CHAPITRE UNIQUE
! fiXAMSN DB LA RÈGLE DE FOI PROTESTANTE TuéOSO-
I PfilQUE , CONSISTANT DANS UNE ILLUMINATION lUMÉ^
j DIATE DE L'ESPRIT-SAINT.
' Pourquoi on entreprend de discuter cette règle avant les deux
autres. — Pourquoi Luther la préconisait. — Effets de cette I règle parmi les sectes protestantes. — Les mêmes dans tous
I les temps. — On prouve que cette règle est premièrement
arbitraire f secondement trompeitse , et enûn propre à engendrer des conséquences mauvaises tant en théorie qu'en pratique. — Cela se confirme par Thistoire des gnostiques , des montanistes, de Tanquelme et de ses partisans, des anabaptistes et d'autres enthousiastes de tous pays. — Les swédenborgiens , les méthodistes. — Sectes plus récentes de ift Maisùft d'Anwur, -^ De Tœuvre de la miséricorde. — t)es irvingistes. — De Grignoschi. ^Des nouveaux adamites. — Corollaires à déduire. — Objections et réponses. — Inutilité des Ecritures et de l'apostolat.
EîiGôre bien cpie la règle que nous entreprenons de discuter ici m soit, ni dans Tordre logique, ni dans Tordre chronologique^ là ptéwière adoptée pat le pro-
testantisme,; comme je l'ai déjà dit en parlant des premiers débuts de Luther, nous n'en commençons pas moins par elle notre examen, afin de n'avoir plus à y revenir, parce qu'elle est presque abandonnée aujourd'hui par la généralité des protestants eux-mêmes. Il y a maintenant peu de communions qui la professent : ce sont quelques méthodistes, les quakers, les piétistes, les swédenborgiens, quelque reste d'anabaptistes et un petit nombre d'autres. Cette discussion partielle une fois mise de côté, nous pouvons donc plus librement nous occuper de la seconde règle, qui est celle que suit la majorité des protestants, d'autant plus que les vices, tant intrinsèques qu'extrinsèques, que nous aurons à déceler dans cette dernière, sont en grande partie communs aux deux autres, et nous en font connaître la faiblesse et la nullité.
Luther, après avoir abandonné la règle de l'Église catholique, lui avait substitué d'abord celle de l'Écriture interprétée par le sens privé, puis celle de la lumière intérieure de l'Ésprit-Saint se communiquant aux individus suffisamment disposés. Il changea sa première règle, soit à cause de l'évidente opposition qu'il y trouvait à son dogmatisme, soit parce qu'il voyait qu'il avait ouvert par là une voie trop large au rationalisme et au naturalisme, en soumettant, conmie le faisait cette règle, l'Écriture à la raison. C'est ce qui lui fit prendre le parti d'affirmer que les spirituels seuls avaient le droit d'interpréter l'Écriture, enten-
dant.par spirituels ceux que rinspiration intérieure de r Esprit-Saint rendait capables de cette interprétation (!)• C'était là une sorte de tempérament au moyen duquel il s'appliquait de son mieux à justifier son principe de la Bible donnée pour unique règle de la loi protestante. De là vient que, dans son livre du Serf arbitre^ il ne fit pas difficulté d'écrire en propres termes, qu'avec le secours de f Esprit-Saint chacun juge et discerne d'une manière très certaine les dogmes et les sens cachés (2).
Or, tandis que Luther pensait avoir par là mis un frein à la liberté démesurée qu'il avait accordée dans le principe à la raison humaine, il se jetait dans un autre épouvantable abîme, et ouvrait une porte funeste à l'enthousiasme et au fanatisme d'une foule de ses partisans. En effet, Munzer, Storch et d'autres chefs de l'anabaptisme s'en prévalurent pour fonder ime secte rivale, qui prit le norii de Société desProphèteSy parce que chacun de ses membres s'attribuait l'inspiration divine pour interpréter l'Écriture ; et de là naquit la secte des anabaptistes (3). Telle fut aussi l'origine de la secte dite des Amis ou des quakers, fondée
(1) Bellarm., De vei^bo Dei , 1. 3, c. 3.
(2) Pet spiritum sanctum quilibet certissime judicat et discernit dogmata et sensus. 0pp., éd. lena, 1557, tom. 3 , fol. 166 et suiv.
(3) Voir Audin , Hist. de la vie de Luther , t. 1 , c. 27 : Le» prophètes.
par Georges Fox et propagée par Guillaume Penn et par Barclay 4 qui affirmait ouvertement « qu'un simple paysan qui ne sait pas même une lettre, quand il entend lire r Écriture, peut, par le même esprit, la comprendre et l'interpréter» (1). Le même principe fut aussi adopté par les mennonites, par les Frères Mora-^. ves, par la famille de l'Amour^ et enfin, par un assez grand nombre de méthodistes modernes, partisans de Wesley.
Toutefois, l'invention ne peut pas s'en rapporter exclusivement à Luther. Dès le m* siècle ^ Montan et ses deux prophétesses, Priscille et Maximille, non*seulement s'attribuaient l'inspiration de rEspri1>-Saint; mais ils fondèrent, qui mieux est, la secte des monta-> nistes, qui faisaient profession de suivre ce principe de l'inspiration particulière (2). Par l'apparente rigueur et la Sévérité de leur discipline, ils entraînèrent dans leur erreur une multitude d'hommes, et, entre tous les autres, le grand TertuUien. Dans les siècles qui suivirent, il ne manqua jamais d'enthousiastes pour suivre la môme voie. On peut même dire que, dès le berceau
(1) P^ir rusticiiSy qui nec vel elenientum novit, quando Scripturam lectam audit, eodem spiritu intelligere et interpretari potest* jipoL, Thés, x, § 19. Plusieurs autres passages semblables sont rapportés par Buddée, Hist. isagog» théoL^ t. xii, p. 89.
(2) VoirEusèb., Eut, êccles., 1. 6, c. 10, édit. Valois; TertuU., Depudicitia, étal.
du christianisme, il s'en trouvait des traces profondes chez les gnostiques, et principalement chez les carpocratiens, les valentiniens : tradition qui se continua plus tard dans le moyen-âge par les hésychastes, les béghards, les illuminés, les thaborites et d'autres fanatiques et faux mystiques, qui tous s'attribuèrent plus ou moins un commerce immédiat avec Dieu ou une inspiration de TEprit-Saint, pour justifier leurs extravagances. Dans les temps plus modernes, beaucoup de protestants, quoiqu'ils ne s'attachent pas exclusivement à cette règle, si Ton en excepte les sectes déjà mentionnées, s'y trouvent pourtant dispo-* ses par le mysticisme qu'ils professent et par un goût de piété qui leur atait donner le nom de piétistes, à quelques communions du reste qu'ils appartiennent (1)-
Tâchons de montrer maintenant que cette inspiration ou ce commerce immédiat avec Dieu ne saurait constituer la règle suprême de foi que nous cherchons, et que ce n'est pas là certainement que Dieu l'a placée. En effet, mettant de côté tant d'autres considéra-
(1) Pour éviter l'équivoque, il convient de distinguer deux sortes de pîéHstes : ceux qui tientient à la secte de Penti , et oeux qui dans toutes les cotxltAunions font profession d'orthodoxie, soit luthérienne , soit calviniste, soit zwinglienne , etc. Protestants rigides, et cela par un sentiment de piété ou de bigotisme, ce sont les plus ardents adversaires des catholiques, comme nous le verrons en son lidU.
tions, qui nous viendront plus à propos quand nous en serons à examiner la seconde règle du protestantisme, qu'il suffise ici de prouver : 1** que cette règle est arbitraire; 2** qu'elle est trompeuse; 3** qu'elle est/?ro/>re, par sa nature et au moins en pratique, à produire les conséquences les plus funestes pour la religion et la morale. Il ne nous sera pas difficile d'établir chacun de ces points, et de réfuter ainsi ce soi-disant théosophisme.
