‹ Le protestantisme et la règle de foi, trChapitre 21 sur 30 · I JOAN. IV · texte numérisé non relu

I JOAN. IV

que l'esprit humain peut concevoir et comprendre de plus grand, de plus élevé, de plus sublime, elle se montre à vous pour ce qu'elle est, c'est-à-dire, comme l'ouvrage et l'exécution du plan de la divine sagesse. L'unité de l'Église est donc, non-seulement une propriété qui lui est essentielle; mais de plus une condition et, pour ainsi dire, un appui indispensable aux autres propriétés qui entrent dans l'idée d'une Église chrétienne. L'unité, en un mot, est ce qu'a eu principalement en vue l' Homme-Dieu en fondant sa nouvelle société, ainsi que l'exigeaient la nature même de la chose, le motif sublime de l'apparition sur la terre du divin envoyé, la mission confiée par lui à ses apôtres, et la suprême destinée de la famille humaine. Cette unité est supposée (soit comme déjà existante, soit du moins comme nécessaire) par les moyens établis pour notre salut, prescrite par les paroles du Sauveur, représentée par les emblèmes sous lesquels il nous l'a retracée ; enfin, pour ne rien dire de tout le reste, cette unité nous est comme imprimée dans l'admirable banquet eucharistique, où nous recevons tous ensemble, pour l'aliment de nos âmes, pour gage de la résurrection glorieuse de nos corps, et pour l'ineffable consolation de nos cœurs, la même chair et le même sang de l' Homme-Dieu, victime d'amour par excellence. Mais unité synthétique, qui identifie tous les esprits par la foi, et tous les cœurs parla charité; unité enfin, qui nous prépare, nous

^ 345 — dispose, nous initie à l'unité souveraine, qui fera que Dieu soit tout en tous (1).

Or, cette unité si belle, si nécessaire, si essentielle, est totalement détruite et anéantie par la règle de foi du protestantisme , également contraire, et à l'unité de foi, et à l'unité de charité. Nous allons prouver l'un et l'autre.

Et d'abord, qu'une telle règle détruise nécessaire- + ment l'unité de foi, c'est une vérité d'une évidence incontestable. En effet, si en vertu de cette règle tout individu est juge souverain de sa croyance, quiconque lit la Bible et l'interprète par lui-même, avec son propre esprit et sa raison individuelle, se forme pour objet de sa foi le sens qu'il a trouvé ainsi ou qu'il a cru trouver dans la Bible. Par conséquent, il est à lui-même la règle immédiate et suprême de sa foi ; et, comme nous l'avons déjà observé, personne n'a le droit de le taxer d'hérésie, à quelque degré qu'il s'éloigne de la véritable croyance, puisqu'il ne procède que conséquemment à la règle qu'on l'autorise à suivre. J'ai dit qu'il est à lui-même la règle immédiate et suprême de sa foi ; car, bien qu'il soit vrai que dans le protestantisme la Bible est proprement la règle appelée règle de foi, elle n'est pourtant, si l'on y fait bien attention , que le fonds dont on a à tirer comme d'une mine abondante les vérités à

(1) I Cor, XV, 28.

croire; et, si quelques-unes de ces vérités, placées pour ainsi dire à fleur de terre, peuvent s'y découvrir sans peine (quoique même celles-ci, comme nous l'avons vu et comme nous le verrons encore, aient été niées par plusieurs) , la plus grande partie dé ces véri tés cependant ont besoin d'être extraites péniblement et réduites en formules, ce qui se fait par l'interprétation de celui qui lit la Bible* Ainsi l'Écriture n'est que la règle éloignée, comme contenant les vérités que Dieu y a déposées, en les révélant ou les inspirant à l'écrivain sacré ; mais la règle prochaine, c'est la raison, qui les cherche et se les approprie. La raison individuelle est donc dans le protestantisme ce que l'Église est dans le catholicisme. Or, l'Église ne donne pas les vérités qu'elle propose à croire comme venant d'ellemême, mai$ comme révélées de Dieu; et elle les extrait du dépôt de la révélation qui lui est confié, savoir, de l'Écriture et de la tradition. Et par cohséquent la parole de Dieù^ écrite ou traditionnelle, est le seul dépôtd' où l'Églisepuisseextrairelesobjets de croyance qu'elle propose à ses enfants comme révélés de Dieu et en vertu de son autorité. Dans le protestantisme, au contraire, ce même ofSce est rempli par la raison de chaque croyant ; et, de même que l'Église se dit et est en effet pour les catholiques la règle prochaine de foi, dé même la raison individuelle doit se dire, comme elle l'est de fait, la règle prochaine de foi pour le protestant. Ainsi, comme le catholique, en faisant un acte

de foi sui* un article quelconque, croit à rinfaillibîlité de l'Église qui le lui propose de la part de Dieu, le protestant au contraire croit à sa raison, c'est-à^-dirê à lui-même ; seulement, il ne peut pas dire infaillible sa raison^ c'est-à-dire lui-même, parce que la nature de la chose s'y oppose ; et d'ailleurs, le protestantisme n'a jamais poussé si loin sa prétention. Du reste, il croit que tel article est de foi, simplement parce qu'il s'est convaincu par son interprétation individuelle que cet article se trouve dans l'Écriture, et que le sens du passage qui le contient n'est pas autre que celui quMl lui attribue.

Or, conmie souvent il arrive que deux individus, quoique lisant dans le même livre n'y lisent pas la même chose, à cause de leur différence de dispositions, d'in-^ clinations ou de capacité , chacun se formera donc ses articles de foi comme il pourra ou voudra l'entendre. En un mot, comme chacun a sa raison à soi, sa manière de voir à soi, son interprétation h soi, il a de même sa foi à part, c'est-à-dire, diflérente de celle des autres. Et c'est ainsi qu'une telle règle a pour effet de diviser, non-seulement une nation d'avec une autre, un peuple d'avec un autre peuple , une secte d'avec les autres sectes ; mais chaque individu, d'avec tous les autres individus. Il n'y a plus de lien qui unisse les esprits, plus de ressort qui les détermine à se pfiettre d'accord sur un même objet. De là vient que la divergence des croyances est comme nécessaire, encore que le con-

traire semble devoir arriver à raison de l'identité de la règle éloignée de foi pour tous , qui est la Bible ; mais, comme nous l'avons observé, la raison de chacun étant à elle-même sa règle prochaine, il s'ensuit que la foi même objective doit être aussi différente que l'interprétation de chacun peut l'être elle-même (1). Afin donc qu'il y eût une seule et même foi pour tous les vrais croyants , le Sauveur ne l'a point abandonnée à la science, à l'habileté, au jugement, ou pour tout dire, au caprice de chaque individu, en le renvoyant à la Bible ou à une règle morte ; mais il les a renvoyés à l'autorité d'un enseignement toujours vivant et divinement infaillible: Allez et enseignez, a-t-il dit à ses apôtres ; celui qui croira sur votre prédication sera sauvé^ celui qui ne croira pas sera condamné. Voilà la voie abrégée et sûre, choisie par le Christ pour obtenir l'unité. Le protestantisme, au contraire, dit à tout le monde : Prenez en main la Bible, étudiez-la, examinez-la; pesez-la; et, d'après

