ils l'abandonnaient dans la pratique? En affectant, en effet, de parler un langage catholique dans le moment même où ils tenaient des doctrines toutes contraires, ils avouaient tacitement que la règle à suivre, en matière de foi, n'était pas autre, en dernière analyse, que l'enseignement établi par le consentement et par l'autorité de l'Église, encore bien qu'ils refusassent eux-mêmes de le suivre. C'était faire l'aveu que la même croyance était reçue et enracinée dans l'esprit de tous les lidè-

— 27-2 — les; autrement, ces chefs de sectes n'auraient pas recouru à une dissimulation aussi abjecte.

Une nouvelle preuve qui confirme ce que nous disons ici, c'est la marche qu'ont suivie non-seulement les catholiques , mais encore les inventeurs de doctrines nouvelles, lorsqu'ils venaient à être soupçonnés et accusés d'innovation. Les uns comme les autres ont toujours eu recours à l'autorité, et jamais ils n'ont trouvé que ce fût une raison suffisante que de dire de cette nouvelle doctrine qu'elle était fondée sur l'interprétation de la Bible. Denis d'Alexandrie encourut le soupçon de suivre une opinion erronée sur la consubstantialité des personnes divines, et bientôt l'accusation en fut déférée à l'Église principale, c'est-à-dire à l'Église de Rome, ou à cet autre Denis, qui en était alors évêque , et Denis d'Alexandrie fut obligé, pour se justifier, d'adresser directement son apologie à Denis de Rome (1). De même, lorsque Nestorius fut devenu suspect d'avoir une opinion erronée au sujet de l'incarnation du Verbe et de la dignité de la sainte mère de Dieu , il fut dénoncé à

1 Cette apologie était renfermée en quatre livres , comme l'attestent Rjifin et saint Jérôme, Lib adv. Ruf. u, ool. 407, éd. Maur., t. rv.; id., Catal. viror. illust., lxix. Il écrivit pour se défendre de l'accusation qui lui était intentée d'avoir écrit dans ses quatre livres contre Sabellius que le Fils n'est pas si grand que le Père. Saint Athanase se fonde sur cette apologie pour démontrer l'orthodoxie > saint Denis d'Alcxandi

Rome, et il ne fit pas difficulté lui-même d'y avoir recours pour justifier, s'il lui avait été possible, son enseignement. L'affaire d'Eutychès fut également traitée de cette manière. On sait par l'histoire ecclésiastique les brigues auxquelles se portèrent à Rome Pelage et Célestius pour faire prévaloir leur doctrine. Or, si à cette époque on eût eu seulement l'idée de la règle que vantent aujourd'hui les protestants, auraient-ils jamais pensé à faire toutes ces démarches? Ils auraient dit, comme les protestants eux-mêmes, que l'Écriture entendue et interprétée par chaque individu étant la seule règle suprême à suivre en matière de foi, ils étaient en droit de soutenir leur doctrine, parce que d'après leur manière de voir elle y trouvait son fondement. Et pourtant il ne leur vint jamais à la pensée d'user de cette défaite. Preuve évidente que cette règle était, en théorie, inconnue au christianisme, où dominait, au contraire, le principe tout opposé de l'autorité et de la tradition.

11 est à propos de relever ici une assertion émise contre toute vérité par Guizot, quia voulu considérer les premiers siècles de l'Église comme un temps où les opinions étaient libres, et la conscience exempte de l'obligation ou de la tentation de recevoir de confiance ce qui ne lui était pas prouvé. «Dansles premiers siècles, écritil, le christianisme était une croyance , un sentiment, une conviction individuelle. La société chrétienne

paraît avoir été, à cette époque, une simple association d'hommes animés des mêmes sentiments et professant la même foi. Les premiers chrétiens, continue-t-il, se réunissaient pour jouir des mêmes émotions et des mêmes convictions religieuses; car on ne trouve pas qu'il y eût alors aucun système de doctrine établi, aucune forme de discipline, ni aucun corps de magistrats » ( J ) . Or, cet état de choses n'a jamais existé dans l'Église de Dieu, à quelque époque que ce soit du christianisme. Les magistrats, c'est-;) -dire les évéques, à partir des temps apostoliques, ont constamment gouverné l'Église en union avec le chef suprême ou le pontife romain, comme en font foi tous les documents de l'antiquité ecclésiastique, et comme nous le prouverons nous-même en son lieu. Jamais il n'y a eu cette prétendue liberté de croire ou d'opiner, avec une indépendance entière, selon sa conviction individuelle, puisque, dès les commencements du christianisme, il y avait pour l'instruction des catéchumènes le symbole dont font mention saint Irénée (w2) et Tertullien, comme reçu déjà depuis longtemps, et qui s'appelle le symbole des apôtres, parce qu'il renferme en abrégé la doctrine enseignée par les apôtres; symbole auquel Tertullien donne précisément le nom de règle (3).

(1) Leçons sur la civil is. europ.

(2) L. i cont. Hier es., c. 2.

(3) Lib. De Prœscript., c 37, 31, 15; et De velandis virr/in..

L'enseignement public de l'Église a toujours été la pierre de touche pour reconnaître si quelqu'un était orthodoxe ou hétérodoxe, selon qu'il se conformait ou non à cet enseignement. Nous en avons la preuve dans les lettres de saint Ignace, dans la manière dont saint Polyearpe se conduisit avec Marcion, dans ce qu'écrivit saint Irénée du môme saint Polyearpe et de Florin (1); dans la conduite que tint Origène dans la maison de sa bienfaitrice, de chez laquelle il sortit pour ne pas y demeurer avec un hérétique (2) ; dans l'accusation même intentée contre saint Denis d'Alexandrie, sur le simple soupçon qu'il avait t'ait naître de s'être écarté de la plus rigoureuse orthodoxie, et dans d'autres faits qu'il serait trop long d'énumérer.

('."est donc une pure rêverie, que tout ce qu'affirme Guizot de la prétendue indépendance des premiers chrétiens. Mais, pour mettre le comble à la démonstration, rapportons quelques témoignages des ancien!.. qu'on trouvera parfaitement conformes à notre principe. Clément d'Alexandrie, parlant des hérésiarques, dit « qu'ils pervertissent l'Écriture, et qu'ils cherchent à ouvrir la porte du ciel avec une fausse clef, non en

c. 1 et al. Ce mot a été aussi employé dans le même sens par saint Jérôme, saint Léon, etc.

(1) ECKKJi. ///.sY.,1. vi. c. 20.

(21 lOicl., 1 vi, c. 7, où l'historien ajoute qu'en se conduisant ainsi, Orij ène avail bservé la règle 'le l'Église.

écartant le rideau qui nous le voile, comme nous le faisons à l'aide de la tradition divine, mais en forçant l'entrée et en voulant y pénétrer clandestinement. » Et : « Par le seul fait de la préexistence de l'Église, qui est le centre de la vérité, il est clair que ces hérésies venues depuis ne sont que descontrefaçonsetdes inventions nouvelles » (1) . « Lorsque les marcionites, les valentiniens et leurs semblables font appel aux livres apocryphes, c'est, observe Origène, comme s'ils disaient : Le Christ est dans le désert ; et quand ils en appellent aux Écritures canoniques, c'est encore comme s'ils disaient : Le voici dans le lieu le plus retiré de la maison. Mais nous ne devons pas nous séparer de cette tradition de l'Église primitive, ni croire autre chose que ce que les Églises de Dieu nous ont transmis par succession » (2) . Voilà la règle constamment suivie depuis le commencement du christianisme jusqu'il nous; toute autre a toujours été regardée comme trompeuse, pleine de danger et contraire à la vérité orthodoxe.

Il résulte évidemment de toutes ces preuves, que la règle imaginée par les protestants n'a jamais été connue de l'antiquité ecclésiastique, mais qu'elle esi, au contraire, réprouvée par elle, comme l'attestent,

(1) Slrom. 1. vn.n. 17, éd. Potter, p. v'.»7 et suiv. Nôùsn'avons donné ici qu'un abrégé des paroles de cet auteur.

(2) In Mat. Comment, ser. 16. Voir N kwm an, ouvr. cité, Hist. du (/('ce/., p. :?45.

et Vidée qui y a toujours domino, el les sentiments

des Pères et des autres écrivains ecclésiastiques, el les faits publics, tant des fidèles orthodoxes que des hérétiques eux-mêmes. Et, par conséquent, nous sommes forcé de conclure que par cela seul on doit la considérer comme une invention de l'homme, él non comme un moyen que nous aurait indiqué le divin fondateur du christianisme.

ARTICLE II

Considérée au point de vue historique, la règle rationnelle protestante a été suivie en pratique par tous les hérétiques; et en théorie, elle est propre à justifier .toutes les hérésies.

Les anciens hérétiques sont tombés dons leurs erreurs pour avoir voulu interpréter L'Écriture d'après leur sens privé, — comme le démontrent les documents de l'antiquité. — Cette règle justifie en théorie toutes les hérésies. — Argument invincible et insoluble que tout hérétique peut opposer à un protestant. — Inconséquences et honteuses contradictions des protestants, lorsqu'ils condamnent comme hérétiques les novateurs anciens et modernes. — Confirmation de cet argument, qu'on fait voir être sans réplique. — Les protestants sont ceux qui, en vertu de leur règle même, ont moins que tous les autres le droit d'en l'aire usage. — Us ont maleux retenu longtemps dans la pratique le principe d'autorité. — Observation importante.

Je ne sais si l'on doit plus s'étonner que s'affliger de la contradiction palpable où sont tombés les protestants, en établissant leur règle de foi comme la

seule véritable, sans s'apercevoir que par cette n on s'ôtait tout moyen de condamner les hérétique*, quels qu'ils fussent, et en n'en condamnant pas moins comme hérétiques, non- seulement ceux de leur temps qui pensaient autrement queux sur quelque article de foi, mais encore tous ceux des anciens sectaires qui avaient erré sur quelqu'un des articles de foi, qu'ils retenaient eux-mêmes avec l'Église catholique. Cette contradiction entre la pratique et la théorie a duré trois siècles au moins, c'est-à-dire pendant toute la durée du protestantisme depuis son origine presque jusqu'à nos jours, ou jusqu'à ce que soit survenu le rationalisme pour engloutir et absorber toutes les diversités de croyances, toutes les sectes, confondues désormais au moyen de la négation la plus étendue possible des vérités chrétiennes, dont il laisse à peine quelques vestiges. Et ceux qui prennent ce dernier parti sont à mon avis les seuls hommes conséquents aux principes du protestantisme : ceux au contraire qui l'ont repoussé, ou qui le repoussent encore pour ce qu'ils appellent le protestantisme orthodoxe , en continuant à professer un christianisme positif, sont les plus inconséquents et les plus en contradiction avec la règle protestante. Développons cette assertion de point en point, et pour procéder avec un ordre lumineux, éclaircissons les points suivants : 1° que les hérésies sont nées de l'interprétation individuelle des Ècritu-

res, au moins en pratique, lors même qu'en théorie elles ne l'avaient pas érigée en principe; 2° que, posé le principe protestant, elles se trouveraient toutes justifiées; 3" que les protestants tombent ainsi dans une contradiction évidente, en condamnant comme hérétiques les anciens sectaires; A0 que, d'après même principe, il faudrait absoudre les sectaires modernes; 5° qu'ainsi les réformateurs venus depuis n'ont pu condamner ceux qui différaient d'eux de sentiment, que par une évidente contradiction.

