II LUC IX
qif ils avaient à suivre pour rendre à leurs semblables les services les plus bas, comme lui-même, leur seigneur et leur maître, ne dédaignait pas de les pratiquer à leur égard (1 ) ; et nous pourrions parcourir de même tous les traits de sa vie , comme tous les points de ses divins enseignements.
Mais pour en venir à ce qui touche de plus près à notre sujet, une preuve évidente de la nécessité qu'il attribuait à cette vertu par rapport à la foi, c'est cette apostrophe qu'il adressait aux pharisiens : Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire, que vous vous donnez les uns aux autres (2)? Par le même motif, il remerciait avec transport dans un hymne de louanges son Père éternel, d'avoir révélé aux petits, c'est-à-dire aux humbles, les vérités et les mystères que dans la profondeur de ses desseins il tenait cachés aux sages et aux prudents du siècle (3), nous donnant à connaître par ces paroleque l'humilité de l'esprit, aussi bien que celle du cœur, est une condition indispensable pour avoir véritablement la foi; en sorte que sans l'humilité, on ne saurait acquérir la foi qu'on n'a pas encore, et on perd celle qu'on aurait déjà. Et lui-même, le Sauveur du monde, nous en a administré la preuve de fait, en
(1) Joan. XIII, 14.
(2) Joan. v, 44.
(3) MATT. xi. 25.
choisissant pour Mis disciples des hommes tout-à-fait simples et grossiers, pécheurs de profession pour la plupart.
A la suite de l'humilité viennent naturellement la
soumission et l'obéissance : celui qui est humble tk soumet sans peine à l'autorité légitime, se défie de soi-même et de ses propres kliftièreç, et défère de bon cœur au sentiment d' autrui; à plus forte raison est-il disposé à rendre cet hommage à des supérieurs qu'il saurait établis par Dieu lui-même comme organes et interprètes de ses volontés. De là vient que le Christ ne se lassait d'insinuer la soumission, d'en donner le conseil et même le précepte à tous ceu\ qui voulaient embrasser sa doctrine. « Celui qui vous écoute, disait-il à ses apôtres, m'écoute ; celui qui vous méprise me méprise (1).... Tousceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas pour cela dans le royaume des deux: mais ceux-là seulement qui font la volonté de mon Père qui est dans le ciel (2)... Celui qui croira sera sauvé: celui qui ne croira pas sera condamné» (3). Et c'est ainsi que, dans toute la suite de l'Évangile, on lit à chaque page des recommandations de cette soumission pleine et entière, soit pour les choses à croire, soit pour ce
(1) Luc. x, 16.
(2) Matt. vu, -21
(3) Marc. u!t
qu'on doit faire. Le Sauveur a voulu lui-même nous laisser dans sa personne le plus parfait modèle de cet esprit de soumission et d'obéissance, lorsqu'il a déclaré qu'il était venu non pour faire sa propre volonté, mais pour accomplir celle de son Père céleste (1) ; que sa nourriture était de faire la volonté de son Père (2) ; et qu'il l'a prouvé par l'acte le moins équivoque, je veux dire par le sacrifice qu'il a fait de sa propre vie.
Formés à cette grande école, les apôtres, dans toutes leurs actions , dans tous leurs discours, dans tous leurs écrits, font briller au plus haut degré cette humilité et cette docile disposition d'esprit. Lesévangélistes saint Mathieu et saint Jean ne parlent jamais d'eux-mêmes qu'à la troisième personne, ei même saint Mathieu ne fait point difficulté d'avouer son ancienne profession de publicain, et de donner avec une candeur admirable tout le détail de sa vocation à l'apostolat. Ensuite, le caractère des apôtres, leurs imperfections, leurs disputes entre eux, sont dépeints dans l'Évangile sous les couleurs les plus naturelles. Saint Paul fait une belle profession de cette vertu, pour me servir des expressions mêmes de Littleton, et dans sa lettre aux Éphésiens (c. ni) , où il se nomme le moindre des saints, et dans sa première aux Corin-
ll| Joan. VI, 38.
(2) JOÀN. IV, 34.
— 121) — lliiens (c. w), où il se dit le dernier des apôtres, qui ne mérite pas même d'être appelé apôtre, parce qu'il a persécuté l'Église de Dieu ; et dans sa première à ïimothée (c. i), où il dit : « C'est une vérité certaine, et digne d'être reçue avec une entière déférence, que Jésus-Christ est venu dans ce monde sauver les pécheurs, entre lesquels je suis le premier; mais aussi j'ai reçu miséricorde, afin que je fusse le premier en qui Jésus-Christ fit éclater son extrême patience, et que je servisse d'exemple à ceux qui croiraient en lui pour avoir la vie éternelle » (1).
J'ai voulu mettre tout cela en avant, pour donner quelque idée du caractère et de l'esprit de l'Évangile, qui est tout humilité, docilité, obéissance et soumission, particulièrement en ce qui concerne la foi, laquelle venant de Y ouïe, comme parle l'apôtre, pour ceux qui la reçoivent, suppose la prédication dans ceux qui la promulguent et en conservent le dépôt.
Pour faire maintenant l'application au sujet actuel de tout ce que je viens de rapporter, j'affirme que tout cela est on ne peut plus incompatible avec la règle du protestantisme. En effet, d'après l'Évangile. Jésus-
i Ce magnifique morceau mérite d'être lu en entier dans L'auteur, ouvrage traduit de l'anglais sous le titre : La religion chrétienne démontrée par la conversion et l'apostolat de saint Paul, art. / anités, Preuves de sa modestie, où, quoique protestant lui-même, l'auteur oppose l'humilité île l'apôtre à la vanité des sectaires protestants.
Christ , en donnant la mission à ses apôtres, et dans leur personne, à ceux qui leur succéderaient dans le saint ministère, leur a enjoint d'enseigner, de publier sa doctrine en son nom à tous les peuples de la terre ; et par conséquent, il a imposé à tous les peuples l'obligation d'écouter avec docilité et humilité tout ce qui leur serait enseigné , quand une fois ils se seraient assurés des motifs de crédibilité par lesquels les apôtres prouvaient leur mission. Les apôtres n'ont jamais permis aux nations infidèles, une fois convaincues par les motifs que j'ai touchés de la haute mission avec laquelle ils se présentaient devant elles, d'examiner et de discuter la vérité de la doctrine qu'ils leur proposaient de la part de Dieu, si ce n'est tout au plus pour s'assurer en général qu'elle ne contenait rien de contraire à la droite raison et à la saine morale, critérium négatif autant que positif, et qui fait d'ailleurs paréie des arguments extrinsèques de crédibilité. Du reste, quant à un choix à faire entre les articles proposés, et entre lesquels les nouveaux croyants auraient eu à admettre les uns et à rejeter les autres, c'est ce qui n'a jamais été laissé à leur volonté. Car la chose eût été absurde , et le jugement porté en conséquence eût été incompétent. J\on, je le répète, tel n'a jamais été le procédé des apôtres dans le ministère de la prédication ; mais, dès qu'une fois, au moyen des miracles, des prophéties et de toute sorte de prodiges, ils avaient montré aux peu-
pies devant qui ils se présentaient les lettres-patentes, pour ainsi parler, de leur céleste mission, ils leur proposaient à croire sans autre examen le.-- vérités révélé» s. Si ces peuples consentaient à croire, les apôtres les instruisaient, et les recevaient par le baptême dans le sein de l'Église; s'ils résistaient au contraire, les apôtres les abandonnaient à leur destinée. La moine méthode l'ut suivie par leurs successeurs immédiats, qui réduisirent même la doctrine apostolique à un court abrégé, où ils formulèrent en faveur des catéchumènes les vérités les plus nécessaires à connaître; ot toile est, au jugement de plusieurs savants, l'origine du symbole dit des apôtres (1) , reçu par le commun consentement de toutes les Églises. Celse, dans Origène, nous a laissé la description de la manière dont les ministres évangéliques instruisaient les inlidèles, et de l'alternative qu'ils leur laissaient en leur annonçant les souffrances et la mort de Hlomme- Dieu. Ou crois ou retire-toi , leur disaient-ils (2).
(1) Gérard Vossirs, Diss. ï,De tribus symbolis ; Peâbson, Exposition symbolique ; Elik Ditin, Bihllotlieca certes., t. i. p. 9. Petitdidier cependant et Moël Alexandre, avec la plupart drs critiques, l'attribuent aux apôtres. Voir Madrizio, De symbot. fidei dissert.; Lazery , De symbolis fidei dissert.; et Lazery, De antiqids formulis fidei earumqtie usu dissert. Mais nous en parlerons ailleurs.
■J Voir Origène contre Oise, 1. yl n. 10, 11. Voici la formule qu'on y lit : Crede hune de quo tibi loq i itiio»
En effet, c'était là, comme c'est encore aujourd'hui. I" seul procédé vraiment logique. Une fois la divinité de la mission des prédicateurs évangéliques reconnue, il ne restait d'autre parti à prendre que d'y soumettre son entendement avec une humilité et une docilité entières, en admettant sans réserve et sans restriction toutes les vérités qu'ils proposaient. Et cétait d'autant plus indispensable, que la première de ces vérités dans l'ordre logique était précisément l'infaillibilité de l'Église proposant par ses ministres les articles à croire.
L'Église, qui, comme un fleuve majestueux dont Jésus-Christ est la source, s'étend de plus en plus h mesure qu'elle traverse les siècles, sans jamais interrompre son cours, a continué la mémo méthode, soit par rapport aux infidèles qu'elle recevait peu à peu dans son sein, soit par rapport aux fidèles déjà admis et adoptés pour ses enfants. Elle n'a jamais dédaigné d'instruire ceux qui lui demandaient ou qui avaient besoin d'être instruits; elle n'a même jamais refusé de rendre raison de sa doctrine; mais elle n'a non plus jamais toléré que personne s'opposât à ses enseignements; encore moins s'est-elle abaissée à disputer avec qui que ce soit, et elle a toujours condamné inexorablement et sans pitié quiconque était assez
Dei... Crede, si ris saints fa ri. nul abi. Édition de La Rue,
Paris. 1733.
téméraire pour contredire sa doctrine. Et elle avait bien sujet de se montrer ainsi inexorable, puisque, comme elle est assurée des promesses de son divin fondateur, de sa perpétuelle assistance et de celle de l'Esprit de vérité dans son enseignement , on ne saurait faire acte de défiance par rapport à ce qu'elle enseigne, sans une grave injure contre celui qui l'a donnée pour maîtresse au monde entier dans l'affaire de toutes la plus importante, qui est le salut éternel. De là vient que les fidèles doivent, en tout ce qui concerne leur foi , se reposer sur elle avec cette confiance calme et paisible, qui fait que des enfants s'endorment sans aucune crainte entre les bras de leur mère.
