VU
la nullité de la règle proposée à notre examen. 11 est certain, et même évident, que la où il n'y a pas de juge pour prononcer la sentence définitive entre deux ou plusieurs contondants, la dispute n'aura jamais de terme ou de solution pacifique. La matière objet du débat restera toujours un problème insoluble Pour peu qu'on connaisse la nature humaine , on sait combien l'homme est enclin à suivre en tout sa propre opinion, et à condamner le sentiment contraire d' autrui; on sait qu'un tel penchant n'a que plus d'empire sur ceux qui passent dans l'esprit de leurs semblables pour doctes et savants, ou qui trouvent leur propre honneur ou leur intérêt engagea soutenir leur manière de voir particulière. Mais si l'objet de la dispute a rapporta la religion, alors, à moins de quelque autorité qui les oblige à se soumettre ou à se taire, la ténacité des opinions es! portée à l'extrême, à cause du souverain intérêt que l'homme attache avec justice à ce qui concerne la vérité et la religion.
Or la Bible est le code, si l'on peut parie/ ainsi , que Dieu lui-même a donné aux hommes, et qui contient, dans le sentiment du moins des adversaires, toutes les vérités a croire, en même temps que la règle de toutes les choses à taire. C'est un recueil de livres qui constituent le tond de ce que l'homme doit savoir pour être sauvé. Ce livre a été en tout temps le champ qu'ont exploité les hommes les plus remarquables qu'ait produits le christianisme : mais, soit A t. i. 'H
raison des difficultés que présente le livre en lui-mêni' . soit faiblesse ou malice de la part des hommes, c'est un fait historique que ce livre a soulevé pour son interprétation des questions et des discussions sans nombre, des disputes pleines d'àcreté, d'emportement et de violence, au point d'engendrer des haines, des factions, des guerres horribles, et de mettre la division entre les familles et les familles, entre les cités et les cités, entre les peuples et les peuples. Pour se former une idée approximative des horribles effets causés en différents temps par l'interprétation privée de la Bible, il suffira de parcourir, même rapidement, les annales de l'Église et des hérésies. Ces dissensions et ces hostilités, une fois admis le principe ou la règle du protestantisme, sont tout-à-fait nécessaires, inhérentes à ce principe même, et, ce que nous devons surtout considérer, interminables, sans qu'il y ait moyen de leur assigner un terme. Elles se transmettent par conséquent d'une génération à l'autre avec des dommages incalculables pour la société.
Quelques mécréants, et même tous les philosophes incrédules du dernier siècle, ont reproché à l'Église les guerres de religion, avec les maux qui en ont été la suite; mais c'est à tort, puisqu'on ne doit les imputer qu'îi l'application toute seule du principe protestant, d'où sont nées toutes les hérésies. Quand quelqu'un oppose à l'interprétation authentique de PÉghse l'interprétation particulière qu'il donne lui-
tfrême ;: im texte dogmatique dont il fait la hase du
mequ'il s'est formé, et qu'il s'obstine é I nir, il n'\ a plus moyen de le l'aire revenir au bon sens. Pour ceux ensuite qui préfèrent rinterprétation de cet individu à celle de l'Église, et se font ses partisans, il esi encore plus difficile de leur faire comprendre l'erreur où ils se jettent. De là des luttes qui Se perpétuent pendant un temps indéfini, des contestations, desrixes, des fureurs, des débats sans fin avec
nàux qui s'ensuivent nécessairement. Que si le nombre vient à se multiplier de ces inventeurs d'interprétations dogmatiques, alors le mal se propag . dilate, se répand el s'accroîtsans mesure; car il ne s'agi1 plus seulement d'une opposition à l'Église, mais d'oppositions multiples entre ces premiers novateurs comme entre les sectes qu'ils ont formées , et il n'existe aucun moyen de les remettre d'accord, à moins d'Une transaction immorale où chacun céderait quelque chose de ce qu'il croit la vérité, comme s'il s'agissait d'une terre en litige dont on ferait le partage pour avoir la paix.