Et d'abord, qu'un tel principe ne puisse constituer la règle suprême de foi parce qu'il est arbitraire^ c'est ce qui est démontré par cela seul qu'on ne le prouve ni ne peut le prouver par l'Écriture , que donnent pour seule règle de leur foi ceux qui le professent. On ne le prouve pas, puisqu'on aucun des textes bibliques qu'on a coutume d'alléguer pour le justifier, il n'est question de communication immédiate de Dieu comme devant être prise pour règle et mesure de notre croyance. Tous les textes explorés à cette fin dans la Bible par les chefs des réformateurs ont été recueillis par Bellarmin (1), et depuis par d'autres controversistes; or, il n'y en a pas un seul qui parle directement ou expressément d'une inspiration immédiate de Dieu faite à chaque individu pour lui donner le sens dogmatique de l'Écriture et le constituer juge suprême de la foi. Chacun peut examiner ces
(1) De verbo Dei, 1. 3 , c. 10.
— i09 — textes et se convaincre qu'il n'y est question , ou que de la providence que Dieu exerce dans le gouvernement du monde, ou de la disposition que Dieu met dans les âmes par sa grâce pour les rendre dociles, ou de la prudence et des précautions que doivent apporter les justes pour ne pas être le jouet des fourbes et des novateurs, ou enfin de ces lumières supérieures que la grâce divine répand dans ses élus pour les amener à la plus sublime perfection. Mais ce qui démontre encore mieux la faiblesse des preuves bibliques alléguées en faveur du principe théosophique, c'est que non-seulement les rationalistes, mais tout ce qu'il y a de protestants à suivre un système différent, entendent ces mêmes textes bibliques de manière à exclure tout-à-fait une prétention semblable de communication immédiate avec l'esprit de Dieu.
Nous avons ajouté qu'on ne peut nullement prouver cette inspiration immédiate par les saintes Écritures, puisque, pour qu'une telle preuve eût quelque valeur, il faudrait supposer ce qui est en question , à savoir cette inspiration même, sans quoi elle retomberait dans la preuve rationnelle. Le système de l'inspiration immédiate manquant ainsi de base biblique, il s'ensuit qu'il est entièrement arbitraire.
En second lieu, il est trompeur,, et pour plus d'une raison. Personne n'ignore en effet que l'homme , suivant les altérations que peut subir son état psychologique, est sujet à de tristes illusions: à supposer
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même que ce soit de bonne foi qu'il se persuade avoir ces intimes communications avec Dieu, il peut prendre pour des lumières de T Esprit-Saint un sentiment purement subjectif. N'ayant point de critérium infaillible pour discerner ce qui lui vient de son propre fonds ou d'une imagination vive quelquefois jusqu'à l'enthousiasme et à la folie, d'avec ce qui est surnaturel ou qui lui vient d'en haut, il peut aisément se laisser surprendre par quelque cause d'erreur. L'histoire entière du genre humain fait foi des fréquentes aberrations ou déceptions dont à toutes les époques l'homme s'est vu le jouet en une matière si grave. Si un homme voulait en tromper un autre en cherchant à lui persuader qu'il a réellement de ces illustrations intérieures, de ces communications hnmédiates avec la Divinité, qui trouverait le moyen de le convaincre de supercherie et de duplicité? Personne certainenient: d'autant plus qu'alors c'est une nécessité de tenir compte du ton d*assurance et d'empire, de Tair de supériorité qu'usurpent ces sortes de gens. I^s exemples de personnes qui se laissent prendre à de telles supercheries ne sont pas rares. De là c* est une nécessité de conclure que sous ces deux rapports le système dont il s'agit est de sa nature trompeur ou propre à induire en erreur, et qu'en conséquence, il ne saurait être, ni par lui-même, ni par la disposition divine, une règle suprême de foi.
Enfin , que la même règle soit apte par sa nature.
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du moins quant à la mise en pratique, à produire toutes les plus fâcheuses conséquences pour la religion et la morale, c'est de quoi tout le monde peut se convaincre d'après ce qui a été dit jusqu'ici. Si celui qui prétend de bonne foi, ou comme on dit, par conviction, être éclairé des lumières divines dans l'interprétation de la Bible, et qui s'en tient à cette interprétation comme à la règle suprême de sa foi , vient à tomber dans une illusion, il n'y a plus moyen de l'en faire sortir. Il tiendra à sa propre interprétation en dépit de tous les autres, et rendra inutiles tous les efforts des hommes même les plus instruits et les plus expérimentés qui chercheraient à le tirer d'erreur. Il n'y a aucun moyen de le faire revenir au bon sens, quelque contraire que son erreur puisse être à la foi, à la piété , à la saine morale. Et cela est encore bien plus vrai, lorsque ses passions sont le grand mobile de sa conviction, ou pour mieux dire; de son illusion. Alors ses passions se trouvant en accord harmonique avec la persuasion qui le domine, il n'y a point d'excès auquel il ne se livre ou ne puisse se livrer ; pointd' absurdité, point d'extravagance, soit en plan de conduite, soit en théorie, à laquelle il ne s'attache avec une foi absolue et une parfaite sécurité, comme il s'y croit obligé par son système. Mais si ce n'est pas par simple illusion ou par hallucination, mais par malice et de propos délibéré, par calcul enfin, qu'il suit cette règle, on ne saurait prévoir ou décrire les maux qu'à Tom-
bre de ce monstrueux système, un individu peut causer à la société.
De peur que quelqu'un ne pense que tout ce que nous avons dit jusqu'ici n'est qu'une abstraction ou un raisonnement à priori, ou encore un idéal dépourvu de réalité, qu'on veuille bien prendre la peine de se transporter avec nous dans le champ de l'histoire, et l'on se convaincra aisément de la vérité à laquelle le raisonnement nous a déjà conduit. Jetons un coup d'œil sur l'histoire de toutes les sectes ou des individus qui ont suivi la règle théosophique.
