CHAPITRE IIL
LA RÈGLE RATIONNELLE PROTESTANTE CONSIDÉRÉE AU POINT DE VUE THÉOLOGIQUE»
ARTICLE I
Envisagée théologîquement, la règle rationnelle pro^ testante détruit l'unité de la foi ainsi ^ue l'unité de communion que Jésus-Christ a établie dans son Eglise.
Le but de la venue du Sauveur dans le monde a été en particulier d'enseigner aux hommes le précepte de la charité. — Ses discours et ses exhortations. — Unité de foi et de charité voulue par lui dans son Église. — Comment les apôtres ont prêché l'unité de foi et de charité. — Double unité qui devait se perpétuer dans TÉglise pour tous les siècles à venir. — Comment cette unité s'est réalisée dans l'Église. — De cette unité dépendent les qualités essentielles de l'Église. — Elle est la marque distinctive de la vraie Église de Jésus- Christ. — Cette unité est radicalement détruite par la règle protestante. — Et d'abord l'unité de foi. — Dans le protestantisme, tout individu est à lui-même sa règle de foi la plus prochaine comme la plus indépendante. — De là la diversité infinie des croyances. — Paradoxes de Vinet au sujet de l'unité reUgieuse. — Le protestantisme s'oppose par sa règle à l'unité de charité. — Preuves de fait. — Témoignages de Nixon — et d'autres.
L'union, et même l'unité des esprits et des cœurs parmi les hommes, jusque-là divisés entre eux par l'orgueil et l'égoïsme qui les dominaient, a été, on peut
le dire, le but prochain que s'est principalement proposé r Homme-Dieu, en venant dans ce monde pour la rédemption du genre humain. Les actes, les discours, les exhortations, les commandements de ce divin Sauveur ont tous pour objet d'entretenir la concorde, la charité et l'amour mutuel entre ses disciples. Quoi de plus tendre, de plus pathétique, que ce long entretien que Notre l^eigneur eut avec ses disciples à la dernière cène? Toute parole, tout accent n'y respire que charité. Cette charité, cet amour à exercernon-seulement à l'égard les uns des autres, mais encore entre tous ceux qui dans la suite croiraienten lui, est la dernière recommandation, le testament, l'héritage que nous laisse ce Dieu d'amour en nous faisant ses adieux, près de s'acheminer vers l'épreuve douloureuse qui l'attendait sur leGolgotha, à la veille d'accomplir le sacrifice qu'il allait faire de sa vie pour tous les hommes. « Mon commandement, leur disait-il, c'est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous al aimés. Ce que je vous recommande, c'est de vous aimer les uns les autres » (1). Il a voulu, de plus, que cet amour mutuel fût la marque à laquelle on pût distinguer des autres ses véritables disciples. « Je vous donne un commandement nouveau, a-t-îl dit, c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés, afin que vous vous aimiez aussi mutuellement. C'est
(1) JOANoXV, 2-7.
à ce signe que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez les uns pour les autres une mutuelle charité» (1).
Aussi le Sauveur a-t-il voulu que son Église ne fût pas simplement uniey mais qu'elle fût une^ et une jpar l'unité de foi, un^ aussi par l'unité de charité ou de communion. Il n'a pas voulu qu'il y eût de dissentiments dans la croyance, tous étant obligés de tenir et de professer les mêmes vérités qu'il était venu enseigner au monde, et dont il a confié la prédication pour toute la terre à ses apôtres, et par eux à son Église ou au corps des pasteurs, appelés pai'' leur moyen à cette sublime mission. Il y a eu par conséquent une parfaite identité dans la prédication des apôtres : celle de saint Jean n'a différé en rien de celle de saint Pierre, ni celle de saint Mathieu n'a été différente de celle de saint Jacques ; mais c'est une seule et même prédication qui a retenti par tout l'univers. Encore ■^ bien que saint Paul eût reçu, lui aussi, sa mission et son apostolat immédiatement de Jésus-Christ ; cependant, pour donner à tout le monde la preuve évidente qu'il n'enseignait pas une autre doctrine que celle qu'enseignaient les autres apôtres, il se rendit à Jérusalem pour comparer son Évangile, c'est-à-dire sa prédication, avec celui de Pierre et des autres qui s'y trouvaient, afin, ajoute-t-il, de ne pas courir en vain
(l) Ibîd. XilT, 34, 35.
^ 337 — dans l'exercice de son ministère (1), en paraissant aux yeux des fidèles suivre une voie diflérente de celle qu'avaient tracée ses collègues dans l'apostolat. De là les fréquentes exhortations que le môme apôtre adressait aux fidèles, pour qu'ils eussent tous le même esprit et le même langage (2) ; que , comme ils n'étaient tous qu'un corps, qu'un esprit^ qu'ils étaient tous appelés à une même espérance, comme il n'y avait qu'un Seigneur j qu'une foiy qu'un baptême^ ils travaillassent tous avec soin à conserver l'unité d'un même esprit par le lien de la paix (S). Les autres apôtres n'ont pas fait preuve d'un moindre zèle que saint Paul à sauvegarder l'unité et l'intégrité de la même foi, comme nous l'attestent leurs épîtres.
