‹ Le protestantisme et la règle de foi, trChapitre 13 sur 30 · Y. — RÈGLE DE FOI PROTESTANTE · texte numérisé non relu

Y. — RÈGLE DE FOI PROTESTANTE

Double tendance de l'homme, l'une théosophique ^ l'autre rationnelle. — Comment toutes les deux s'harmonisent en suivant la règle catholique. — Comment elles se dépravent en abandonnant cette règle. — Exemples tirés de l'histoire des premiers hérétiques, des gnostiques, des autres qui ont suivi et de ceux du moyen-âge. — Fluctuations de Luther entre ces deux tendances. — De Zwingle. — Des anabaptistes. — De Calvin, par qui la tendance théosophique se changea en tendance rationaliste. — Retour des sectes subalternes au théosophisme. — Les qu!hkers . — Les Frères Moraves. — Les méthodistes. — Les swédenborgiens. — De là deux règles principales professées dans le protestantisme, la théosophique et la rationnelle. — Troisième règle hétéroclite, ou mitoyc^nne, de l'anglicanisme. — Méthode suivie pai nous dans la réfutation de ces trois règles de foi.

Il y a dans Tesprit humain , pour qui étudie bien l'histoire philosophique de l'homme, deux tendances naturelles et en sens opposés par rapport à la vérité religieuse. L'une pourrait s'appeler tendance mystique, surnatiiratis tique ou théosophique j si l'on aime mieux adopter le langage allemand moderne, par laquelle l'homme, aspirant à pénétrer dans les mystères de Dieu les plus cachés, s'efforce d'entrer en communication immédiate avec lui, et se flatte facilement d'avoir puisé jusque dans son sein des vérités surhumaines, des illuminations supérieures, des manifestations directes de sa volonté. L'autre, au contraire, est une tendance toute ratùànnelle ou humaine, en ce

qu'elle a pour but de mettre, autant que possible, les vérités révélées à la portée de nos facultés naturelles, pour les saisir et les examiner, et elle parvient aisément ainsi à enlever à l'élément surnaturel et divin sa sublime significatiqn. L^ première de ces tendances mène, comme à son terme, au fanatisme ou à l'hallucination religieuse, l'autre au rationalisme et à !'/«dijférentisme.

La règle catholique, qui concilie et harmonise,

comme nous le disions tout à l'heure, tous les systèmes,

qui donne la solution adéquate de tous les problèmes de l'anthropologie naturelle et surnatjLirelle , a su de tout temps accorder ensemble et satisfaire à la fois, ^u mieux possible, ces deux tendances opposées. D'un côtt5, elle estime et recommande, au plus haut degré, le véritable e\ solide ascétisme, la théologie fpystique, la science des saints, et elle epseigne que Dieu est admirable fians ses saints, qu'il se communique à eux ^e mille manières tputes ine(ïables et supérieures ^ toute compréhension humaine , et qu'il leur donne des lumières et une épergie au-dessus de toutes nos fprpes maiturelles. Mais, d'un autre côté, l'Église enspigniB et déclare que toutes ces communications divines, ces faveurs cé)estes, sont fausses et illusoires, si ellpsne sont jointes inséparablenientà la profession fidèle de sa règle, aune sopmissipn sans bornes à sop autorité visible. Elle est ainsi, cette autorité elle-même, en possesr sion de spumettre à un sévère examen ces opéra^ioRs,

ces visions surhumaines, et de juger si elles viennent véritablement du Père des lumières, ou si elles ne seraient pas Tœuvre de l'esprit de ténèbres, et le fruit çi^une imagination malade et égarée. De même , si la règle catholique prescrit la foi qui se fonde unique-^" ment sur le principe d'autorité, si elle condamne toute science , toute gnose rationnelle qui s'inscrit en règle de foi, comme incompatible avec la divine origine et la nature de cette foi même , elle approuve en même temps et protège cette science, cette gnose véritable, qui, présupposant et sauvegardant la foi, aspire à s'élever à l'intelligence rationnelle des dogmes divins, conformément à cet excellent mot de saint Augustin : Crede ut inielligas. Ainsi donc, ne nous lassons pas le répéter, sous l'égide de la règle catholique, la tendanae mystique et la tendance rationnelle se trouvent respectivement garanties de leurs excès opposés, et peuvent, en se réconciliant, signer, l'une avec l'autre, une pçiix inaltérable,