Notre siècle a donné dans presque toute l'Allemagne un scandaleux exemple d'une transaction de ce genre, comme je l'ai déjà annoncé plus haut. Lorsque Guillaume III, roi de Prusse, s'avisa, en sa prétendue qualité de chef et de pontife de la religion, de fondre dans une troisième secte les deux principales qui se partageaient le sol germaniqu s -dire la luthé-
rienne et la calviniste, qui ne devaient plus en faire qu'une seule sous le nom (VÉtangélique, il commença par les exhortations cette difficile entreprise ; puis il fit des promesses ; de là il en vint aux menaces, et il finit par la violence et par les persécutions. Les deux sectes rivales étaient de croyances entièrement opposées entre elles, spécialement sur la question de l'Eucharistie. La secte luthérienne croyait à la présence réelle de Jésus-Christ ; la calviniste ne croyait qu'à l'absence réelle. Ce projet de fusion rencontra d'abord une résistance ouverte et vigoureuse, surtout de la part des luthériens ; mais ensuite, comme on doit l'attendre de ceux qui n'ont pas de foi proprement dite, mais seulement une opinion ou une persuasion purement subjective, cette aversion s'affaiblit peu à peu, et on commença à se laisser ébranler, puis décéder, et, si vous exceptez quelques piétistes fervents (1) que l'on chassa de leurs églises à main armée, l'accommodement devint général, si l'on peut appeler de ce nom l'abandon qui se fit alors d'un des premiers article du symbole luthérien. De la Prusse, infusion s'étendit aux petits États voisins, comme on voit une planète emporter avec elle ses satellites, et être le centre dp leurs mouvements. Wegscheider a eu la complaisance
1) Entre lesquels se distinguèrent Harms etTittmann, celuilà même qui a donné la collection des confessions symboliques de rÉplifp évangélique que j'ai citée clans les chapitres précédents.
de nous en laisser l'exact tableau chronologique. En 1817, ce système pacifique ou conciliateur commença à prévaloir dans quelques parties du royaume de Prusse et dans le grand-duché de Nassau. En 1818, il se propagea danslell;mo\ re et dans la partie transrhénane du royaume de Bavière. En 1820, il s'établit dans le duché d'Anhalt-Bernbourg : en 1821, dans le duché de Waldeck et le comté de Pyrmont. ainsi que dans le grand-duché de Bade, où la fusion fut célébrée par une fête très solennelle le 28 octobre de cette même année. La réunion s'effectua de même en 1823 dans le grand-duché de Hesse, quant à sa partie des bords du Rhin. Elle se consomma le 1G mai 1827 dans le duché de Dessau, et ainsi du reste (1).
Or, que prouve ce fait si public, si solennel, si général ? Il prouve jusqu'à l'évidence la nullité de la foi protestante ; il prouve l'impiété des partis qui ont consenti à cette fusion, comme s'ils eussent eu à traiter d'une propriété dont l'homme peut disposer à son bon plaisir. Car, ou l'on croit véritablement de foi divine que Jésus-Christ nous a laissé sa présence réelle et substantielle dans l'adorable sacrement de l'autel ; et alors, comment peut-on rejeter un tel dogme contenu dans la révélation divine, ou, pour mieux dire.
(li Voir Instit. theoloy. christ, dogmat., edit, vi, Halle, 1828. Voir aussi La Réforme contre la Réforme, par Hœning- HAUS, Paris, 1845, t. l[. p. 168-171.
comment peut-on refuser de croire à Dieu pour complaire aux hommes ? comment peut-on trahir sa propre conscience convaincue, comme on le suppose, de cette vérité ? c'est une infidélité qui surpasse toute croyance. Ou bien onne croit pasà la présence réelle, et pourquoi donc tromper à ce point les peuples, en leur donnant à croire comme article de foi une fausseté si grave?