Ce que je viens de dire de l'unité de la foi doit se dire aussi de l'unité de charité. Tous apportent le même soin à inculquer, à maintenir et à perfectionner de plus en plus cette autre forme d'unité, comme la première. Le sujet favori des lettres de saint Jean et de saint Pierre était de recommander l'amour des frères (4) . Saint Jacques en enseigne la mise en pratique (fi). Mais, par dessus tous les autres, on voit se si-
(1) Gai. I et n.
(2) ICor.i, 10.
(3) Eph. IV, 3-6.
(4) II Tetr. I, 7.
i5) Jac. 1.
gnaler encore en ce point l'apôtre des Gentils (1) , qui, tandis que d'une part il conjurait les Corinthiens de ne souflrir entre eux ni schisme ni division, recomnaandait de l'autre l'union aux Philippieus av^a une Hle chaleur, une telle tendresse d'expressions, qu'il n'y 9 pas de naère si tendre qui puisse tenir à sesenfenta lf)s plus chers un langage plus affectueux* Vcnci en queU termes il les exhortait à entretenir entre eux la paix et la charité : « Si donc il y a cpielque consolaUoQ ap Jésus-Christ, s'il y a quelque douceur et quelque eou^ lagement dans la charité, s'il y a quelque union dans la participation du même esprit, s'il y a dans vos cœurs quelque tendresse et quelque compassion pour moi, rendez ma joie parfaite, en vous montrant tous bien unis ensemble, en n'ayant tous qu'un même amour, une même âme et les mômes sentiments. Ne faites rien par un esprit de contention ou de vaine gloire ; mais que chacun, par humilité, croie les autres au-dessus de soi. Que chacun ait égard, non h ses propres intérêts, mais à eeuxdes autres » (2), Et souvent ailleurs il répète le même langage; tellement qu'il nous faudrait transcrire ses lettres presque tout entières, si nous voulions en extraire tout ca qui m rapporte à ce sujet.
Or, cette unité synthétique de foi et de charité ne
(1) I Cor. I, 10 et seq,
(2) Philip, II, 1-4.
devait asaurément pas se borner à la courte durée de la vie des apôtre»; mais elle devait^ dans l'intention si olairement exprimée du divin auteur du christift-^ niwi^i se perpétuer d'âge en âge au moyen de TÉgHae qu'il a fondée* C'est pour cela qu'il a assuré ses apôtres, aVftDtde monter au ciel, qu'il serait avec euxjus^ qu'à la fin de» siècles (1). G'ert à cette Tm qu'il leoi a prt)nMS l'esprit de vérité, comme devant demrarer nvee eux et leur enseigner toute vérité ^ poui' les t#mps présefits conmie pour lés siècles à venir (2). C'est pour la même fin, que cet apôtre nous assure qfie Jésu»<]lhrist « a établi des pasteurs et des docteur^ pour l'édification du corps de JFésus^Christ^ jusqu'à ce que nous parvenions tous à Ytimêé d'une même foi et d'uee même connaissance du Fils de Dieu, afin qu& mm ne ^om plus comme des enfani», comme des personnes flottantes qui se laissent emporter à touslM vents des opinions humaines par là tromperie des hommes, et par l'adresse qu'ils ont à engager aoriîficîeudemeni dam l'erreur; mais que, i»ratiquant /« vérité par la charité , nous croissions de toute Bwm^e en JésiasHChrist, qui est notre chef » (&). C'ertenwredans ce but, que le mèsm apôtre écrivait à son fidèle d»cip}e TinK)thée : « Je voos éeris ceci, quoique j'espère aller bientôt vous voir, afin que, si je
(1) Matt. idt
(2) JoAN. XV, 26; XVI, 13.
(3) Eph, IV, 11-18.
— 3^0 — tardais plus longtemps, vous sachiez comment vous devez vous conduire dans la maison de Dieu, qui est l'Eglise du Dieu vivant, la colonne et la base de la vérité » (1). Et dès le commencement de cette même lettre, il avait dit à son cher disciple : « Je vous prie, comme je l'ai fait en partant pour la Macédoine, de demeurer à Ephèse, et d'avertir quelques-uns de ne point enseigner une doctrine étrangère^ (2). A la fin de sa lettre, il insiste sur ce même précepte en disant : « Si quelqu'un enseigne autre chose, et n'embrasse pas les salutaires instructions de notre Seigneur Jésus-Christ, et la doctrine qui est selon la piété, il est enflé d'orgueil, il ne sait rien; mais il est possédé d'une maladie d'esprit qui l'emporte en des questions et des combats de paroles, d'où naissent l'envie, les contestations, les médisances, les mauvais soupçons, les disputes pernicieuses de personnes qui ont l'esprit corrompu, qui sont privées de la vérité » (3).