Nous avons dit quelques mots, au commencement de ce chapitre, de la manière dont les gnostiques, ensuite les montanistes, et puis quelques sectes fanatiques du moyen-âge s'attribuèrent l'inspiration divine dans la profession qu'ils faisaient de leurs erreurs. Eh bien , que l'on consulte les anciens monuments qui nous restent des premiers, et l'on verra en quelles erreurs et quelles turpitudes monstrueuses ils sont tombés. Simon le Magicien, qui a été, à bon droit, regardé par les anciens comme le père ou le premier auteur des innombrables sectes gnostiques qui troublèrent tant l'Église dans les premiers siècles (1), se disait la plus sublime vertu de Dieu^ c'est-à-dire te père de toutes choses, ou, comme Massuet l'interprète bénignement, il se disait investi
(1) s. Iren., /. S, Contra h œr es, Prsef.
— M3 ^ de la Divinité et uni substantiellement à elle. Il appelait la courtisane Hélène la conception de son esprit (1) ; il déclarait être apparu dans le monde pour manifester la gloire du Dieu inconnu; il rejetait le Vieux Testament et l'inspiration des prophètes, niait la différence du bien et du mal, donnait ample liberté à ses sectateurs de suivre en tout leur plaisir, créait le docétisme par rapport à l'incarnation, enseignait qu'il suffisait, pour le salut, de la connaissance de Dieu, et supprimait la nécessité des bonnes œuvres (2).
Il est facile de deviner les conséquences qui devaient découler d'une telle doctrine. Il n'y a pas d'impuretés, pas de turpitudes si grossières où ne se roulassent les partisans de cet enseignement. Les anciens écrivains, témoins oculaires, sont unaninwk dans le récit qu'ils nous ont fait des mœurs corrompues de ces sectaires. Si l'on excepte le seul saint Épiphane, que des raisons particulières ont obligé à nous en produire l'horrible tableau (3) , les autres, comme saint Irénée, Eusèbe, Théodoret, se renferment dans
(1) DisserL prœv. in Iren^ lib Diss, i , art. 3, p, 65.
(2) On peut voir sur les doctrines de Simon que nous rapportons ici S. Iren.y L 3, Contra hxres., c. 23, n. 2-5, éd. Massuet ; Tauteur des Récognitions, publiées sous le nom de S. Clément, 1. 1, n. 54,1. 2, n. 8, 1. 7, n. 47, etc.; S. Epiph., Hérésie xxi, n.4; Théodoret, 1. 1, Hxres fabtd., c. 1.
(3) Loc, cit.
des généralités à ce sujet, par respect pour lô délicatesse des lecteurs (1 ) .
La même chose doit se dire de Ménandre et des ménandriens, de Cérintheetdes cérinthiens, des ébioilites, des valentiniens, des marcosiens, toutes sectes qui ne furent, en théorie comme en pratique, que des modifications ou des développements de la secte mère, et rivalisèrent entre elles de corruption et d'immoralité. Il serait superflu d'en parler plus spécialement.
Pour ce qui concerne ensuite les mon tanistes^ on Sait que Montan se donnait pour le Paraclet, c'est-à-dire pour le Saint-Esprit lui-même, habitant en lui, s' expliquant en lui, et comme personnifié en lui ; et de fait, Tertullîen a coutume de ne pas appeler Moiitan d'un autre n§m que de<îelui de Paraclet (2). Avec cette autorité qu'il s'était arrogée, il s'insurgea contrela pratique et la discipline de l'Église catholique, condamna comme illicites les secondes noces, se fit considérer par ses fauteurs comme exempt rf'efrewr ou infaillible (S),
(1) Voici les paroles d'Eusèbe , 1. 2, c. 13 : Ut non modo non scriptis prodi, sed ne sermone qutdem efferfi possint a modestîs hominibus ob nimiam turpiludinem atqtie obscœnitatem. NihU enim tam iinpurum aut esse aut excogitari unquam pcitsl quod flugitiosissima illorum secta tongo intervallo non sitperei dum miseris atque omm scelere cûopertis Uludunt,
(2) Dèm&nog.y c. 2; Zte veland. vîrgin,, c. 1; De resurr.^ camiSy c 11 ; De fuga in pers,, c. 11.
(3) TertuU., De monog,, c. 3.
^ 115 — et MipériéUt» par éâ doètrîne au Christ luî-iflême, qui n'avait étiBeîgtié^ dîSôlfeiiWls, ni de si belles Mi de a grandes choàëSi Et totit cela était appuyé sut* Tintferpfétiitiotl du te*te évangélique dé Saint Jean ! fût encof*è beaucoup dé choses à Vôùs dire qûê Mtiê ne pôûi)èt p&rter Mùintenùtit; mais tùf^ifUê àët EspHl âè mérité àém ^eiiU, if t)bûs enseignera îôîtte mérité} pâfoles QUê Mbfttan s'appliquait & lui-même, èti même temps qu'il avait pour appuyer cette interpfétAtion toute la troUpe des visionnaires ses disciples (i)*
Les ttdfflbfëUît essËims de sectaires enthousiastes qui s'élevèt-ent dans le môyéîl*âge pour attaquer TÉglisê ne différaient ëU rien des montànistes. Qu'il suffise id d'en citét' poUf exemple le fameux Tatiqueltîie, qui se vatitait d'être DîeU et égal à Jésus- Christ* Il disait que Notre Seigneur n*àvait été Dieu que pour avoir reçu le Saint-Esprit^ et que lui, Tanquëltfle, en avait également reçu la plénitude, et qu'âîwsîiltielui était nullement inférieur. Je passe soùs Silence le dévergondage dé SeSmféursétles brutales dissolutioUS où il se vautrait (2).
Les modernes prophètes sortis de la prétendue réforme ne se montrèrent ni plus modestes ni moins extravagants dans leurs orgueilleuses prétentions,
(1) AUctor additam. ad lib. de Prxscript., e. 5â.
(2) Voir Pluquet, Dict. des hér,, art. Tahchelin.
Digiti;
Eux aussi se sont glorifiés de communiquer immédiatement avec Dieu, et d'avoir reçu de lui l'ordre de dépouiller et de tuer les impies, et de créer un nouveau monde qui ne serait composé que de justes et de saints (1). Garlostadt, un des premiers disciples de Luther, embrassa cette autre réfonne. Le chef de la secte des anabaptistes qui se signala le plus au plus beau du règne du Saxon réformateur lut Jean Bockold, tailleur de Leyde, qui se proclama roi de Sion, se rendit«iaître de Munster, et y commit les plus énormes excès, prenant pour épouses onze femmes à la fois, qu'il mit ensuite à mort avec une foule innombrable de ses autres sujets, pour obéir aux suggestions de son soi-disant esprit intérieur (2). Il publia que Dieu lui avait fait donation d'Amsterdam et de plusieurs autres villes, et y envoya quelques détachements de ses fauteurs pour en prendre possession. Ceux-ci couraient tout nus dans les villes en criant : Malheur à Babylone! malheur aux méchants I Et lorsqu'ils furent arrêtés et sur le point de subir leur jugement cpmme coupables de sédition et de meurtres, ils chantèrent et dansèrent sur l'échafaud, s'inoaginant être éclairés plus
(1) Cum Deo colloquium esse, et mandatum habere se dicebant utimpiis omnibus interfeciiSj novum constituèrent munduniy in quo pli solum innocentes viverent et rerum potirentur, Sleidan, De statu relig. et reiptbl., 1. 1, p. 46.