Or cet ordre harmonique si admirable, établi dans l'Église de Dieu, a été troublé et renversé par tous les hérétiques, qui, au lieu de se soumettre humblement à l'enseignement maternel de cette sainte Église , ont voulu ou prétendu lui imposer à la place leur propre enseignement. Ils ont (qu'on nous pardonne l'expression) traité leur mère comme ils l'eussent fait d'une vieille radoteuse, dont les idées se dérangeaient et qui retombait en enfance. Ils lui ont imputé d'avoir adopté et enseigné des doctrines fausses et erronées, d'avoir dissipé le patrimoine dont Jésus-Christ et les apôtres lui avaient recommandé la garde fidèle, et ils ont eu la prétention de lui suggérer ce qu'elle aurai! en conséquence pu et dû même enseigner. Dès le premier siècle de son existence, les docètes l'avertirent chari-
lablement quelle avait donné dans l'illusion par rapport à la chair de Jésus-Christ, dans laquelle elle n'aurait dû voir qu'un pur fantôme ou une simple apparence (1). Cérinthe l'admonesta à son tour, et lui reprocha, comme 1er ébionites, de s* être abusée au contraire par rapport à la divinité de ce même Jésus- Christ , en qui elle devait , pour que son enseignement fût pur, ne voir plus désormais qu'un pur homme (2). Les gnostiques, avec leurs ramificationpresque sans nombre, appelèrent son attention sur une erreur de bien plus grande conséquence qui lui était échappée par rapport au vrai Dieu, bien différent du Dieu de la création , et confondu bonnement par elle avec le père de Jésus-Christ ; tandis que le Bytlws, ou le Dieu véritable, était resté inconnu à tous les siècles, aux patriarches mêmes, à Moïse et aux prophètes, et avait été révélé pour la première fois au monde par le Christ , qui seul l'avait connu et était venu pour nous le faire connaître: que Jésus
(1) Les docètes sont peut-être les hérétiques les plus anciens qui aient paru dans l'Église. Saint Irénée attribue leur orig à Simon le Magicien rouir. Hœr.,\. i. c. -2:-!; 1. iv,c. 33 et al. . Saint Ignace, martyr, parlait déjà de ces mêmes hérétiques dans sa lettre aux Tralliens, n. 4 et suiv., édit.Çoteliev. L'apôtre saint Jean lui-même en a fait mention dans ses deux premières épîtres, I Ep. iv, 2 et suiv.; II Ep., 7.
2 Voir S. Epipiiani: adv. Haer., 1. i. hser. vin, édit. Petau : et avant lui S. Justin, martyr, Dial. arec Tryphon, n. 48 et suiv.
n'était que le fils du Démiurge engendré par Acliamoth pour créer l'univers (1). Ce ne fut pas une erreur moins grave que celle dont la corrigea BabelliuB, relativement à sa doctrine de la distinction réelle des personnes en Dieu (2). In acte semblable de charité envers cette pauvre Église de Jésus-Christ, constamment engagée dans l'erreur, fut celui qu'exerça Arius par rapport à la consubstantialité du Verbe avec le Prie, qu'elle avait par inadvertance enseignée jusquelà aux peuples crédules (3). Bientôt survint un Nestorius, qui l'accusa d'avoir jusque-là cru autrement qu'il ne fallait à l'incarnation du Fils de Dieu (d); puis un Eutychès, qui la cita en jugement pour avoir enseigné la dualité en Jésus-Christ des natures divine et humaine (5). Et de même, dans la suite des temps jusqu'à nos jours, l'Eglise n'a jamais manqué de pareils moniteurs, ou, si on l'aime mieux, de pareils accusateurs, qui tous, s' arrogeant respectivement à eux-mêmes la vérité et la raison, dénonçaient è l'unir vers les torts évidemment graves de leur commune mère.
(1) Voir S. ïrénee, cont. Haer., I. i, c. 1-4 et suiv. Voir aussi Terttllif.n, adv. Falentinianos.
(2) Voir Dents d'Alexandrie, ep. vu. édit. de Maistre, Rome, 1796, p. 155: S. Auqustin, /. de Hxresibus, c. xli.
(3) Voir S. AthANASE, If* partie de ses ouvrages, édil suet.
(4) Voir Théodoret, Hœretic. fabvl., i. iv,c. 12.
(5) Ibid., c, 13. -
Et ne pensez pas que ces hommes se trouvassenl si dépourvus d'arguments et de raisons apparente- : tant s'en fallait, qu'au contraire chacun d'eux, avec sa Bible à la main, faisait voir et toucher au doigt la vérité méconnue, trahie ou défigurée (1). Il est vrai que, si l'Église eût prêté l'oreille à chacun de ces enfants imprudents sortis de son sein, il ne fût pas resté trace de christianisme ; et le Dieu créateur du monde, et le Christ fondateur de la religion, et la nature divine de celui-ci , et sa nature humaine, et son incarnation, et son œuvre de rédemption, et sa mort, et sa résurrection, et les sacrements (2) , et la nécessité des bonnes œuvres (3), et la distinction du bien et du mal (d) , et la loi morale (5) , tout en un mot serait
(1) Il suffit pour eu donner un exemple de transcrire le titre du chap. m du liv. i de S. IréNÉE contre les hérésies : Quibtis Script urae locis uterentur hseretici ad asserenda dogmata sua.
(2) Voir Massuet, Diss. praev. in Iren. lib. i, de hœret d< quïbus Irenxus, l.i, scripsit eorumque actions, scripHs etd trina; Tbavasa, Storia rritica délie vite degli eresiarchi del 1, 2 e 3 secolo délia C/iiesa, Venise, 1652, t. i, c. ix.
(3) S. Irknée, 1. i, c. vi, dont voici le titre ; Tripler hxreticorum homo. Bonn opéra sibi iiwtilia, solis catholicis necessaria dicebant. Nu/lis flagitiis pollui se posse putàbant. Perdit&eorum mores.
(41 Les gnostiques anéantissaient la distinction du bien et du mal moral, qu'ils disaient ne subsister que dans l'opinion. Voir les auteurs cités, et de plus D. Calmet, Diss. de Simone Biago.
[5] Ils disaient qu'elle avait été imposée aux hommes par le grand ouvrier du monde pour exercer sur eux sa tyrannie.
effacé aujourd'hui. Et, qui pis est, la pauvre Église,
en donnant raison à chacun de ces réformateurs, .Mirait dû enseigner des doctrines contradictoires, et dire à la fois le oui et le non sur chaque point de ces doctrines opposées.
Par exemple, si elle avait cédé aux gnostiques, elle aurait du croire au corps purement fantastique de Jésus-Christ , et en même temps le croire un pur homme, pour déférer aux ébionites, qui ne voyaient en lui que le fils naturel de Joseph (1). Si elle avait accordé la victoire à Sabellius, elle aurait dû reconnaître en Dieu une seule personne, en même temps qu'admettre, par complaisance pour Arius, jusqu'à trois degrés bien distincts dans la Divinité (2). Qu'elle eut seulement décerné la palme à Nestorius, il lui eût fallu reconnaître en Jésus-Christ deux personnes distinctes; puis, en accordant la seconde palme à Eutychès, confesser dans ce même Jésus-Chrisl une seule et même nature théandrique (3); ainsi do tous les autres. De façon que le même Dieu aurait été cru en même temps créateur et non créateur, subsistant en trois personnes, et unique quant à ta personnalité comme quant à la nature ; Jésus-Christ eût été à la foishommeet non homme, Dieu et non Dieu, Hommefil Voir S. Epiphane, 1. c.
21 Voir S. Athanase, ouvr. cit.
(31 Voir ThÉODOKET. !. c.
Dieu et non Homme-Dieu, et, quant au culte qui lui est dû, adoré et non adoré. De même pour la momie il y aurait eu une loi obligatoire et tout à la fois non obligatoire ; les mêmes œuvres auraient été à la lois bonnes et détestables (1), et de même de tout le reste.
Chacun de ces enfants rebelles criait de toute sa force que lui seul il possédait la vérité, et qu'il avait pour en être cru des droits notoires ; il jurait au besoin qu'il en était convaincu. Que faire dans ce cas? Ah! l'unique parti à adopter pour l'Église, par rapport à tous ces téméraires et à chacun d'eux, n'était-il pas de condamner sans distinction leur outrecuidance et leur orgueil, du moment où ils s'avisaient de s'insurger contre l'enseignement de celle qui leur avait été donnée de Dieu pour mère et pour maîtresse, et foudroyer
il) Massuet, Dis.s. cit. Remarquons ici en passant dans les anciens gnostiques un prélude presque complet au dogmatisme luthérien. Quoique Ittigius et Valchitis se soient plaints amèrement de Baronius, de Bellarmin. de Gretzer et d'autres, ^.unavoir accolé les luthériens auxsimoniens, le cardinal Cozza.dans son savant Comment, in lib. D. Augusl. de /livres., t. i, c. 1, p. 87 et suiv., montre cet accord si constant entre les doctrines de Simon et celles de Luther, que la conformité n'en peut plus être niée. Qrabe, quoique protestant, ne le conteste pas non plus dans son ouvrage Evtmgelicm Ecclesiœ vindicte, Francfort, 1699, et même il le confirme en plusieurs points. Mœhler "oir pareillement dans sa Symbolique^ t. I (lre édil . ■>»oiis du protestantisme crée le gnoetécisme.
le fan . 'illeurs plus à propos sur ce même sujet.
M, lis nous reviendrons,.
leurs interprétations de la Bible, on leur opposant le sens traditionnel de son enseignement divin, ainsi qu'elle l'a toujours effectivement pratiqué?