(1) C'est ce qui est confessé par les protestants e\is -mêmes. Stapfer, déjà cité, voyant l'impossibilité qu'il y a dans le protestantisme d'obtenir l'imité de foi, écrit positivement qu'on peut faire uiie profession de foi, parce qu'après Umt la confession de foi n'est point étemelle, qu'on peut la changer comme ON CHANGE LES LOIS HUMAINES (ouvr. cité, p 575); qu'elle peul s'adoucir successivement, se simplifier sur la demande plus générale de l'opinion plm éclairée (p. 579). De sorte qu'il voudrait qu'on sacrifiât la foi à l'unité, ou l'unité à la foi. Voir l'ouvrage cité • Un mot d'un catholique, p. 141.

ce que vous croirez y trouver^ formez-vous vos articles de croyance : et avec ces seules paroles, il a jeté la division, la discorde , l'anarchie sur tous les articles de foi, et l'unité est devenue impossible.

Qui, après cela, eût jamais soupçonné qu'il y aurait des protestants qui déprécieraient l'unité catholique, et vanteraient l'unité de leur secte? Eh bien, il a paru de nos jours un gros livre, composé tout entier pour soutenir ce paradoxe. Écoutez le ministre Vinet: «Il y a, écrit-il, deux sortes d'unité religieuse, l'une factice, mensongère, inarticulée, parce qu'elle se fonde sur l'abdication de l'individualité, de la liberté : unité mensongère; car si tous paraissent penser de même, c'est que nul n'a de pensée proprement dite. Telle est l'unité romaine ; elle exclut les divisions, les sectes, mai^ c'est la preuve de son défaut de vie. En religion vie et diversité sont étroitement corrélatives. Il n'ya -f. point de vie où il n'y a point de sectes ; l'uniformité est le symptôme de la mort (1). Il y a une autre unité réelle, vivante : c'est celle que le christianisme établit naturellement entre tous les individus qui l'étudient à fond. Elle est vivante, parce qu'elle résulte des efforts personnels, libres, spontanés, des individus

(1) Cet ouvrage a pour titi*e : Essai sur la manifestation des convictions religieuses et sur la séparation de l'Église et de l'État, par A. ViNEt, Paris, 1842, de 562 pages. Il est divisé en deux parties, dont la première renferme six chapitres, et la seconde onze, outre les longues notes, l'avei^tissement, etc.

— 3S0 — vers les mêmes vérités. Mais par là même que chacun marche librement, ne vous attendez pas que tous prennent le même chemin, voient de prime abord les mênjes choses. Le christianisme a tant de faces ; Tesprit humain, comme la face humaine, a quelque chose de si individuel, que les premières relations des voyageurs pourront être fort contrastantd^w QuUls continuent toutefois à marcher, il est impossible qu'ils ne se rencontrent pas dans le fond du chrsrtk^ nisme, 9

Et qu'on ne s'effraie pas du nombre des sectes ; €ar « telle est la nature du ehristiamsine^ pmuïsfBt eet écrivain, que nulle rehgio» ne doit diviser davantage à la surface, ni unir plus étroîtem^ttàla base* Nulle religion ne doit produire plus de sectes, nidlene doit maiDtrair entre les membres vraisnent religieini de ces différentes sectes une unité pti» intime... Aa reste, les faits sont là. On a beaucoup parlé de r«nm^chie protestante; mais c'est de ï unité protestêrUe qu'il fallait parier. Veieeêtà frappant qui règne entre les symboles des différentes Églises protestanles, ^t accord né dans la liberté et dont elle constate la réalité: cet accord est la véritable unité, dont le cathoHcisme n'a que le fantôme » (1). Et mettant en avant

(1) MM.J p. 181, en note, et p. 369». Ces dernières j^wrdé», Vinet les neprodiait d« facteur anoRyme de Fécr^ intltufé : De runité catMiftie et de ki diverse pro^dantey Teiileuse?;

le principe de l'individualité religieuse, consacrée selon lui par le Christ (1), notre auteur conclut en ces ternies : « Là où l'on abdique ce principe pour fiulistitai^F à l'individu religieux l'être collectif prétei^du religieux qui se nomme l'Église^ comme on fait dana le catholicisme, l'idée même de société chrétienne disparaît. Vous voyez donc que l'Église romaine n'est pas une société ; mais l'Église du libre e^Ai^eii en pst une » (2).

Après avoir rapporté ces extraits, il pous reste à y joindre quelques réflexions pour en faire ressortir le ridicule et le contrersens. Et avant tout, pour savoir combien 3'aGCûrdent et s'harmonisent les uns avec le^ aubres les protestants du jour, il est bon de remarquer, (]pi'ep même temps que M. Vinet écrivait en Suisse çpm Xuniformitée$t Ui^ymptàmôde la mort y M. de Gosparin écrivait de son côté à Paris : « Nous nous devons contre le dessein de Pieu, qui, en étendant au \mx son Égli^primitive, lui avait imprimé le caractère ju^u' alors inconnu m monde de Yuniformiié des doQtnne$ » (â). £t vdlà le symptôme de mort de M. Yinet transformé par M, de Gasparin en caracêère

1840; et à^V homme m face de la Bible, par M, Boucher, Paris, 1841,

(1) Voir p. 215, 216, 286,

(2) Ihid., p. 498.