Et d'abord , si nous nous remettons à parcourir l'histoire (h-> hérésies, nous trouvons que toutes les hérésies Boni nées de l'interprétation des Écritures d'après le sens privé. Le plus ancien que nous connaissions des historiens ecclésiastiques, Hégésippe,qui vivait Bous Marc-Antonin le Pieux, et dont Eusèbe nous a conservé quelques fragments, remarquait que dès son temps les hérétiques, c'est-à-dire pour cette époque les basilidiens et les autres compris par lui sotie lenomgénérald'Antechrists,en prêchant unedoctrii adultère contre Dieu et son Christ, rompaient Y unité de F Église. Et comment? «Parce qu'ils introduisaient, ajoute-t-il, chacun de leur côté, /ours propres opinions » (1) , c'est-à-dire, parce qu'ils suivaient leur esprit privé etindividuel, au mépris de l'enseignement

(1) Qui adulterinam invehentes doctrinam adversus Deumel

advenus Christum ejus, unitatem Ecclesix discidorunt, scoitsum singuli proprias opinïones induxerunt. Eus., 1. iv, c 12.

de l'Église. Le même historien Eusèbe fait le même

reproche aux encratites, secte qui avait pour auteur ïatien, disciple dégénéré de saint Justin. Ceux-ci, quoiqu'ils regardassent comme livres inspirés la loi et les prophètes, aussi bien que les Évangiles, n'en tombèrent pas moins dans de graves erreurs contre la foi et la saine morale, parce que, dit notre historien, « ils expliquent les saintes Écritures d'après leur sens privé » ( 1 ) . De même, saint Trénée, parlant des hérétiques tant antérieurs que contemporains , attribue l'origine de leurs erreurs à ce « qu'en cherchant à résoudre les difficultés des Écritures et des paraboles , ils en font naître de plus grandes par leur témérité impie » (2) ; et ailleurs, il appelle les hérétiques des faussaires de la parole de Dieu, et de mauvais interprètes de cette même parole (3) . Il rapporte de plus, que ces hérétiques audacieux se piquaient de corriger les apôtres (II). Enfin, pour ne pas trop nous étendre sur d'autres témoignages de ce saint martyr, il dit des

(1) Proprio quodam sensu sacras Scripturas exponunt. Ibid., c. 27. — C'est ce qu'Eusèbe dit en particulier des sévériens. (Note du traducteur.)

(2) Quscrentes exsolvere Scripturas et parabolas, alteram majores) et impiam quœstionem introducunt. Lib. n Contra hscr., c, 10, n. 2, éd. Mass.

(3) Faisantes vorba Domini, interpretatoros mali eorum. L. î in prœf., n. 2.

4) Aillent dicere gloriantcs, emendatores se esse apostolomm. Lih. ni, c. 1, n. 1.

hérétiques, qu'ils se font tous les imitateurs du diable,

qui pour tenter lo Christ lui fit valoir malignement l'autorité de T Écriture (t ) . De même aussi Terl ullien, dans son admirable livre des Prescriptions, nous indique en ces termes l'origine de toutes les hérésies : « D'où vient que les hérétiques sont ennemis des apôtres, sinon de l'opposition de leur doctrine à la leur, chacun d'eux se la formant ou se l'appropriant d'après son propre jugement ? Je ne ne crains pas de dire, poursuit-il, que les Écritures elles-mêmes sont entrées dans l'ordre de la volonté de Dieu pour prêter matière aux hérétiques, quand je lis : Il est nécessaire qu'il y ait des hérésies, puisqu'elles n'auraient pas lieu sans les Écritures » (2). Le quatrième et le cinquième livres de cet auteur contre Marcion ont pour but de montrer combien était fausse et hérétique en même temps l'interprétation que Marcion donnait aux Écritures, pour appuyer son dualisme et les conséquences qui en dérivent. 11 est inutile après cela de rapporter ici les témoignages de saint Cyprien, de saint Jérôme, de saint Augustin, de Vincent

(1) Mendacium ostendens per Scripturam, quod faciunt omnes hxretici. L. v, c. 21, n. 2.

(2) Unde autem extranei et inimici apostoli hsereticis, nisi ex diversitate doctrina?, quam unusquisque de suo orbitrio adversus apostolos aut protulit aut recepit!... Non péricliter dicere ipsas quoque Scripturas sic esse ex voluntate Dei dispositas, ut hsereticis materias ministrarent, cum legam : Oportet hsereses esse, qua? sine Scripturis esse non possitnt. C. 37-39.

de Lérins et des autres Pères et écrivains ecclésiastiques, qui nous disent de concert que toutes leshéré-

sies qui sont venues troubler la paix de l'Eglise n'ont eu d'autre source que l'interprétation individuelle de la Bible contre le sentiment de cette Église elle-même. Ce qui est dit ici des anciens hérétiques, comme de ceux qui les ont suivis, se confirme à merveille par cet autre fait, qu'ils n'ont jamais voulu suivre d'autre règle de foi que l'Écriture toute seule, qu'ils interprétaient à leur caprice, comme nous l'avons vu. ;'i l'exclusion de la tradition. Tous d'une même voix rejetaient le sens traditionnel, et par conséquent l'enseignement vivant de l'Église (1). Fort de cette règle pratique, Arius rejeta la consubstantialité du Verbe avec le Père ; Nestoriusdemême, l'union bypostatique du Verbe avec l'humanité en Jésus-Christ ; Eutyclx >. la distinction des deux natures dans sa personne ; tes monothélites, la distinction de deux volontés et de deux opérations dans le Verbe incarné; Pelage, la propagation du péché originel et la nécessité de la grâce : ainsi de tous les hérétiques. Ce qui a fait dire à saint Hilaire que tous les hérétiques ont eu pour motif de combattre les vérités catholiques, et d'y substituer leur propre doctrine, leur manière particu-

(1) Voir entre autres saint Irénée, i. m, c. 1 et 3; Tcrtullien, De Pncscript., c. 37, avec les notes de Lu Cerda et de Fcuardent.

lière d'entendre les Écritures (!) : el à aainl Augustin, que les hérésies el tous les dogmes pervers qui séduisent et corrompent les âmes n' on 1 pas d'autre

origine que le mauvais gens donné aux Ecritures, si excellentes que celles-ci soient en elles-mêmes, et que la téméraire hardiesse avec laquelle on soutient ce qu'on a mal compris (2) . Nous pouvons donc affirmer en toute assurance, et sans crainte d'être démenti, que toutes les hérésies ont tiré de la leur origine :je veux dire, de l'application pratique de la règle établie en principe par les protestants ; de sorte que, sans cela, pas une seule ne se serait élevée pour

! ITilar. opp., p. 1225-1232. Je rapporterai les paroles de saint Hilaire comme je les lis traduites dans l'ouvrage cité de Mœhler, t. ni, p. 161 : « Songe qu'il n'y a point d'hérétique qui ne prétende que les blasphèmes qu'il prêche se trouvent dans l'Ecriture sainte. C'est pourquoi Sabellius ne reconnaît point île Père et de Fils, parce qu'il ne sait pas ce que signifient les mots : Moi et mon Père, nous sommes un. C'est pourquoi Montan l'ait prêcher par des femmes insensées un nouveau Paraclet. C'est pourquoi Mîmes et Marcion abhorrent la loi. parce qu'ils lisent la lettre qui tue, et que Satan est le prince du monde. Tous parlent de l'Écriture sainte, sans posséderlesens de l'I.criture; ils prétendent avoir de la foi sans loi; car il ne suffit point de lire l'Ecriture, il faut la comprendre. » Ainsi parlait Hilaire.

[2] Neque enim natœ sunt harosos, et . quœdam dogmata perversitatàs illaqueantia animas et in profundum prœcipitantia, niai dum Scripturse bon;c intel/iguntur non bene, et quod in eis non bene intelligitur, etiam temere et audacter asseritur.

Tr. xvm in Joan., n. 1.

troubler la paix de l'Église. Que si quelques gnostiques, comme le rapporte saint Irénée, se sont rattachés à je ne sais quelle tradition pour couvrir l'impiété de leurs erreurs, ce mot de tradition ne signifiait pas clans leur bouche ce que nous avons coutume d'entendre, maisilsl'appliquaient à certaines doctrines mystérieuses que l'apôtre saint Paul aurait confiées à quelques élus ou privilégiés ; et cela même, ils le confirmaient par la mauvaise interprétation biblique qu'ils faisaient de cette parole : Sapientiam loquimur inter perfectos (1). C'est une nouvelle preuve de l'abus que les hérétiques font de l'Écriture, qu'ils travestissent et défigurent comme il leur plaît ; et c'est ce que leur reproche en ce même endroit le saint martyr, en leur opposant la véritable tradition, confiée par les apôtres aux évêques établis par eux dans le monde entier.

On doit donc tenir pour certain, que l'interprétation privée et individuelle de la Bible est la source d'où sont sorties toutes les hérésies, à partir des premiers siècles de l'Église. Et Calvin lui-même en fait l'aveu (2).

(1) S. Ieex. contr. ÏÏœr., 1. i, c. 2, n. 1. C'est ce qu'ont fait aussi les Vaudois à une époque plus rapprochée de nous.

(2) C'est ce qu'écrivait Calvin lui-même dans une de ses lettres : " Portenta siquidem illa errorum et haresium, qupr hodie invehuntur, rivuli sont àb illo fonte (Scripturarum interpretatione ) deducti. n Epist. et responsa Calvini, cd. cit.. p. 147, col. 1.

Maintenant il nous est facile de démontrer comment, une fois admis le principe protestant, toutes tes hérésies seraient justifiées en théorie. En effet, si Ton ne donne d'autre règle de foi que les Écritures interprétées individuellement et au gré de chacun, il s'ensuit visiblement que, quand même la doctrine que le premier venu croirait y avoir trouvée paraîtrait au plus haut degré étrange, hétérodoxe, extravagante et même immorale, on ne pourrait jamais la taxer d'hérésie. On peut accorder que cet homme s'abuse en ayant cette croyance ; mais s'il est persuadé et subjectivement convaincu que tel est le vrai et pur enseignement de l'Écriture, il a le droit de s'y attacher en vertu de sa règle. I n protestant pourra bien le combattre par cent raisons différentes, invoquer contre lui les principes de logique, de bon sens, de morale, de philologie, d'exégèse, et tout ce qu'il voudra ; il pourra faire ressortir à ses yeux les conséquences funestes qui découlent de sa manière d'interpréter, et par là lui démontrer combien il s'abuse : c'est aussi ce qu'ont fait beaucoup de savants protestants contre les sociniens, les rationalistes et les mythiques, et nous avouons nous-mème sans peine que nous trouvons bons, excellents, et même quelquefois apodictiques leurs travauxencepoint; mais tout se borne là, étonne pourra pas faire un pas de plus, puisque, si cet homme persiste dans son interprétation, dont il a, peut-il dire. laconw'cf ton qu'elle est laseule vraie, personne, suivant

la règle protestante, n'a le droit de le traiter d'hérétique, ou de taxer d'hérésie son interprétation. Voici le syllogisme irréfutable et sans réplique qu'il opposerait à quiconque voudrait le condamner : En vertu de la règle de foi adoptée par les protestants, et sans laquelle il n'y aurait pas de protestants au monde, chacun peut et doit tenir comme article de foi ce que lui enseigne la Bible d'après sa manière individuelle de l'interpréter; or, je trouve dans la Bible qu'elle enseigne qu'il n'y a en Dieu qu'une personne, que Jésus-Christ est un pur homme, que le baptême est un simple rite d'initiation au christianisme, etc. : donc je tiens pour article de foi l'unité de personne en Dieu, l'unité de nature en Jésus-Christ , la stérilité du baptême, etc. Quel protestant, conséquent à son principe, pourra, je le demande maintenant, accuser d'hérésie celui qui raisonnerait de la sorte? qui aurait droit de le condamner? Je serais curieux de savoir si Luther raisonnait d'une autre manière, lorsqu'il enseignait l'impuissance absolue de la raison, l'inutilité des bonnes œuvres, et t mis les autres points de sa doctrine. Or, qu'on applique le même procédé à tout ce qu'il y a eu d'hérétiques, à tout ce qu'il s'est élevé d'hérésies depuis l'apparition des gnostiques jusqu'à celle de Luther, et depuis Luther Jusqu'aux hérétiques de nos jours, et en avançant dans les siècles à venir, à tout ce qu'il y en mira jusqu'à In fm du monde : et «m trouvera qu'aucun (U'+ lu''-

rétiques passés, ni des hérétiques présents, nideceus ;i venir, n'a tenu ou ne pourra tenir une aut*e voie, et

qu'il n'y en a aucun qui nu puisse avec le même s\ Itogisme se défendre contre toute accusation, et je dirai même contre tout blâme; qui ne puisse, en uu mot, justifier sa propre croyance, quelque absurde, quelque immorale qu'elle soit.