Que si tous ces anciens novateurs ont fait preuve d'un orgueil incroyable en voulant substituer leur doctrine à celle de l'Église, et leur interprétation biblique a la sienne, encore bien qu'ils n'attaquassent pas son enseignement dans tous ses points, mais qu'à l'exception des articles qui leur étaient particuliers, ils la suivissent dans tout le reste, et qu'ils ne rejetassent pas non plus entièrement l'autorité et l'interprétation des Pères, dont ils cherchaient plutôt, quoique à tort, à se faire des appuis dans leurs innovations (1) ; que dire du protestantisme et de sa règle de foi ? de cette règle, d'après laquelle chacun devient l'interprète souverain de la Bible et le créateur de sa propre croyance, dont il peut déterminer les articles comme bon lui semble, effacer ceux qui ne lui plaisent pas,
(Il On sait que Eutychès, après l'appui cpi'il crut trouver dans l'Ecriture entendue à sa manière, mit tout le soutien île son hérésie dans ce mot célèbre de saint Cyrille d'Alexandrie, tiré desa li tue à Successi s : /../• duabus nahtris (vite incarnationem unatn factam esse netturmn i etbi incarnatàm; et que de même les monothélites se fondèrent sur cet autre mot du taux Denis l'Aréopagite, ivc lettre à Caïus, au sujet du Christ : Unam ■ c'est ainsi qu'ils lisaient ) quamdâm nobiscum conversando deivirilem opt rationem exhibebat. De même aussi les pélag s'appuyaient sur les écrits de saint Jean Chrysostôme pour nier la propagation du péché originel, etc.,
les faire cl les défaire, en accroître et en diminuer le nombre, les changer, les réformera sa façon, Bans que personne ait le droit de le contredire; de cette règle, qui autorise l'homme du peuple le plus idiot à s'opposer et à se substituer lui-même à l'enseignement de l'Église entière ; de cette règle, en vertu de laquelle qui que ce soit peut, à son gré, préférer sa propre interprétation à celle de tous les Pères, de tous les docteurs, de tous les conciles du monde entier, en rejetant d'un seul coup la croyance de tous les siècles qui se sont écoulés jusqu'à lui (1) ; de cette
1 Ici vient à propos, pour faire toucher au doiut L'inconcevable orgueil qu'inspire ou que suppose la règle protestante, la relation que fait Bossuet de sa conférence avec Claude, ministre calviniste. Cet illustre évêque rapporte que, dans un entretien qu'il eut avec mademoiselle de Duras, comme il eut assuré cette personne, encore alors calviniste, que c'était dans sa secte une maxime constante, que tous les simples fidèles, quelque ignorants qu'ils fussent, étaient tenus de se croire capables d'entendre mieux l'Écriture sainte que tous les conciles et tout le reste de l'Église ensemble, mademoiselle de Duras lui en témoigna sou extrême surprise ; qu'alors Bossuet lui promit, si elle lui permettait d'avoir devant elle une conférence avec le ministre Claude, qui était à cette époque le plus fameux de sa se d'obliger ce ministre à lui avouer que c'était là véritablement un des points essentiels de la doctrine protestante.
La conférence eut lieu, et Bossuet demanda au ministre si, dans le cas où l'on serait assuré que tout se serait passé suivant les règles dans un concile, il conviendrait d'accepter les décisions de ce concile sans examen. Le ministre répondit qu'on ne le devait pas. •• J'ai donc raison, répliqua Bossuet,
règle, aux terme* de laquelle chacun esl en droit de mettre en séquestre toutes les vérités, tous les articles, tous les points de sa croyance, et d'en condamner tout ce qu'il voudra comme superstitieux, déraisonnable, idolâtrique et immoral ; de cette règle enfin, pour tout dire en peu de mots, en vertu de laquelle chacun est tout, et tout n'est rien pour lui? Pour le
que, selon la doctrine protestante, un particulier, une femme, un ignorant quel qu'il soit, peut et doit croire qu'il peut lui arriver de comprendre mieux la parole de Dieu que tout un concile, fût-il assemblé des quatre parties du monde. — Oui, répondit Claude, cela est vrai.
— Quoi! reprit Bossuet, cet homme, cette femme, cet ignorant, peuvent se croire capables d'entendre mieux L'Écriture que tout le reste de l'Église ensemble, el que toutes ses assemblées, fussent-elles composées de ce qu'il y a de plus saint et de plus éclairé 1 Un particulier croira donc qu'il peut avoir plus de raison, plus de grâces, plus de lumièn sséder mieux le
Saint-Esprit que tout le reste de l'Église! — Oui, répondit encore le ministre. •• Et comme il importait beaucoup à Bossuet de faire ressortir clairement cette doctrine, il fit encore au ministre deux ou trois autres questions semblables, et en reçut toujours la même réponse.
Alors mademoiselle de Duras, qui avait suivi la conférence beaucoup d'attention, se trouva convaincue de l'orgueil démesuré de sa secte, et qui est si contraire à l'esprit de l'Evangile, et sensée comme elle l'était, elle abandonna le calvinisme et se fit catholique. [Ilelqjion de la conférence de Bossuet arec le ministre Claude, parmi les Œuvres de Bossu<
Voir Baudey, Gémissements d'un cour catholique, Lyon, 1847, 7e entretien et suiv., où sont rapportés sur le même sujet plusieurs excellentes réflexions de Fenelon.
il-) —
protestant, en effet, tous les martyrs ne sont rien, tous les saints ne sont rien, tous les évêques, tous les papes, tous les millions de catholiques du temps présent et de tous les siècles passés ne sont rien. Seul avec son interprétation privée, il se fait supérieur à tous, les dédaigne tous, les condamne tous, a moins donc, à son sens, qu'une ignorance invincible ne les excuse devant Dieu. Ah ! qu'il me soit permis d'en appeler au sens commun, au simple bon sens des protestants eux-mêmes ; qu'ils me disent si ce n'est pas là un orgueil, une présomption et une outrecuidance sans égale? Et pourtant, je défie tout protestant sincère de me dire si ce n'est pas là l'esprit que produit le protestantisme avec sa règle de foi. Si quelqu'un veut en douter, j'en appelle contre lui à l'analyse rigoureuse de cette règle, j'en appelle à la logique irréfutable des faits.
Et d'abord, n'est-il pas vrai que la règle du protestantisme est celle du libre examen des points doctrinaux? Qui pourrait le nier, puisque cette liberté d'examen constitue le fond et l'essence du protestantisme, en tant que celui-ci s'élève contre la règle de l'autorité , qui fait le caractère du catholicisme? Qu'on étudie tous les écrivains, oui, tous les écrivains polémiques protestants, sans exception d'un seul, et l'on verra l'accord unanime qui existe entre eux sur ce point ; ou verra que c'est de cela surtout qu'ils se vantent, qu'ils se glorifient, qu'ils se font un sujel de
triomphe, comme ayant secoué de cette manière le joug de l'autorité, qui ne captivait pas moins leur foi que leur raison (1).
Faisons un autre pas en avant. N'est -il pas vrai que cette liberté d'examen consiste à lire, à étudier, à interpréter la Bible, pour voir si Ton y trouve les articles de doctrine chrétienne proposés à croire sans égard aucun, soit au sentiment des Pères, soit à l'autorité des conciles, soit à la tradition (2) ? Qui de même parmi les protestants pourrait le révoquer en doute? C'est la thèse même du protestantisme, puisque, s'il fallait s'en tenir à l'autorité, le protestantisme et son libre examen cesseraient d'exister (3): et
I Guizot, dans ses /.remis sur la civilisation en Europe, donne pour cause du protestantisme » le besoin senti par prit humain de l'émancipation de l'autorité; •• et il ajoute que le protestantisme •• n'a été qu'un effort extraordinaire fait an nom de la Liberté, un vol hardi de la pensée humaine. •• Voir Bain le Protestantisme comparé cm Catholicisme, c. 1.
(2) Lutheb (Opp. lat.,t. h, Jenae, 1557, fol. 155) enseigne: ■ In liis quse sunt fidei quemtibet ehristkuutm sibipapam et Ecctesiam esse. » Dans la confession d'Augsbourg, art. I5,ap<>/., art. 8, Epitom. Comp. § 1, p. 643, on lit : Credimus. confitemur, et docemus , unicam regulam et normam, e.r qua oumia dogmata omnesque doctores judicare oporteat. nulhnn ommno aliam esse, quam prophetica et apostolica tùm i . tùm A 1 . scripta. Et dans les art. de Smalc. par. n, art. 2, p. 30E / ■■ ■ Patrvm verbis non sunt extrahendi artiouli fidei : regulam habemus ut verbum Dei coudât articulas fidei. et prœterea nemo ne angélus quidem.
3 Terminons tout ce que nous avons dit jusqu'ici, parles
c'est avec bien de la raison que Rousseau disait à pasteurs genevois : Prouvez-moi qu'en matière de la foi, je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un, et dès demain je me fais catholique. Liberté d'examen, et autorité à laquelle on doive déférer et se soumettre, sont deux idées contradictoires (1).
Avançons et faisons un pas de plus. N'est-il pas vrai que, si quelqu'un en lisant la Bible tombe sur quelque passage qui lui semble, d'après l'explication qu'il y attache, contenir évidemment un point dedoc-
témoîgnages de quelques protestants. Wiederfeld, clans son ouvr. De homine S. Script, interprète, Lipsise, 1835, P. iv, p. 08, n.199, conclut ainsi sa discussion : Qusb nmnia efiicit/,// , ut nulli Patrum , nulli episcoporum , sive singuli , swe skit in cotuMîo congregati , exposUionem ScHpturx infallibilem tribuere nos lireat deceatque. Hase, Confessio fidei /•>clesise e&angelicae nostri temporis rotiombus accommoda ta , Leipsick, 1836, p. 1, n 26G : Huicloco sufjicit Scripturœ S. in* terpretationem <j quâcumque externâ aucforitate croup/oui litterarum libertati et scientiœ vindicûre.
Wegscheidee, 7/(67/7. (fort, christ., Par. theor., edit. S. Halae, 1826, n. 255, p. 13 : Prxcipuum libertatis evangelicorum momentumest curare, ne jus suum Scripttirani s. interpretandi aliis quam sux rationis et verss eruditi&nis terminis circttmscribatur.
(1) Voici ce passage entier de Rousseau : « Qu'on me prouve aujourd'hui qu'en matière» de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un, dès demain je me fais catholique, e1 tout homme conséquent et vrai fera comme moi. ■• Lettre écrite de la Montagne,] n Eteneffet, comme l'ajoute Gui
Irine tel que la justification par la eule foi sans les œuvres, il pourra l'admettre et le croire fermement, quand même il aurait contre lui tous les Pères et tous les docteurs de l'Eglise catholique, et la croyance
traditionnelle de tons les siècles? El ce ({no je dis de cet article, je le dirais également de tout autre, el pour la môme raison.
Faisons un dernier pas, et disons enfin : N'est-il pas vrai que celui qui se persuade que la doctrine qu'il suit est la seule vraie condamne tous les autres qui croient ou pensent différemment de lui, qu'ils soient peu ou plusieurs, ou même tout le monde, qu'ils soient anciens ou modernes, évêques ou simples fidèles? Je ne pense pas que personne élève là-dessus la moindre difficulté. Eh bien, qu'on recueille maintenant ces conclusions , qu'on les rapproche de ce que nous disions tout à l'heure, et on verra s'il s'y trouve une seule ligne, un seul mot d'exagération.