(3) De Gasparin, Mérêis énéraux du protestantisme Ira7i çais, Paris, 1843, p. 314.

de vie divine ! Le protestantisme, honteux dorénavant de toutes ses diverses fractions dans lesquelles il se morcelle et se divise, et ne pouvant en même temps voir d'un œil indifférent resplendir sur le front de l'Église catholique le caractère divin de l'unité, a dû tenter tous les moyens imaginables pour atténuer l'effet de ce contraste qui l'écrase. La preuve que nous suivons la vraie doctrine du Christ^ c'est que nom sommes divisés. en des milliers de sectes ; la preuve que vous êtes loin de la vérité et de la vie, vous autres catholiques, c'est qu'en religion vous n'avez qu'wne seule pensée^ un seul cœur et un seul langage ! Peut-on pousser plus loin le paralogisme et l'absurdité ?

On ne doit point s'étonner si le ministre Vinet se trouve en opposition avec son coreligionnaire, puisqu'il se trouve aussi en contradiction avec lui-même. En effet , comme nous sortons de le voir, il nie que l'Église catholique soit une société religieuse^ parce qu'elle est une^ et il affirme que l'Église protestante est une au contraire, parce qu'elle est de diverses croyances; or, un instant après, il vient nous dire que le protestantisme n'est pas une religion , mais seulement le lieu d'une religion ou d'une société religieuse. Voici ses paroles : « Le protestantisme, quoi qu'on en dise, n'est que le lieu d'une religion » (!)• La contradiction pourrait-elle être plus évidente?

Il) r.sHaiy p. 180, en note.

Digiti;

Quant à l'ensemble de la théorie de cet écrivain, le savant l'abbé Martinet observe fort à propos qu'elle pèche par deux défauts, qui sont d'être trop jeune et trop vieille. Trop jeune par rapport au Christ, qui a prescrit et ordonné tout le contraire ; par rapport aux apôtres, qui ont enseigné et pratiqué tout le contraire; par rapport aux protestants eux-mêmes, qui ont toujours eu honte de voir qu'ils ne possédaient pas l'unité, et ont fait en conséquence tous leurs efforts pour s'en attribuer au moins les apparences. Trop vieille, parce qu'elle est celle de tous les hérétiques anciens et modernes qui, depuis Simon le Magicien, le chef de tous, jusqu'à Luther, et depuis celui-ci jusqu'aux jansénistes et à Ronge, ont tenu à l'unisson le même langage. Chacun d'eux s'est donné la mission de remettre en marche, sur les pas du Christ, l'esprit chrétien embourbé dans la vase d'une Église corrompue et corruptrice en même temps ; de réveiller ses frères endormis dans les bras de la Circé romaine ; de nous apprendre à penser, à juger, à sentir par nousmêmeô (1).

Qu'il soit, outre cela, entièrement faux que l'unité catholique tire son origine de l'abdication de l'individualité propre; et que les fidèles ne soient pas coulés ♦

(1) Solution des grands problèmes, t. m, c. 15, Paris, 1860, où le profonde! éloquent écrivain .dévdoppe habilement cette matière.

en bronze par l'Église, comme le dit Bungener, autre protestant moderne (1) , mais qu'ils conservent intacte leur personnalité ou leur individualité, c'est cç qui résulte clairement de la nature même de notre acte de foi. Car le catholique croit à Jésus-Christ, représenté à ses yeux par l'Église ou ses nùnîstres, librement, spontaném^t, sans autre contrainte que la contrainte morale, et, par conséquent, il ne perd point son individualité : s'il en était autrenoent, la foi serait sans mérite. Mais il est curieux de pouvoir appuyer cette vérité du propre aveu de M. Vinet lui-même, qui, après tant de déclamations, finit par en convenir, en disant : « Son point de départ (du cathoUque) est un acte de foi , et, par conséquent, de personnalité» (!2). Ainsi, le catholique peut toujours dire : je ne crois pas^ comme le font tant d'incrédules et d'apostats, qui tournent le dosa l'Église leur mère.

Enfin, quant à ce qu'afGirme ce même écrivain de l'unité interne que posséderaient les protestants, à la différence des catholiques, qui n'auraient que l*unité matérielle et extérieure, ou comme il s'exprime, de l'union des protestants à la base avec les divisions à la surface, cette prétendue unité dans la variété du protestantisme est contredite par la théorie et par les faits. Car, puisque l'hommé^e du catholique à la vé-

(1) Voir HuBTEB, p. SO.

(2) Essai, p. 41X, en note.

rite religieuse est spontané, vplontaire et libre, attendu qae c'est un acte de foi méritoire , l'unité de sa croyance est donc à la fois intérieure ef extérieure, et pour me servir du langage de l'école, elle est maté^ rie lie en même temps que formelle; tandis que le défaut d'unité du protestantisme est tout à la fois à la surface et à la bfise. Les {H*otestants ne se diviseraient pas au dehors, s'ils avaient au fond les mêmes sentiments. La divergence extérieure est l'e/fel de la divergence intérieure. Les guaresatroces que se sont faites en tout temps les sectes nées du protestantisme tiraient alors, comme aujourd'hui, leqr origine des articles controversés entre elles, et pour lesquels elles se sont anathématisées et s'anathématisent à qui mieux mieux. De là, les deux c^ts et quelques sectes j^ que Ton y compte : qu'on essaie de voir s'il s'en trouve une seule qui combatte l'autre pour d'autres raisons que pour la diversité de leurs croyances (1).

(1) Par là nous avons aussi répondu à la longue tirade d*Adolphe Monod rapportée par Vinet dans sa note 1, p. 445, qui, dans son livre intitulé : Lucile ou la lecture de la Bible ^ ' s'étend sur cette double unité interne et externe, dont il attribue la première aux protestants, et la seconde seule aux catholiques. Mais il est bon, pour confondre davantage ces nouveaux adversaires, de produire un aveu récent, authentique et solennel, par rapport, tant à Vwnité catholique, qu'à la division interne et externe du protestantisme.

Dans la lettre de convocation du synode général de Beriin, célébré en 1846, du 6 Janvier au 15 février, par Tordre du roi,

Aucune secte dans le protestantisme n'a pourpoint d'opposition à une autre , une simple négation extérieure ou apparente. Le luthérien soutient toujours son impanation, le calviniste sa figure, le méthodiste son fanatisme, le quaker son illumination interne, et ainsi de tous les autres. Ce qui a fait dire à la baronne de Staël : Nous finissons presque toujours par avoir lès opinions dont on nous accuse (1). On a cherché à réunir les esprits ou les cœurs au moyen d'une même profession de foi par les livres symboliques. Mais ce remède n'a point arrêté les progrès du mal. On a même reproché ces dernières années , et avec raison, aux protestants orthodoxes, c'est-à-dire à ceux qui tiennent encore aux symboles de foi , de méconnaître la nature du protestantisme (2). J'ai dit av^c raison, puisque livre symbolique, ou qui oblige à une profession de foi déterminée , et liberté absolue d'examen, sont deux idées contradictoires qui se détruisent mutuellement.

on lit en particulier ces mots : En fait de culte et de lUurgiey le catholicisme a produit tout ce qu'il y a de plus grandiose et de plus parfait. Sur ce domaine, il manque à notre Église {protestante] ce gui donne au ctdte son principal prestige : /'antiquité IMMÉMORULE et le caractère tradiiionnel^ qui n'appartiennent qu'au catholicisme. Nous en donnerons plus loin d'autres extraits d'une force qui n'est pas moindre.