M^is sorties des barrières que leur pose avec sa règle l'Église catholique, ces deux tendances, en secouant le frein qui les retenait dans la bonne voie , n'ont jamais manqué de se précipiter plus ou moins dans l'un ou l'autre de ces deux abîmes. L'histoire des Jiérésies nous en fournit la preuve non interrompue depuis les premiers siècles de l'Église jusqu'aux dernières phases du protestantisme. Dès le ii* siècle vous trouvez le montanisme qui, se repaissant de

révélations et de visions , rêvant le divin Paraclet dans la personne de son auteur , se montre vraiment le type de la tendance ihéosophique. Bientôt après vous voyez arriver les anciens unitaires , soit de la première classe, comme les alogiens et les noétiens , soit de la seconde , comme les disciples d'Artémon et ceux de Paul de Samosate, qui tous écartaient l'élément divin pour faire prévaloir l'humain àla place, et vous présentent ainsi le type de la tendance rationaliste. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que vous découvrirez sans peine, dans la grande hérésie des deux premiers siècles , dans le seul gnosticisme qui se divise en tant de ramifications ou de sectes , ces deux tendances réunies et portées en même temps à leur plus haut degré (1). Les gnostiques, identifiant la matière avec le principe du mal, répudiaient et anathématisaient tout élément humain ; à leur dire , l'esprit de Dieu était l'unique moteur et l'agent universel ; ils n'attribuaient à Jésus-Christ que l'apparence et le fantôme de l'humanité. Ils partageaient le genre humain en trois classes, les liy lignes ou l'homme matériel , les psychiques ou l'homme animal, les pneumatiques ou l'homme spirituel ; et méprisant les deux premières classes comme esclaves plus ou moins de la matière et de la nature, et comme incapables de s'élever à une plus haute con-

(1) yiŒnLER, Patrologie.

naissance, ils s'exaltaient eux-mêmes comme formant la caste privilégiée des pneumatiques ou des spirituels en qui l'esprit de Dieu se révélait et opérait ses merveilles. Voilà la tendance théosophique à sa plus haute exaltation. Mais d'un autre côté, ces mêmes gnostiques , substituant au principe de la foi chrétienne le principe individuel du libre examen, soumettaient totalement les saintes Écritures à l'arbitrage de leur raison particulière, les mutilaient, les altéraient, y substituaient de faux Évangiles; les interprétaient de la manière la plus forcée pour les concilier avec leurs doctrines ; accusaient les apôtres et le Christ lui-même de ne s'être pas affranchis des préjugés judaïques et de s'être accommodés aux erreurs en vogue parmi le peuple, et allaient jusqu'à enseigner que le Christ s'était exprimé en termes ambigus, qu'il fallait discerner dans ses discours l'influence du Démiurge d'avec celle de la Sophia ou du Dieu bon, et qu'eux seuls, hommes spirituels et parfaits, étaient capables de ce discernement; bref, ils dépouillaient le Christ de sa divinité, et, faisant un monstrueux amalgame, éclectisme ou syncrétisme comme il plaira de l'appeler, de lambeaux de doctrines chrétiennes, judaïques, platoniciennes, indoorientales, ils anéantissaient tous les mystères du christianisme, dont ils ne faisaient plus que l'écorce grossière et l'enveloppe des vérités pures, dont la pleine intuition, disaient-ils, faisait leur béatitude.

— 90 ^ Or, tout Gela , qu'esfr-ee autre chose que les excès ou le terme extrême de la tendance rationaliste? Mais nou^ traiterons ce sujet en particuliier dans le cours dq pet ouvrage.

Ainsi donc, les hérésies deg premiers siècles se dirh geaipnt tantôt vers l'un , tantôt vers Tautrq de ces deux pôles, et quelquefois tendaient à tous les deux à la fois; et il serait facile de faire voir de semblables alTjnités dans les hérésies subséquentes, telles que l'arianisme, lepélagianisme, le nestorianisme, l'eutychéisme, le monothélisme et les autres. Au moyenâge, les diverses sectes fanatiques e\ perverses qui n'étaient que des rejetons de l'ancien gnostiçisme et du manichéisme , les cathares, les albigeois, leslollards, les bôgfirds, les fratricelles, le^ dulciniens, les thaborites, et 4' autres pareils, faisaient généralement profession 4e théosophisme ; toutes se prévalaient d6 l'inspiration immédiate et des communications surnaturelles de J'Esprit-Saint, et opposaient cette règle suprême de leur croyance à l'enseignement et à l'autorité de l'Église. Mais hâtons-nous d'arriver à l'ori-r gine du protestantisme.