Prouvons aussi cette même vérité par les faits. Lorsque Luther se trouvait à la diète de Worms, el que les docteurs catholiques contre qui il disputait lui opposaient la doctrine de toute l'antiquité, que
•• li' catholicisme a l'esprit d'autorité ; il la pose en principe avec une grande fermeté et une rare intelligence de la nature humaine; il est la PLUS grande, la ri.es SAINTE ÉCOLE ne RESPECT QU'AIT J 'MAIS VUE LE MONDE. ■• Du catholicisi protestantisme et </>' l<i philosophie, art. inséré dan? la /.• francaist .
répondait-il? « A moins qu'on ne me convainque d'erreur par le témoignage de l'Écriture, ou par l'évidence de la raison..., je ne puis ni ne veux me rétracter» (1). De l'Écriture, bien entendu, interpré à sa manière. Et, quant au reproche qu'on lui faisait de résister au souverain pontife, il s'en lavait en disant que ce ne serait pas le pape qui répondrait pour lui, quand il paraîtrait un jour devant Dieu (2). Calvin, dans ses Institutions, revient souvent sur celte même thèse, et plaint en général tous les Pères de l'Église de s'être éloignés de la saine doctrine, c<- à-dire delà sienne propre (o). Pilet allègue aussi la môme raison que Luther, pour prouver que chacun doit trouver par soi-même dans la Bible la vraie foi, c'est-à-dire les vérités à croire, au lieu de se mettre à la remorque de l'autorité comme font les catholiques, qui, pour ce motif même, ne peuvent être tranquilles dans leur croyance (/j.). Wegscheider a dédié
(1) ArniN, Histoire de la vie de Luther t. î, p. 392.
(2) Voici ses paroles : Papa, tu ronctusisti non concifiis ; mate hobeo ego judiekim an accepteur* queam, neeme. Quant Quia nonstabis pro me)quandodeaeomori. Citation de Bellarmin, De I erbo Dei, 1. m, c. 3.
(3) L. IV, Institut, c. 9, § 8, 10 et 13.
(4) Dans l'ouvrage Facilité, certitude, raison en maHêrt du foi, in-12, par S. PUet-Joly, ministre du saint Évangile, Genève, 1839, où entre autres choses il dit au catholique : •• Votre âme est-elle tranquille ' Fensez-vous que le Seigneur admettra un compromis entre le mensonge et la vérité'... Mais quelle paix y aura-t-il pour celni qui ne veut ni croire ni examiner' •
ses Institutions de (a doctrine chrétienne, c'esl-adirc de sa théologie rationaliste, à Luther, Défenseur de la liberté; Gesenius et Winer n'ont pas d'autre règle dans leurs dictionnaires hébraïques pour annuler tous les prophètes qui annonçaient le Messie dans l'Ancien Testament; c'est sur la même règle que Semler a basé son système d'accommodation (1), et il en est de même de tous les autres théologiens de cette école, au point que le protestant .Jérusalem luimême n'a pas pu dissimuler les horribles conséquences Qu'entraîne après elle la règle dont nous parlons (2). Après avoir ainsi confirmé nos preuves, reprenons le fil interrompu de notre raisonnement. Si saint Au-
(1) Le système d'accommodation consiste à dire que .Tésus- Cbrist et les apôtres s'accommod ent dans leur enseignement aux opinions. vulgaires du peuple, fussent-elles fausses, par exemple, sur l'existence des anges, sur la future résurrection des corps, et de même sur tout autre point.
2 T. W. JERUSALEM, dans son ouvrage allemand qui a pour titre Suite <le considérations, p. 463, s'exprime ainsi : « C'est une témérité incalculable de rendre suspectes les maximes de la religion, comme tout cequ'iJ va de plus saint pour l'homme, en inventant avec une impertinence sacrilège des interprétations violentes et forcées qui travestissent le texte sacré, dans rits publics, susceptibles de tomba» entre les mains de la jeunesse, comme de toutes les classes de la société, et capables d'empoisonner pour ainsi dire L'humanité entière, et d'éteindre tout sentiment de respect pour Dieu et la vertu, comme on ne le voit que trop parles plus tristes effets. •• Et c'est un rationaliste qui s'exprime ainsi !
— M8 — gustin (1) a été en droit de dire que c'est l'orgueil qui enfante toutes les hérésies (et il n'entendaft pas, comme on le voit , parler que de celles qui s'étaient élevées jusqu'à son temps) , parce que c'est l'orgueil qui fait naître l'opposition à la doctrine de l'Eglise catholique, qu'aurait-il dit du protestantisme et de sa règle de foi, d'après laquelle chacun est autorisé à renverser de fond en comble tout ce qu'enseigne l'Eglise, à se préférer soi-même à elle, à la mettre en accusation , à l'appeler à son propre tribunal , et à prononcer contre elle une sentence de condamnation? Sera-t-il jamais possible de concilier cette règle, et la pratique qu'on en fera, avec cet esprit d'humilité, de déférence, de soumission, de docilité, qu'inspire l'Évangile, tel qu'il a été enseigné et pratiqué par les apôtres ; avec cette immolation de l'esprit particulier qui unit toutes les intelligences à l'intelligence suprême : avec cette abnégation du moi dans l'ordre dr< croyances, sans lequel il ne pourrait y avoir de société religieuse telle que Jésus-Christ a voulu l'établir? Si l'apôtre écrivait à Tite de fuir, après un ou deux avertissements, l'hérétique qui refuserait de se rétracter et de se rendre à l'autorité de son évéque, comment Tite aurait-il pu suivre la recommandation.
(1) Senn. xlvi, de Pastoribus, n. 18. •• Una mater superbiâ omnes (hœretiooB) genuit; sicut una mater nostra catholica christianos fidèles loto orbe diffu
ou pour mieux dire, l'ordre de l'apôtre; si cet hérétique, conformément à la règle de foi protestante,
avait pu lui répondre qu'il était le juge souverain de sa foi, qu'il n'avait en vertu du libre examen trouvé de vraie que sa propre doctrine, et qu'il en savait plus que Tite lui-même, plus que tous les évoques du monde réunis, .plus que tout ce qui composait l'Église?
Et qu'on ne dise pas que l'apôtre parle d'hérétiques, au lieu que les protestants ne sont pas hérétiques. Car comment les protestants ne le seraientils pas ? Qu'est-ce qu'un hérétique, si ce n'est celui qui, par un attachement opiniâtre à sa doctrine particulière ou à son sens privé, résiste et s'oppose à l'enseignement de l'Église, et s'attire de sa part, pour ce motif, sa juste condamnation? L'autorité de l'Église supprimée, quel autre moyen restera-t-il pour discerner l'hérétique de l'orthodoxe? La différence de doctrine? Pas le moins du monde, puisqu'en vertu de la règle protestante, chacun est indépendant par rapport à la croyance qu'il doit suivre ou professer; personne donc ne peut le taxer d'hérésie; car d'après son inspiration particulière de la Bible, il se tient assuré d'avoir pour lui la vérité. Il peut, sans être désavoué par la Réforme, tenir seul contre tous les autres dont la doctrine serait différente ou contraire de la sienne. Ce système admis, il n'y a plus d'hérétiques au monde, il ne petit même
plus y en avoir, et c'est ce que nous avons démontré dans un de nos chapitres précédente (1).
Et en vérité, comment et par quelle raison les protestants ont-ils tenu et tiennent-ils encore pour hérétiques les gnostiques, les sabelliens, les ariens oi d'autres semblables, sinon parce que l'Église les a condamnés comme tels? Qu'ils cherchent tant qu'ils voudront, ils ne trouveront pas d'autres motifs que celuilà de les taxer d'hérésie. Or cette même Église qui a condamné comme hérétiques Sabellius , Arius , Nestorius, etc., est celle qui a condamné également comme hérétiques Luther , Zwingle , Calvin , Socin , avec tous leurs partisans. Sabellius sera-t-il donc hérétique sans que Luther le soit ? Nestorius le sera-t-il sans que Calvin le soit aussi? Arius le sera-t-il sans que Socin le soit de môme? Eutychès sera-t-il hérétique, et Zwingle ne le serait-il pas? Quelle différence y a-t-il, s'il vous plaît, entre les uns et les autres? Mais, dira-t-on, Luther et ses pareils n'ont fait (pic réformer l'Église, et, pour employer leur hmgage , ils ont fait une œuvre d'épuration (2). Mettons à part
il) Voir le chapitre ni de cetfe première partie, article n. vers la lin.
(2) Les premiers réformateurs affectaient de déoterei que leur œuvre n'était pas une œuvre de destruction^ maif seulement à' épuration , comme ils l'appelaient , et qu'ils n'auraient pu autrement exécuter leur dessein. Voir Amand Saintes, tfist. critique du Rationalisme en Allemagne, p. 30. Noua produirons plus loin les témoignages desainl [renée et de Tertullien, ptw
l'absurdité de cette prétention, et qu'on nous dise ce qu'a prétendu Pelage, sinon de réformer l'Église et de lï'purer de ses abus par rapport à la doctrine de la grâce? Qu'ont prétendu Nestorius et Eutychôs, sinon réformer l'Église dans ses abus par rapport à la doctrine de l'Incarnation? Et de même, qu'ont prétendu autre chose tous les autres?
Parmi tous les hérétiques qui ont existé, quel est celui qui a jamais fait l'aveu de vouloir introduire une nouvelle doctrine, et n'a pas plutôt [(retendu rappeler la doctrine dominante de son temps à sa pureté primitive, à ce qu'avaient, selon lui, enseigné les apôtres, à ce qui se lisait dans l'Écriture, vue à travers son prisme particulier? Qu'on ne dise pas non plus que l'Église a eu raison de condamner ces hérétiques, mais qu'elle a eu tort de condamner Luther et ses imitateurs. Par exemple, et de quel droit pourra-t-nn faire cette exception? Quel est l'hérétique qui n'ait dit de même que l'Église avait eu raison de condamner tous les autres excepté lui? Qu'on eût demandé à Eut\ cliès si l'Église n'avait pas eu raison de condamner comme hérétique -Nestorius? Qu'on eût demandé à Nestorius si l'Église n'avait pas eu raison de condamner comme hérétique Arius? Qu'on eût demandé
faire voir que les anciens hérétiques voulaient aussi passer pour réformateurs, et non pas pour hérétiques. Il sullit pnyj^le moment d'en taire la remarque.