(1) De l'Allemagne, cit. par Vinet, p. 434.

T2) Wegschèider, p. 600, n. 4, de ses tnstit. Il dit de pins que les livres symboliques sont rontrairos à rÉw^iture.

Qu'il soit donc reconnu que la diversité en matière de foi, non pas seulement extérieure, mais intérieure surtout, est inhérente, intrinsèque, essentielle à la règle du protestantisme, et que la théorie est sur cet article pleinement confirmée par les faits. Si chaque protestant le voulait, il pourrait se faire son symbole particulier à lui seul. Que si cela n'a pas lieu cependant, ce n'est pas la règle en question s'y oppose, mais uniquement parce que, comme nousl'a- Yônsr démontré, le protestantisme, quant à sa règle , pour toutes les classes dont il se compose, n'est qu'un fantôme, un nom sans réalité . Mais à considérer la chose en elle-même, il devrait en être ainsi. Car le mot de Tertullien au sujet des marcionites et des valentinièns, s'applique avec bien plus de force encore aux protestants : que tout ce qui a été permis à Marcion. Test aux marcionites ; que tout ce qui l'a été à Valentin , l'est aux valentiniens , et par la même raison, ou pour mieux dire, à plus forte raison encore, tout ce qui a été permis à Luther l'est également aux luthériens, pour ce qui est d'innover en matière de foi (1 ) ; et ainsi à l'infini.

Et ce n'est pas seulement en matière de foi que la règle du protestantisme a semé et sème encore

[1] De Prœscript.y c. 42. Idem licuit valentinianis quod Valentino, idem marciQilitis quod Marcioni de arbitrio suo fidem ijinoYare. Ed. Rig.

Digiti

aujourd'hui la division dans les esprits; mais elle Fa autorisée aussi et continue de l'autoriser sous le rapport de la charité, ou en ce qui intéresse l'union des cceors et des volontés. Cette division n'est qu'un corollaire , une conséquence naturelle de la première* Quand les '^ ^ esprits sont divisés , spécialement en matière iteligieuse, les cœurs doivent l'être de même* Je sais bien qu'absolument parlant, et à ne considérer la chose qu'en elle-même, l'une pourrait être sans l'autre ; mais dans la réalité, c'est tout-à-fait différent. De tout temps, les haines religieuses sont venues à la suite des dissentiments religieux et des contn>versés spéculatives. C'est ce que nous attestent l'hiôtoire entière et l'expérience journalière ùïême du êièclë actuel. On n'a besoin que de lire l'histoire de l'arianisme, du nestorianisme, dé l'eutychéisme ^ du pélagianisme, de l'hérésie iconoclaste^ et sans parler de bien d'autres , du protestantii^e enfin, pour s'en convaincre jusqu'à l'évidence.

Et cela ne se vérifie pas seulement par l'hostilité de ces sectes â l'égard du catholicisme qui^ à toute^^ les époques, a été le principal objet des attaques combinées de tout 6è qu'il y a jamais eu de sectes dans le christiônièmé , et contre lequiél elles otit surtout aimé à décharger leur haine, et souvent leur fureur; mais cela se vérifie encore par les guerres et les querelles intestines de ces sectes entre elles. Elles ne se sont jamais accordées ensemble, si ceïl^ëst à dé tktés

et courts intervalles, pendant lesquels on les a vues quelquefois suspendre leurs contestations pour attaquer ensemble l'ennemi conmiun, c'est-à-dire l'Égliiee catholique. Hors ces cas exceptionnels, elles se sont déchirées les unes les autres, à- ce point qu'il était pasfié en proverbe, que la guerre des hérétiques entre eux était la paix de l'Église.

Ajoutez que chaque secte en particulier devenait le théâtre de divisions intestines^ qui ni moins opiniâtres, ni moins violentesque les premières, jusqu'à ce que les parties en vinssent à une rupture ouverte^ qui donnait naissance à de nouvelles sectes le plus souvent en guerre entre elles. De ces fractions elles-mêmes en . sortaient bientôt de nouvelles ; si bien qu'on pourrait en dresser un arbre généalogique en les rapportant à une souche commune. Quelques-unes finissaient par s'éteindre, sans autre raison que leurs fractionnements sans nombre qui les avaient en quelque sorte pulvérisées. L'histoire du protestantisme est trop récente et trop connue (1). J'ai déjà parlé ailleurs des guerres du luthéranisme contre l'anabaptisme, qui a produit le mennonisme, comme ce dernier les Frères Moraves; de celles qu'il fit aussi aux sacramentaires et

(1) Voici l'aveu qu*a fait là-dessus un protestant : « L'Église luthérienne, eu égard à diyerses fractions, ressemble à un ver coupé en mille morceaux, dont chacun remue tant qu'il lui reste un peu de vie, niais qui finit par mourir. »f Trœsesein, />•«cours de réception au doctorat, Strasbourg, 1713.

auxsociniens; des guerres de ranglicanisme contre le presbytérianisme et le méthodisme, et contre tous les autres partis qu'il appelle dissidents^ c'est^à-direqui se sont séparés de l'Église catholique.