Le père de la Réforme, Martin Luther, aux premiers débuts de sa carrière de réformateur, ne songeait nullement h attaquer l'autorité de l'église, principe fondamental du catholicispie. Il prétendait même soumettre la défense de ses thèses à cette autorité, pt en appelait à Sa Sainteté le pa^pp J^éon Xpar

ces mémorables paroles : « Vivifiez, tuez, appelez, rappelez, approuvez, réprouvez: votre voix est la voix du Christ, qui repose en vous, qui parle par votre bouche. Si j'ai mérité la mort, je mourrai avec joie » (1). Mais quand il vit que l'Église foudroyait ses doctrines cpmme hérétiques et le retranchait lui-même de son corps, il se trouva dans l'alternative, ou de sq squpiettre docileiTjent à son jugement dogmatique en rétractAnt ses hérésies, ou de se faire fondateur et çoipme le père d'une nouvelle secte religieuse. Son orgueil satanique s'arrêta à ce dernier pgirti. A dater de ce moment, il se mit à renverser l'un après l'autre tous les fondements de l'Église catholique. La trfidition contrariait directement ses nouvelles doctrines, il la répudia la première; les écrits des Pèrps

[l] « Beatis9imo Patri Leoni Pont. Maoc. frater Martinus Lur ther Augustinianus œternam saluteniL... Prostratum me pedibus tiisB boatitiidinis ofïcro cum omnibus quse sum et habeo. Vivifica, occide, voca, revoca , approba , reproba ut placuerit. Vocem tua«i vocem Christi in te prœsidentis et loquentis agnoscam; si mortera meriii, raortem non recusabo. » Prxf. Thesium, éd. 1519. Là encore se trouvait cette protestation ; « Primum protestor me prorsus nibil dicere aut tonere velle, nisi quod in et ex sacris litteris primo, deinde ecclesiasticis Patrib]^8 ab Ecclesia Bomana receptis , hucusque servatls , et ex canonibus ac decretalibus pontificiis habetur et haberi potcst. Quod si quid ex eis probari et improbari non potest, id gratia disputationis duntaxat pro judicio ratinnisctcxperientia tonol)o, semper tamen in his saloo judicio omnium super ionnn ineoruni. " Ed 1556, 1. 1, fol. LXXix.

étaient contre lui, il s'en moqua; l'autorité infaillible de l'Église le condamnait, il la nia à son tour. La hiérarchie, l'Église visible elle-même l'embarrassaient trop dans sa route, il donna l'exclusion à la hiérarchie et s'en tint à une Église invisible.

Sur quoi donc faire reposer le nouvel édifice de la réforme? Restait la Bible seule qui, séparée de la tradition et de l'interprétation de l'Église, était susceptible d'être prise ou détournée à tous les sens qui favoriseraient le mieux ses erreurs. Luther donc, après diverses hésitations, proclama la Bible^ la Bible seule, règle unique, suffisante, adéquate, suprême de la foi, juge sans appel et souverain de toute controverse (1). Le Bible cependant, lettre morte si on la consulte seule, ne peut servir de règle, à moins d'un interprète qui l'exphque et en détermine le sens; quel est donc, selon Luther, l'organe de cette interprétation? L'Église hiérarchique? Non. Une autre corporation d'hommes, de docteurs? Non; car ce serait revenir au principe d'autorité. Donc ce sera l'esprit particulier de chacun. Mais ici nouvelles et terribles difficultés. Luther avait déjà érigé en dogme fondamental l'anéantissement de la raison et du libre arbitre comme suite nécessaire du péché originel et de la

(1) Il est à remarquer que dans la confession môme d'Augsbourg offerte à Charles V en 1530, il n'est fait encore aucime mention de ce dogme fondamental de Luther, que l'Écriture sainte est la seule règle de foi.