— V5-2 — à Arius si l'Église n'avait pas eu raison de condamner Sabellius? 11 faut donc avouer, ou qu'il n'y a jamais eu d'hérétiques au monde, ou que, s'il y en a eu, s'il y en a encore, tous le sont , parce qu'ils sont tous condamnés comme tels par l'Église, à quelque époque que ce soit. Or l'Apôtre nous déclare qu'il y ;i des hérétiques, et que l'hérétique est celui qui s'oppose à la doctrine de l'Église, c'est-à-dire à la doctrine proposée à croire comme de foi par l'autorité légitime qu'a établie Jésus-Christ. Donc c'est cet esprit d'indépendance, d'orgueil, de folle présomption, c'est-à-dire un esprit tout contraire à l'esprit de m tumission, de docilité, d'humilité, enseigné par Jésus- Christ dans l'Évangile, prêché et pratiqué par les apôtres, que celui qui constitue la règle de foi protestante. L'orgueil est le piédestal sur lequel se dre le simulacre du protestantisme.
ARTICLE III
La règle protestante, considérée au douille point de vue rationnelei moral, est impraticable pour les croyants.
Deux choses à supposer. — La règle protestante ne saurait être universelle, — car le très grand nombre est de ceux «pu sont dans l'impuissance physique — ou morale de lire la Bible, — et par manque d'instruction suffisante, — et par la nature même de la Bible. — C'est ce qui'se confirme par le l'ait et par les aveux des protestants. — Chrétiens de la Bible. — Cette règle ne peut donc être celle qu'ait enseignée le Christ. — On ne l'ait dans le protestantisme que subroger une autorité faillible à la seule infaillible. — C'est une tyrannie exercée par les ministres sur le peuple, et par les confessions symboliques sur les ministres. — Autre preuve de fait, que la règle du libre examen n'est qu'un mensonge solennel — et une solennelle contradiction en pratique comme en théorie.
Pour qu'on comprenne bien l'exacte valeur de ce (pie nous nous sommes proposé de prouver dans ce nouvel article, il est bon de mettre en avant, par forme de lemmes, deux observations. La première e^t que Jésus-Christ a voulu que sa divine doctrine servît, de moyen de salut à toute l'espèce humaine et ;i tous les individus qui la composent, sans en excepter un seul, et qu'il a dû, par conséquent, la rendre accessible, en particulier comme en général, à tous les croyants. L'autre est que, d'après la règle de foi du protestantisme, chaque individu non-seulement peut, mais même doit se former à soi-même, par la lecture
de la Bible, son symbole de vérités à croire. De ces deux prémisses, il s'ensuit, comme corollaire, que l'enseignement en question doit être proportionné aux forces intellectuelles et morales de l'homme, et susceptible d'être appliqué sans peine à tous les lieux, à tous les temps, à tous les individus. Il s'ensuit en outre, que cet enseignement doit être simple, populaire, clair, déterminé, certain, infaillible enfin, pour répondre aux desseins de Dieu, qui appelle tous les hommes au salut par le moyen de son Église, établie à cet effet, et fondée divinement pour l'universalité du genre humain.
Or, même en laissant de côté tout ce que nous avons établi dans les chapitres précédents, et qui s'applique en partie au sujet actuel, en comptant, dis-je, pour rien tout ce que nous avons dit jusqu'ici, nous voulons démontrer par bien d'autres raisons encore, que la règle du protestantisme est impraticable pour les chrétiens.
La première raison, c'est que cette règle ne peut être universelle, comme Jésus-Christ a voulu que le fût sa doctrine, aussi bien que la foi qu'il exige de tous et de chacun pour le salut. En elïet, une universalité de ce genre doit souffrir exception de tonte nécessité dans une grande partie, et même dans la plus grande partie des fidèles. Elle souffre exception dans booB ceux qui, par quelque imperfection physique, sont empêchés de pouvoir lire la
Bible. Tels son! tous les enfants, capables de conn.'iiirc, d'aimer et de servir Dieu du moment où les premières vérités de la foi leur sont enseignée-, et qui pourtant ne sont pas encore en état de pouvoir lire la Bible. Tels sont tous les gens simples et sans instruction, qui languissent dans une longue enfance, et néanmoins peuvent s'élever jusqu'à la connaissance de leur fin dernière, pourvu qu'on les instruise de vive voix, mais qui ne sauront jamais lire. Tels sont en général tous les enfants du peuple, et surtout du bas peuple, qui n'apprennent que tard et encore à peine les premiers éléments des lettres, et que renseignements oral seul peut instruire des vérités nécessaires. Tels sont les aveugles, les infirmes, qui peuvent recevoir l'instruction orale, mais non pas lire ou étudier la Bible, pour en extraire leurs articles de croyance; et bien d'autres classes encore et même nombreuses qui se trouvent dans la même condition ; il peut arriver même que des peuples entiers se trouvent dans cette impuissance : et tous néanmoins, au moyen de la foi, sont appelés au salut (1). Et ce que je viens de dire
(1) Tout le monde commît le passage du livre m contre les hérésies, où saint lrénee parle de nations qui étaient tout entières chrétiennes, quoique la lecture et l'écriture y fussent ignorées. Voici ce passage: »Cuà ordinationj assentruntur mu/ta' es barbarorumeorumqui in Christom credunt, sine eharta » et atramento scriptam babentes perspiritum in corditw - - « salutem. el veterem traditionem 6deliter custodiei
est vrai, même en supposant la civilisation aussi avancée qu'elle l'est de nos jours. Il est certain cependant que la connaissance des lettres était, il y a peu de siècles, incomparablement moins étendue qu'elle n'est aujourd'hui, et que, par conséquent, le nombre des ignorants était bien plus considérable; et pourtant personne n'a jamais dû manquer dans l'Église de Dieu d'un moyen nécessaire pour le salut (1).
A cette classe qu'empêche une impuissance physi-
(L. ni vont, haer.j c. îv, n. 2, éd. Mass.) Ces nations ne seraient jamais devenues chrétiennes avec la méthode ou le système du protestantisme.
(1) Encore n'ai-je pas parlé de la classe nombreuse des pauvres qui sont hors d'état de se procurer une Bible. Qu'on dise, si l'on veut, que actuellement la Bible est distribuée gratuitement à bien du monde par les Sociétés bibliques, outre que l'invention de l'imprimerie a facilité les moyens d'en multiplier les exemplaires ; encore faudra-t-il avouer qu'il n'en a pas toujours été ainsi. On sait qu'un exemplaire de la Bible, traduite par Wicleff, fut vendu, en 1429, au prix de quarante livres sterling, c'est-à-dire de mille francs à peu près, somme énorme pour ces temps-là; ce fait est attesté par Horne {An introd., t. ii, part, n, p. 64). Or Jésus-Christ a institué sa religion pour tous les temps comme pour tous les lieux.
Bien a pris à Lutber de n'être venu au monde qu'un demisiècle après que l'immortelle découverte de Guttemberg eut pu multiplier les exemplaires de la Bible. Cent ans plus tôt, son idée de faire lire la Bible à deux cent cinquante millions d'hommes, comme le dit avec esprit M. l'abbé Martinet, eût été accueillie par des éclats de rire, et l'aurait infailliblement conduit de la chaire de Wittemberg à l'hôpital des fous. Solution des grands problèmes, t. n, Paris. 3e édit., p. '+2, 83.
— if>/ —
que, il faui en ajouter uneautre non moins nombreuse, Composée de ceux qui sont dans l'impuissance morale de lire et d'étudier la Bible pour en extraire leurs articles de foi. Dans cette classe il faut mettre les paysans et les ouvriers, occupés du matin au soir, soit a la culture de la terre, soit à de pénibles métiers. pour se procurer à eux-mêmes et à leur nombreuse famille le pain de chaque jour gagné à la sueur de leur front. 11 faut y ranger aussi les domestiques, les servantes, les subalternes ou employés, à qui leurs maîtres ou leurs supérieurs accordent à peine, même dans les jours de fêtes, le temps nécessaire pour remplir leurs devoirs religieux. A cette classe adjoignons encore tout ce qu'il y a de gens d'une intelligence tardive, d'une capacité presque nulle et, en général, les militaires, les marins et d'autres de ce genre, dont il serait ridicule d'exiger qu'ils s'appliquent à l'étude de la Bible pour se former leur symbole de foi.
Ajoutez à tout cela, que les classes si nombreuses que nous venons d'énumérer, et d'autres encore que nous aurions le droit d'y joindre, manquent des éléments nécessaires pour s'assurer par eux-mêmes de leurs objets de croyance, s'ils ne doivent pas être condamnés à rester toujours à cet égard dans une déplorable incertitude. Destitués qu'ils sont, en général, delà connaissance des langues dans lesquelles ont été écrits originairement les livres saints, force est à eux
tous de s'attachera une version, et ù une version vulgaire de ce texte ( 1 ) .
Mais s'ils le font, comme ils doivent effectivement le faire de toute nécessite, dès lors ils s'écartent de la règle du protestantisme, puisqu'il n'est ignoré de personne que les traducteurs, selon la secte à laquelle ils appartiennent, infiltrent dans leurs versions la croyance de leur secte, la font devenir, soit par des additions, soit par des retranchements, soit par des tours partiticuliers de phrases, de Bible divine, Bible luthérienne, calviniste ou anglicane, comme nous l'avons déjà démontré plus haut , et comme c'est attesté aujourd'hui par des preuves de fait de toute espèce (2). D'ailleurs, ces mêmes classes, manquant du cortège de connaissances et d'autres moyens nécessaires pour
(1) Episcopius voulait que tous les chrétiens indistinctement sussent le grec et l'hébreu pour pouvoir lire les livres saints dans la langue originale. Voir l'ouvrage Le ministre protestant aux prises arec lui même, Lyon, 163G, p. -21
(2) Voir La lecture de la sainte Bible, par Mgr Malou, Bruxelles, 1846, t. n, ch. XI, art. 3, où l'auteur fait voir avec le cortège d'une vaste érudition de cpiellc manière les luthériens, les calvinistes, les zwingliens, les anglicans, ont successivement, dans le cours de deux ou trois siècles, changé, corrigé, répudié leurs versions antérieures, comme défectueuses, maladroites, infidèles. Et c'était pourtant là la pure parole dt Dieu pour le peuple qui, suivant les temps, s'en trouvait en possession. Et si c'était par hasard sur ces versions infidèles que le peuple eût fariné son symbole, ce Bjmbofe lui-même aurait-il été pui '.
bien entendre la Bible et en retirer tons les avantages et tout le fruit que leur promettraient la science de l'antiquité, celle des règles d'exég< de critique, l'analogie de l'Ancien -et du Nouvean Testament, ne pourront jamais atteindre un pareil but. C'est l'aveu qu'a fait un auteur protestant, zélé propagateur de sa secte : « L'épître aux Hébreux, a dit Osier, est complètement inintelligible, à moins d'une connaissance étendue de toutes les parties du Vieux Testament» (1). Si cela est requis pour l' intelligence d'une seule épître, que ne faudra-t-il pas pour celle de tous les livres du Nouveau Testament ? On se convaincra encore bien davantage de l'impuissance où se trouvent les classe- déjà énumérées d'acquérir la connaissance des Écritures indispensable pour y puiser leurs article- de foi, si Ton fait attention que la Bible n'est pas un livre ou un çecueil populaire, d'une composition facile, simple et à la portée de la multitude. On trouvera peut-être pour l'affirmer quelques écrivains protestants du mérite le plus vulgaire, attendu que ce sont ceux-là qui se montrent toujours les plus aventureux dans leurs assertions; mais les savants ne feront qu'en rire, I \ants qui ont sous leurs yeux les ouvrages presque sans nombre de commentateurs de toute espèce dont les bibliothèques sont remplies; les savants, à qui sont
L) Osier, Le droit de tout l'homme) \ 3J
familières les divergences d'opinions des hommes versés dans les sciences bibliques sur presque tous les points de la Bible; les savants, qui se voient arrêtés à chaque pas par les difficultés que leur offre le texte sacré, et ne peuvent sans épouvante et sans effroi en entrevoir la profondeur.