L'Eglise donc, hiérarchiquement constituée dans la personne des apôtres et de leurs légitimes successeurs, destinés à cette fonction par le rite sacré de l'imposition des mains, est le moyen choisi par Jésus- Christ pour étendre et perpétuer jusqu'à la fin des
il) I Tîm. III, 14-15.
(2) Ihid. I, 3.
(3) /6ic7. VI, 3 5.
siècles, cette double unité de foi et de charité. C'est pour cela que, comme il est venu pour réunir toutes les nations, tous les peuples de toute tribu et de toute langue, non pas simplement en un seul peuple, mais en une seule et même famille, il a voulu que son Eglise n'eût pas d'autres bornes, quant à l'espace, que l'étendue même de la terre, et quant à la durée, que toute la suite des siècles. C'est à cause de cela, qu'elle est catholique par sa nature même, c'est-à- dire universelle, sous quelque rapport qu'on la considère. Vouloir la circonscrire dans des limites déterminées de temps ou de lieux, serait en détruire l'idée divine, telle que son fondateur l'a conçue, et méconnaître le dessein magnifique et vraiment admirable qu'a eu l'Honmie-Dieu en l'instituant. Que s'il y a eu identité de doctrine dans la prédication des apôtres, identité d'objets de croyance proposés à tous ceux des Juifs et des Gentils répandus dans tout le monde qui devaient s'agréger à la grande famille, il s'ensuit que l'Église, choisie pour perpétuer le ministère confié aux apôtres par Jésus-Christ, doit en même temps être essentiellement apostolique , l'apostolicité de doctrine résultant nécessairement de la continuation de l'enseignement commencé par les apôtres. Enfin, si cette prédication n'a pas d'autre but, d'autre objet, que de rendre l'homme meilleur , de le sanctifier en l'éloignant du vice, et de le porter à la vertu en l'unissant à Dieu et avec ses semblables, en écartant tous les
obstacles qui s'opposeraient à cette union, et enfourniseant les moyens les plus efficaces pour atteindre une fin si importante, il faut dire aussi que cette Église doit donc être essentiellement sainte. Et pour pro^ duire cette sainteté dans le cœur de rhotnme, l'Eglise a été abondamment pourvue de tout ce qui peut aider à atteindre ce but sublime, puisqu*à la sainteté de la doctrine qui, développée dans toutes ses conséquences, inspire au sexe et à l'âge môme le plus faible l'héroïsme de toutes les vertus, elle joiflt la sainteté du culte et le secours des sacrements, instrumenta féconds de grâce et de sainteté.
Toutes ces propriétés essentielles dé TÉglisé ibn-dée par Jésus-Christ reposent sur l'unité comme âur leur base. Avec celle-ci, toutes les autres subsistent; sans elle, toutes les autres tombent en ruine. En effet, pourquoi et comment l'Église est-elle catholique, sî ce n'est parce qu'elle est une ? Ôtez-lui l'unité de temps et de lieux, et elle cessera d'être catholique, c'est-à-dire universelle, 11 ne restera plus que des fragments isolés, qui flotteront comme des îlots stériles dispersés sur l'Océan, et qui ne fortneront jamais un continent; et dès lors, où sera la catholicité? De même, qu'on fasse abstraction de l'unité de doctrine, tant successive que simultanée, et l'apostolicité n'est plus qu'un vain nom ; la réalité, l'idée même, en ont disparu. Or, il n'y a pas d'autre voie pour ccîtinaître l'identité de doctrine successive, que là Suc-
cession des pasteurs unis de communion avec le corps entier de la hiérarchie. La même chose doit se dire de l'unité simultanée, ou de l'identité contemporaine 2 que les pasteurs se désunissent, se divisent, se séparent les uns des autres; qu'ils enseignent chacun des doctrines diflérentes, aussitôt nous n'aurons plus cette unité de doctrine, telle qu'elle a été eîiâeignée par les apôtres. Enfin, ôtèt l'unité qui forme comme le ciment de tout ce grand édifice, l'union de ses parties cessera, et, par là même, la sainteté en sera bannie ; car celle-ci ne subsiste pas sans la charité, et la charité est le lien de perfection qui fait de tous les cœurs un seul cœur comme une seule âme. La charité qui unit les hommes entre eux venant donc à manquer, il en résulte, par une conséquence nécessaire dans le système chrétien, et d'après les paroles mêmes de l'apôtre de la charité, que celle qui unit l'homme avec Dieu doit manquer également (1). Sans la charité, le culte n'a rien qui sanctifie le cœur ; les sacrements ne sont plus que des rites purement extérieurs, sans vie, sans effet pour ceux qui les reçoivent ainsi disposés. Mais, supposez àu contï*aire l'unité dans la société chrétienne ; de ce moment, pleine de vie et de force, elle voua apparaîtra tout à la fois une, indivisible, perpétuelle, universelle et sainte. Redevenue tout ce