corruption totale et radicale de l'honime dans ses facultés naturelles; il avait déjà proclamé ce principe vital de tout son système, que notre pensée, notre intelligence et notre volonté, sont purement passives entre les mains de Dieu, et que c'est Dieu tout seul qui opère en nous la foi. Donc la raison humaine ne pouvait être pour Luther un organe compétent de l'intelligence des saintes Écritures. Après s'être aperçu, quoique un peu tard, de la contradiction palpable qu'il y avait à donner, d'une part, pour règle suprême de nos croyances l'Écriture livrée au sens privé de chacun, et à soutenir, de l'autre, que les forces de la raison ont été détruites par le péché originel, il modifia ses premières assertions, et posa en principe désormais que c'est l'Esprit-Saint luimême qui dicte infailliblement à chacun le vrai sens de l'Écriture; que chaque fidèle est intérieurement instruit de Dieu, et n'obéit qu'à la voix de l'Esprit- Saint, en sorte que chacun devient personnellement infaillible.

Zwingle marcha à cet égard sur les pas de Luther, et, comparant l'Écriture à la parole divine qui a tout tiré du néant, qui a dit : Que la lumière soit, et la lumière fut^ ou bien encore à l'inspiration des prophètes, il avança que chacun est de même entraîné par la vertu divine de la parole écrite (1). Ainsi le

(1) Voir sur Luther et Zwingle la Symbolique de Mœhlcr , t. n, c. V, § 44, et t. I, c. m, § 27.

point de départ de la règle de foi de ces detix hércs^iarques, au moins quand la doctrine du premier fut parvenue à son deuxième degré de développement, était théosophiqiœ plutôt que rationaliste. Et dé là, la guerre déclarée par les réfotmateufs à la philosophie, à l'exégèse, à la science en général, au point que Zwingle voulait que les aspirants au ministère de soTi Église missent les livres de côté et apprissent tin métier pour gagner leur vie.

Mais cette règle de foi ne tarda guère à pifoduire ses fruits. Bientôt surgit l'anabaptisnîe, commandé par Nicolas Storck et Thomas Munzer. En vertu de la règle de foi établie par les réformateurs, chacun sfe proclama docteur, inspiré, prophète; l'Écriture devint le jouet de tous les caprices de l'imagination la plus folle, et les excès les plus morisii^ueux furent commis au nom de l' Esprit-Saint se révélant â chacun. Ce ne fut pas une petite affaire jiour Luther, Zwingle et Mélanchton, que de résister au torrent qui débordait de toutes parts. Ils cherchaient à fixer des limites, à trouver des modifications à la règle de foi ; ils ne voulaient pas que les révélations pussent se chercher hors du ministère des pasteurs; ils adressaient aux pauvres fanatiques des questions sans fin, qu'ils n'avaient jamais su résoudre pour eux-mêmes. Et qui vous a envoyés? Si vous avez une mission extraordinaire, où sont vos lettres patentes? Où sont les miracles par lesquels vous prouvez que vous êtes dé-

légués de Dieu? Mais les anabaptistes rétorquaient contre eux ces mêmes questions; ils en appelaient à la règle qu'ils avaient hautement préconisée euxmêmes. Luther avait dit : « Qu'un homme croie seulement à ma doctrine assez fermement pour détester l'opinion contraire, il a la preuve de la vérité de ma parole. * Or, les anabaptistes avaient plus que toutes ces autres sectes qui s'emportaient contre eux une abondante provision de pareilles preuves.

Calvin, d'un tempérament plus froid et plus posé que n'était Luther, voyant les conséquences et les fruits de la règle que nous venons de dire, bien qu'il enseignât les mêmes principes fondamentaux que les premiers réformateurs , s'appliqua à donner un ensemble et une méthode à leurs doctrines sans liaison ni accord, et à restreindre ses réformés dans des limites plus précises. Il retint le principe capital que la Bible est la règle unique, adéquate et suprême de la foi chrétienne. Il admit que l'interprétation en appartenait k l'esprit o» au jugement de chaque particulier ; il n'exclut pourtant pas la lumière intérieure du Saint- Esprit, qiB aidait chacun à en discerner le vrai sens; mai$ en même temps il chercha son appui dans la raison, donna accès à l'exégèse biblique, et en créa une école à Genève. Ainsi, soit par une suite des modifications que la règle primitive ihéosophique de Luthel" dut subir pour arrêter lés effets honteux qu'elle produisait, soit par l'influence de Calvin, la