Les vérités dogmatiques ne sont pas comme de l'or épuré et réduit en monnaie dont on apprécie sans peine la valeur, mais comme de l'or renfermé dans des mines profondes, dont on ne peut l'extraire qu'avec beaucoup de fatigues. Or, telle est cette difficulté des livres saints, qu'on voit les savants eux-mêmes qui ont passé presque toute leur vie à leur méditation, comme à leur étude, succomber à la peine. Nous voyons en effet les divergences qui existent par rapport aux vérités même dogmatiques, parmi les diverses sectes qui partagent le protestantisme. Or, serait-ce une chose si facile de connaître et d'extraire de telles vérités? Se tiendraient-elles, pour ainsi parler, à fleur de terre et à la superficie? Et le peuple, et la plèbe, et la multitude, comment pourra-t-elle tenter seulement le plus difficile de tous les travaux, qui sera de discerner les objets de foi, et de les formuler avec précision? Je pense qu'aucun protestant de bonne foi n'aura le courage de le dire (1).
Les efforts qu'ont faits les protestants pour prouver par mille et une citations la clarté de l'Écriture sont vraiment risi-
— Mil —
Vinet lui-même, qui avec une éloquence pleine
d'emphase exalte le principe protestant, grâce auquel le fidèle ne reçoit pins, an travers de ce milieu humain qui est l'Église, des rayons paies et mutilés, mais un torrent de lumières pures el chaleureuses qui irradient son esprit et embrasent son cœur, en le pinçant tête à tète avec le soleil des intelligences (1). n'oserait pas affirmer du bas peuple de sa secte, qu'il se place tête à tête avec le soleil des intelligences, en lisant et étudiant la Bible pour y trouver ou plutôt inventer sa propre religion. Non, je le répète, et jamais un semblable fait ne se vérifiera dans quelle que ce soit de tant de sectes protestantes. Je pourrais en donner pour preuve les aveux des ministres protestants eux-mêmes, qui jettent les hauts cris de ce que non pas seulement l'étude, mais la simple lecture de la Bible, est oubliée, négligée, abandonnée par le peuple. La plupart, écrivait Osterwald dès 1724, ne s'y livrent pas; on ne saurait assez condamner tant de chrétiens (protestants) qui déda'ujnent de le faire (2). En 1808. les pasteurs de
Mes. Les faits ont mis à néant toutes ces allégations qu'ils nous opposaient dans tousleurs écrits.
Il) Vinet, Essai sur la manifestation des convictions religieuses, Paris, 1842, C. iv.
(2) La sainte Bible arec /es nouveau. r arguments et les nouvelles réflexions, par J.-F. Osterwald, pasteur de l'église de Neufchâtel, Oise, prélim., p. v. Amsterdam, 1724.
Genève exprimaient leur douleur de voir la lecture de la Bible ne faire plus les délices que d'un très petit nombre de familles (1). La Bible, dit Boucher, est peu lue à Paris. La savante Allemagne elle-même na pas profité de ses avantages comme elle aurait pu et dû le faire (2) ; et bien d'autres témoignages semblables que je pourrais citer (3) ; mais ce serait superflu, puisque la chose parle d'elle-même. Comment donc tous ces gens-là pourront-ils se former leur symbole, pour avoir droit de s'appeler, comme ils le prétendent, les chrétiens de la Bible?
Oui, c'est de quoi se font gloire les protestants que d'être les chrétiens de la Bible, comme si c'était une chose si belle et si louable que d'avoir rejeté toutes les sources d'instruction, moins la Bible; d'être allé directement puiser à la source suprême ; de D'avoir été instruits que par la parole de Dieu, et non par celle de l'homme. Que diraient-ils à un pur astronome du ciel, c'est-à-dire à un rustre ou bien à un oisif qui promènerait le soir ses regards sur le firmament? Sans doute qu'ils diraient à ces fainéants : Le firmament est la source de toute science astronomique ; on ne peut rien savoir en astronomie que ce qu'on voit dans le firmament. C'est là que cette belle science brille
(1) Préface de ta sainte Bible, p. VI, Genève M
(2) L'homme m (ave de la Bible, p. 199-202.
(3) Maloit, 1. c, où l'on trouve rapportés beaucoup de ces aveux.
— i63 — en caractères d'or et d'azur. Tout le système de Newton s'y trouve jusqu'à la dernière syllabe; et il D'esl vrai que parce qu'il s'y trouve. Or, quand ces bonnes gens pourront lire le système de Newton dans le firmament, et croire quelqu'un pins savant et meilleur astronome, parce qu'il sera un pur astronome du ciel, et qu'il n'aura lu ou consulté en cette matière que le livre du ciel, alors ils pourront vous parler avec plus de connaissance dis chrétiens de la Bible (1).
Arrêtons-nous ici un peu, avant de passer outre, et demandons, non aux catholiques, mais aux protestants de bonne foi : Est-il croyable que le divin Sauveur, qui est venu au monde pour le salut de tous, ait voulu établir, comme règle de foi à ses enseignements, comme moyen de connaître ce que nous avons à croire pour devenir ses disciples et pour être sauvés, un moyen impraticable généralement, impraticable du moins pour la plus grande partie de l'espèce humain ; un moyen dont à peine un homme entre dix mille pourrait faire usage : un moyen incertain et douteux, c'est-à-dire qui vous laisse dans le doute et dans une perpétuelle incertitude par son obscurité et sa profondeur; un moyen sujet à abus par sa nature, qui peut si facilement être pris de travers, présenter mille équivoques, donner lieu à mille illusions,
i Voir Remains of the late lier. Richard Hxjbkel Fbotjde,
part, ii vol. i. c. iv, p. 89-90.
»'l qu'il ait voulu imposer à tous une obligation impossible à remplir, du moins pour la plupart? Qui osera Y affirmer?
Que si la règle de foi protestante est impraticable pour la plupart des hommes, et, redisons-le franchement , pour la généralité même , quelle est donc la règle dans le protestantisme que suit le peuple ? La seule règle catholique, oui, la seule règle catholique, qui est l'autorité; avec cette différence toutefois, qu'à la place de l'autorité infaillible de l'Église reconnue par les catholiques, se substitue l'autorité individuelle de chaque ministre, autorité faillible de leur propre aveu , et sujette par le fait à de fréquentes erreurs. Et ceci est un point d'une si haute importance, qu'il mérite d'être développé avec soin, pour qu'on en apprécie toute la valeur.
En effet si, pour tant de raisons péremptoires que nous avons fait valoir jusqu'ici, le peuple est incapable de se former son symbole, de formuler avec toute l'exactitude nécessaire les vérités de foi par la lecture de la Bible, il est donc indispensable qu'il reçoive de quelque autre ce symbole déjà fait et formulé. Or, qui sera chargé de ce travail? Dans le protestantisme, si l'on tient à sa règle, il ne saurait y avoir ni tribunal, ni synode revêtu d'une autorité suffisante, ni corps enseignant établi à cet effet : mais chaque individu est acéphale ou autocrate, c'est-à-dire pleinement indépendant enmatière de foi : en unmot,cha-
cun doit se former sa foi par soi-même. Cette loi cependant, si tant est que c'en soit une, n'est autre pour chacun que celle que son ministre lui enseigne, qu'elle soit d'accord ou non avec celle du reste de sa communion, et c'est ainsi que chaque ministre ou pasteur impose sa propre croyance à tout le peuple plus ou moins nombreux qui le suit. C'est donc la foi du ministre qui devient la foi du peuple, et le peuple la reçoit aveuglément et uniquement sur l'autorité du ministre, sans autre assurance, sans autre garantie El voilà comment les sectes se maintiennent et se perpétuent, c'est-à-dire par le moyen du peuple crédule, séduit el livrée la merci d'un guide si peu sûr. et même si trompeur. Si un ministre devenait socinien, unitaire, rationaliste, comme cela n'est pas rare de nos jours chez les protestants, dès lors le peuple qu'il préside perdrait avec lui ce reste de foi positive, ces débris d'articles de foi qui, par une heureuse inconséquence, ont été conservés jusqu'ici dans plusieurs communions dites orthodoxes.
Et qu'on ne dise pas que, si le ministre s'écarte du sentiment de sa communion, il pourra être rappelé au devoir ou destitué de sa place; car ce procédé même est une contradiction manifeste avec ta règle du protestantisme, une négation pratique de cette règle, une substitution à compter de plus de la règle catholique ou de la règle d'autorité. Qu'on dise tout ce qu'on voudra, on ne sortira jamais de ce cercle. Terrible t. i. 30
condition de ce malheureux peuple dans les communions protestantes, condamné sans remède à être In jouet et la dupe des variations et des caprices d'autrui ! Et ils se diront encore les chrétiens de la Bible, les fils du libre examen, les protestants de conviction / Il n'y a pas de tyrannie qui égale la conduite des ministres par rapport au peuple qui leur est confié (4). Malheur à quiconque, surtout dans le menu peuple, oserait contredire, en matière de doctrine, l'enseignement qui lui est imposé! Des persécutions de tontes sortes, directes ou indirectes, viendraient bientôt l'atteindre irrémissiblement, comme cela se pratique tous les jours chez les protestants par ceux-là mêmes qui, si l'on veut les en croire, reçoivent leurs inspirations de la Bible.