El cependant les protestants, par une inconséquente ^compréhensible, ont porté avec rigueur leur jugement de condamnation contre les hérétiques anciens, aussi bien que contre les nouveaux. Donnonsen quelques exemples. Tous s'accordent d'une voix à traiter d'hérésie les rêveriesdes gnostiques, et d'hérétiqui sles gnostiques eux-mêmes. Movne, Woigt, [ttig, Buddée, Mosheira et beaucoup d'autres ont feomposé là-dessus des histoires plemes^'érodition(t). Ont été également condamnées comme hérésies les doctrines de Sabellius, d'Anus, de Nestorius, de Pelage, d'Eutychès. 11 n'y a pas de controversiste ou ffécrivain polémique protestant qui ne se soit signalé à les réfuter, et à inspirer pour leurs auteurs et leurs

I Movne, Varia sacra, Leyde, 1674; Woiex, Bibliotheca hseresiologica; Ittigius, Bibliotheca apostolica, Lipsite, 1699; Diss. de hures., Lipsiœ, L690 ; l'»i DD Eus, Syntagm.; Ecclesia apostolica, Jenae, 1729; Moshejm, InstU. hist. eccl. major. il serait trop long de donner les noms de tous les protestante qui se sont occupés de L'histoire des hérésies anciennes, tels que Siricius, Orbius, Vitringa, Le Clerc, Arnold, Eumann, Langius, Cave, Fabricius, etc. *

partisans l'horreur qui s'attache à des hérétiques. On

connaît entre autres les ouvrages volumineux de Gérard, deCotta, de Turretinet d'autres semblables auteurs ; et on ne saurait nier qu'il ne se trouve dans ces ouvrages beaucoup de science et d'habileté. Le seul ouvrage de Bull en est une preuve irrécusable. On aurait la même chose à dire des hérétiques venus depuis, ainsi que de leurs erreurs. Quant aux sectes qui ont suivi la Réforme, ou, pour mieux dire, qu'elle a engendrées, c'est un fait historique que l'aversion qu'elles témoignaient avoir les unes pour les autres, aversion poussée jusqu'à la fureur, jusqu'à la persécution, et souventmêmejusqu'àl'effusion du sang. Tout le monde connaît l'antipathie profonde que Luther a toujoursmanifestée à l'égard de Zwingle, et dessacramentaires ses partisans; il les anathématisait solennellement, et les exlcuait du salut comme des hérétiques abominables. Sa conduite ne fut pas différente au sujet des anabaptistes, qu'il combattit non-seulement de sa voix et de sa plume, mais encore avec les armes du prince-électeur de Saxe et des autres seigneurs protestants; et danun congrès où figurait jusqu'à Mélanchthon, dont on a vanté pourtant la douceur de caractère, on décida, non pas seulement l'exil et la confiscation de tous les biens, mais la peine même de mort contre tous cesmisérableset infortunés enthousiastes (1). Quedirai-je de

I Voir là-dessus Audin, Hist.de ta rie de Luther, t.n, p. 13.

l'intolérance de Calvin? Le bûcher do Servet toujours fumant est une démonstration palpable de la haine qu'il nourrissait contre les hérétiques (1). C'est une pièce mémorable que son inexorable décret, qu'il fallait exterminer avec le fer et le feu tous les hérétiques (2). La haine que se témoignaient mutuellement les luthériens et les calvinistes surpassait celle même qu'ils portaient aux catholiques (3).

Et lorsqu'on fort peu de temps les divisions et les sectes se furent accrues et multipliées outre mesure, elles s'excommuniaient les unes les autres et -"excluaient à qui mieux mieux du royaume céleste. Leurs professions de foi, leurs catéchismes, sont la pour

i Le doux Mélancbtbon écrivit pour cotte barbare exécution une lettre de félicitations ;i Calvin, qui se trouve, p. 92, dans la ire partie du t. i des ouvrages de Calvin, Amsterdam, 1667.

|2) Tel fut l'oracle qu'il prononça en condamnant Servet, et qui exprimait bien, comme Petau le t'ait remarquer, tout ce qu'il méritait lui-même.

(3) Dans un colloque tenu à Orlemonde entre les sacramentaires et Luther, tous les assistants criaient d'une même voix contre ce chef de la Réforme : ■• Au diable! à tous les diables' qu'ils te rompent les reins et les jambes avant que tu sortes d'ici ! •• On connaît le fameux distique par lequel les calvinistes engageaient le prince Casimir à persécuter les luthériens :

0 Casimire potena, servos expelle Lutheri; Ense, rota, ponto, funibus, igné neca.

Mais les luthériens ne le cédèrent pas non plus dans ce genre aux calvinistes. Arnix. ouvr. cité, p.* 197.

^attester (1). Quoique cet esprit d'intolérance se soit , , , - -dl)k,mentaffaibli, il ne manque pourtant pas encore aujourd'hui de communionsqui, tout eentières, le professent toujoursdanstoute sa rigueur. Lesanglic«ui>;ip- \)e\\eni dissidents ceux qui n'appartiennent pas à l'Kglise légale, c'est-à-dire à l'Église établie par l'Étatsuivant les lois du Parlement. Les dissidents, de Leur coté, ne passent pas de jour sans publier des écrits pleins d'amertume, de sarcasmes et d'injures contre l'Église établie, ainsi que contre les dissidents différents d'euxmêmes, c'est-à-dire qui appartiennent à une autre secte que la leur. Les épiscopaux et les presbytériens sont en lutte permanente entre eux, et s'excommunient les uns les autres. La Suède a fait preuve ces dernières années d'une intolérance qui déshonore notre siècle. Ceux qui se sont montrés les plus intolérants au der-

(1) On a l'ait d'amples collections de ces diverses pièces. 11 y a le recueil partiel de Mayer, intitulé : Libri symbolici Eccl. tuilier., Gottingœ, 1830; un autre plus complet de àikmeyeb, intitulé: Collectio confessionumdc Lccl. reform., Lipsise, i- 8 '< $t le plus récent, avec YAppendix qua continent ur puritanurum libri symbolici. Il y a de plus la collection de Tittmann, ou ii est question, comme dans les précédentes, des hérétiques anciens et modernes. Mais il faut lire surtout Tittmann, Libri symbolici Eccl. ecangel., Lipsirc, 1817, oùse trouve la Formula concordise, qui contient une longue énumération des erreurs i :s plus récentes sous le titre xii : De aliis lucreticiset sectariis qui auyustanam confessionem minquam sunt amplexi, p. 704 et suiv. Et ces auteurs ne paraissent pus seulement soupçonner qu'ils sont eux-mêmes hérétiques.

nier congrès de Francfort ont été les protestants (I).

Il n'y a pourtant personne qui ait moins qu'on 1»; droit de se montrer tel. Car, pour donner suite à nos raisonnements, comment taxer d'hérésie une doctrine qui se fonde tout entière, aux yeux de ceux qui la suivent et d'après leur ferme conviction, sur 1" Écriture interprétée par leur propre raison individuelle? Parce que l'interprétation d'un autre diffère de la mienne, aurai-je par cela seul le droit de la condamner comme hérétique? Ou la règle qu'assignent les protestants est vraie, et dans ce cas tous ont un égal droit de suivre la doctrine qu'ils croient chacun avoir trouvée dans l'Écriture; ou elle est fausse, et alors le protestantisme cesse d'exister, puisqu'il n'existe qu'en \ ci tu de cette règle. Il n'y a pas de milieu.

J'ai dit qu'il n'y a personne qui ait moins le droit de se montrer intolérant; car bien que, ainsi que nous l'avons prouvé, tous les hérétiques de tous les temps ne se soient écartés de la saine doctrine qu'en s' attachant à leur interprétation particulière de la Bible contrairement à l'enseignement de l'Église, ce n'était là qu'une application pratique de la règle, qui n'a été enseignée en théorie et érigée en principe pour la première fois que par le protestantisme. D'après l'idée qui prévalait dans les temps antérieurs, c'eut été heurter trop de front la susceptibilité universelle, et

il) Voir Y Univers, septembre et octobre 1 s48.

les hérésiarques n'auraient pas trouvé d'écho parmi les fidèles. C'est pourquoi chacune de ces anciennes sectes, qui devait sa naissance à la doctrine erronée qu'elle professait, portait sur son front la double marque, et de sa propre condamnation, et de sa honteuse contradiction avec elle-même, par le principe d'autorité qu'elle admettait en théorie, et qu'elle violait en pratique. Aussi les erreurs que soutenait chacune de ces sectes n'étaient-elles que partielles, et hors de là elles professaient la doctrine catholique reçue par le principe d'autorité, c'est-à-dire qu'elles se condamnaient elles-mêmes. Car, si dans ce reste d'enseignement orthodoxe il fallait bien reconnaître la vérité appuyée sur l'autorité de l'Église catholique, pourquoi n'auraient-elles pas dû la reconnaître aussi dans les articles sur lesquels elles étaient en désaccord avec elle? Et c'est ainsi qu'elles se contredisaient, en même temps qu'elles se condamnaient elles-mêmes. Tout à l'inverse par conséquent des anciens hérétiques, qui s'en étaient tenusà la seule pratique, les fondateurs du protestantisme passèrent immédiatement du fait au droit, de la pratiquée la théorie. Ainsi, leur règle de foi leur a ôté jusqu'à la possibilité de juger hérétique une doctrine quelconque, quelle que puisse être d'ailleurs son opposition à la doctrine orthodoxe, (/interprétation individuelle de la Bible une fois proclamée, tout critérium de vérité ou d'erreur en matière de foi s'est évanoui ■ eu plutôt, on a dû dès lors

regarder comme orthodoxe et révélé de Dieu tout ce que chacun a cru trouver dans la Bible , et dans le sens que sa propre conviction a pu lui représenter comme révélé. Sans doute qu'au moment où Luther proclama sa nouvelle règle, il ne connaissait pas la profondeur de l'abîme qu'elle lui creusait; et de là, les inconséquences de plus d'une sorte qu'on lui vit commettre. Car s'il avait été fidèle à sa nouvelle théorie, il n'aurait jamais pu imposer à qui que ce fût son propre enseignement ; mais il aurait laissé à la volonté de chacun de suivre des doctrines différentes et même contraires aux siennes, du moment où l'on était soi-même convaincu qu'elles étaient fondées sur l'Ecriture. Et on sait, cependant, quelle tyrannie il exerçait envers tous ceux qui s'écartaient même d'un point de ses opinions. Disons la même chose de Calvin, qui ne soutirait pas que personne osât contredire ses propres oracles. Nous avons déjà touché quelque chose de cette intolérance dans le peu de mots que nous venons de dire, et il nous reste à en raconter bien davantage : ce qui a tait dire à la baronne de Staël que les premiers réformateurs croyaient avoir posé les colonnes d'Hercule que personne n'avait le droit d'outre-passer (1).