(2) UT.'BTQx\àt,Hist.abr,d€ u Réf,, t. i, p. 46. Mosheinii Hi^t. ecct.f t. IV, p. 463,
que jamais des splendeurs de leur esprit (1). Hermann , autre anabaptiste, mû par le même esprit, se donna lui-même pour le Messie, et il évangélisait en ces termes le peuple qui l'écoutait : Tuez les prêtres, tuez tous les magistrats qui sont dans le monde; pendez-les: votre rédemption approche (2), Un des chefs et des prédicantsles plus accrédités, David Georges, persuada à un nombre considérable d'entre eux que la doctrine de l'Ancien comme du Nouveau Testament était imparfaite, mais que la sienne à lui était parfaite et qu'il était le véritable fils de Dieu (S), Or, toutes ces impiétés se fondaient sur le principe de la pleine et entière conviction d'une inspiration individuelle et sans contrôle, et pour ceux qui en étaient les dupes, et pour ceux qui en étaient les inventeurs.
Ce principe fanatique ne s'établit pas seulement en Allemagne et dans la Hollande, mais aussi dans la Grande-Bretagne. C'est un fait avéré que Nicolas, disciple de ce David Georges dont nous parlions tout à l'heure, se transporta en Angleterre avec la mission, qu'il supposait avoir reçue de Dieu, d'enseigner aux hommes que la religion consiste dans le sentiment du divin amour, et que tout le reste concernant la foi et
(1) Bnûidt op. et /. c, p. 49.
(2) Ibid., p. 52.
(3) Mosheim, t. n, p. 484.
le culte ne peut servir à rie» (!)• Il étendait cette maxime jusqu'aux préceptes fondamentaux de la mch raie, se vantant de persévérer dans le péohé pour faire abonder la gr|ice. Sea partisans, sous le nom de famimteê ou dé famille 4' Amour, furent assez nombreux à la fin du xvf siècle, vers le temps où le calviniste Halket, a*inspirant de la même illusion, se persuada tout-à'-coup que Tesprit du Messie était descendu sur lui, puis ayant fait des prosélytes, envoya deux d'entre eux, Artbington et Coppinger, proclamer par les rues de Londres que le Christ était arrivé ^vec son van en main. Cet esprit, pour avoir été réprimé, n'en devint que plus indomptable à la vue de Téchafaud et du gibet appareillé h Cheapside peur son exécution. U continua de s-éerier jusqu'à son dernier soupir : Jéhovah! Jàhovaklne voye%^vou$ pas les cieum ouverts et Jésus qui vient me délivrer (2) ?
Non moins célèbre est la cinquième monarchie de Venner, qui, guidé par le même esprit d'inspiration privée, sortit d'un club du district de Coleman en criant à ses partisans qu'ils n'eussent plus à r^eon^ naître d'autre roi que le seul Jésus^ ni à remettre leurs épéos dans le fourreau qu'ils n^eusaent fait de
(1) Mosheim, t. ii, p. 484.
(2) Faller*s Church hist.^ 1. 9, p. 113; Stow'g ^n»ff M, A» D.
Babylone maudite, c'est-à-dire de la monarchie, un monceau de ruines, non-seulement en Angleterre, pais dans tous les pays du monde, avec la certitude qu'un seul d'entre eux suffirait pour mettre en fuite mille ennemis, et deux pour dix mille. Pria et conduit au supplice avec quelques-uns des siens, il pro* testa que ce n'était pas lui-même, mais Jésus qui les avait conduits. Tels sont, entre mille autres, les effets produits par cette prétendue inspiration de l'Esprit- Saint, recueillis en particulier par Milner (l), qui y a joint beaucoup de particularités dont je ne donne ici qu'un aperçu.
Ce fut au fort de ces commotions religieuses et porlitiques, que la secte la plus extraordinaire de toutes celJeô qui avaient adopté la fausse règle d'inspiration privée se forma à la voix de Georges Fox, cordonnier du comté de Leicester. Ses propositions fondamentales étaient que les Écritures ne sont pas la règle adé^ qmt^ et primordiale de la foi et des mœurs^ mais une règle secondaire subordonnée à Pespnt^ dont elles tirent leur excellence et leur certitude ; qu'il n'y a que le témoignage de X esprit qui nous révèle et pwsse nous revé/er la vraie connaissance de Dieu; que la véritable adoration de Dieu, l'unique culte qui lui soit agréable , s'inspire de la motion interne et im*
' (1) Echard's Hist. of England; Milner's The end of relîg.
Controverse, lett, 6, et Letters to a prebendary. Reign of Charles /.
médiate de cet esprit privé , qui ne se borne ni aux lieux, ni aux temps, ni aux personnes (1). 'Tels sont les principes publiquement professés par les quakers, dont les fruits naturels furent bientôt recueillis par leurs adeptes, et particulièrement par les principaux d'entre leurs chefs.
En effet, Georges Fox dit de lui-même, qu'au commencement de sa mission, il s'était senti appelé à se rendre dans les différentes] rues et dans les églises de Mansfield etdes autreslieuxpour avertir les habitants de se soustraire à l'oppression et aux serments, de renoncer à la fraude et de se convertir au Seigneur. Un tel langage et de tels efforts de cet esprit étaient bien loin de la soumission et du respect recommandés par l'esprit de l'Évangile à l'égard des autorités établies, comme il paraît par les journaux publiés par ces sectaires, qu'ils remplissaient de menaces insolentes adressées aux souverains. Il disait encore d'un de ses disciples, appelé Guillaume Simpson, que le mouvement du Seigneur l'avait porté à diverses fois, dans le courant de trois années, à s'avancer, nu et déchaussé, devant eux comme un porte-drapeau , allant par les marchés, par les rues, par les bourgs, pénétrant dans les maisons des prêtres et des grands, et leur disant qu'Ainsi devraient-ils tous, un jour, être dépouillés nus. Un autre ami ou quaker, Robert Huntingdon, se
(1) Ibid, lett. 6.