Mais une autre preuve, ni moins forte ni moins évidente, de la substitution pratique du principe d'au-
(li C'est ce qu'ont enfin reconnu et avoué plusieurs protestants sincères. Voir La religion eu cmir\ par Baddst, où l'on trouvera rapportés plusieurs de ces aveux. Qu'il nous suffise ici de citer les paroles du ministre Banty, qui, dans le Bulletin de la délégation des classes, demande, p. 7 : >< A quel âge est-on appelé à la confirmation du vœu du baptême pour l'admission à ht sainte Cène ! — A seize ans. — Or, je vous le demande,
EST-CE EN VERTU DU LJBRE EXAMEN, OU SUT l'.U'T' R1TK que
nous nous engageons alors? »
Et le ministre Cobbevon, ibid., p. 97, ajoute : «Notre i vaudoiseest une Êolise-école composée d'eni \t- sans intelligence. »
torité individuelle à l'autorité de l'Église à l'égard du peuple protestant , est celle que nous fournit la manière dont leurs croyants se conduisent dans les cas difficiles. Lorsque, par suite de quelque rencontre ou de quelque circonstance particulière, un piètre de l'Église catholique propose ;i un homme du peuple une difficulté quelconque par rapport à la secte dont il fait partie, et que cet homme ne trouve pas moyen de s'en tirer, aussitôt il fait appel à son ministre, conformément aux instructions qu'il en a reçues. Toute sa ressource consiste à dire sur-le-champ : Il faudrait entendre notre ministre; notre ministre pourrait bien répondre ; pour moi, je ne saurais que dire, mais il est bien sûr que le ministre saurait se tirer d'embarras et résoudre cette difficulté. Or, qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve jusqu'à l'évidence la vérité de tout ce que j'ai affirmé, savoir : que le peuple n'est pas protestant par la conviction qu'il aurait puisée dans la lecture de la Bible, par ces vifs voyons d'un torrent de lumières qui auraient irradié son esprit et embrasé son cœur, mais uniquement par les rayons pâtes et à demi éteints de l'autorité de ceux qui la lui ont communiquée. Cela prouve jusqu'à l'évidence que la foi du peuple est la foi du ministre, si toutefois il en a une, et rien de plus ; cela prouve jusqif à l'évidence que, quand on affirme que l'essence du protestantisme consiste dans le libre examen qui accompagne la lecture de la Bible . c'est une fausseté ma-
nifeste, c'est un vil mensonge, si ce n'est pas plutôt un mot vide de sens ; cela prouve jusqu'à l'évidence que l'on n'est protestant que par le principe que l'on condamne, le principe d'autorité, qui, s'il était admis on théorie, comme il Test en pratique, tuerait aussitôt et anéantirait le protestantisme; cela prouve jusqu'à l'évidence la contradiction répétée ou perpétuée de siècle en siècle parmi les protestants entre ce qu'ils admettent en spéculation et ce qu'ils font en pratique.
Enfin, cela prouve jusqu'à l'évidence l'inévitable nécessité de cette contradiction, puisque, si l'on niait en théorie que le protestantisme consiste dans la pleine indépendance de chacun par rapport à toute autre autorité que celle de la Bible ou de la pure parole de Dieu, dans la liberté absolue de l'examen qu'est obligé de faire chaque individu . on renverserait d'un coup l'arbre entier du protestantisme, qui ne doit son existence qu'à ce principe; et. d'un autre côté, si on le mettait en pratique, il n'y aurait plus personne , au moins parmi la multitude , parmi toute la masse du peuple, qui professât ou pût du moins professer le protestantisme, personne dans tout ce nombre n'étant, comme je l'ai fait voir, capable de se former à luimême son symbole. Puis donc qu'on doit s'en rapporter pour cela à quelque autorité, le bon sens tout seul ferait admettre l'autorité de l'Église, qui est. la plus grande de toutes les autorités, de préférence à
l'autorité individuelle du premier venu, du premier aventurier qui se présenterait, sans dire seulement qui il est, d'où il vient, et ne pourrait fournir d'autre garantie de tout ec qu'il enseigne que sa propre persuasion ou conviction, quelque trompeuse qu'elle fût , supposé encore qu'il ne l'eût pas reçue d'un autre.
Mais il y a quelque chose de plus : c'est que, si la règle du protestantisme était observée . on verrai! des lors le ministère de la prédication, puisque, dans cette hypothèse, il n'\ aurait tout au plus qu'à distribuera chacun une Bible, en lui laissant le soin de l'aire par lui-même le reste, sans se permettre rien davantage, si ce n'est quelque exhortation morale, l'administration du baptême et la distribution de la Cène. J'ai dit : tout au plus distribuer une Bible, parla raison que, dans le système protestant, ce serait à l'individu ;i se formel- même le canon des livres qu'il juge sacrés et inspirés. Rôle qui certes n'est pas trop facile, comme cela est évident, et dont les marchands de bœufs et les fabricants d'allumettes ne se chargeraient pas sans peine. Disons- le donc encore une fois : condition vraiment singulière que celle du protestantisme, qui, sans sa règle adoptée en théorie, ne serait jamais né, et avec sa règle réduite en pratique cesserait de vivre.
ARTICLE IV
[.a règle protestante, considérée au double point de vue rationnel et moral, est impraticable pour la conversion des infidèles.
La règle de foi est identiquement la même pour les fidèles et les infidèles. — Les protestants, par l'enseignement muet de la Bible, contredisent la Bible, qui prescrit l'enseignement oral. — Sociétés bibliques. — La Bible est ou inutile ou nuisible aux infidèles: — Ils sont pour la plupart incapables de la lire, — et à plus forte raison de l'entendre — et d'en comprendre le sens; — par la défiance que leur inspirent les nouveaux missionnaires bibliques, — parce qu'ils sont incapables d'en extraire les articles de foi. — Usage que les infidèles font de la Bible. — Supplément imaginé par les nouveaux apôtres. — Cet apostolat est contraire à la fin que Jésus-Cbrist s'est proposée. — Aussi n'a-t-il jamais été pratiqué dans les siècles antérieurs, — pas même par les premiers protestants. — Premiers essais de missions dans le protestantisme. — Institution des sociétés bibliques. — Autre supplément imaginé par les sociétés bibliques. — Mais tout a été inutile — Empbase ridicule des sociétaires bibliques.
La règle de foi ne doit pas être autre pour les infidèles que pour les fidèles, mais elle doit être la même pour tous. Aussi l'Église catholique n'a-t-elle pas pour ces deux classes deux règles différentes. Il en est de même dans le système protestant , suivant lequel, de même que les fidèles peuvent el doivent, en lisant la Bible, se former chacun par eux-mêmes leurs articles de foi, leur symbole, leur synthèse de
croyances, ainsi les infidèles peuvent e1 doivent le
l'aire chacun pour eux-mêmes. Autrement on en viendrait à anéantir la règle par les raisons dites plus haut. La même chose doit se dire du canon ou de l'ensemble des livres saints qui constitue l'intégrité de la Bible.
Que telle soit au fond la pensée des protestants par rapport à la propagation de la foi chez les infidèles, c'est ce qu'ils ont prouvé par les faits. Eux qui dans tous leurs actes ne veulent pas, ou du moins protestent ne vouloir pas suivre d'autre règle que la pure parole de Dieu , ils s'en éloignent ouvertement en ce point même, en substituant à l'enseignement oral, prescrit par Jésus-Christ à ses apôtres et à leurs successeurs, l'enseignement muet, et de leur propre autorité, c'est-a-dire sans que la Bible les y autorise, ou plutôt quoiqu'elle prescrive le contraire. Cet enseignement muet consiste dans la distribution des Bibles. Us ont fondé à cette fin les sociétés bibliques, toutes affiliées à la société-mère de Londres ; ces sociétés ensuite s'imposent d'énormes contributions annuelles pour faire traduire la Bible dans les divers idiomes des nations infidèles et la vulgariser ainsi parmi ces peuples, pour la faire imprimer, et pour payer soit les marchands, soit les artisans, tailleurs, cordonniers, forgerons, menuisiers, auxquels , sous le nom de missionnaires, on commet la charge d'en faire la distribution dans les divers pays. Il est vrai que.
— \l-2 — pour encourager ces nouveaux apôtres à bien remplir
leur tâche, on leur assigne aussi une pension convenable pour leurs femmes et leurs enfants , et que , si leur famille vient à s'augmenter dans le cours de leur apostolat , on augmente aussi à proportion la pension qu'on leur fait. De là le soin empressé de chacun d'eux, dans les comptes-rendus qu'ils présentent chaque année de leurs succès, d'enregistrer de même chaque nouveau-né de leurs femmes (1).
Au reste, il est incontestable que les protestants ont choisi la Bible comme moyen d'exercer leur apostolat ; de sorte qu'ils entendent évangéliser tous les peuples et toutes les nations infidèles par la distribution qu'ils leur font à pleines mains de Bibles miseen langue vulgaire. Or une question se présente ici d'elle-même : savoir si cette manière d'évangélisor les peuples est avantageuse, si elle est un moyen propre à propager la foi, ou, en d'autres termes, si cette règle protestante est praticable pour les infidèles. Je réponds sans hésiter que non , et voici les raisons qui me convainquent de la nullité d'une telle méthode.
I Dans un de ces comptes-rendus envoyée à la Sou. blique, un de ces missionnaires, il y a peu d'années, ne men donnait aucun fruit qu'il eût recueilli de ses fatigues et de ses sueurs; mais, en revanche, informait la Société que sa Femme avait mis au monde un petit garçon, et que la mère et L'enfant jouissaient d'une bonne santé.
— i73 - Première raison. C'esl que la Bible sans antécédents, ou sans une autorité qui lui serve de garantie et la fasse respecter des infidèles, est de nulle valeur à leurs yeux. Car, comment l'infidèle pourra-t-il se persuader que le volume qu'on lui présente contient la parole de Dieu, s'il n'a pas même la notion du vrai Dieu? Comment pourra-t-il préférer ce livre à ceux qu'il tient pour sacrés par tradition de ses pères, et qui contredisent le nouveau qu'on voudrait leur substituer? Quelles assurances en obtiendra- 1- il, quelles garanties? S'il s'agit de mystères, ces mystères, par leur simple énoncé, seront pour lui des énigmes indéchiffrables; s'il s'agit de dogmes, d'observances, de rites, les préjugés de son éducation ne lui en inspireront que de l'horreur, à raison de leur opposition à ses croyances et à ses habitudes antérieures. Par exemple, dans ces contrées de l'Inde où les animaux sont réputés sacrés et inviolables, si quelqu'un venait à lire que Salomon , à la dédicace du temple, immola plus de vingt mille bœufs et plus de cent mille béliers, il serait saisi d'horreur, et il en serait de même de beaucoup d'autres faits de l'Écriture (1). Les préceptes moraux n'auront pas pour lui plus de valeur que les leçons de ses sages et de ses
(1] C'est ce qu'atteste positivement l'abl»é Dubois, qui a passé dans l'Inde plusieurs années en qualité de missionnaire, dans les lettres qu'il a écrites sur ce sujet.
philosophes (1). Ainsi donc, ou cette imprudente distribution de Bibles aux infidèles leur est absolument inutile, ou elle leur est nuisible en les prévenant contre la religion qu'on voudrait leur faire embrasser. Si donc on veut que la lecture de la Bible devienne profitable aux infidèles , il est indispensable que leurs esprits y soient préparés par l'instruction orale , et que le livre qu'on leur met entre les mains ait pour recommandation la parole vivante et l'autorité de son interprète.