(1) De V Allemagne, par madame de Staël, ive partie, t. n, p. 33 ; voici ses propres expressions : <• Le droit d'examiner ce (pion doit croire est le fondement du protestantisme. Les pre miers réformateurs ne l'entendaient pas ainsi. Ils croyaient pouvoir placer les colonnes d'Hercule de l'esprit lut main au

Or, cette inconséquence et cette contradiction s'esi propagée de père en fils dans le protestantisme jusqu'à nos jours. Tant était enraciné le principe catholique d'autorité, qui, malgré le principe opposé qu'il professe, a continué de prévaloir dans la pratique l'espace de plusieurs siècles, jusqu'à ce que le rationalisme ait donné à ce dernier toute son extension, tout son développement. Timide, en effet, dans ses commencements, le protestantisme n'osa pas d'abord tirer toutes les conséquences renfermées dans le principe auquel il doit la vie ; et, hormis quelques points particuliers sur le péché originel et ses funestes effets, sur la justification, sur les sacrements, sur la papauté, et d'autres articles secondaires tels que les indulgences, l'invocation des saints, la vénération des reliques et des images, il laissait presque intactes les doctrines de la Trinité, de l'incarnation et de la rédemption. 11 recula d'horreur à l'apparition du socinianisme, aux premiers symptômes qui s'en manifestèrent. Calovius en particulier en entreprit une ample réfutation, où il emploie les armes les plus acerbes contre cette nouvelle hérésie, qu'il appelle le fumier de Satan, et contre laquelle il invective comme contre un monstre, en rangeant ses partisans parmi

terme de leurs propres lumières; mais ils avaient tort d'espérer qu'on se soumettrait à leurs propres décisions comme in faillibles, eux qui rejetaient toute autorité de ce genre dans \a religion c.itholique. ••

les hérétiques les plus dangereux (1). Mais on avait tort de montrer cette horreur et de s'indigner ainsi contre l'unitarisme, puisque celui-ci n'était qu'une application ultérieure et un développement de là règle du protestantisme, dont il ne dépassait pas les limites possibles. La logique est plus forte que toutes les résistances : on jette une erreur ou un principe dans l'espace, et le temps se chargera, malgré tous les obstacles, d'en amener le développement. Et de fait, le socinianisme finit par se naturaliser chez la plupart des protestants, particulièrement dans la classe instruite de leurs diverses sectes.

Concluons, après avoir parcouru chacun dos points que nous nous étions proposé de traiter dans cet article, par une observation très importante sur le phénomène particulier que présentent les hérésies. Sans l'interprétation privée et individuelle de l'Écriture, aucune hérésie n'aurait jamais germé dans le champ de l'Église; admis une fois cotte interprétation privée et individuelle comme principe et règle de foi, la notion même d'hérésie s'évanouit, et aucune doctrine, quelque hétérodoxe qu'elle sort, ne peut être taxée d'hérésie, parce que le principe les absorbe tolites et les justifie toutes également.

h In scriptis ftntiBociniaiBB, proef.

ARTICLE III

La règle rationnelle protestante, considérée au point de vue historique, est contredite de fait par tous les réformateurs.

Puissance séductrice des mots. — Diverses classes de protestants. — Les chefs de la Réforme. — Luther n'a pas pris pour règle de son nouveau dogmatisme la règle de l'Ecriture seule et du libre examen. — On le prouve par la nature de ses erreurs. — On le prouve en outre par les falsifications qu'il s'est permises de l'Ecriture pour la faire servir à ses fins. — Confirmation de cette assertion par la biographie même du réformateur. — Développements de cette preuve par le récit de la dispute qu'il prétendit avoir eue avec le démon ; — par le mépris qu'il faisait des Ecritures ; — par les raisons dogmatiques; . — par la pratique de Luther lui-même. — On prouve la même chose de Zwingle et de Calvin.

Qu'il est facile de tromper les hommes par de fausses apparences, par des phrases pompeuses, par des paroles séduisantes! Nous le croirions à peine, si l'expérience journalière n'était là pour nous en convaincre. Cette vérité va trouver son application dans le sujet que nous avons à traiter. Ces allégations, que la pure parole de Dieu doit constituer la règle de notre croyance, que l'Écriture divinement inspirée est la source pure où il faut puiser pour savoir ce qu'on a à tenir comme de foi, offrent je ne sais quoi de spécieux et de séduisant : beaucoup se sont laissé prendre à cet appât, et il n'en manque pas même aujourd'hui qui s'y lais.-ent aveuglément pren-

cire encore. Voila pourquoi ces paroles trompeuses sont toujours sur les lèvres des protestants ; et moimôme , je me les suis souvent entendu répéter par de graves professeurs de Berlin et de Copenhague, et par des ministres de Genève, comme si ces paroles eussent été des oracles. Vous les retrouvez dans toutes les productions polémiques, tant anciennes que nouvelles, d'écrivains protestants ; de sorte qu'il n'y a rien de plus commun parmi eux. 11 semblerait, à les entendre, que l'étude de la Bible aurait formé tout ce qu'il y a au monde de protestants, et que ce ne serait qu'ensuivant la règle du libre examen, en lisant l'Écriture du commencement à la lin, en confrontant les textes, en établissant entre eux des parallélisme^, en pesant la valeur des textes originaux, après avoir la il en un mot tout ce que demande une saine exégèse pour bien pénétrer le sens d'un livre, qu'ils se seraient déterminés à embrasser le protestantisme. Or, mon dessein est de faire voir que pas un seul peut-être de tant de milliers d'hommes ne s'est fait protestant en vertu d'une semblable règle, et qu'il est faux par conséquent que le protestantisme soit le résultat de l'interprétation privée et individuelle de la Bible.

Pour procéder avec ordre, partageons les diverses classes de protestants selon la diversité de leurs conditions. Nous placerons avant tous* les autres les auteurs mêmes et les fondateurs du protestantisme: au

second rang, les .savants et les lettrés; au troisième,

les ministres; au quatrième, la classe infime et le commun du peuple. Si je parviens à prouver qu' aucune de ces classes n'a professé le protestantisme en vertu de la règle en question, j'aurai atteint mon but. Je commencerai dans le présent article par la première des classes que je viens de dire, pour finir par les autres dans l'article suivant.

Prenons donc notre point de départ dans les chefs de la Réforme. On sait leurs noms : ce sont Luther, Zwingle et Calvin. Mais le chef de tous, c'est Luther; les autres n'ont fait que suivre l'impulsion ou le branle donné par le moine saxon. Il semblerait que ceux-ci au moins auraient dû prendre leur inspiration dans la Bible, dans la grande règle de l'interprétation individuelle, dans le libre examen. Pourtant, il n'en est point ainsi : ce que je vais prouver jusqu'à l'évidence par des raisons, les unes historiques, d'autres dogmatiques, d'autres enfin pratiques. Discutons ces raisons avec exactitude et avec ordre, pour que chacun en reste pleinement convaincu.

Commençons par les raisons tirées de l'histoire» C'est un fait certain que Luther, dans le principe de ses innovations, ne pensait point à émanciper la raison du joug de l'autorité, pas plus qu'à la liberté d'examen, ou à l'interprétation individuelle de la Bible 11 commença ses attaques par l'alTaire des indulgeii' et même avec bien de la timidité , sans connaître à

fond, c'est lui qui en fait l'aveu, la matière qu'il attaquait (1). 11 s'y détermina par motif d'am<.m-propiv et pour venger l'honneur de son ordre, par La jalousie qu'il avait conçue de voir son confessionnal presque <àésert (2), et, si on le \ oui encore, pour < itains abus introduits par les quêteurs dans la publication (\o> indulgences. Son premier dessein était de soumettre sans réserve ses doctrines et ses opinions au souverain pontife, ainsi que nous l'avons déjà observé* Ce ne fut donc que le lien logique des choses qui le fit passer bientôt de la question des indulgonei-.-. à celle de la justification, de celle-ci à celle du purgatoire, de là au sacrifice de la messe el aux divers sacrements: et jusque-là il n"a\ait encore songé ni à l'Église, ni à sou système, comme Mœhler Ta observé avant nous dans sa Symbolique (3). Ce ne fut qu'après avoir parcouru presque e» entier le cercle de son dogmatisme, que, poursuivi par les catholiques sur chaque point, et taxé d'hérésie comme s'éloignant de la doctrine et de renseignement de l'Église, condamné enfin et excommunié par le siège apostolique, il fit. comme en désespoir de cause, appel à la Bible, déclarant qu'il n'y avait d'autre règle de foi que la Bible seule. Interpellé par son adversaire Eckius, dans la

I Mk iielet, Mem. de Luther, t. n.

(2) Audin, Hist. de la vie de Luther, t. i. c. 5.

(3) T. il lire édit.), c. 5, § 36-51.

fameuse conférence tenue à Worms en présence de l'empereur Charles V, il prétendit que les articles controversés ne devaient se discuter qu'avec les textes de la Bible, parce qu'il ne se mettait point en peine de la parole des hommes, quand il avait pour lui la pure parole de Dieu (1). De ce moment, le fait fut érigé en principe, et le principe proclamé fut le mot d'ordre de tous ses sectateurs, le symbole et la règle unique qui fixa le mode de croyance du protestantisme : règle, il est vrai, que Luther dut bientôt abandonner dans !<•> combats et les luttes terribles qu'il eut à soutenir contre les zwingliens et les anabaptistes, mais pour y revenir plus tard et dans un temps plus opportun (2).

Il reste donc démontré , et l'on doit tenir pour un fait historique incontestable, que dans l'auteur et le principal chef du protestantisme, dans celui-là même qui formula le premier la nouvelle règle de foi, les

(1) Ibid., ch. 19.

(2) Ibid., t. h, ch. 23. Luther ne trouva d'autre moyen dans sa dispute contre les sacramentaires, que de se retrancher dans V autorité de l'Église : voir p. 370. La même chose lui arriva dans sa dispute contre les prophètes, c'est-à-dire contre les anabaptistes, voir p. 468 et suiv., ch. 27 et 28, où l'on rapporte les paroles suivantes, qu'il écrivit au prince Albert de Prusse : <> Il est dangereux de croire et d'enseigner contre le témoignage de la foi et la doctrine de l'Église. Celui qui doute d'un seul des articles écrits dans son symbole est un hérétique en révolte contre le Christ et ses apôtres et contre son Église, ce rocher inébranlable de la vérité. •• Voilà donc Luther forcé par la nécessité do reconnaître l'infaillibilité de ['Eglise.

points particulier? de doctrine qui distinguent la secte luthérienne d'avec le catholicisme n'ont pas eu pour origine l'examen des saintes Écritures, ni l'adoption systématique de cette prétendue règle.

Mais confirmons cette remarque si importante pas d'autres faits non moins propres à la mettre en lumière. On sait que le dogmatisme de Luther n'a fait que renouveler dans presque toutes ses parties les erreurs de WiclelT, de Huss, de Jérôme de Prague, déjà condamnés dans les conciles de Constance et de B;ïle. C'esl ce qui se prouve non-seulement par l'identité des doctrines, par la prédilection de Luther pour ces novateurs, qu'il disait condamnés injustement pour avoir suivi la vraie doctrine, mais déplus par les censures de la Sorbonne, qui flétrit plusieurs des propositions de Luther comme renouvelant les doctrines déjà anathématiséesdans ces conciles. Le môme fait se prouve par la bulle Exurge de Léon \, qui reproche au novateur d'avoir renouvelé les erreurs des Bohémiens, et les autres déjà condamnées par les conciles et par ses prédécesseurs (i). Cela supposé admis, il est manifeste que le réformateur saxon a

(l)Dans la bulle Exurge Domine, le pontite s'exprimait ainsi : " Oculis nostris vidimus, ac legimus multos et varies errores, quosdaro videlicet/awa per concilia acj»\c(tecessorum nosfrorum constittttiones damnatos, hseresim etianhOrcccoruin et bohemicam exp7'esse continentes. » Bullar. Rom., COQUELINES, t. m, part. H, p. 488.

pris ses inspirations, non dans les livres saints, mais dans les livres de ces hérétiques. Ses doctrines ne furent pas le résultat du libre examen, mais l'effet de l'impression des écrits de ces novateurs qui Pavaient précédé dans l'arène.