sentait poussé par le Seigneur à se rendre à l'église de Carliste enveloppé d'un drap blanc. Une quakeresse se présenta toute nue au milieu de l'olBBce divin dans la chapelle de Whitehall, au moment où Cromwell s'y trouvait. Une autre femme entra dans la salle du Parlement avec une lame d'acier en main, qu'elle brisa en disant : Ainsi (le parlement) sera-t-il mis en pièces ! Un autre quaker entra dans la salle du Parlement avec son épée nue, dont il frappa quelque&-uns, en disant : qu'il était inspiré par le Saint-Esprit de tuer tous ceux qui siégeaient dans cette salle. Mais jamais les amis du même Georges Fox ne se trouvèrent aussi embarrassés, pour sauver leur règle de foi, que lorsqu'il s'agit de la concilier avec la conduite de Jacques Naylor. Tant que ce ne fut qu'une populace agreste qui déshonora sa société, et qui tomba sous la rigueur des lois, Georges Fox la répudia comme lui étant étrangère ; mais quand ce fut un ami du caractère et du mérite de Naylor qui devint le jouet de la nation par sa présomption et ses blasphèmes, alors la société n'eut plus d'autre ressource que de séparer la cause de ce membre de la sienne propre, abandonnant cette fois son principe, qui laisse chacun libre de suivre l* esprit intérieur dont il se sent inspiré. Le fait est que J. Naylor, comme tant d'autres victimes de Fesprit privé, s'imagina être le Messie, et, soutenant ce caractère, entra à cheval à Bristol en même temps que ses disciples étendaient leurs vêtements
gur son passage, en criant : Saint , saint , saint, hosanna au plus haut des cieuxl Et lorsque, par l'ordre du gouvernement, il reçut le fouet pour son impiété, il permit à quelques femmes séduites et fascinées, qui le suivaient, de baiser ses pieds et ses plaies, en le saluant prince de la paix , rose de Saron, élu entre dix mille (1).
Et pour ne rien dire ici d'autres petite» sectes, telles que les muggletojiiens, les labbadistes, etc. , ce fut aux mêmes résultats qu^arrivèrent les Frères Mqraves ou Hemhutes, ainsi appelés de Hemuth en Moravie, où le comte de Zinzendorf, leur apôtre, leur fonda un établissement. Leur règle de foi, telle qu'elle leur fut donnée par leur fondateur, consiste dans une prétendue lumière intérieure avec laquelle le vrai croyant ne peut pécher. Cette lumière, ils croient devoir l'attendre dans un repos complet , sans se mettre en peine ni de prières, ni d'Écriture^Saînte, ni de bonnes œuvres. Ils nient , en outre , que la loi morale contenue dans les Écritures soit règle de vie pour les croyants. Après cela, ce n'est pas merveille si les traités théologiques de Zinzendorf sont remplis d'obscurités et de blasphèmes (2).
• Semblables et pires encore sont les travers où s'est
(1) opéra cit., 1. c.
(2) Voir Maclaine, Hisf., t, vi, p. 25, et Warbnrton, Doctrinê de la grâce.
laissé entraîner avec ses adhérents le taron de Swedenborg, par le système de l'inspiration particulière de r Esprit-Saint prise pour règle de foi» La première de ses prétendues révélations lui arriva à Londres, à Eastinghouse, en 1 745. « Après que j'eus dîné, écritil, un homme m' apparut, assis dans un coin de la chambre, et cria d'une voix terrible : Fais-iu si grand manger? La nuit suivante, le même homme m' apparut resplendissant deluipière, et me dit : Je suis le Seigneur ton créateur et ton rédempteur. Je t'ai ûhoisi pour exposer aux hommes lé sens interne et spirituel des Écritures. Je te dicterai ce que tu auras à écrire » (!)• A partir de là ces communications imaginaires avec Dieu et les anges devinrent si fréquentes, qu'elles ne le cèdent tout auplusqu'à celles qui sont rapportées dans le Korap. Par elles se trouve péintégréeTabsurdedoctrinede l'anthropomorphisme, puisque Dieu, pelon Swedenborg, n'est pas seule^ ment corpprel, mais de figure humaine ; les anges, à leur tour, sont de deux sexes, s'uqissent entre eux par des mariages, et s'exercent à divers métiers ou professions. Enfin sa nouvelle Jérusalem^ qui doit descendre et s^éte^dre sur toute la terre, diffère si peu du monde sublunaire, que la différence en pst presque imperceptible. Or, ces nouveaux Jérosolymites, conrnie l'atteste Milner^ sont répandus par toute l'An-
(1) Bamtel, HUt, du JaeoMn.^ t. rv, p. 118.
gleterre, et y possèdent des chapelles datis les principales villes (1).
Non moinsextravagante était une autre visionnaire, Jeanne Southcott, qui, née dans le Devonshire en Angleterre en 1750, y a vécu en qualité de servante à Exeter. Elle lisait l'Écriture avec une grande assiduité. Courtisée par beaucoup d'amants, elle consulta le ciel, d'où elle prétendait recevoir des inspirations directes pour fuir leurs aguets. Elle commença, en 1792, sa carrière prophétique par un écrit sur la destruction de Satan et le commencement du règne de Jésus-Christ. En 1813, déjà plus que septuagénaire, elle prétendit être enceinte par un influx divin, pour donner bientôt au monde un nouveau Messie. Mais la prophétesse mourut, et le nouveau Schiloh ne vint point au monde. Or, qui croirait qu'elle pût avoir de nombreux partisans? Eh bien, elle en avait en grande quantité, qui avaient fait préparer par souscription un magnifique berceau orné d'une inscription poétique en hébreu pour l'enfant qui- devait naître. Un partisan de Jeanne Southcott avait parié une somme considérable qu'avant le 1" novembre 1814, elle serait accouchée d'un enfant mâle. On comptait parmi ses disciples des ministres anglicans, et des médecins
(1) Ouvr. cité, lett. 6. Il y en a encore en Allemagne, et j*ai reçu naguère moi-même une lettre d'un pasteur sw^i^nborgien de Gottingue qui me faisait Tapologiede son chef. Pétrone,
qui, durant quatre jours entiers, entretinrent chaud le corps de la défunte, dans l'espérance qu'elle ressusciterait, et mettrait au monde l'enfant promis. A Liverpool et ailleurs, on trouve encore aujourd'hui des joannites, qui se laissent croître la barbe et pratiquent la circoncision. De là naquit un schisme parmi lespartisans de la Southcott, dont les uns se font circoncire, les autres s'y refusent. Les deux partis en vinrent aux mains à Trente-Foldrige près de Calne. Il n'en manque pas parmi eux qui attendent toujours le grand enfantement (1). Cette femme donnait des passeports en bonne forme munis de trois sceaux pour le ciel, à bon marché, que ses adeptes se procuraient avec empressement.
Pour ce qui est des méthodistes, autre secte de fanatiques enthousiastes, leur système public de foi consiste dans une descente instantanée de l'esprit de Dieu dans l'âme de certaines personnes , qui les assure de leur justification et de leur salut, sans qu'elles aient plus besoin de l'Écriture ni de toute autre chose que ce soit. C'est l'unique article de foi qu'ils aient à suivre, au dire de leur fondateur; tous les autres ne sont, selon lui, que des opinions auxquelles les méthodistes n'attachent aucune importance, qu'elles soient vraies ou fausses (2). De là ce
(1) YoirV Histoire des sectes de Grégoire, t. v. Paris, 1819.