Ils répondront, il est vrai, qu'ils n'ont rien cédé, mais seulement laissé chacun maître de garder la croyance ou la conviction qu'il avait d'avance, et que cette paix ou cette fusion n'a été qu'extérieure et politique, sans porter atteinte à la foi intérieure abandonnée au libre arbitre de chacun. Mais c'est là une autre impiété égale à la première, c'est se moquer de Dieu et de sa parole. En effet, par suite de cette fusion, on choisit indifféremment des ministres de l'une et de l'autre croyance pour gouverner les diverses Églises, et faire le service religieux des adeptes des deux communions à la fois; et en conséquence, dans la célébration de la Cène, le même homme présente le sacrement à tous, en disant à l'un : Recevez le corps de Jésus- Christ, et par là il entend le corps réel et substantiel du Sauveur ; en disant encore la même chose à l'autre, mais il n'entend plus par ces paroles que le symbole, le signe, la figure de Jésus-Chris! absent; et les uns et les autres sont assis à la même fable Peut-il se faire ou s'imaginer une plus grande
dérision de Dieu et des choses saintes? Pour eu* ce sont des scrupules de nul compte et qui ne doivent pas être écoutés; cependant les rationalistes en triomphent, et se rient dea uns et des autres (1).
Du reste, à moins d'une transaction aussi indigne et aussi "impie, il n'est pas.possihlc, comme je le disais tout à l'heure, de finir jamais une controverse avec le principe protestant. Par quel moyen en elle! mettrait-on fin à une controverse? Serait-ce par l'autorité de la Bible? Cela n'est pas possible, puisque c'est elle-même qui a donné occasion à la controverse, puisque c'est précisément sur son vrai et légitime sens qu'on dispute, et que roule toute la question. C'est la Bible elle-même dont s'étaie et se pré-
(1) Les protestants sincères eux-mêmes ont détesté cette transaction sacrilège. " Sans les rationalistes, disait FESSU B, cette union du symbole ne se serait jamais opérée. - •• C'est une chose horrible à nos yeux de voir dans les mêmes églises, au même autel, des gens de confessions différentes recevoir le sacrement. L'un doit croire qu'il ne reçoit que du pain et du vin, et L'autre qu'il y reçoit le vrai corps de Jésus-Christ. Souvent je me mets à douter qu'un prêtre puisse pousser si loin la scélératesse ou l'ignorance, qu'il -aide le silence dans un tel état de choses. J'avertis ceux qui sont assez malheureux pour posséder de ces prédicateurs de s'en délier autant que du diable en personne. •• Voilà ce qu'écrivait Luther dès son temps. « On comprend en effet, disait Rose, qu'une telle union ne pouvait s'effectuer sans une complète indifférence dans chaque parti pour les dogmes particuliers de ses fondateurs respectifs. » Hœxi nouais, Le.
vaut chacun des partis en guerre. La Bible , parole muette, ne juge pas, ne prononce pas, ne porte pas de sentence; elle est passive et reçoit tout, même le sens erroné ou faux qu'on lui attribue; au fond, ce n'est pas le sens de la Bible que celui que lui donne chacun ; mais c'est le sens de chacun transporté dans la Bible. Chacun la fait parler d'après son propre sens, lui fait dire le oui et le non, Yamen et le maran atlia , selon qu'il lui convient, comme nous l'avons vu dans son lieu. C'est un écho qui reproduit le son et la voix de celui qui a parlé.
La question ou la controverse sera-t-elle résolue par l'autorité de celui qui donne telle interprétation, qui attribue tel sens déterminé à l'Écriture? Pas davantage, puisque le . contradicteur qui croit avoir trouvé un autre sens à ce même texte, qu'il regarde comme plus juste, jouit d'une égale autorité. Peut-ètiv le droit de résoudre la controverse appartiendra-t-il à celui dont le génie a plus de degrés de pénétration, la science plus de degrés de profondeur, l'érudition plus de degrés d'étendue: mais lequel des contendants voudra céder sur ce point l' avantage à son rival ?Qin'l sera le thermomètre qui puisse servir à apprécier cette diversité et cette supériorité de degrés? Sera-ce le nombre des adhérents? Mais ce n'est pas encore là ce qui décidera la question, puisque souvent la force numérique d'un parti est balancée par relie de l'outre: d'ailleurs ce procédé serait en pleine
contradiction avec le fondement du protestantisme, et, .si Ton s'en rapportait au nombre, .'-sûrement on donnerait la préférence à l'interprétation catholique. Feront-ils appel aux règles de l'exégèse biblique, de l'herméneutique? Mais enfin qui établira ces règles . qui en déterminera les canons, qui leur donnera a d'autorité pour que chacun soit obligé de les reconnaître et de s'y soumettre? Et d'ailleurs, qui ne sait combien ces canons sont fautifs, changeants, incertains, élastiques?