In autre fait vient à l'appui de notre assertion : c'est que, s'il avait réellement déduit sa nouvelle doctrine de la pure parole de Dieu, comme il le disait , il n'aurait pas eu recours au misérable expédient de falsifier les Écritures pour couvrir la nouvr;i h té de enseignements. Or, c'est un fait, que nous avons déjà signalé, et dont nous donnerons à l'occasion plusieurs autres exemples, que non-seulement il violenta l'Écriture, en lui faisant dire toute autre chose que ce qu'elle dit effectivement ; mais qu'il alla jusqu'à la corrompre en plusieurs endroits dans sa version allemande, soi! en supprimant ce quelle contient, soit en ajoutant ee qu'elle ne contient pas. On sait que le dogme fevori de Luther était son opinion de la foi soûle justifiante : or, a-t-il trouvé' cet asticle dans PÉcriture? cet ,-irticle a-t-il été le fruit du libre examen? Il n'en a rien été: mais Luther lui-même l'a imposéà l'Écriture, en \ insérant une particule exclusive qu'elle ne contient p C'est ce qu'il fit dans la traduction e» langue vulgaire qu il a donnée de ces paroles de l'Apôtre dans son ('■pitre aux Romains, ni, 28 : « Nous devons reconnaître que l'homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi, » et qu'il a rendues comme s'il y avai!

dans le texte : par la fui seule. La fraude fut bientôt découverte, et elle lui fut reprochée ; mais il répliqua : Ego doclor Martinus Lullicrus sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.k cet article Luther a joint celui de l'inutilité des bonnes œuvres pour le salut, et dont la nécessité cependant mms est inculquée en cenl endroits de 1" Ecrit ure. Eh bien, notre réformateur a trouvé le moyen de s'en tirer en faussant le texte S£#ré, pour lui faire dire ce qu'il ne dit pas (1). Et ainsi des autres articles. Comment donc Luther a-t-il pu dire qu'il avait puisé ses inspirations ou ses ruiivictions dans l'Écriture, et que c'était en vertu de

(1) Citons-en quelques exemples empruntés à Emser. qui les reprocha au novateur.

L'apôtre a écrit ces mots, ép. à Philémon, v. 6, : In agnilinne omnis operis boni. Ce mot operis se retrouve même dans l'édition grecque de Robert Etienne. Eh bien, Luther l'a supprimé dans sa version.

Saint Jacques, c. n, v. 18, a dit: Ostende nii/ii /idem tua m sine operibus. Luther a traduit comme s'il y avait : Ostende fidem ctm rois operibus.

Saint Paul a dit. F.ph.w , 13: Eccipite armaturam Dei, ut possitis resisten- in di>> malo, et in omnibus perfecti stare. Luther a supprime le perfecti, qui se trouve dans tous les manuscrits.

Saint Pierre, n, Ep. i. :<o : Magissaiagite, ut perbona opéra eertam vestram rocationem et eleetionem faeiatis. Luther a l'ait disparaître les mots per bona opéra.

Ainsi de beaucoup d'autres textes, il nous suftit de ceux-ci pour exemples. On pourra en voir davantage dans Y Apparat us biblieus du P. Chérubin deS.-Joseph, t. iv. diss. xiv.

— 30i — sa régie de foi qu'il avait professé son nouveau dogmatisme ?

Quoi déplus? Il est prouvé, par l'histoire de sa \ ie, que le premier germe de sa nouvelle doctrine lui vint des leçons d'un de ses confrères de religion. Luftieï, agité toujours par les scrupules dont il ne pouvait s'affra'nchir, et qui lui causaient les plus vives perplexités, ne savait comment recouvrer la paix de Tàme. Comme il était au comble de ses agitations, un de ses compagnons, h qui il s'ouvrit du s ijH de sa tristesse, lui offrit un remède aux maux qui le tourmentaient. « Et lequel? » reprit Martin avec une voix tremblante. «La foi, répondit le moine; oui, la foi: croire c'est aimer, qui aime sera sauvé. N'avezvous pas lu ce passage de saint Bernard dans le s mon de l'Annonciation : « Croyez que par Jésus- Christ vos péchés vous seront remis, c'est le ténu lignage que l'Esprit-Saint met dans le cœur do l'homme : car il dit : Croyez, et vos péchés vous seront pardonnés (1). » Il n'en fallut pas davantage. A partir de ce

(1) Voir Aruix, J/ist. de Luther, t. i , c. 1, p. 22 et suiv. Mélanchthon a donné le même récit dans sa préface, au t. n des œuvres de Luther. Voici le passage du sermon de saint Bernard cité par le moine Augustin: "Si credispeccatatuanon]X)Sse delerinisi ab eo, cuisoli peccasti,etinquem peccatum non cadit, bene facis, sed adde adhucut credas, quia per ipsum tibi peccata donantur. Hoc est testimonium, qnod perhibet in corde nostro Spiritus sanctus dicens : Dimissa sunt tibi peccata tua; sic enim arbitratur apostolus, gratis justificari hominem |»-i

moment, Luther ne fut plus le même, el un passage d'un Père de l'Église mal entendu commença pour lui une carrière nouvelle. Ce germe pril racine, se développa, et bientôt revêtit la forme d'un symbole qui s'appela luthéranisme. Voilà un fait de plus qui confirme bien notre assertion, que le chef de la Informe a pris le premier principe de ses doctrines ailleurs que dans la règle du protestantisme.

In autre fait va mettre le comble à toutes ces preuves, fait raconté par lui-même dans un livre à part. On entrevoit déjà que je veux parler de la célèbre conférence qu'il eût avec le diable, qui lui persuada, comme il le rapporte lui-même, d'abolir les messes privées. 11 eui beau se débattre : il lui fallut céder à la force des preuves au moyen desquelles l'esprit malin ne lui permettait pas de respirer, et aprèsde vains eûortsil fui forcé de s'avouer vaincu, et d'abolir de fait, en mémoire de ce beau triomphe remporté sur lui par le diable, l'usage de la messe privée qu'il avait pratiqué jusque-là, en publiant en même temps son fameux livre De abrogandâ missà privatâ, où il a rapporté au long ce singulier colloque (l). Quelques protestants, honteux d'avoir eu pour maître le prince

Deum. •> Sur [ce texte, voir Bellarmin, t. in, de justifie, c 10, vers la fin.

(1) On trouve cette conférence rapportée en entier avec les paroles mêmes du docteur saxon ûansl'Htstom de lu rie île Luther, par Audin, i. i, ch, '.M .

des ténèbres, auraient voulu qu'on n'entendît celte scène scandaleuse que d'un pur songe, et non d'une réalité : mais kear tentative a été inutile , car le récit qu'en lait Luther est trop clair, trop précis, trop circonstancié, pour qu'on puisse 1" entendre d'un songe, ou d'une parabole, ou d'une espèce de mythe que le novateur aurait imaginé, comme le voudrait le ministre Claude (1). Luther lui-même revient souvent sur ce sujet dans d'autres de ses ouvrages, et il affirme en particulier que la raison pourquoi les Bâcramentaires n'avaient jamais su comprendre les divines Écritures, c'est qu'ils n'avaient jamais eu le diable à combattre ; car, ajoute-t-il, quand nous n'avons pas le diable attaché au cou, nous ne sommes que de tristes théologiens (2). De sorte que les réformés, pour prouver que la messe n'est qu'un acte d'idolàtiïe, ont depuis, à l'imitation du ministre Drelincourt, renvoyé nos prêtres au témoignage de Satan (3). J'omets d'autres preuves de ce fait incontes-

(1) Défense de lu Réfome.

i2| •• Cur sacramentel» sacram Script uram non intelligunt ! Quia verum opponentem, nempe diabolum, non habent, qui demum docerc eos solet. Quando diabolum ejusmodi collo non babemus allixum , nibil nisi speculativi tbcologi sumus. » Luther, in coll. Isleb. de Verbo Dci, §23, Collât, franco/, § 5s.

(3j Tel est l'argument de Laubcnberger dans Sun opuscule allemand dont le titre serait en français : Ne veux-tu pas encore te faire cufholtijue? où il dit : " Il est vrai qucLutber a appris du diable à rejeter la messe comme une idolâtrie abominable. -

table, comme superflues, et je viens à la conclusion. De l'aven de Luther et de ses partisans, c'est de Satan, et non de la lecture de la Bible, ou du libre examen, qu'il a tiré sa doctrine sur la messe, sur la confession, sur I'extrème-onction (car la conférence avec le diable eut aussi pour objet ces deux articles). Donc il n'est pas devenu protestant en vertu de la règle de fui qu'il a imposée à sa secte, c'est-à-dire au protestantisme. Ce qui montre mieux que tout le reste combien est faux ce qu'il a écrit à l'électeur Frédéric pour lui vanter son nouvel Évangile, qu'il ne l'avait pas reçu des hommes, mais de Jésus-Christ, dont il se donne pour l'évangéliste (1).

Je pourrais sans peine grossir ces faits de beaucoup d'autres, qui tous conduisent à la même conclusion; mais je les passe sous silence par le désir que j'ai d'être court. Je ne saurais pourtant m' abstenir de dire quelques mots d'une grande importance, et qui enlèvent jusqu'à la possibilité du cloute sur la matière dont je parle. Ce fait, c'est le mépris qu'en plusd'un endroit Luther témoignait pour les Écritures , lorsqu'il les trouvait opposées à ses nouvelles doctrines. Et comme cette assertion pourrait être traitée d'étrange et de calomnieuse par quelques-uns, il est né-

(1) Ut non injuria me servum ejus (Jesu-Christi) et Evangelistam nominaro potuerim. Epist. ad Melancht. 1 Aug. 1541, rapporté par Audin.

— 30S — cessaire de la prouver par les paroles mômes du réformateur. Or, voici comment il s'en explique: « Le plus haut degré de la sagesse chrétienne, c'est de ne point connaître la loi. d'ignorer les œuvres et toute justice votive. La foi seule justifie, et non la foi qui renferme la charité. La foi seule est nécessaire pour nous rendre justes ; tout le reste est libre, et ne nous est ni commandé ni défendu. Quand on vienl nous dire : La foi justifie à la vérité: mais il faut en même temps observer les commandements, parce qu'il est écrit : Si vous voulez entrer dans la vie éternelle, gardez les commandements , de ce moment on nie le Christ , et Ton abolit la loi. Encore bien que les papistes entassent une multitude de textes de l'Écriture, où les bonnes œuvres sont commandées,/e ne me mets point en peine de toute?, ces paroles de l'Ecriture, quand même ils m'en citeraient encore davantage. Papiste tu te montres bien haut et bien fier avec l'Écriture, qui pourtant reconnaît le Christ pour maître. Ainsi je ne m'en ébranle pas le moins du monde. Eh bien donc, appuie-toi tant que tu le pourras sur le serviteur. Moi, je m'appuie sur le Christ, le véritable maître, le souverain absolu de l'Écriture. C'est à lui que je donne ma foi, et je sais qu'il ne me mentira pas. ni ne m'induira en erreur. J'aime mieux lui rendre honneur et le croire, que de m'écarter d'une ligne du sentiment que j'ai embrassé, eussé-je contre mai

loti le l'Ecriture» (1). Il répète ces dernières paroles dans un autre endroit, et s'applique à les inculquer tout particulièrement (2). Quant au cas qu'il faisail de l'autorité de Jésus-Christ, la manière ironique dont il exposait ses paroles va nous l'apprendre : « Hoc fac et vives, e'est-à-dire, dit Luther, t'ais-le si tu le peux; si tu le fais, tu seras pour moi le grand Apollon. Tu le feras aux calendes grec-

l Luth. Praef. ad cap. 2 in epist. ad Gai. Summa ars et sapientia christiana est, nescire Iegem, ignorare opéra et totam justitiam votivam; sola fidesjustificat, etnonfidesquaedilectioneœ includit. Sola fides necessaria est, utjusti simus. caetera omnia libéra, neque pracepta amplius neque probibita. Quando sic docetur : fidesjustificat quidem, sed simul servare oportet mandata, quia scriptum est: Si ris ad cite m ingredî, serva mandata; ibi statim Christus negatusest, ot fides abolita. Tametsi papistee ingentem cumulum locorum Scripturse affei-ant, inquibus bona opéra preecipiuntur, ego tamen nihil euro omnia dicta Scripturse, si iis etiam plura afferrentur. Tu papista valde quidem fastidis et ferocum te facis cum Scriptura, qua' tamen Christout Domino subest.Itaque uibileare moveor. Age sanè, l'amulo nitere quantum vales; at ego nitor Cbristo, vero magistro, domino et imperatore Scripturse. Huic ego assentior, et scio eum nihil mini mentiturum neque me in errorem inducturum esse. Illihonorem habereet crederemalo.quam ut omnibus dictis Scripturse tanquam unguem latum a sententia me patiar dimoveri. •<