Seconde raison. Accordons même que l'infidèle soit pénétré pour ce livre d'un respect religieux, serat-il capable de le lire? Il est certain, pour la plus grande partie d'entre eux, que non. Et c'est là en particulier ce qui me porte à dire que la règle des protestants est impraticable pour lesinfidèles. En effet, si malgré les moyens si multipliés qui abondent en Europe en tous genres, et délivres, et d'instituteurs, et d'institutions, et de corporations religieuses des deux sexes, si malgré tant de motifs d'émulation qu'a le peuple pour s'instruire, la plus grande partie néanmoins reste toujours sans instruction et sans aucune teinture
2t Voir l'Histoire de la Philosophie, par l'abbé J.-B. Bom-
gcat, t. i, Philosophie orientale, Paris, 1850. Dans cette histoire sont rapportés avise beaucoup d'exactitude les principes moraux qui ne lècèdenl guère aux philosophes de la Grèce et do l'Italie venus depuis, et qui même leur sont supérieurs sons fjuelques rapports.
des lettres, que dirons-nous de tant de peuples qui sont, ou totalement prives, ou du moins à peu prèa dépourvus de ces moyens; de ces peuples, qui nonseulement manquent de motifs d'émulation pour s'instruire, mais même oui mille obstacles qui les empêchent de s'y porter, tels que l'extrême misère où ils vivent, le besoin de travailler du malin au soir pour y subvenir, la nudité, la faim, la vie distraite qu'ils mènent, etc. ? Et c'est ce qui se voit dans les pays 1rs plus rapprochés de la civilisation, assujétis aux Européens ou à des peuples policés de l'Amérique. L'illusion où nous tombons quelquefois à l'égard de ces contrées éloignées de nous vient de ce que nous avons coutume de juger ces peuples d'après nos idées, au lieu de former nos idées d'après l'état de ces peuples. Pour corriger cette illusion, il est indispensable d'interroger les voyageurs : alors nous en porterons un jugement qui si1 rapprochera davantage de la réalité. Que devrons-nous penser ensuite de ces innombrables tribus nomades et sauvages qui passent leur vie errante dans les forêts, sur les montagnes et dans les d !-. qui vivent de poche et de chasse, et ressemblent à des brutes plutôt qu';i des hommes? Gomment pourront-ils lire le livre qu'on leur jette dans leurs huttes ou dans leurs bois? Il serait ridicule de le penser. Faudra-t-il donc abandonner ces malheureux peuples, e1 les juger incapables de faire partie de la grande famille à laquelle pourtant ils doivent appar-
tenir? .Je ne pense pas qu'il y ait un seul protestanl (jui ose le dire. Que faudra-l-il donc faire enfui? Hélas! rien autre chose que de changer la manière de les évangéliser
Troisième raison. Dans l'hypothèse même que les infidèles puissent lire la Bible qui leur est distribuée, seront-ils capables de l'entendre? Et notons bien que je parle ici non de l'intelligence logique, ou comme d'autres diraient, formelle, mais simplement de l'intelligence grammaticale, de l'intelligence matérielle des mots. Je réponds qu'au moins la plupart n'en sont pas capables. Car on sait qu'une grande partie des langues usitées chez les peuples infidèles très éloignés de nous nous sont à peine connues. Tout au plus enat-on quelques notions très superficielles par les marchands en bien petit nombre qui ont commercé parmi ces peuples. Or ces marchands sont ceux qu'emploie la Société biblique pour traduire la bible dans ces bizarres idiomes. D'où il suit qu'il se commet bien souvent des erreurs des plus graves, qui altèrent le sens de l'Écriture, et le changent même quelquefois de manière à ce que la version ne s'accorde plus avec le texte, quelquefois encore lui donnent un sens tout opposé, comme on l'a démontré de plusieurs de ces versions. Et ce n'est pas merveille : car s'il est dillicile de faire des versions exactes de la Bible, même dans nos langues, et que ce soit une nécessité de les retoucher continuellement, de les corriger sans ce
— ïl~ —
d'après les critiques savantes qui en sonl faites, comme
cela se voit tous les jours en Angleterre, en France, en Allemagne, tellement que quelquefois il a fallu substituer de nouvelles versions aux versions antérieures ;i cause des défauts et des erreurs graves qu'on y découvrait (I), il est encore bien plus difficile de faire une bonne version dans une langue très imparfaitement connue (2). Chaque langue a ses idio-
(1) Voir Apparatus biblicus, P. CHERDBlNO de Sàint-Joseph, Bruxelles, vol. w, iliss. xiv; Lelong, Bibliotheca sacra, t. i.
[2| Le célèbre Am.L Remisai , quoique favorable autant que personne à la Société biblique, confesse ingénument qu'il est impossible d'avoir une version de la Bible en langue chinoise. " Personne, écrit-il, n'est plus que moi convaincu de l'utilité de cette version chinoise: mais personne aussi n'en sent mieux les diflicultés : elles sont telles, à mon avis, que les plus habiles sinologues européens, aidés d'un savant théologien et de quelques néophytes chinois bien instruits des sciences de la Chine, auraient encore de la peine à les surmonter entièrement.»
Moniteur iniirer.se/ du 2 novembre 1813, n. 1240 ) De même, Malcolm, après avoir démontré les difficultés intrinsèques d'une version chinoise de la Bible tirées du caractère de la langue, conclut : •• 11 serait donc impossible de traduire les Écritures saintes par écrit dans la langue du peuple, quoiqu'on pût peut-être les faire comprendre par une explication orale. .. Le brabme Ram-Malun-Kov, interrogé en 182s par ],. savant anglais Ware si les versions indiennes de la Bible étaient exactes, lui repondit : " Je dois répondre non à la question que vous me laites. C'est une chose extrêmement difficile que de pendre les idées exprimées par les langues d'Occident dans les tangues d'Orient, >/ vice versa. Nouveau Journal asiatique,
- W8 — tismes, ses manières particulières de s'exprimer, qu'il est impossible , si Ton ne connaît la langue à fond, de traduire exactement. Joignez à cola que la Bible renferme bien des locutions consacrées h exprimer des notions et des idées religieuses dogmatiques auxquelles il n'y a rien qui corresponde dans aucune autre langue, parce que les peuples qui n'en ont pas l'usage manquent de l'idée, et par conséquent de l'expression. Tels sont, par exemple, les mots de justification, de mortification, tf/umii/ilé, de sainteté, et beaucoup d'autres semblables : or, comment traduire la Bible dans des idiomes totalement étrangers à ces idées, et aux locutions qui les expriment? Que s'il en est ainsi, comment les infidèles pourront-ils entendre les versions de la Bible qu'on leur présente ? Remarquons enfin que de toutes les langues qui se parlent sur les divers points de
t. il, p. 531.) M. White, parlant de ces mêmes versions, après avoir confessé qu'elles sont aussi bonnes que les circonstancié le permettent, observe que les traducteurs ont adopté dans quelques parties de la version de l'Indostanun langage profane et lubrique, dont les païens ne se servent que dans leurs poésies erotiques. [Journal asiatique, t. n. p. 180, Paris, L825 Le célèbre orientaliste Sylvestre de Sacy n'a pas porté un autre jugement sur les versions de la Société biblique !;: persan, et qu'il appelle inintelligibles. {Considérations sur tes nourettes traductions des livres sain/s, etc. par ta Société biblique, dans le Journal des savants, juin 1821, p. 323, -'377.) Beaucoup d'autres expriment les mêmes aveux par rapport aux versions faites en langues océaniques.
la terre, ce n'est encore que la moindre partie qui soit connue même imparfaitement des Européens, et que par conséquent l'apostolat biblique est impossible à l'égard d'un nombre infini de peuples. Et en eff t, après quarante-sept ans d'efforts, la Société biblique est à peine parvenue à donner les versions de la Bible en cent ou à peu près cent dix idiomes différents, tandis que les langues parlées par les peuples connus sont au-dessus de mille (1). Qu'en sera-t-il ensuite de tant de dialectes de chaque langue, propres à des pays entiers où l'on ignore la langue dominante? Et je demanderai de nouveau '• Tous ces peuples devront-ils être abandonnés? La porte du salut leur sera-t-elle fermée pour toujours, ou au moins pour plusieurs siècles? Ne seraient-ils donc pas appelés à s'asseoir au banquet nuptial de l'Agneau sans tache? V Dieu ne plaise ! c'est pour eux aussi qu'a été immolée dans le sacrifice sanglant de l'amour divin la («'leste victime. Il reste donc uniquement à dire que la règle du protestantisme est impraticable pour les infidèles.
Quatrième raison. Dans la supposition que les infidèles entendent le sons grammatical de leurs versions bibliques, en comprendront-ils le sens logique ou formel ? Je le nie encore, et j'allègue pour raison de cette réponse la difficulté de la chose en elle-même. Quoi
(1) Voir Malou, mivr. cité, 1. u, p. 4(36-476.
que les premiers protestants aienl pu dire, dans l'ivresse de leur enthousiasme, comme nous Pavons vu. de l'éblouissante clarté de la Bible, c'est une chose certaine que la Bible est le plus obscur et le plus difficile de tous les livres , comme le démontrent, à part toute autre considération, tant de communions opposées dans le protestantisme même et dont les discordances n'ont pas d'autre origine. Or, voici l'argument que j'infère de cette observation : Est-il possible que des peuples abrutis, ignorants, sauvages au plus haut degré, soient capables d'entendre le vrai sens de l'Écriture sainte; des peuples non-seulement novice-. mais même, comme je le suppose, tout à fait étrangers à la religion de Jésus-Christ; pendant que des hommesn ourris et élevés dans le christianisme, aidés de tous les moyens d'instruction, munis de tous les secours de la science, formés dès leurs premières années à lire et à étudier la Bible, n'ont jamais pu arriver ;i s'accorder entre eux sur son véritable sens, et nonseulement n'ont pu s'accorder, mais tout, au contraire se sont divisés et subdivisés en plus de cent partis différents, par la prétention que chacun avait, et qu'il peut avoir encore de L'avoir mieux entendue que tous les autres, et se font pour cela les uns aux autres une âpre et implacable guerre? C'est impossible à supposer.
Cinquième raison. Supposons cependant, par impossible, que ces infidèles l'entendent : pourrontrils