Supposons un protestant orthodoxe (comme s'appellent volontiers les rigides partisans tant de Luther que de Calvin) en discussion avec un unitaire ou un socinien. Comment Pobligera-t-il, avec la Bible seule, interprétée d'après son sens individuel, à reconnaître la trinité des personnes en Dieu ou la divinité de Jésus-Christ? S'il lui présente les textes où il est fait mention expresse du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le socinien lui opposera bientôt les endroits de la Bible où il est parlé d'un seul Dieu, ou bien il entendra les textes qui lui seront opposés d'autant de propri et de dénominations d'une seule et même personne, qui prend différents noms suivant la diversité de ses opérations. S'il s'appuie sur les mots de génération ou de procession, de Père et de Fils, qui renferment, dans leur concept, une relation entre deux ou plusieurs termes, le socinien les lui expliquera dans un sens impropre et figuré, comme le calviniste lui-mêm •
entend dans un sens impropre et métaphorique les paroles de l'institution de l'Eucharistie. Il appliquera le même procédé aux textes qui prouvent la divinité de Jésus-Christ, la satisfaction et tout autre article. Ils disputeront jusqu'à la fin des siècles, sans que jamais Tun puisse obliger l'autre à s'avouer vaincu el à lui céder la victoire. En un mot, il n'y a pas moyen, dans un tel système, de terminer une seule question. Les sectes qui se perpétuent de fait avec leurs ministres et leurs docteurs en sont une preuve irréfutable On doit observer de plus, comme le remarque un moderne écrivain, que les différentes manières d'interpréter la parole de Dieu sont les causes particulières qui ont donné naissance à divers partis ou sectes inconnus aux premiers temps du christianisme. 11 est impossible de supposer, par rapport à beaucoup de ces points, que la pensée des écrivains sacrés ne fût exprimée avec assez de clarté pour être parfaitement entendue des personnes à qui elle était originairement communiquée, et qui, ayant longtemps fréquenté leur enseignement, avaient pu entendre de leur bouche. pleinement éclaircis et expliqués, ces mêmes points qui ne sont que touchés brièvement dans leurs écrits. Qui pourrait douter que le vrai sens de ce mot c!cclion, soit qu'il signifie, comme l'affirment les arminiens, la distinction accordée aux uns de préférence aux mitresdans la collation des grâces extérieures, .:"it qu'il faille l'entendrede la prédestination à la vie éter-
nelle, comme lu veulent les calvinistes, ne t'Ai clairement compris des premiers chrétiens, de manière à exclure la possibilité crime controverse? L'arminien prétendra que les premiers chrétiens partageaient ses idées sur l'élection et sur la grâce; le calviniste soutiendra avec une égale assurance que l'interprétation primitive, et en même temps la seule légitime de l'Écriture, est en faveur de son propre sentiment ; et ni l'un ni l'autre ne pourra conséquemment admettre que les chrétiens de l'Église primitive aient adopté un sens différent de celui qu'ils ont respectivement embrassé eux-mêmes. L'un en conclura que l'Église primitive n'était composée que d'arminiens: l'autre, qu'elle ne l'était que de calvinistes (1). De cette manière et sous ce nouveau rapport, la controverse restera sans solution entre tous les partis contendants.
Jusqu'ici, cependant, nous avons supposé que tant les premiers novateurs que leurs adeptes, en qualité de docteurs et de ministres, ont toujours agi ou agissent encore de bonne foi et avec si net' rite, sans vues mesquines et peu louables. Mais que dirons-nous, si les uns ou les autres ont agi et agissent avec des intentions qu'ils craindraient d'avouer, par entêtement, par amour-propre, pour quelque intérêt ou
[1] / reply to the Rev. Joseph Kingorriy by Robert Hall, 2e édit., Leioester, 1S18.