(2) Ibid.in Comment, in m cap. ad CM- an. XXXVIII, fol. 87. l'amen potins honorem habere et credere rei'nn uni C/irislo, quant permoveri omnibus tocis, ouos contra fidei doctrinam projustitiâoperum statvendâ producere possunt (catholici).

ques » (1). Tout cela fait voir clairement que notre novateur tira son nouveau symbole, non de l'Écriture, non plus que des paroles de Jésus-Christ même, mais du système qu'il s'était formé à lui-même d'avance, et qu'il ne cherche qu'après coup à parer et à couvrir avec quelque apparence de vérité des paroles de l'Écriture, en leur faisant dire ce qu'il voulait par les interprétations violentes qu'il en donnait. Ce n'est donc pas encore une fois par l'application de [a règle du protestantisme, qu'il s'est fait protestant. A cette série de faits incontestables, ajoutons encore quelques mots de certaines raisons dogmatiques dont l'appréciation va donner à notre thèse un nouveau degré de certitude. Nous prenons ces raisons dans la théorie de Luther sur la nullité de la raison et du libre arbitre. Il ne pouvait penser que la Bible interprétée individuellement put être la règle suprême de la loi. tandis que la raison était anéantie par le péché originel, devenue incapable de rien entendre, de rien vouloir, spécialement en ce qui se rapporte à la loi et au salut. Dire que les ténèbres peuvent trouver la lumière, c'est un contre-sens pareil à celui de quelques athées de notre époque, qui affirment que le néant absolu est le producteur de l'univers (2), Si l'on ré-

(lj Loc. sup. cit. Fac modo, si potes; sifeceris, eris mihi mag&usApollo. Ad calend&S grspeas faciès.

[2 Voir la Défense du Christianisme historique, par M. l'abbé Chassay. t.n , 2e édit., Paris, L851, appendice, Cet ou

pond que, d'après Luther, la raison es1 déjà éclairée pur la foi pour trouver dans l'Écriture ce qu'elle a à croire, je dirai à mon tour que ce serait un autre contre-sens, pire que le premier, de supposer la foi avant de connaître la règle de la foi et ce qu'on doit croire.

Enfin, la conduite de Luther est une dernière preuve qu'il n'a pas suivi dans ses enseignement- sa propre règle, et cela en deux manières. La première, c'est que, si l'on excepte les points ou les articles particuliers sur lesquels il s'est mis en opposition avec la doctrine de 1* Eglise, tout le reste il l'a accepté et retenu, comme on l'a dit pour le symbole catholique, par rapport à la Trinité, à l'Incarnation, à la Rédemption et à toutes les vérités on généra] qui se rattachent à celles-là ou qui en dépendent. Or, il est certain quo. s'il avait suivi sa règle . jamais il n'aurait formulé d'après l'Écriture soûle la croyance qu'il conservait de ces mystères sublimes, puisque l' Eglise elle-même n'en a acquis la formule, que par suite des luttes longues et opiniâtres qu'elle a eu à soutenir contre les anciennes hérésies. La seconde manière dont il a démenti sa règle par sa conduite, c'est qu'il forçait ses adhérents à adopter son nouveau symbole, avec

rempli de documents précieux en ce qui concerne la philosophie moderne et le rationalisme. Voir aussi A. Ott. Hegel >' la philosophie allemande.

une tyrannie bien plus grande que celle qu'il reprochait au souverain pontife. C'est ce qu'éprouva à dépens Carlostadt, contraint de prendre la fuite et réduit à errer, manquant de tout, de contrées en contrées, pour avoir eu la prétention d'opposer à Luther, dont il avait été d'abord le maître et puis le disciple, une croyance différente de la sienne; c'est ce qu'éprouvèrent aussi tous ceux qui osèrent suivre l'exemple de Carlostadt, ainsi que je l'ai fait voir plus haut. Donc la règle imposée par Luther n'a été qu'un fantôme ou un appât présenté aux esprits superficiels qui avaient la simplicité de s'y laisser prendre, mais qui n'a servi en rien aux chefs mêmes de la Réforme pour rédiger leur symbole dogmatique.

Je crois superflu maintenant de parler en particulier des deux autres coryphées du protestantisme, Zwingle et Calvin, puisqu'on sait que ceux-ci ne firent que suivre les traces du premier réformateur. Il est vrai qu'ils se sont écartés sur quelques points de l'enseignement de Luther ; mais, quant à la méthode et à la pratique, leur conduite a été la même. Zwingle, au lieu de prendre dans l'Écriture son point de divergence d'avec Luther, se trouva dans une étrange perplexité , comme il le rapporte lui-même . sur le moyen dont il pourrait concilier son nouveau dogmatisme avec les paroles précises de l'Écriture, et il ne trouva ce moyen que par ce que lui suggéra un esprit, dont il n'a su dire s'il lui avait apparu blanc ou

noir (1). Tout nous porte à reconnaître dans cet esprit le même qui convainquit Luther: de sorte que c'est également Satan qui apprit aux deux coryphées de la Réforme à rejeter, l'un la vérité du sacrifice, l'autre la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Calvin n'a l'ait que donner une nouvelle forme à la doctrine de l'un et de l'autre, et par conséquent, il est inutile de parler de lui pour ce qui concerne la règle de foi.

Il reste donc à conclure de ce que nous avons d il jusqu'ici, que la nouvelle règle de foi a été contredite par lous les réformateurs, et que c'est sans la consulter qu'ils ont entrepris leur réforme.

(1) C'est ce qu'il rapporte dans son ouvrage intit: Subsidium de Eucharistia, où il dit, qu'après avoir inutilement disputé à Zurich contre un notaire, pour prouver que le mot est a te

même sens que le mot signi/icat, il lui apparut la nuit suivante un esprit: /ter autem an albus fuerit non me/m/w,qui lui suggéra le texte de l'Exode, xni, 2, Hic est phase [id est transit us) Domini, et qu'avec ce texte en main il remporta le lendemain la victoire. Voir Bellarmin, De Eucharistia, 1. 1, c. 8.

ARTICLE IV

Considérée historiquement, la règle rationnelle protestante n'a point été observée dans la pratique par les protestants eux-mêmes.

Observations préliminaires — Preuve générale et à priori. — Les savants prouvent par leur conduite qu'ils ne sont pas protestants en vertu de la nouvelle règle. — Faits à l'appui — Même chose se prouve de ceux qui passent du catholicisme à quelque secte protestante. — La même preuve s'applique aux ministres respectifs dos diverses sectes , — et de même à tout le peuple, — pomi' époque où naquit la prétendue Réforme, — et pour les générations qui sont venues depuis.— Différence fondamentale entre le catholique et le protestant sous le rapport de leur règle respective de foi. — Personne n'est protestant en vertu de la règle du libre examen.

Ayant entrepris de prouver de tous les protestants qu'ils ne sont point tels en vertu de la règle de foi qui fait le caractère distinctif, en même temps que le principe essentiel et fondamental du protestantisme, c'est-à-dire par l'interprétation libre et indépendant»' qu'ils auraient faite de la Bible, et par la conviction qu'ils se seraient formée ou qu'ils peuvent se former en la lisant, il me reste, après l'avoir fait voir des chefs mêmes de leur réforme, à le démontrer de la même manière des trois autres classes entre lesquelles nous les avons partagés, pour que la démonstration de notre thèse soit complète. Ces trois classes qu'il nous reste maintenant à parcourir se composent des savants.

des ministres et du peuple. Or, qu'aucune d'elles m soit entrée dans le protestantisme en vertu de la règle du protestantisme même, c'est ce qui va nous être très facile à prouver tant à priori, qu'à posteriori, c'est-à-dire, et par la théorie et par la pratique.

Et pour commencer par la preuve à priori, il faut observer avant tout que le mot de protestantisme est un terme générique, comprenant dans sa signification synthétique un nombre presque infini de sectes rivales les unes des autres. Or, comme Fa judicieusement remarqué un savant anglais, les fréquentes disputes qu'ont entre elles toutes ces sectes diverses, les dispositions hostiles qu'elles se manifestent respectivement, sont un très fort obstacle à ce qu'elles s'enquièrenl delà vérité avec une parfaite impartialité. Peu d'entre elles, pour ne pas dire moins encore, ont formé leurs croyances purement sur les oracles divins, par l'étude libre de tout préjugé, comme de toute autorité, qu'ils en auraient faite; mais elles les ont héritées toutes à peu près de quelque chef particulier qui, dèsle principe de la Réforme, a formé sa foi et réglé sa discipline au plus fort de l'ardeur, ou de la fureur pour mieux dire, des luttes théologiques. A défaut du Nouveau Testament, qui n'était pas suffisamment explicite, on inventa des termes pour exclure l'erreur ou définir plus exactement ce qu'on prenait pour la vérité : et c'est sur ces sortes de formules qu'ont été comme greffées les communions et

les croyances : croyances qui parfois ne répondent guère peut -être à la divine simplicité de l'Évangile (1).

La raison intrinsèque d'un pareil procédé nous est suggérée ensuite par un autre écrivain anglais dans le passage que voici : « Il y a des gens qui disent : Nous ne voulons pas être esclaves des préjugés; nous voulons lire et penser, et interpréter la Bible par nous-mêmes, avec notre sens commun, et non avec le pédantisme étudié des commentateurs. Ces gens-là sont dans une grande illusion. Car ils ont beau faire, ils n'arriveront jamais à penser ou à interpréter par eux-mêmes. Ils tournent dans un labyrinthe d'où ils ne peuvent sortir. Leurs notions , leurs sentiments , leurs associations ne sont point à eux : ils ont tout reçu des autres, ou de leur position par rapport à eux. Toutes leurs idées sont différentes de celles qu'ils auraient eues, s'ils eussent été élevés dans d'autres temps ou dans une autre société. Les opinions de leur temps et de leur société sont pour eux des commentateurs des plus dogmatiques; et ù chaque instant, sans qu'ils s'en aperçoivent ou qu'ils en aient la moindre défiance, ils s'imbibent l'esprit de préjugés qu'ils ne considèrent point ainsi. Tout

(1) An adress to the Rev. Carey on his désignation as a

Christian missionary to India, by Robert Hall, third edit.. Leicester, 1816. p. 28.

se réduira pour eux à faire le choix, on de s'en tenir à ce commentateur, ou de faire la comparaison de ses opinions avec celles d'autres commentateurs, d'une époque et d'une société différentes.