(2) Wesley's Âppeal, part, ni, p. 134.
latitudinarismô avec lequel Wejpley ouvre le ciel indistinctement ôux anglicans, aux presbytériens, àitjc indépendants, aux quakers et aux catholiques euxmêmes. Le méthodisme naquit à Oxford, Tan 1 729. Jean Wesley et ses compagnons étaient des anglicans très simples, très sérieux ^ fnétfwdiijueé et assidus à la prière, à là lecture, au Jeûne et âUK autres ouvrés de piété. Et de là levitrïùrïiAemélhûdistes (1). Jean Wesley confesse de lui-même qu'il avait vécu longtemps dans l'incrédulité, c'est-è^ire sans cette fbi par laquelte aeuk nous pùMom être SûUVéê (2) ; il affirme qu7/ était papiéte ùu fond sans le savoir. Quand tout-à-coup, le 24 mai 1739, m'ëtant retiré, dit-il, dans une sûgiété réunie dâfis Aldersgate-street, au moment où se faisait la lecture de là préface de Luther sur Tépltre aux Romains, vers les neuf heures moins un quart je sentis mon cœur saisi d'une étrange ardeur; je sentis que c'était du Christ, et du Christ seul que j'espérais mon salut; et je refus t assurance que f avais effbcé fneépéûhéSi mes propires péchés^
(11 II convient encore ici, pour lever toute ambiguité, de dîstihguer deux sortes fie ttiéthodiéte^ , Savoir : les méthodistes proprement dits, dont il est ici question, et les rigoristes de toutes les sectes, qui ne s'accordent avec les piétistes proprement dits que dans leui' haine contre le catholicisme.
(2) Whitehead's Lifè of John and Charles f^èsley, t. ii, p. 68.
et que je m'étais délivré de la Ivi dupédié et delà mort (1).
Quelles cependant furent les conséquences inévitables de la diffusion de cette doctrine parmi le peuple? Elles nous sont exposées par Fletcher , l'un des plus habiles disciples de Wedey et qui était destiné à lui succéder : « Les principes des antinomiens , dit-il , se sont répandus comme une flamme rapide dans notre société. Beaucoup de ceux qui parlent dans les termes les plus beaux du Christ, et de la part qu'ils ont à sa rédemption , vivent dans la plus épouvantable immoralité. Il y a peu de nos sociétés dans lesquelles la fraude , la supercherie et tous les autres vices n'aient faji invasion , et qui n'aient causé au vaisseau de l'Évangile de telles secousses^ que ai le Seigneur n'était intervenu , il eût infailliblement fait naufrage (â). J'ai vu ceux qui passent pour des croyants suivre les penchants de la nature corrompue ; et alors qu'ils auraient dû élever la voix contre l'antinomianisme, je les ai entendus se plaindre de Vassujétissement à la loi de leurs oœurè dépravés , qui, disaient-ils, les avertis^ saient encore qu'ils devaient faire quelque chose pOHt hur salut » (3). Ce même naît écrivain, défi) Opéra cit.,t.ii, p. 78.
(2) Checksto Antonom., t. n,p. 22.
(3) Ibid., p. 209.^
voilant la corruption de son premier système, accuse Richard Hill, qui y persistait, de soutenir que « l'adultère même et l'homicide ne pouvaient nuire aux enfants de la grâce , mais qu'ils y aidaient même pour leur bien (1). Dieu ne voit pas le péché dans les croyants, quels que puissent être les péchés qu'ils commettent. Mes péchés peuvent déplaire à Dieu , ma personne ne lui en sera pas moins toujours agréable. Quand même mes péchés surpasseraient ceux de Manassès , je ne serais pas moins pour cela un enfant de la grâce, parce que Dieu me voit toujours dans Christ. Et c'est la raison pour laquelle, au milieu même des adultères , des homicides et des incestes^ il peut m' adresser ces paroles : Tu es toute belle, ma bien-aimée, ma chaste épouse, et il n'y a pas de tache en toi. Une des plus pernicieuses erreurs de l'école est de juger les péchés d'après le fait, et non d'après la personne. Bien que je blâme ceux qui disent : Péchons pour que la grâce abonde , je n'en crois cependant pas moins que l'adultère, l'inceste, l'homicide, me rendent après tout plus saint sur la terre et plus heureux dans le ciel » (2).
Il est vrai qu'à la vue de ces énormités , voulant repousser le blâme et le déshonneur qui en rejaillis-
(1) Fletcher's fTorkSy t. ni, p. 60.
(2) ¥\eicher, ibid.
saient sur toute la secte, le chef du méthodisme assembla tout exprès un synode sous le nom de conférence, où il réunit les principaux prédicants, et où lui et ceux des siens qu'il avait convoqués abandonnèrent les anciens principes fondamentaux suivis par eux jusque-là ; mais je sais aussi qu'une grande partie de la secte ne voulut point consentir à cet abandon. Ceux d'Amérique repoussèrent pour la plupart avec dédain cette abnégation de leurs anciens principes ; de là naquit dans la secte plus d'un schisme, et tandis que les uns affectaient une morale rigide et austère , les autres s'abandonnaient aux plus énormes excès, comme les whitefleldistes, les sauteurs , etc. , appelés new-light , ou nouvellelumière. Leurs meetings-camps ou réunions champêtres, où ils se réunissaient au nombre de dix ou douze mille de tout âge et de tout sexe mêlés ensemble sans distinction , ne peuvent se décrire sans offenser la pudeur (1).
Des exemples plus récents sont ceux que nous offrent de ces sectes théosophiques TAngleterre , la France, l'Allemagne et l'Italie elle-même, et que j'ai moi-même recueillis de tous les journaux , mais dont je ne dirai qu'un mot pour ne pas être trop long. En Angleterre, s'établit en 1844 la secte qui
(1) Voir ï Histoire des sectes, de Grégoire, t. rv, 1. 6, apl)end. 14 et 15, où il en est parlé au long.
-- lao ~ prit d'abord le nom de Lampe ier ùrethren; puisse créa un établis6ement à Charlidge, dans un vai»te édifice qui fut appelé YAgapémone ou h MaUon d'Amour. Ses membres font profe^eion de n'avoir paB d'autre supérieur que Dieu , à qui ils s'unissent par l'esprit intérieur; ils rejettent la prière, n'ont point de chapelles, nient la trinité des personnes divines, prétendent que le règne de la grâce est passé, et que le jour du jugement est arrivé. Ils vivent ensemble pêle-mêle, hommes et fenunes» coulent leurs jours dans d'innocente plaisira ^ dan? des divertissements continuels , dans toutes les jouissan*ces d'une vie épicurienne. A Nisi Prius en Westminster, un procès fut intenté en juin 1845, au sujet d'une demoiselle Nottidge, qui avait été entraînée par séduction à s'agréger à l'Agapémone (!)•
Une secte devenue célèbre en France est celle qui s'appelle VOEuvre de la Miséricorde^ née dans le diocèse de Bayeux, et dont le chef, Vintras, s'est vanté d'avoir des révélations et d'être en commerce avec saint Joseph, avec l'archange saint Michel, avec la sainte Vierge, avec Dieu lui-même. Ce nouveau prophète a inventé un troisième règne qui est celui de l'Esprit-Saint, dont le caractère distinctif «it la charité et l'amour, et dans lequel s'accomplit l 'œuvre de la miséricorde. Je dis le troisième, parce
(1) The Tahiety 10 juin 1849; Evening Mail, 16 juin 1849.