- b08 — d'autres motifs semblables? Ce n'est pas là un cas métaphysique et dont on ne doive admettre aisément la possibilité et même l'occurrence fréquente, pourvu qu'on ne soit pas tout-à-fait novice dans l'histoire et dans l'étude du cœur humain. A commencer par Simon le Magicien, et à continuer par la longue liste de tous ceux qui ont innové en matière de foi en se révoltant contre l'Église, leur mère et leur nourrice spirituelle, en arrivant enfin jusqu'à nos temps, il est bien difficile d'en rencontrer un seul qui se soit déterminé à faire un pas si décisif par la seule conviction d'avoir trouvé dans la Bible une doctrine contraire à celle qu'il avait professée lui-même jusqu'àune certaine époque de sa vie dans le sein de l'Église, et grâce aux enseignements de celle-ci (1). On doit dire la même chose de ceux qui ont succédé à ces premiers coryphées, et se sont faits leurs apôtres. Sans vouloir accuser en particulier un seul d'entre eux, nous ne soutenons ici que la possibilité, ou si l'on veut, que la probabilité qu'il y a pour nous, que ce n'est pas une intention absolument pure, ou l'amour seul de la
(1) Pour ne rien dire ici des anciens hérésiarques, tels qu'un Valentin, un Cerdon, un Novatien et leurs pareils, qui se sont déterminés à faire secte parce qu'ils se voyaient trompés dans leurs vues ambitieuses, combien de novateurs récents ont pris le parti désespéré de se faire protestants ou par vengeance, ou pour des espérances déçues, ou pour assouvir de honteuses passions qu'ils n'ont pas su réprimer. Mais nous traiterons ce sujet clans notre troisième partie.
— fi09 — vérité, qui détermine beaucoup d'entre eux à garder les places qu'ils occupent.
Or, si quelqu'un, soit par un orgueil secret, soit par un désir de prééminence, ou pour satisfaire une vile rancune, ou pour vivre avec plus de liberté et de licence, ou pour se procurer des avantages temporels, ou pour s'attirer la protection des grands, ou pour d'autres semblables motifs, se décide à lever l'étendard de la révolte, ou à s'enrôler sous cet étendard si un autre l'a arboré avant lui, combien n'est-il pas facile pour lui de dire qu'il a trouvé le fondement de sa nouvelle doctrine, non pas sans doute dans le sens que la Bible présente d'elle-même, mais flans celui qu'il lui donne ou qu'il veut lui donner? Et dans cette hypothèse, qui pourra jamais le convaincre d'erreur à l'aide de la Bible seule interprétée d'après le sens privé ? Qui ne sait combien un esprit exercé à la dispute et à la subtilité est fécond en ressources pour défendre souvent les opinions les plus étranges? Quand l'erreur n'est pas simplement dans l'esprit, mais principalement dans la volonté, on n'épargne rien pour la pallier, pour la couvrir, pour Fappuyer et la défendre. Combien de fois les novateurs ne se sont-ils pas accusés réciproquement, et n'ont-ils pas été convaincus d'avoir corrompu les textes de la Bible et falsifié ouvertement les divines Écritures? Je ne parle pas seulement des anciens, dont c'est un fail avéré qu'ils no craignirent pas. pour maintenir leurs
nouvelles théories, do nier la canonicité des li\ qu'ils trouvaient trop incompatibles avec elles (1), de mutiler par surcroît d'audace les livres mêmes qu'ils gardaient, d'altérer et de dénaturer les passages de l'Écriture qu'ils ne pouvaient éluder (2), de supposer même et de répandre sous le voile du pseudonyme plusieurs livres comme divins (3) : tellement qu'un des canons de critique biblique aujourd'hui universellement admis pour reconnaître si un passage ne serait pas corrompu, c'est d'examiner si c*es1 un passage dogmatique pour une secte contraire aux doctrines reçues, ou réciproquement un passage vraiment dogmatique pour l'Église, contraire à ce que telle ou telle secte peut avoir enseigné (&). Les mêmes expédients ont continué d'être mis à contribution
I Saint Irénée, Tertullien et Theodoret nous fournissent de riches preuves de cette vérité.