« Oseront-ils dire que, si un païen homme du peuple. grossier et sans instruction, prenait en main la Bible, il la trouverait aussi claire, aussi complètement intelligible? Ne serait-elle pas pour lui un amas de ni\ stores depuis la première page jusqu'à la dernière? Et pourquoi? Parce qu'il ne serait pas familiarisé avec des centaines d'expressions et de phrases, que d'autres de la même classe se sont rendues familières à force de se les entendre répéter. Or, cette familiarité ou cette habitude contractée est un préjugé, et un préjugé assez grotesque, qui est comme les autres accompagné d'idées, ou de ce qui en tient lieu. Si c'est le premier cas, ces idées forment un préjugé dont on se pénètre sans s'en apercevoir, et par conséquent à l'aventure, à quelque source que le hasard. et non notre propre volonté, les ait puisées pour nous. « Quelqu'un lit le verset : Toutcequevous lierez Me . et passe outre, comme si ses yeux n'avaient rien vu sur quoi s'arrêter. 11 n'y voit rien de digne d'attention, tout y est très clair. — C'est un pur orientalisme, ou un hébraïsme, ou une manière énergique de s'exprimer pour assurer les fidèles de l'assistance du Chris!. Or, que sait-il en l'ail d'orientalismes ou d'hébraïsmes? Ou bien, a-t-il jamais trouvé par sa propre expérience

ces manières énergiques de s'exprimer? Si quelque ami lui avait dit : Toute dette que vous contracterez, je l'acquitterai, et qu'il fût venu à contracter des dettes sur cette assurance, serait-il content de s'entendre donner pour explication que ces paroles ne voulaient pas dire plus qu'une bonne volonté énergiquement exprimée? Non, ces manières énergiques de parler ne sont pas de ces choses que les hommes trouvent d'eux-mêmes ; et jamais elles ne leur viendraient à l'esprit, si d'autres ne les y avaient imprimées. Quelqu'un (ils ne se rappellent plus qui) leur a dit une fois (ils ont oublié quand) que c'était là une manière énergique de s'exprimer; ils ne se sont jamais donné la peine de chercher si ce quelqu'un disait bien ou mal dans ce moment; ils ont totalement oublié la circonstance ou l'occasion ; mais cette manière d'interpréter erre flottante dans leur pensée, et ils la prennent pour un produit de leur bon sens, et non pas du tout pour un préjugé (1). » (irréflexions, aussi justes que profondes, sont inattaquables, et doivent convaincre toute personne sensée qui les pèse attentivement.

Mais il est temps de passer de la théorie à la pratique et du général au particulier, en appliquant nos observations à chacune des trois classes qu'il none

(1) Remains of the late Rev. Richaed Hureell Froude. part, the second, t. î, c. 4, p. 89-90. Cet auteur était puséyBte.

reste à passer en revue. La première de ces trois comprend, comme nous en sommes convenu, les savants et les lettrés. Or j'affirme, sans hésiter, que cette classe elle-même n'est pas du tout protestante en vertu de la règle proclamée, et voici comme je le prouve. Les savants et les lettrés ont été protestants ;i\;int (lY-tre savants (je parle, comme on le voit, des savants nés et élevés dans le protestantisme, car pour les autres, j'en traiterai à part); et par conséquent, il es! évident qu'ils ne sont pas devenus protestants par l'étude qu'ils ont faite de l'Écriture. Il est vrai qu'en avançant dans la connaissance des langues, de l'archéologie, de l'exégèse biblique, ils ont persévéré et se sont fixés dans le protestantisme. Mais qui ne sait l'influence des préjugés de l'enfance, des premières idées de la jeunesse sur l'avenir de toute In \ ie? On connaît ce vers d'Horace qui compare les esprits des jeunes gens à des vases d'argile, qui retiennent longtemps l'odeur de la liqueur dont on les a remplis une première fois (1) . Si, au lieu d'avoir reçu leur première instruction du protestantisme, ils l'avaient puisée dans le catholicisme, il n'y a pas de doute Qu'ils seraient catholiques. Si le célèbre Newton était né quelques siècles plus tôt, et à cette époque où

(1) Q,uo semel est imbuta recens, servabit odorem Testa diu.

Hor. De arte poeticâ.

l'Angleterre était si dévouée au Saint-Siège, il n'aurait assurément pas cherché et beaucoup moins trouvé dans l'Apocalypse que Pévêque de Rome était l'Antéchrist. Et ce n'est pas merveille que ces savants trouvent aussi le protestantisme dans la Bible, puisque chacun y trouve ce que ses propres tendances, ses goûts, ses penchants, ses affections lui font désirer d'y trouver.

Que tout cela soit comme je l'affirme, c'est ce que je vais prouver démonstrativement. Si on lisait l'Écriture uniquement pour y chercher la vérité, avec un esprit libre de préventions comme de préjugés d'enfance ou de jeunesse, serait-il jamais possible que chaque savant en particulier y trouvât uniquement les erreurs, ou si l'on veut, les doctrines exclusives de sa propre communion : par exemple, que l'anglican y lût, comme doctrines propres de la Bible, les trcnle-neuf articles de son symbole; le calviniste, sa désolante doctrine de la prédestination absolue à la damnation éternelle, indépendamment de toute prévision de mérites, l'inamissibilité de la justice, le corps de Jésus-Christ seulement en figure dans l'Eucharistie ; le luthérien, à son tour, son dogme de In lui seule justifiante, le sert arbitre, l'impanation: le quaker, set visions particulières; le jumperiste, ses sauts et ses bonds: l'antinomien, l'abolition de la loi morale; le presbytérien, ses prêtres; les épiscopaux, leurs évoques, etc. ? Et pourtant, c'esl un lait historique incon-

testable, que les savants de chaque communion protestante des temps passés comme de l'époque actuelle, ont uniquement lu dans la Bible chacun les articles de doctrine qu'ils avaient professés dès leur enfance: et c'est ce que prouvent amplement tant d'énormes ouvrages de polémique qu'ils ont publiés. Et ce n'est pas tout; mais ils y ont lu de plus, chacun à leur manière, la condamnation de toute autre doctrine professée par les sectes rivales de la leur. Or, est-ce une chose possible que ce phénomène? Je pourrais pousser mon argumentation plus loin ; mais ce que j'ai dit ici me semble suffire pour convaincre toute personne tant soit peu sensée, que pas même les savants et les lettrés ne sont protestants en vertu de la règle de foi du protestantisme.

Mais que devra-t-on dire cependant des savants et des lettrés qui passent du catholicisme au protestantisme ? Eux du moins, ils se seront décidés à ce changement d'après l'étude qu'ils auront faite par eux-mêmes de la Bible? Pas davantage. Laissons de côté les causes morales qui. autant que les dispositions scientifiques, ont influé plus que toute autre, ou même, a parler franchement , ont influé seules sur leur choix : nous reviendrons plus tard en particulier sur ces causes morales, et les preuves que nous en donnerons seront péremptoires et décisives : au fait, si la détermination prise par ces hommes de changer de religion est le résultai «le l'examen que chacun d'eux a t'ait de la

Bible, comment se fait-il que chacun d'eux n'ait lu dans T Écriture que les articles qui se trouvent professés dans la communion où il trouve son compte? Si, par exemple, ils habitent l'Allemagne, ils trouvent dans la Bible le luthéranisme pur ; si c'est la France, ils y trouvent, au contraire, le pur calvinisme ; en Angleterre, ils y trouveront toute pure l'ÉglisQlégalea\ <■<■ ses trente-neuf articles sanctionnés par le Parlement. Cette observation se confirme à merveille par le fait tout récent d'un individu qui, après avoir pensé faire fortune en Suisse en y professant le zwinglianisme, se voyant trompé dans son attente, ne trouva plus cette doctrine dans la Bible, et en conséquence, passa en France, où il espérait avoir meilleur sort, et vit tout de suite que la Bible ne contenait que le pur calvinisme ; heureusement encore qu'il fit rencontre en Angleterre d'une femme pourvue d'une riche dot , et alors, reprenant la Bible et y portant une attention plus sérieuse, il vit clairement qu'il s'était trompé la seconde fois comme la première, et, découvrant sans peine que la Bible ne contenait en réalité que le simple anglicanisme légal, il recorrigea joyeusement son erreur. Or. qui aura le courage d'alïirmerque des gens • I cette espèce se soient faits protestants par suite de leurs recherches scientifiques ou de l'examen approfondi de la Bible, ou ce qui revient au même, en vertu de la règle de foi du protestantisme?

L'autre classe a passa maintenant en revue em-

brasse les ministres de toutes les communions protestantes; et j'affirme do ceux-ci avec une égale assurance, qu'aucun d'eux n'est protestant par l'emploi de la règle du libre examen, puisque le raisonnement que nous faisions tout à l'heure par rapport aux vivants et aux lettrés s'applique de même à ceux-ci : s'il y a une différence, c'est que la même observation a une force encore plus grande par rapport aux ministres de toute communion. Destinés, pour la plupart du moins, au ministère dès leurs jeunes années, ils •lit appliqués à l'étude en vue déjà de servir la secte à laquelle ils appartiennent; on les y dirige de manière à ce qu'avec le temps, ils acquièrent les connaissances absolument requises pour prêcher la doc- Irine reçue parmi eux, et au besoin, pour la défendre. Il y a ping : ils savent fort bien que s'ils tenaient oti professaient une autre doctrine que celle de leur propre communion, on les jugerait incapables de l'emploi auquel ils aspirent, et que dès lors ils perdraient la séduisante et attrayante perspective des appointements considérables ou des honneurs qui les attendent. Que s'ils se trouvent déjà investis des fonctions de ministres, leur changement de doctrine leur attirerait sur-le-champ leur destitution. Qu'arrive-t-il en conséquence? 11 en résulte qu'à la première Indue de la Bible, ils y trouvent bientôt l'un après l'autre tous les articles dogmatiques de la communion dont ils font partie, sans élever le moindre

doute, et sans se permettre la plus légère hésitation. Tous y lisent en général que Rome chrétienne est la Babylone et la prostituée qui séduit les nations ; que le culte et l'invocation des Saints n'est qu'une idolâtrie ; qu'il n'y a que deux sacrements, et pas davantage, qui aient été institués par Jésus-Christ ; que le célibat ecclésiastique et religieux est une pratique impossible et abominable. Outre ces articles, que tous y lisent de concert, chacun y lit en particulier les articles spéciaux par lesquels une communion se distingue de l'autre, selon qu'on se trouve ou luthérien, ou calviniste, ou baptiste, ou congrégationaliste , ou épiscopal, ou socinien, ou swédenborgien, ou morave. ou jumperiste, ou quaker, ou obscénité, etc., etc. ; et chacun est tout disposé, est tout prêt à jurer et à certifier avec tous les serments les plus redoutables, que chacun des articles de sa propre communion se lit exclusivement et en termes formels dans le livre sacré. Et s'ils sont dévots et animés de zèle, on les entend tous les dimanches déclamer du haut de leurs sièges contre les aveugles qui ne savent ou ne veulent pas voir dans la Bible des vérités si éclatantes de lumière, et sur lesquelles il est impossible d'élever un seul doute raisonnable. Je demande donc encore une t'ois, quel est l'homme sage nu sensé, ou doué seulement de sens commun, qui ose affirmer que tous ces ministres soient devenus protestants en se laissant persuader par la simple lecture de la Bible, ou par la

- 3-25 — règle de foi du protestantisme ? Pour moi, je le répète, je ne pense pas qu'il y en ait un seul.