règle commune du protestantisme devint rationaliste de théosophique qu'elle était d'abord, c'est-àdire que la raison individuelle de chacun ; armée du libre examen et aidée de la science, devint la règle du vrai sens de l'Écriture, comme de ce que chacun avait à croire. Nous verrons que Calvin contredisait de fait ce principe; mais le principe fut proclamé, et c'est principalement de l'école de Genève que sortit une réaction ayant ses tendances rationalistes de plus en plus marquées, qui faisant tous les jours de nouveaux progrès, trouva de l'appui dans les arminiens, et se développa pleinement dans le socinianisme.

D'autres sectes, au contraire, quoique moins considérables, sorties de même du protestantisme, prirent la direction que nous appelons théosophique ^ fondée sur l'illumination immédiate et l'inspiration de l'Espril^Saint, d'où devait dépendre l'interprétation de la Bible elle-même, et la raison en fut toute simple et toute naturelle. C'est que toutes ces sectes se plaignaient hautement de voir l'extinction de plus en plus générale de la piété et de l'onction de l'esprit dans le protestantisme religieux être comme le fruit de la froide raison et de la science orgueilleuse. Et comme toutes prétendaient avoir reçu du ciel la mission de ramener les protestants à la piété et aux intimes communications de l'Esprit de Dieu, elles durent, après avoir répudié la raison et la science, s'adonner au théosophisme. Ainsi, les quakers appri-

rent de Georges Fox à prendre pour règle de leur foi cette communication immédiate de la lumière intérieure. Ainsi, les Frères Moraves, ou pour mieux dire les Hernhutes, sous la direction du comte de Zinzendorf, faisaient profession de suivre cette lumière intérieure avec laquelle le vrai croyant ne saurait pécher; et ils en attendaient la venue dans une parfaite quiétude, en laissant de côté la prière, la lecture des livres saints et d'autres semblables pieux exercices, « par crainte, disaient-ils, de chercher le salut dans la pratique des ceuvres. » A ce même système se rattacha l'autre secte de la même époque, ayant pour chef Jacques- Philippe Spener^ et appelée. la secte des piétistes, qui fit une guerre acharnée à l'orthodoxie luthérienne. Rien n'empêche de ranger dans la même classification les diverses sectes des méthodistes, dont le premier auteur fut Jean Wesley, et dont la doctrine consistait principalement à attendre une descente instantanée de l'Esprit-Saint, dont on ne pouvait être favorisé sans être par cela seul assuré de son salut, sans avoir plus besoin de l'Écriture ni de quelque autre chose que ce pût être; de sorte que, suivant la doctrine de leur fondateur, c'est là, à proprement parler, le seul article de foi (5). Mais aucun n'alla plus avant dans cette route que le comte

(1) Voir l'ouvrage de Milner intitulé : The End of the religions controversy. London, 1&19, lett. 6.

— 98 -^ de Swedenborg avec 4a secte qu'il fonna. II prétendit avoir un intime commerce avec les intelligences supérieures, tout de même que Mahomet, et y avoir appris immédiatement de Dieu et des anges les vérités divines, qui peuvent concerner l'état présent et futur du genre humain. Ses ouvrages sont remplis du récit de ces visions et de ce^ révélations théosophi* ques et cosraologiques. C'est ainsi qu'il se fit fondateur de sa nouvelle Jérusalem, qui devait s'étendre sur toute la terre, et, tout en s' attribuant la mission de révéler aux hommes le sens caché et mystérieux des Écritures, il en fit le plus déplorable abus.