^ Ce n'est que dans le cours de ces dernières années

qu'il s'est fait une alliance commune entre les diverses communions ou sectes protestantes , dans le but d'unir leurs efforts contre l'unique Église que toutes détestent également. De cette confédération a tiré son origine, en i 804, la Société biblique de Londres, devenue la tige de toutes les autres qui se trouvent répandues partout où il existe des communions protestantes, bien que divisées entre elles. Le but commun de ces sociétés est l'anéantissement, s'il leur était possible, de l'Église de Rome, comme quelquesuns de leurs principaux membres ont fini par le confesser ouvertement (1). Eh bien, tout cela n'a pu empêcher leurs divisions intestines, leurs dissensions, leurs récriminations réciproques, si bien qu'elles ont

(1) L'anglican O'Callagan, dans son ouvrage TJwughis on tlie t^ndency ofthe Bible Societies as affecting the established Church, London, 1817, in-8®, p. 17. Il reconnaît dans cette institution Vesprît d'opposition à Rome, Un journal catholique anglais cite un ministre, appelé Ck>tteret, qui, dans un sermon prêché en 1813 devant une de ces sociétés, dit qu'il espérait que la distribution de la Bible contribuerait puissamment à ruiner le pouvoir papal. (r/*c ortkodox Journal^ octob, 1813, p. 179.) Nous produirona cûlleurs d'autres documents sur ce même sujet.

produit de nouveaux schismes , et se sont déchirées HMituellemeiit (1). La guerre n'est point cessée ni' même bien ralentie entre les protestants libéraux et ceux qui se nomment orthodoxes ou piétistes, et nous avons de ce fait des preuves récentes de Prusse , de Suisse et de Genève (2). Les dissensions religieuses ont armé à toutes les époques le frère contre le frère, et fait méconnaître dans l'excès de la fureur les droits les plus sacrés de la patrie, de la famille et du sang.

Que si l'on ne voit plus aujourd'hui cette haine s'exercer au$si brutalement qu'autrefois, on peut en donner plusieurs raisons prises dans des causes étrangères. Le progrès delà civilisation, par exemple, l'empire de l'opinion publique, mais surtout le philosophisme, le rationalisme, l'indifférentisme religieux, y ont eu la plus grande part. Malgré cela, il reste encore bien du chemin à faire avant d'arriver à l'extinction des dissensions mutuelles , c'est-à-dire, ou à la négation de toute foi, ou à l'unité et à la profession

(1) Voii' Grégoire, Histoire des sectes religieuses, Paris, 1829, t. IX, art. Église anglicaney Méthodistes, IngMmistes, etc.

(2) Voir l'opuscule intitulé : Les momiers. On connaît la per* sécutioa exercée par Guillaume III contre ceux qui s'opposaient à la réunion des deux sectes luthérienne et calviniste, ou pour mieux dire, à la fusion des deux dans une troisième, nommée par lui Évangélique. Dans le canton de Vaud, en Suisse, on. a destitué pour des motifs semblables tous les ministres qui tenaient encore à un dogmatisme positif.

de la même foi pour tous. La paix avec l'Église romaine ne s'obtiendra jamais que par ce dernier moyen, puisque cette Église est la seule contre la* quelle les incrédules et les rationalistes, aussi bien que toutes les sectes, gardent du ressentiment, alors même qu'ils professent un indifférentisme général.

Je pourrais dresser une longue liste d^ témoignages et même de faits très récents en confirmation dé cette vérité ; mais la chose me paraît superflue. Il me suffira d'en citer pour exemple un trait des plus si»* guliers qui se lit dans un journal. C'est une réponse faite par l'évêque protestant de Tasmanie, le docteur Nixon, à une députation de quelques membres de l'Église anglicane , venus pour le féliciter de son heureuse arrivée dans son diocèse. Voici ses paroles rendues en français» « Dans cette adresse, répond Nixon, j'ai remarqué de plus l'espérance que vous m'exprimez de voir la parole de Dieu et les doctrines de l'Église d'Angleterre toujours promulguées fidèlement dans ce diocèse. Je partdge sincèrement ce déëif avec vous; car je suis intimement persuadé qu'aucune autre Église n'offre des moyens de grâces et de salut aussi purs et aussi abondants, qu'on les trouve dans l'esprit comme dans le langage de notre communion. Et si c'est bigotisme que de faire cette déclaration, je consens volontiers à en être accusé. Mais en m' expliquant avec cette franchise et cette fermeté, ai-je l'intention d'exclure de la voie du salut les autres corn*-

munions chrétiennes protestantes, ou de nier que là grâce salutaire de Dieu se manifeste souvent aussi avec liberté dans leur sein? A Dieu ne plaise ! Loin de moi une opinion aussi contraire à la charité, aussi dépourvue de fondement* Je n'aspire qu'à garder mes propres convictions, et à laisser les autres en paisible possession de leurs sentiments particuliers* A ce témoignage de bienveillance amicale il y a du reste une exception^ qu'en conscience je suis obligé de faire: est-il besoin de dire que je veux parler de t Église de Rome ^ de cette Église qui a corrompu radicalement la foi chrétienne, telle qu'elle est exposée dans la parole de Dieu, et qui s'est écartée outre mesure de la simplicité qui est en Jésus-Christ ; de cette Église, par conséquent, à laquelle tous les peuples chrétiens sont tenus de s'opposer sans transaction aucune? Je ne fais pas difficulté d'affirmer que, der-^ nièrement, en Angleterre^ l'Église romaine a fait des progrès sensibles, et qui augmentent tous les jours; et il n'est pas moins clair, comme vous en serez vousmêmestémoins, que même danfe cette colonie de notre adoption, sa puissance s'est accrue considérablement w (i). Ce passage curieux confirmé sans la moindt^ équivoque tout ce que j'ai avancé jusqu'ici des dispositions des protestants envers l'Église catholique : indifférence et paix apparente à l'égard des

(1) Tfie Tahlet, vol. ix, n. 442, p. 674, 21 oct. 1840.

diverses sectes du protestantisme, haine et intolérance absolue à l'égard du catholicisnae. Le presbytérien, le méthodiste, le quaker, l'anabaptiste, le solifidien ou antinomien, c'est-à-dîre celui qui foule aux pieds la loi morale, le socinien, le rationaliste, peuvent trouver et trouvent en effet dans leur propre communion , selon la charité presque sans bornes de l'évêque anglican Nixon, la voie ouverte pour le salut, et cette voie n'est fermée qu'au catholique.