Ici trou vont bien leur application les paroles profondes de Balmès que nous allons transcrire : « A chaque époque se présentent en très petit nombre quelques esprits privilégiés qui, s' élevant par leur' essor au-dessus de tous les autres, servent ;i tous de guides dans les différentes carrières; derrière eux, une tourbe nombreuse qui se dit savante se précipite, et, fixant les yeux sur l'étendard arboré, se presse ha letante ;> leur suite. El, cependant, chose singulière ! tous crient à l'indépendance, tous s'enorgueillissent de suivre cette voie nouvelle : on dirait qu'ils l'ont découverte, et qu'ils y marchent guidés uniquement par leurs propres lumières et leurs propres inspirations. Le besoin, le goût, ou mille autres circonstances nous conduisent à cultiver telle ou telle branche de connaissances ; notre faiblesse nous dit continuellement que la force créatrice ne nous est pas donnée. . . Mais nous nous flattons d'avoir quelque part à la gloire du chef illustre dont nous suivons le drapeau. Nous parvenons même quelquefois à nous persuader que nous no militons sous la bannière de personne, et nous rendons hommage à nos convictions, lorsqu'on réalité nous ne sommes que les prosélytes des doctrines d' autrui» (1).

'1 Balmès, Le protestantisme i omparé avec le catholicismt .

11 nous reste à parler de la troisième et dernière classe, qui se compose du commun du peuple protestant. Ce peuple peut se considérer, ou dans le premier établissement de la Réforme, ou dans les générations qui l'ont embrassée depuis. Eh bien, je puis affirmer que ni dans le premier état de choses, ni dans le second, le peuple n'a embrassé la réforme, ou professé le protestantisme, par la conviction qu'il se soit formée de sa vérité à la lecture et d'après l'examen de la Bible. Il ne l'a point fait dans le premier état du protestantisme ; car si le peuple n'avait eu devant lui les chefe de la Réforme qui, les premiers, imaginèrent et proclamèrent le principe du libre examen et de l'interprétation individuelle, jamais il n'y aurait pensé, comme jamais, en effet, il n'y pensa. Je ne fais ici que constater un fait historique. Luther, comme je l'ai déjà dit, en fut le premier inventeur. Mais, pas même depuis cette proclamation, le peuple n'est devenu protestant par suite de la lecture qu'il aurait faite de la Bible, et la raison en est très simple : eY-f qu'il n'a pu trouver dans l'Écriture un principe qui n'y est pas : on ne l'y lit en aucun endroit , du moins en termes explicites, comme il le faudrait pour un principe fondamental, pour une règle suprême: et pour deux ou trois passages violemment Interprétés

i, c. 5, p. 81, trad. de Blanche, Paris. 1842; trad ital. du cardinal Orioli, p. 7S-79. Rome, 1845.

en sa faveur, et qui certainement ne sont point compris par le peuple, on en rencontre une centaine de trèfl claire, et dont le sens se présente de lui-même, qui disent le contraire.

Et que la chose soit ainsi, le fait même le démontre, puisque jamais aucun de tant de millions, soit de catholiques, soit d'hérétiques qui ont précédé la Réforme pendant quinze siècles entiers, ne l'a trouvé dans la Bible. 11 y a plus : c'est que le peuple fut toujours étranger aux disputes qui commencèrent à s'élever dans la première moitié du \vie siècle ; et, si vous en excepte/ les coryphées des divers partis, il n'y avait personne qui sût, à proprement parler, de quelles questions il B'agissait. Les chefs, ou par eux-mêmes ou par leurs agents, s'occupaient uniquement à soulever les passions du peuple contre le pape, contre les évêques, contre le clergé inférieur, et spécialement contre l'état religieux : ils en exagéraient les abus, le faste, les dissolution.'-, les richesses (4) : c'est par là qu'on se mil à ébranler les masses: mais nous traiterons ailleurs ce sujet.

En dépit de ces provocation-, ce ne fut que comme malgré lui que le peuple, dans l'esprit duquel le principe de l'autorité de I* Église ou d« catholicisme était toujours profondément enraciné, se trouva en-

! Voir A.UDIN, Histoire de la oie de Luther, t. n. p. -^ et suiv., p 332-334, ft dans d'autres endroits encuro.

traîné et comme enveloppé dans la révolte contre l'Église par le tourbillon des révolutions politiques et par les princes qui y avaient intérêt (1). En plusieurs pays même, les populations opposèrent la plus forte résistance à main armée ; et il fallut user de violence ou jouer de ruse, pour les vaincre ou les tromper. On mit tout en œuvre dans ce but, mensonges, calomnies, fraudes, impostures de toutes sortes, au point qu'on a fait là-dessus des traités entiers ("2), comme nous le dirons en son lieu. Et même alors, beaucoup de ces malheureux peuples gémirent d< trouver dans la nécessité de professer une religion qui ne répondait ni à leurs affections ni à leurs croyances. Enfin, un argument péremptoire pour tout ce que j'ai affirmé sur ce sujet, c'est que les chefs ne distribuèrent les Bibles au peuple, après les avoir traduites en langue vulgaire, qu'à une époque où le peuple était déjà dans les filets du protestantisme. Donc le peuple ne fut point amené à embrasser le protestantisme par la conviction qu'il se serait formée à lui-même en lisant la Bible, à moins qu'on ne veuille soutenir que l'eifet a précédé la cause.

On peut encore bien moins dire que ce soit la lecture de la Bible qui ait protestantisé le peuple dans

l Voir l'Introduction de lu Réforme à Genève, de Magnin, et le Coup d'œil sur l'histoire du calvinisme ou France, par

M. ROISSELET DE SaITUÈRF.s.

\2 Voir Simonjs Dr fraudions hxreticorum

ges suivante. Car i! est dans la bature des choses

que, lorsqu'il s'est t'ait une révolution politique ou religieuse, passé la première génération elle s* affermisse dans les générations suivantes, et se change, pour ainsi dire, en habitude et en nature. On voil alors présider à la formation de la génération qui suit hi première, un tel concours de causes influentes* que sa physionomie en est, pour ainsi dire, ei comme ssairemenl déterminée. Ces causes sont . par exemple, l'éducation domestique, les écoles publiques, les prédications, les offices religieux, l'exemple général, les relations d'amitié, de parenté, d'intérêts, de dignités ou d'emplois, ei beaucoup d'autres semblables, qui, réunies en un faisceau, agissent avecune telle force sur l'àme tendre des jeunes gens, qu'ils ne peuvent se soustraire à leur empire. Ce qui le prouve, ce sont les disposition- où se trouvent ces mêmes populations au bout seulement d'un demisiècle, et qui sont toutes différentes de celles où elles étaient à l'époque où cette révolution a éclaté. Alors ce n'était qu'à contre-cœur, et avec une secrète répugnance, que la meilleure partie de ce peuple se trouvait comme emportée par le torrent ; maintenant, c'est cette même partie de la population fjui se montre la plus attachée à cette réforme, la plus intraitable, la plus piétiste, comme on dit. prête à se faire tailler en pièces, plutôt que de s'écarter d'une ligne des doctrines de la sectf» h laquelle elle appartient.

Après cela, qu'on leur mette en main la Bible, parti» commentée au moyen d'une version, qui insinue et infiltre, pour ainsi dire, les doctrines que Ton veut faire apprendre (1); partie commentée au moyen d'apostilles, ou de vive voix par les maîtres d'école : et c'est pour cette fin qu'on voit (2) les protestant.de nos jours propager avec tant de zèle cette institution; ou enfin, commentée aussi de vive voix par

(1) Voir ki Lecture de la Bible, par Mgr Malou. t. u, p. •,<»;. édition de Louvain, où se lisent ces paroles remarquables : «• Une version de la sainte Bible n'est en réalité qu'un commentaire des croyances que le traducteur a trouvées dans son Église : celui qui traduit la parole de Dieu imprime nécessairement le type de sa foi à la version qu'il élabore. Il subit malgré lui l'empire de son symbole, et l'ait passer dans sa traduction tous les dogmes de sa communion. S'il est attaché à sa foi, pénétré des doctrines de sa secte, il adaptera la parole de Dieu à ses croyances, et fera ressortir clans les Écrituredogmes qu'il croira y avoir été puisés. •• Non-seulement les catholiques, mais les protestants eux-mêmes ont reconnu et confessé qu'une version est une espèce de commentaire. Voici comme s'en explique un de leurs principaux comme de leurs plus récents écrivains, Stapfer, dans son ouvrage intitulé : Mélanges philosophiques , littéraires, historiques et religieux, p. 116 : " Une version est déjà une espèce de commentaire, puisqu'elle rend l'impression que le traducteur a reçue d'un li vif. et qu'elle expose le sens qu'il attache à chaque pejn clair ou embarrassé. ..

2 Noue en fournirons des preuves éclatantes dans la troisième partie. En attendant, on peut consulter MAGNIN, Histoire de l'établissement de la Réformt à Genève, Paris, établissement catholique du Petit-Montrouge, 1844.

es ministres dans leur service d'église, pour parler leur langage : force est donc pour l' enfant simple et crédule de lire et de trouver, comme sans le vouloir. son protestantisme dans la Bible. Malheur aux infortunés qui ne le trouveraient pas, ou qui élèveraient quelques doutes là-dessus, ou qui inclineraient vers le papisme ! Un déluge de menaces, de punitions, de mauvais traitements de toute sorte les forcerait bientôt à se raviser, et à trouver dans la Bible ce qu'ils n'y voyaient pas. Car telle est la liberté d'examen accordée môme aux adultes par le protestantisme; combien plus doit-elle l'être aux faibles enfants! Bref, dans un état comme dans l'autre, le peuple ni ne s'est jamais t'ait, ni ne se faii actuellement, ni ne se fera jamais protestant pour avoir suivi ou pour suivre la règle du protestantisme. Plus loin, nous trouverons l'occasion de présenter d'autres réflexions non moins importantes.

Après avoir passé en revue les diverse- classes de ceux qui professent le protestantisme, je dois, avant de conclure, résoudre une difficulté qui se sera sans doult1 offerte à l'esprit du lecteur : savoir, que les catholiques se trouvent dans la même condition, et qu'ils ne sont de même catholiques que par suite de l'éducation et de l'instruction qu'ils ont reçues, et non en vertu d'aucun choix de leur part. A cela je réponds que c'est très vrai : mais qu'il y a une différence fondamentale entre le catholique et le protestant : je

veux dire que le catholique reçoit sa foi, ouïes vérités qu'il a à croire, de l'autorité infaillible qui les lui propose conformément à sa règle ; au lieu que le protestant pour se conformer à la sienne doit se former à lui-même sa foi, en la tirant de la pure parole de Dieu, de la seule lecture de la Bible, pour ne pas s'exposer au danger de se tromper, et qu'il doit s'en assurer par lui-même sans autre guide , s'il ne veut pas prendre une marche inverse de la règle qu'il professe. Ainsi le catholique, en recevant les vérités de foi des enseignements de l'Église, est conséquent à lui-même et se trouve en parfait accord avec sa règle ; tandis que le protestant, en recevant son instruction des autres, est inconséquent avec lui-même, et agit en plein désaccord avec le principe qui le fait protestant , et sans lequel le protestantisme n'est plus qu'un fantôme. Pour justifier ensuite sa foi, il suffît au catholique de connaître la divinité du christianisme par les motifs de crédibilité, parce qu'avec ce secours, il connaît déjà l'origine divine de son Église, qui au fond n'est que le christianisme réalisé dans l'histoire et parvenu jusqu'à nous par la succession non interrompue de ses pontifes à partir de son établissement,

Il est donc rigoureusement démontré que de tant de millions de protestants, de mille et mille sectes différentes, il n'y en a pas un seul, dans quelque classe qu'on veuille le ranger, à quelque âge, à quelque ordre qu'il puisse appartenir, qui soit tel en vertu de

la règle même de foi qui constitue le protestantisme. Que si Ton veut pourtant que cette règle ait servi à former des protestants, on pourra dire tout au plus qu'elle y a contribué négativement, c'est-à-dire pour la partie négative du protestantisme, ou pour les négations qu'il introduit dans les croyances : partie négative, dis-je, plus ou moins étendue, selon que chaque secte ou que chaque individu nie plus ou moins des dogmes positifs du christianisme.

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