~ i31 — que l^ premier, selon lui, a été c^lm du Père, temps cJe foi et de crainte ; et le second, temps de grâcç^ et d'espérance, a été celui du Fils, L'homnie j à en croire les révélations de Vintras, n'est qu'un ange déchu, (BUPhaîné à une âme et à un corps pour expier sa faute, la Fils de Dieu n'a pris dans l'incarnation qu'une partie de l'humanité; la sainte Vierge est iine éinanatian de la nature divine : tels sont avec d'autres erreurs les articles de la nouvelle secte, que Grégoire XVI, dan^ son bref adressé à Mgr l'évêque da l^ayeux, sous la date du 8 novembre 1843, qualifie à'mpia commenta atque deliria. Les abominables orgies, l'impudicité effrénée des partisans de ce nouveau règne ont été racontées et publiées par cem naêm^ de la secte (l). En dépit de la condamnation solennelle prononcée par le souverain pontife et par divers conciles provinciaux tenus dernièrenaent en France, Vintras se vante d'avoir été ordonné immédiatement par l' Esprit-Saint, et ^'arroge le pouvoir d'ordonner ceux de sa secte commis il le juge plus k propos.
(l) On peut consulter l'opuscule intitulé : i'OEuvre de la Misérkc^iU 4^ la nouvelle secte dévoilée^ par M. Bouix, Paris, 1849, outre les opuscules d'un adepte de la secte, nommé A. Gozzoli, qui ont pour titre : Les Saints de Tilly-sur-Sevlle, Caen, juillet 1846; Encore un mot aux Saints de Tilly-sur- Seulle, Caen, octobre 1846 ; enfin l'opuscule de M. l'ahbé Caillau, intitulé : Les nouveaux illuminés^ Orléans, 1849.
La secte des irwiiigistes, dont une partie è'est donné le nom de nouveaux apôtres^ a fait assez récemment apparition en Prusse, grâce à l'Anglais Irwing. Ces sectaires professent en principe que la fin du monde est arrivée, et que leur communauté, qui tient ses assemblées sur la place de Berlin dite des Gendarmes, doit être ravie au ciel (1).
Dès 1847, une autre de ces sectes fut établie par Grignoschi à Casai en Piémont. Cet homme prétendit persuader à ses partisans qu'il était Jésus-Christ en personne, revenu sur la terre pour être crucifié de nouveau, et non pour racheter Thomme du péché, mais pour délivrer l'Église de l'esclavage et des erreurs qui l'assiègent. Il enseigna que le culte chrétien doit être aboli sous peine de mort. Il séduisit, comme c'est naturel, plusieurs femmes, dont l'une se donnait le nom de la Madone, et qui était si dévouée au nouveau Christ, qu'elle eût subi le martyre plutôt que de se séparer de lui (2). On croit que la secte de Grignoschi était en relation avec une autre du même temps fondée en Suisse par un certain Romano, Milanais. Ce dernier séduisait les jeunes filles, se donnait pour le Verbe fidèle d'en haut, pour le fidèle serviteur de Dieu, pour le représentant de Dieu, pour le second Sauveur du
(1) Ami de la religion, mars 1849.
1,2) Univers y 18 juillet 1850.
monde. Il résulte de Tinstruction juridique faite au sujet de cette secte qu'elle n'a pas d'autre but que de faciliter et de couvrir la plus profonde immoralité. Romano justifiait ses prédications en disant que c'était de lui que sortiraient les douze étoiles de l'Apocalypse, et il ajoutait qu'il était appelé par le Seigneur à de grandes œuvres^ qu'il était le grand guerrier qui doit aller en Italie détruire les prêtres et les moines et fonder une nouvelle Jérusalem (1). Parmi la population germanique de la Bohême commencent à prévaloir des illusions religieuses du genre le plus étrange : il semble que le xix' siècle soit destiné à voir revivre quelques-unes de ces sectes qui étonnèrent le monde au temps de Jean de Leyde et des anabaptistes. Dans quelques districts de ce royaume, les principes des adamites sont remis en vogue; on dit qu'ils se propagent par degrés dans les villes de Hohenmauth, de Luze et de Chalzen : beaucoup des plus riches habitants se sont agrégés à cette société. Ces mots, que la foi transporte les montagnes^ sont l'article capital de leur croyance, et une de leurs pratiques est de s'étendre à terre le long des fleuves et des torrents, Toreille appliquée contre le sol, pour écouter le bruit des pieds du Messie qui arrive. S'ils adoptent quelque autre usage de l'ancienne secte de ce nom, c'est
(1) Ibid., 10 septembre 1850.
ce qu'on ne dît pas. Mais tous les fondements de renseignement et des croyances religieuses sont mi-nés et ébranlés, et ce mal est beaucoup plus grand chez les Tudesques que chez les Czechs (les Bohèmes). Les amis de la lumière et les rationalistes y forment un des deux extrêmes, et les fanatiques qui acceptent les plus monstrueuses doctrines forment l'autre (1). y- De cet exposé suffisamment étendu, à'il ne Test
trop, de faits certains, îhcontestables, s'offrent à nous comme d'elles-mêmes les conséquences qui en découlent pour notre sujet. Que chacun interroge seulement le bon sens, comme sa consciertcè, et il éti conclura de lui-même que Dieu n'a pu donrier aux hommes pour suprême règle de foi Un pritîCipe qui est pour eux utie source d'illusions des plus honteuses, d'erreurs des plus graves, de contradictions des plus évidentes, d'impiétés qui outragent la morale, dé blasphèmes qui déshonoi*ent à un si haut point Dieu lui-même*, un principe qui, sous divers points de vue, s'il se trouvait universellement adopté, rendrait la sainte religion du Christ pire, nou-seuldment que l'Islamisme, mais que le paganisme même, et dont rougissent et conçoivent de la confusion , passé la première ardeur de l'enthousiasme, ceux
(1) Cela se lit dans VEvening Mail, ou dans le Times, petite édition, des 18-20 avril 1849.
mêmes qui en ont été les auteurs ou les chauds partisans; un principe enfin qui, poussé par une logique rigoureuse à ses dernières conséquences, détruirait non-seulement toute foi» mais encore l'influence et l'autorité que conservent, et que doivent à bon titre conserver sur nous les instructions bibliques données par Dieu lui-même.