Et il n'en manque pas parmi eux qui, à la haine, voudraient encore ajouter la persécution. Car voici comme s'en est expliqué un autre anglican, à l'occasion de la consécration de l'église catholique de Saint-GeoTges à Londres, faite en juillet 1848 : « Ce sont là des faits graves , et qui sont à la fois indicatifs, accusateurs et instructifs : indicatifs de la pleine liberté religieuse qui existe maintenant dans ce royaume , accusateurs du caractère agressif de l'Église catholique romaine en ce pays, et instructifs de la résistance nécessaire qu'on doit y opposer. Depuis l'obstacle que les jésuites ont mis au progrès de la Réforme en la combattant dans les diverses contrées de l'Europe, le protestantisme n'a pas eu dans ce royaume une machine de guerre dressée contre lui comme celle que commande et dirige le docteur Wiseman» (1). De sorte que cet excellent

(1)/ bid.

gentleman, par une merveilleuse tendresse pour les catholiques, ne serait peut-être pas fâché de voir tirer de la Tour de Londres les chevalets , les roues , les cordes, les haches rouillées, qui, sous Henri VIII, Edouard VI et la bonne Elisabeth, ont servi à écarte- 1er, à torturer et à mettre à mort les innombrables victimes de là fureur religieuse. Ou bien, se contenterait-il de voir les catholiques subir en Angleterre les mêmes rigueurs, que fait endurer en ce moment au catholicisme la Suisse protestante et radicale ? Et déjà un essai, comme je le dirai en son lieu , en a été fait par les Chambres, sous l'inspiration de lord John Russell et de l'épiscopat anglican,' daiîs le bill sur les titres (à l'occasion du rétablissement de l'épiscopat catholique) •

Qu'on mette à présent en parallèle la concorde, rùnion, la charité, l'unité, que Jésus-Christ a voulues dans son Église ; cette marque caractéristique de tous les temps et de tous les lieux, par laquelle ce même divin Sauveur a voulu qu'on distinguât toujours son Église de toute autre société, ou des sectes qui voudraient en usurper le nom ; cet accord harmonique de croyances et de sentiments dans tous ceux qui la composent sur Iqs vérités que le divin Maître lui a enseignées, et qu'il l'a chargée d'enseigner à son tour ; cette paix, cette union cordiale, cet admirable consiimmati in umim laissé en héritage par ce Dieu d'amour ; qu'on mette, dis-je, en parallèle tout cela avec les

guerres interminables que le protestantisme y a substituées par sa nouvelle règle de foi , en divisant , sur presque toute la surface de la terre, le frère d'avec le frère; et qu'on dise ensuite s'il n'est pas vrai que dans la théorie comme dans la pratique la règle de foi protestante détruit l'unité de foi et de charité, ou la communion ordonnée par Jésus-Christ dans son Église (1).

(1) C'est une sageréflexion queœllequefaiflaitRobert Hall^déjà cité [On the terms of communion^ etc., 4eédit., Leicester, 1820), dans les termes suivants : « Voir les sociétés chrétiennes se regarder l'une Tautre avec la jalousie d'empires rivaux, chacune d'elles aspirer \ s'élever sur les ruines de toutes les autres, en vantant ridiculement la supériorité de sa propre dpctrine, qui, en général, est en raison inverse de son état réel, et en daignant à peine reconnaître la possibilité d'obtenir le salut dans les autres sectes séparées d'elle : td est l'odieux et dégoûtant spectacle que présente le christianiame moderne. I^ lien de la charité qui unit les vrais disciples du Christ à 1^ différence du monde est dissous, et les termes mêmes avec lesquels on avait coutiune de l'exprimer sont exclusivement employés comme témoignages de prédilection pour une secte. Les maux qui résultait de cet état de division s(mt incalculable^ : il foinr pit aux incrédules leurs plus plausibles prétextes d'invectives; il endurcit les consciences des hommes religieux ; il affaiblit les bons, il arrête l'efficacité de la prière, et il est probablement le principai obstacle à l'abondante effusion de l'esprit qud est essentielle au renouvellement du mo^de. »

ARTICLE II

La règle rationnelle protestante, considérée au point de vue théologique, détruit la notion même de la foi.

Notion de Tobjefc de la foi. — - M^ère de la concovoir des protestants œnséquemjnent à leur règle. — Cette manière de concevoir détruit la notion de la foi, parce que le doute est inhérent au protestant par la nature même de son interprétation particulière de la Bible; — à cause de la faiblesse de la raison, — à cause des différentes manières de voir de chaque individu ; — à cause de la facilité qu'elle donne de passer d'une communion dans une autre ; — à cause de l'état de méfiance où elle laisse le croyant. — Par conséquent, le protestant ne croit pas à Dieu, mai» imiquement à soi-mêiaa. — Tout cela se voit confirmé pax les faits. — I<.a foi du protestantisme est arbitraire. — Toutes les hérésies les plus étranges et les plus impies se réduisent dans l'hypothèse protestante à des diversités d'opinions.

L'énoncé de cet article pourra sembler étrange, ou du moins exagéré, à ceux qui ne sont pas baj)itués à approfondir les choses, mais qui ont coutume de n'en considérer que tes apparences, Pour peu cependant qu'ils entreprennent d'examiner comme il convient l'importante matière que nous traitons ici, ils comprendront sans peine que notre assertion n'est ni étrange, ni ej^Sigéré^. Et, pour procéder avec ordre et ctarté, rappelons à l'esprit du lecteur les élément» qui àomxA néeessçdrement concourir h constituer me véritéobjetdefoi; et delànouspasseronsàl'applwjfttwn

de ces éléments par rapport à la règle de foi du protestantisme. Par ce moyen, j'espère qu'on se trouvera convaincu qu'on ne peut ni ne doit porter un autre jugement que le nôtre au sujet de la règle adoptée par la Réforme.

Il ne suffit pas, pour constituer une vérité objet de foi, qu'elle se trouve contenue dans la révélation, c'est-à-dire dans l'Éoriture, suivant le principe admis par les protestants; mais il faut de plus que cette vérité soit connue comme telle par le croyant avec une certitude absolue. Or, les protestants affirment qu'il suffit pour acquérir cette connaissance de la raison individuelle de chacun, et, par conséquent, que chacun doit tenir pour vérité révélée de Dieu et contenue dans les Écritures, ce qu'il voit ou croit voir ainsi. Je dis, ce qu'il voit ou croit voif\ puisque , selon eux, pour être tenu de faire son acte de foi divine, il suffit qu'on soit persuadé et convaincu que tel article se trouve dans le dépôt de la révélation , quand même on serait là-dessus dans une erreur matérielle. La conviction, quelle qu'en soit la source, équivaut à la réalité, pourvu qu'on la possède. Donc celui qui suit la règle du protestantisme n'a pas d'autre garantie de la vérité de sa croyance, que la persuasion subjective où il est d'avoir trouvé dans l'Écriture la doctrine qu'il tient comme de foi. Or, c'est là précisément ce que je soutiens être destructif de la notion même de la foi.