«mine l'a fait entre autres Marcion, sur l'Évangile de saint Luc, le seul qu'il admît. Ainsi en usèrent les fantasiastes, qui retranchèrent de l'Évangile de saint Mathieu la généal de Jésus-Christ, et beaucoup d'autres dont nous avons déjà parlé.
3 Outre les auteurs cités, nous avons pour nous l'attester tous les pseudépi graphes dont J. Alb. Fabricius a publié le recueil en quatre volumes, ou qui se trouvent dans nombre d'autres collections, comme on le verra dans la suite.
(I Voir Celleriee, Introd.au Nouv. Testament ; vdv aussi Michaelis, Introd. au Souv. Testament, Genève, L822, t. i, c 1, principalement dans la section vu. Témoign, des pren
s), ries. p. .". I .58
— Ml —
dans les siècles postérieurs, quoique avi d'au-
dace et plus de circonspection, par les hérétiques venu- à la suite de ces premiers, tanl au iv* e\ au
cle que dans tout le moyen-âge (1). Mais je parle plus particulièrement des hérétiques m plus voisins de nous, qui n'ont eu qu'à suivre l'ornière ouverte devant eux par leurs prédécesseurs. Je ne m'arrêterai pas ici à répéter tout ce que j'ai démontré dans le-- chapitres précédents ; je rappellerai seulement au lecteur ce que j'ai dit et prouvé du chef de la Réforme, ou de Luther, qu'on a convaincu, sans qu'il ait pu le nier, d'avoir altéré le texte sacré pour soutenir son nouveau dogme de la foi justifiante par elle-même, des mille et une falsifications dogmatises dans sa traduction allemande de la Bible, que lui ont reprochées el comptées une à une
• et Eckius. Je dirai la mémo chose du calviniste Bèze, autre coryphée du protestantisme (*2): la
I Ibid., scct. 1 et suiv.
i peut voir là-dessus l'ouvrage du P. Coton, cité déjà et intit. Genève plagiaire, ou vérification des déprav. de la parole de Dieu, etc., Paris, 1618; celui du P. Nicquet qui a pour titre : I. mires deprehensi in gallicâ .V. T. translatione . La Flèche, 1620; celui du P. VÊBON, Le X. T. de la traduction des docteurs de Louvain, renie et corrigée si généralement guelle est av. vrai une nouvelle traduction, suivi des lumières évangé ligues, dont la îve partie est consacrée à l'examen des falsifications dis Bibles de Génère, p. 60, Paris, 1648; LavaLETTE, Histoire des traductions franc, de F Ecriture sainte, arec les changements que les protestants g ont faits
même chose des versions de la Société biblique ; la même chose des versions anglicanes.
Après avoir touché tout cela en passant, je reprends mon raisonnement, et je demande : Quand, pour soutenir la doctrine qu'on cherche à introduire ou celle de la secte qu'on a embrassée, on se montre disposé à descendre à des moyens si bas, si vils, si indignes, si déshonorants, peut-on l'être à s'avouer vaincu, et à céder dans la dispute? Or, tant qu'on persévère dans de telles dispositions, il est impossible, quoi qu'on fasse, de terminer une controverse quelconque.
Quelqu'un dira peut-être que tant qu'on ne cherche pas de bonne foi la vérité, ce n'est pas seulement
en différents temps, Paris, 1692; Chardon de Lagxy, Recueil des falsifie, de la Bible de Genève, Paris, 1705. Ces auteurs ont montré au doigt ies falsifications impudentes, les suppressions et les additions de toute sorte faites à la Bible par les protestants, qui ne pourront jamais se laver de ces graves imputations. Tels sont les chrétiens de la Bible.
Ce que nous disons des versions des réformés doit se dire également des versions anglicanes, dont Milxer, dans son célèbre ouvrage intit. Fin de la controverse religieuse, a montre au long les falsifications et les infidélités, en consacrant à cesujet les deux lettres entières xiv et XV.