Du précis historique que nous venons de tracer de la formation et des classifications diverses des systèmes protestants relativement à la règle de foi, et que nous nous réservons de développer 3ans le cours de cet ouvrage, il résulte que nous pouvons les réduire ù deux principales catégories : V la règle iliéosophique, ou la lumière immédiate et l'inspiration de TEsprit-Saint, à laquelle est subordonnée la Bible même, règle, comme nous le disions tout à l'heure, proclamée et suivie plus ou moins par presque toutes les petites sectes protestantes; 2** la règle raliotialiste, ou la Bible, seule, unique, adéquate et suprême règle de foi, à interpréter d'après V esprit privé on la raison individuelle de chacun. C'est la règle fondamentale adoptée en général par la grande masse des protestants, quelque différentes que puissent être,

jusqu'à un certain point, leurs manières de l'expliquer : les uns prétendant que chacun est intérieurement éclairé par T Esprit-Saint pour bieji entendre les Écritures; d'autres, que les Écritures sont claires et intelligibles par elles-mêmes en tout ce qui est nécessaire au salut; d'autres, enfin, que le parallélisme ou la confrontation des divers textes et les autres ressources de l'exégèse offrent toujours une garantie suffisante de leur saine intelligence; mais au fond, c'est toujours la raison individuelle qui reste l'arbitre indépendant et suprême du sens des saintes Écritures. Selon cette règle donc, chacun est tenu de les lire, pour en déduire, par le libre examen qu'il en fait, ce qu'il lui faut croire pour être sauvé; et chacun, en même temps, est en droit de mettre en délibération et de décider par lui-même, et par ses propres lumières, ce qui dans l'Écriture est vérité dogmatique et ce qui ne l'est pas. C'est le principe professé en général encore aujourd'hui et maintenu en théorie, comme le patrimoine sacré et le palladium du protestantisme actuel.

Outre ces deux principales règles des sectes protestantes, il en est une troisième que nous nommerons hé té roc file, qui voudrait tenir le milieu entre le principe ou la règle catholique d'une part, et la règle rationnelle protestante de l'autre. Cette règle est celle du système anglican, du moins dans son état originaire. L'Église anglicane, comme chacun sait.

a conservé, entre autres débris de l'édifice catholique, une hiérarchie épiscopale, du moins apparente, qui aux yeux de l'anglicanisme strictement dit, tient ses droits comme son institution de Dieu. Gela posé, l'anglicanisme a voulu attribuer en principe à ce corps épiscopal une certaine autorité même sur les points de dogme, et le vingtième des trente-neuf articles porte expressément que l'Église a autorité dans tes controverses qui intéressent la foi. Il semble vouloir ainsi corriger la règle protestante du sens privé et du libre examen dans l'interprétation des divines Écritures. Mais d'un autre côté cette Église anglicane refuse à l'Église toute infaillibilité dogmatique. Elle enseigne sans détour, dans ses articles 11 et 12, que l'Église, soit dispersée, soit assemblée en concile général, peut errer et qu'elle est effectivement tombée dans l'erreur. De plus, par un autre article, qui est le vingtième, elle déclare que l'Église ne peut rien établir en matière de foi , qui ne soit contenu dans l'Écriture ou qui lui soit contraire. Ici donc le principe rationnel protestant reprend ses droits, puisque chacun se trouve investi du droit d'examiner si l'Église a erré , en interprétant l'Écriture sainte de la manière condamnée dans ces articles.

Nous avons défini et caractérisé les trois différentes règles de foi proclamées par les protestants, encore bien qu'elles se tiennent toutes par un lien

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secret, puisque toutes au fond se réduisent au principe du sens privé. Or, comme notre dessein est de nous occuper dans toute la première partie de cet ouvrage, appelée pour ce sujet polémique négative, à combattre et à renverser les règles que nous opposent les protestants, la raison veut que nous traitions à part de chacune d'elles. J'observerai cependant que la première, c'est-à-dire la règle théosopkique , et la dernière, qui est la règle hétéroclite anglicane, n'ont pas besoin d'un aussi long examen , d'autant plus qu'une grande partie des développements que nous ferons valoir contre la seconde règle seront susceptibles d'être également appliqués à la réfutation des deux autres. C'est pourquoi nous ne consacrerons que le premier chapitre à l'examen de la règle théosophique , et le dernier à celui de la règle anglicane ; tous les autres de cette première partie seront employés à réfuter sous tous ses aspects la règle rationnelle protestante de l'interprétation de l'Écriture sainte par le sens privé ou la raison individuelle de chacun , qui est la règle la plus générale et, pour ainsi parler, la plus populaire du protestantisme. Entrons donc en matière.

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