Voici les raisons ou les motifs qui m'engagent à en porter ce jugement. Je prends la première de ces raisons dans la nature de l'acte de foi, comparée avec celle de l'interprétation individuelle d'après l'esprit particulier. La foi, en tant qu'acte, exige et renferme de sa nature une ferme adhésion de l'entendement et de la volonté aux choses que Ton croit comme révélées de Dieu , vérité suprême ; or, une adhésion si ferme, si immuable, si supérieure à toute autre certitude, est incompatible avec les fluctuations d'esprit auxquelles on est nécessairement exposé, quand on n'a pas d'autre appui de sa foi que l'interprétation qu'on donne soi-même à la Bible. Car on doit douter si cette interprétation rend bien le serfs objectif de l'Écriture, je veux dire le sens que Dieu lui-même lui a donné. On doit douter de plus si l'on a bien apporté, dans une matière aussi importante, toute la diligence requise pour qu'il ne manque rien du côté de soi-même à ce que l'exégèse soit irréprochable. On doit douter encore si l'on est bien pourvu de tout cet appareil de sciences,. de linguistique et de tous les autres aides indispensables pour la droite intelligence de l'Écriture. On doit douter de tout cela, ne fût-ce qu'à cause de l'expérience que d'autres ont faite ; puisqu'on ne saurait ignorer que beaucoup ne partagent pas sur ces objets la manière de voir qu'on a soi-même, si même ils n'en ont une tout-à-fait opposée. Comment donc, dans ce cas, pourra-t-on préférer sa propre interprétation

à celle de tant d'autres que l'on doit croire n'être ni moins instruits que soi-même ni moins intelligents, soit par sentiment d'humilité, soit même pour la conscience que l'on a de sa propre infériorité intellectuelle à leur égard ? Un orgueil démesuré poofraât seul faire préférer alors Finterprétation qu'on atrouvée soi-même à celle de tant d'autres. Or, deux ou plit* sieurs naanières de voir sur un même sujet y. qrti paraissent également fondées, et qo'ovi âfuppose eofàti&U res ou contradictoire», se détrai^nt et s'annulk^t réciproquement. Et dès lors, ledoate naît de ho-méffiie relativement à l'interprétation qu'on a donnée, le doute incompatible avec la notion de Taete de foi.

Un second motif d'admettre ce que je disieî se puise dans la nature de la raison, qui est par eUe-mpèmé faillible, outre que les objets de la foi étant aiu-dessctôdâ sa capacité, comme a^i^rtenant à wi orcbre supérieur, il lui est facile de prendre le change^. Elle pem et doit donc toujours craindre que ce qu'elle eroit^d*aptès son jugement privé, être contenu dam^l? Écriture ne te sott pas, au moins danS'le sens o*i elle le prend. Et pour que personne ne pense que je veaiHe poœser tes chose», à l'excès et donner dans le scepticisme, je ne discorfviendrai pas que quelques vérités bÎ8torîque& ou naoraies ne puissent se découvrir sûrement dans FÉcrîtare à Faixfe de la seule raison- ; mais je parie iei de ces autres vérités qui dépendent de Pinterprétation plus ou moins difficile des textes qui les contiennent; je parle

de ces vérités qui sont objets de controverses ; je parle de ces vérités abstruses en elles-mêmes, et qui n'en appartiennent pas moins au dépôt de la foi, et dont peuvent se déduire des conséquences importantes. Telles sont les vérités qui concernent Dieu, la Trinité^ r Incarnation, la propagation du péché d'origine, la grâce et beaucoup d'autres de ce genre. Il en est de telles en particulier dont je he crains pas d'âssyurer que la raison individuelle, abandonnée à eile^nême, ne peut jamais en avoir la certitude absolue, une assurance telle qu'elle bannisse toute crainte ^ se tromper, et sm* lesquelles elle ne pourra se former tout au plus qu'une persuasion purement subjective. Je n'hésite point à affirmer que le protestantisme n'aurait ni découvert, ni formulé, ni professé aucun des dogmes concernant les vérités que je viens de dire, sans l'Église catholique, qui est l'unique source où il les a puisées. La règle qu'il préconise petirt bien être propre à les perdre, comme les ont perdues de fait les sociniens çt les rationalistes avec grand nombre de protestants ; mais elle n'est pas projMre par elle-même à les trouver.

Un troisième motif est la perplexité qui naît d'ellemême dans l'esprit à la vue de tant de variétés et de divergences d'opinions sur les objets de la foi, et dont nous avons déjà touché quelque chose. On ne saurait disconvenir que, quelque prétention qu'on se donne de ne vouloir pas subir le joug de l'autorité, on ne le

subisse toujours, et à un très haut degré, malgré soi ou comme à son insu. En parcourant le cercle des sciences même de pur raisonnement, on trouvera que c'est partout le petit nombre qui guide la multitude, et cela d'après un instinct secret, ou une conviction intime que chacun a de sa propre faiblesse, d'où résulte le sentiment qu'on ne pourrait seul se suffire à soi-même. Or, cela est encore bien plus vrai dans les matières de foi et de religion, où l'homme sent plus que jamais sa propre insuffisance. Luther, malgré son principe tout haut proclamé de l'Écriture interprétée par la raison, découvrant par elle-même les vérités à croire, s'est vu suivre à l'aveugle par la foule des savants comme des ignorants dans toutes les extravagances et tous les caprices qu'il lui a plu de débiter comme articles de foi, et qu'on a abandonnés depuis, du moins la plupart, parce qu'on lésa reconnus pour, ce que c'était, c'est-à-dire pour étranges et inadmissibles (l). J'aurais la même chose à dire des autres chefs et de leurs sectateurs. C'est une loi immuable. De là vient que, si ce qu'on regardait comme certain d'après la conviction qu'on s'était for-

(1) Voir La Réforme contre la Ré for me , par Hœninghaus, Paris, 1845. On y trouve, dans les trois premiers chapitres surtout, une foule de témoignages et de faits qui prouvent Tabandon complet dans le protestantisme de la symbolique luthérienne. Nous rapporterons dans leur temps plusieurs de ces aveux et d'autres encore des protestants.

niée se trouve révoqué en doute ou même nié par quelqu'un d'une profonde doctrine ou d'une grande célébrité, aussitôt, quelque partisan qu'on puisse être d'ailleurs du libre examen, on commence à se demander avec inquiétude si l'on n'aurait pas frappé à côté du but, ou si l'on ne se serait pas égaré dans sa route. De l'anxiété où l'on se trouve alors on passe bientôt au soupçon, du soupçon à un doute positif, et souvent on finit ainsi par nier ce qu'on avait affirmé d'abord.