Pour ce qui regarde les Bibles luthériennes, on peut consulter AXJDUN, Histoire de ta rie de Luther, t. i. eh. "25: Hœ- NINGHAUS, t. il, c. 8-
Quant aux versions de In Société biblique, nous en avon» déjà parlé en temps et lieu.
dans le protestantisme, mais aussi dans toute autre communion, et chez les catholiques mêmes, que les disputes n'auront jamais de fin ou de solution pacifique. C'est très vrai, et je le confesse volontiers. Il y a toutefois cette différence fondamentale entre le système catholique et le système protestant, que dans le premier, grâce à sa règle de foi, qui consiste dans l'autorité, autorité sans appel parce qu'elle est infaillible, la décision solennelle une fois prononcée, la question est définitivement résolue, au moins de droit. Par cette décision, on ne laisse plus au novateur ou dissident d'autre alternative, ou que de se rétracter et de se soumettre sans réserve, ou que de se voir retranché et expulsé de cette même Eglise comme hérétique ou rebelle. Car le principe de Y Église est de ne disputer jamais : l'Église parle, et l'affaire est conclue sur-le-champ. Elle ne plie point, elle ne s'incline point, elle est inexorable, et jamais elle ne consent à recevoir ceux d'une autre communion qui veulent revenir à elle, qu'ils n'aient d'abord rétracté pleinement la doctrine professée hors de son sein, et anathématisé, tant en particulier qu'en général, toutes les erreurs une fois condamnées par elle. S'ils îefusent de le faire, la note d'hérétiques leur reste imprimée sur le front en caractères ineffaçables. Dans le protestantisme, au contraire, par l'application même de sa règle d'interprétation libre et individuelle de la Bible, chacun jouissant du même droit, on pourra,
T. I. Ji
- oli — si Pou veut, le convaincre d'erreur au point de \ nr
de la science; mais le condamner comme hé] tique avec droit et autorité , jamais. Il n'y a pas de moyen possible de terminer la controverse . en ce sens que les contendanls soient obligés de céder à un juge, puisqu'alois chacun est à lui-même son juge suprême. Et, par une induction naturelle et logique, jamais on ne pourra dans le protestantisme séparer qui que ce soit de sa communion pour cause de différence de croyances ou de doctrines religieuses, puisque chacun professe les siennes par suite i convictions qu'il est censé s'être formées sur la lecture de la Bible en vertu de sa règle de foi.
D'où sont \enues, sinon de cette même source, ces maximes aujourd'hui répandues partout dans la Réforme : que la vérité et l'erreur en religion sont affaire d'opinion pure et simple ; qu'une doctrine est aussi bonne qu'une autre; que l'auteur et le souverain maître du monde ne demande pas de nous que nous trouvions la vérité ; qu il n'y a pas de vérité au inonde ; que nous ne sommes pas plus agréables à Dieu en croyant qu'en ne croyant pas ; que personne if a à répondre de ses opinions ; qu'elles n'ont rien de ûéi saiie. rien que de purement relatif: qu'il suffit de croire sincèrement ce qu'on professé : que hôtre mérite COflsiëte à chercher, et non à posséder la \érité ; que c'est un devoir pour nous de suivre ce qui nous semble vrai, sans craindre que cela puisse être faux :
que la réussite en ce point peut servir, mais que le manque <J§ succès ne saurait nuire ; que nous pouvons embrasser ou déposer nos opinions comme il nous plaît ; que la croyance est une affaire de raison et non de volonté ; que nous pouvons sans autre guide nous fier à nous-mêmes sans réserve en matière de foi? Tous ces principes sont» pouf ainsi dire, l'elletdu déw espoir od se trouve l'hérésie de venir à bout de résoudre d'une manière solide, certaine et péremptoire, une question dogmatique quelconque, ou qui ait pour objet un article de foi, ou une chose attenante à la foi (l). Une autre preuve de tout ce que nous affirmons ici, c'est la dissolution des sectes, qui ne risse de gagner du terrain, quoique lentement et par degrés. Aucune d'elles ne pouvant, d'une part, taule d'une règle sûre, décider un seul point doctrinal dans quelque sens que ce soit, et chacune faisant naître, de l'autre, en vertu de sa règle même, ces questions à discuter , il s'ensuit d'abord de là une division qui n'a pas de terme. De la division, par une conséquence inévitable, résulte la faiblesse de chaque parti, et de cette faiblesse la déconsidération au dehors et la méfiance au dedans. De lu vient que beaucoup de ces sectaires, ouvrant enfin les yem
ili liu:\i.\r;HAi s, ouvr. cit., ch. x, où l'on peut Vdir.-n détail les effets île l'indiiïéientisme, du latitudinarisme, du déisme, etc.. produits par les dissensions etu-nehes (tel pti»lestants entre eux.