Et pour ôter tout subterfuge à qui voudrait disputer enoore, accordons un instant que les faits rapportés tout à l'heure soient des cas exceptionnels, de mauvais fruits de plantes parasites qui se seraient attachées à un bon arbre» des écarts et des abus et non des rejetons naturels des principes professés. C'est là ce que répondent en effet les patroneurs de la règle que nous examinons. Qu'il en soit donc ainsi; mais avant tout, qui persuadera le fanatique enthousiaste que tout ce qu'il soutient d'extravagant et d'immoral est vraiment une duperie et une illusion? La conviction subjective qui lui est personnelle, il ne la peut vaincre; c'est ce que nous avons vu dans plusieurs de ces hommes mis en présen^ce du gibet« Et puis, qu'importe que ce soit une illusion et une duperie» quand cette duperie, cette illusion produit les mômes effets que si c^était une réalité ou une vérité? Et que tels en soient les effets, c'est ce que démontre une série lamentable de faits pu blics qui se sont continués et répétés partout où le principe même a été adopté et mis en pratique.
Ajoutons à cela que l'homme, corrompu comme il l'est dans son état actuel, a intérêt à l'illusion, qui n'est que trop facile lorsque les passions ont tant de force pour l'abrutissement de l'esprit et la dépravation de la volonté. A diverses époques de la vie et sous l'empire de diverses circonstances, les mêmes passions sont toujours les grands mobiles. Pour avoir un prétexte qui les justifie, un voile quelconque, si transparent qu'il soit, leur suffit, et peu importe le moyen pourvu qu'on arrive au but. Certes, ainsi que nous l'avons vu, les anciens gnostiques ont abouti aux mêmes turpitudes auxquelles sont arrivés les malheureux dont nous parlons. Tant il est vrai que les mêmes causes produisent immanquablement les mêmes effets.
Concluons donc, comme nous avions à le démontrer, que la règle de l'inspiration privée, admise par les diverses classes de protestants dont nous avons fait rénumération , ne saurait avoir aucune valeur, parce qu'elle est arbitraire^ ce qui paraîtra encore mieux d'après ce que nous dirons dans la suite ; parce qu'elle est trompeuse de sa nature ; parce que, dans l'état actuel de corruption de l'homme, elle est apte à induire, au moins dans son application pratique, à de déplorables conséquences, comme de déterminer un homme à commettre de très mauvaises actions par la persuasion où il serait qu'il n'en fait que de très bonnes , et d'empêcher de naître en lui , par cette
fausse conviction dont il est maîtrisé , le remords même de les avoir commises ; comme l'est, en outre, l'extrême facilité avec laquelle ces faux jugements se répandent dans les masses, qui sont moins retenues par le sentiment de la dignité humaine et par la pu^ deur naturelle, de même que la flamme prend à des matières combustibles bien préparées, quand elle est poussée avec fureur par un vent impétueux.
Je ne dois pas, avant de finir ce sujet, omettre une observation très importante : c'est que, dans l'hypothèse que nous examinons de l'inspiration privée et exclusive de tout enseignement extérieur, non-seulement l'institutioïi de l'Église, l'apostolat ou le ministère public, mais les Écritures mêmes deviendraient inutiles et de nulle valeur, malgré tout ce que Dieu lui-même a pu faire ou vouloir, malgré toutes les manifestations qu'il nous a données de ses volontés. En effet, si l'enseignement de r Esprit-Saint infus dans le secret du cœur de l'homme avait été le moyen ordonné de Dieu pour tout le genre humain dès la création du monde , cet enseignement intérieur aurait suffi pour conduire les hommes à la connaissance de toute vérité, sans besoin d'instruction quelconque venue du dehors ; or tout autre a été cependant Tordre de la divine Providence, puisqu'il est de l'essence du système chrétien qu'il y ait une révélation extérieure qui nous conduise au guide intérieur lui-même. Le Saint-Esprit pourrait
sansdoute, s'il l'eût ainsi voulu, rendre chacun de nous parfait en un instant ; mais il ne l'a pas voulu ainsi. Il nous a, par le fait même de la révélation, assujétiâ à un enseignement extérieur. Eh quoi donc ! l'enseignement extérieur, quel qu'il soit^ pourra-t-il avoir quelque vertu sans le mouvement intérieur de la grâce ? Non ^ certes , pas plus que la prédication de saint Paul ne pouvait mouvoir ses auditeurs sans \q concours de l' Esprit-Saint. Mais néanmoins, cette prédication était le moyen destiné pour lés conduire au salut. C'était le moyen nécessaire : nécessaire, non à Dieu , comme s'il n'eût pas pu les convertir sans cette instruction extérieure , mais nécessaire à euxmêmes 5 nécessaire parce que Dieu Tavait ainsi ordonné. Et cé qu'il est vrai de dire des premiers chrétiens , nous le devons dire aussi de nous-mêmes à notre tour, si nous voulons parvenir à connaître sûre* ment la vérité. Quand môme totis les hommes voudraient sincèrement suivre avec fidélité renseignement intérieur, ils pourraient toujours différer entre eux de manière à rendre la communion et l'unité impossibles; et si tous les membres de l'Église doivent cependant conserver cette unité sous peine d'anathème ; si les moyens extérieurs, tel^ que l'Écriture, l'apostolat, rÉglisè, sont nécessaires dans Tordre de la J^rovidence pout* l'instruction de chacun de nous, il doit y avoir nécessairement un guide extérieur et in* faillible, quel qu'il soit d'ailleurs, pour préserver 1^
âmes d'une éternelle incertitude (t). Or, tout cela serait inutile dans le cas où F Esprit-Saint guiderait immédiatement chacun de nous à la connaissance certaine de la vérité. A quoi nous serviraient alors les Écritures? Elles seraient complètement inutiles. J'ai dit de plus qu'elles seraient de nulle valeur, du moment où cette valeur dépendrait uniquement de l'enseignement intérieur supposé fait à chacun par rapport à leur véritable sens. Les divines Écritures ne seraient plus que subordonnées à l'inspiration intérieure. Aussi les anabaptistes n'eurent pas plus tôt adopté, pour leur règle suprême de foi , cette inspiration particulière et intérieure de T Esprit-Saint, qu'ils ne se donnèrent plus la peine de concilier l'Écriture avec leurs nouveaux dogmes : ils trouvèrent plus expédient de la rejeter comme apocryphe. On entendait ces nouveaux prophètes crier aux luthériens : « Vous enchaînez l'esprit vivant à la lettre morte ; vous repoussez ainsi l'impulsion divine et la mettez à la remorque de la sagesse humaine. Pharisiens du siècle^ vous chassez t Esprit-Saint pour vous amuser avec l'Écriture » (2) . Delà vint que ThomasMunzer et,après lui, son disciple Melchior Rink, ainsi que beaucoup
(1) C'est par de tels ai^iments que M. Lucas, devenu fervent catholique et rédacteur du journal anglais The Table t, pressait les quakers, ses anciens coréKgionnaires.
(2) Just. Menius, Réf, de la doctr. des anabaptistes, p, 310-
d'autres, ne firent plus aucun cas de T Écriture, qu'ils appelaient une lettre morte, et qu'ils ne croyaient plus qu'aux révélations de l'esprit. Passant ensuite plus loin, ils osèrent accuser l'Évangile de mensonge (1). Tel est le terme final où conduit logiquement le théosophisme.
(1) Ibid,, p. 364; dans la Symbolique de Mœhler, t. ii, §69.