sur l'état où ils se trouvent, reviennent à l' Églisemère qu'eux ou leurs ancêtres ont abandonnée, pour trouver auprès d'elle la paix et le repos qu'ils se promettaient vainement d'obtenir de leur secte (1). D'autres, ne voyant aucune issue à cet immense labyrinthe d'opinions diverses et de systèmes opposés sur la religion révélée, abandonnent toute révélation pour se mettre au service d'une philosophie incrédule, ou pour se jeter dans le naturalisme, sans plus s'occuper de foi ni de croyances, regardées désormais comme logiquement impossibles. Pendant ce temps, la dissolution des sectes s'opère. L'Église, dans le long cours de plus de dix-huit siècles, a eu tout le loisir de les voir de cette manière naître par centaines et puis mourir.
Concluons de tout ce que nous avons prouvé jusqu'ici, qu'en vertu de la règle de foi adoptée par les protestants, il doit nécessairement s'élever sans >
(1) Une personne digne de foi et témoin oculaire m'a rapporté qu'un protestant hollandais, entendant un ministre prêcher dans un -temple une doctrine opposée à celle qu'un autre ministre prêchait dans un temple voisin, alla trouver l'un et l'autre pour avoir la raison de cette différence de doctrines, mais qu'aucun des deux n'ayant pu le satisfaire, il prit alors le parti de se faire catholique, en recourant à cette Église, dans laquelle seule on trouve identité de doctrines. Ce fait s'est passé de nos jours. Le même fait s'est reproduit à Liverpool en Angleterre, et chaque jour on peut on voir c]p nouveaux exoinpies.
de nouvelles controverses, et qu'une l'ois élevées, il n'y a pas moyen de les assoupir et de les terminer. Et il suit de là, par une déduction logique, qu'en donnant la Bible aux hommes, Dieu, sagesse et bonté infinies, leur aurait fait dans cette hypothèse le don le plus funeste, puisqu'elle ne serait pour eux que comme une lice ouverte ou un champ de bataille, où ils se feraient une guerre générale, perpétuelle, interminable. Il leur aurait en même temps fermé tout accès ou tout moyen d'arriver sûrement à la vérité révélée, et les aurait réduits à la nécessité de vivre à toujours dans le scepticisme religieux, sans espoir même de pouvoir jamais posséder la certitude, dans une cruelle fluctuation d'esprit et dans un doute terrible, par rapport à ce qu'il leur importe le plus de savoir. Mais y aura-t-il jamais un homme de sens, pour peu qu'il ait idée de la bonté divine, qui puisse se persuader que Dieu ait traité l'homme de cette manière ? Tandis que tous les dons de Dieu sont des dons d'amour, quelqu'un pourra-t-il seulement imaginer qu'en faisant à l'homme un de ses présents les plus signalés, qui a été de lui donner l'Ecriture, c'est-à-dire sa parole même, la manifestation de ses mystères, de ses vérités, de ses volontés, et de ses préceptes si propres par leur sainteté à le conduire au salut , il ait voulu par là lui tendre un piège perfide et causer sa ruine en rendant sa chute inévitable1? Non, je ne pense pas qu'il s'en trouve un
seul qui puisse admettre dans son esprit une idée si impie et si absurde; et pourtant, voilà ce que serait la Bible en adoptant la règle de foi du protestantisme. Concluons donc qu'elle ne saurait être vraie cette règle qui, en rendant les controverses interminables, produit d'aussi funestes conséquences.
- olfl —