C'est ce qui arrive encore plus aisément, quand Tarticle qu'on a admis se trouve rejeté par plusieurs hommes d'une grande réputation pour la doctrine et pour le savoir ; et bien davantage encore, quand une communion ou une secte entière vient à s'insurger contre les autres déjà établies. Quiconque, dans le protestantisme, lève l'étendard de la nouveauté, peut s'assurer qu'il trouvera bientôt une foule de prosélytes. Je puis citer à l'appui de mon assertion un fait d'une date assez récente. Quoi de plus mal avisé que le rongisme, ce mélange indigeste de catholicisme, de protestantisme, de rationalisme, et d'autres ingrédients hétérogènes qui le composent? Eh bien, à peine le rongisme s'est-il montré sur le sol gennanique, qu'il a grossi ses rangs d'une foule de nouveaux adeptes, sortis la plupart du sein du protestantisme. Gomment ce phénomène a-t-il eu heu, si ce n'est en vertu de la loi que nous avons tout h l'heure signalée?

La même chose arriva Bur le sol britannique à T apparition de Wesley, et tous les jours le même fait se répète sur le soi américain. Les protestants échangent les communions conrnie on le ferait des académies, ou comme on passerait d'une école à une autre école, d'un théâtre à un autre théâtre, poussés à tous cea changements comme par un vent violent et caprin deux, et comme des pailles légères et sans consisH tance, suivant l'oracle de l'apôtre» Cela supposé, comment peut-on dire qu'on a la foi, c'est^-à-Kiiré cet assentiment inébranlable aux vérités révélées, cet assentiment supérieur à toutes les épreuves, et pfêt à s'imposer, suivant l'occasion, le sacrifice de la vie, quand on est dans une disposition de cette natuï^ ? Or, cette disposition est inhérente et naturelle à quiconque n'a pas d'autre guide, d'autre garantie de ses croyances religieuses, que la persuasion subjec-t tive et individuelle quMl s'est formée en étudiant et interprétant par lui-même la sainte Écriture, c'està-dire en s' attachant à la règle du protestantisme, avec laquelle toute notion de foi s'évanouit et se perd. Un quatrième motif qui s' offre à ma réflexion , c'est la méfiance qui tôt ou tard doit s'élever dans l'esprit de celui qui ne s'appuie que sur ses propres lumières. On dit que l'homme est soumis à la loi d'un progrès continu et indéfini, et que c'est là le trait caractéristique qui le distingue de la brute. J'admets la vérité d3 c eprincipe pour tout ce qui est soumisau pouvoir de l'homme ;

mus par là même j'en infère que ia règle de foi protesiainte est defitmctive du concept ou de la notion de la foi. Car la foi, considérée objectivement, ou comme vérilé révélée de Dieu, est immuable autant que Dieu lui*fnême. La foi ne saurait dans son objet être sujette à aucune variation, à aucun changement, à aucun progrès* L'homme peut bien s'exercer sur cet objet : il peut l'étudier, en déduire les conséquences, en présenter les développements, l'élever, si l'on veut, à l'état de science ; mais en soi cet objet doit toujours rester te même, tel qu'il a plu à Dieu de le faire connaître« Et ce n'est pas par notre raison ni par nos recherches que nous pouvons connaître cet objet tel qu'il est en lui-môme, mais uniquement au moyen de l'autorité que Dieu a chargée de le taansmettre en son nom, et qu'il a pourvue par conséquent des prérogatives indispensables pour une mission si haute , en la revêtant de caractères propres è la faire teconnaître de tous, excepté de ceux qui, pour ne pas les voir, voudraient s'aveugler eux-mêmes. Celui qui , animé d'un esprit de présomption et d'orgueil, veut étm à lui-même son guide, et prétend trouver par luimême dans le livre sacré de la révélation, et déterminer par son propre esprit les vérités qu'il lui faut croire, aura toujours, quoi qu'il fasse, à se méfier du i^ccès de ses recherches, parce que l'instrument dont il se sert, qui est sa propre raison, est un instrument trompeur, et nullement proportionné à une sembla-

ble fin ; et par conséquent, il est impossible qu'avec cela il se fasse une certitude, ou qu'il ait la foi. Et c'est de là que viennent les perpétuels changeriiénts d'un homme de cette trempe en matière de foi, ses prétendus progrès dans la découverte de nouveaux dogmes inconnus jusqu'à lui, et les scrupules qui lui viennent ensuite pour lui faire rejeter ce qu'il avait admis d'abord.

Pour s'en convaincre, on n'a qu'à se rappeler les phases si diverses du dogmatisme de Luther. J'aime à invoquer cet exemple , parce que Luther est nonseulement le fondateur, mais encore le type et la personnification du protestantisme, par ses continuelles oscillations et ses variations sans fin sur les dogmes particuliers qu'il professait. Tout protestant qui voudra parcourir les différentes époques de la vie de Luther y remarquera ces changements si fréquents dont je parle ici. Comment donc, je le répète, le protestant fidèle à sa règle pourra-t-il avoir foi en ce qu'il croit, si toujours il peut avoir le soupçon de la fausseté ou du moins de l'incertitude de ce qu'il croit pour le moment, si toujours ilpeut craindre d'avoir à rejeter demain comme faux ce qu'il tient aujourd'hui pour une incontestable vérité ? N'est-ce pas là dé- 'truire toute notion de foi, et de foi divine? Oh ! non, ce n'est pas là la foi que nous ont inculquée le Christ et ses apôtres.

Un cinquième motif, c'est que celui qui croit en

vertu de cette règle ne croit pas à Dieu à proprement parler, mais à soi-même, parce qu'il ne soumet pas sa pensée. à la pensée de Dieu, mais qu'il soumet plutôt celle de Dieu à la sienne propre. Le protestant dit, il est vrai : Je crois à la parole 4© Dieu, et je ne me soumets qu'à lui ; mais, dans la réalité, quand il lit la Bible, ce n'est pas Dieu qui lui dit ce qn'il entend par sa parole, mais c'est le protestant qui fait dire à sa parole ce qu'il entend lui-même. Sa lecture finie, l'hommedu libre examen se dit dans son orgueil : Voilà ce que je juge que Dieu a voulu dire, et voilà ce que je crois. Ce n'est donc pas Dieu qui parle au protestant, mais c'est le protestant qui fait parler Dieu ; ce n'est pas Dieu qui l'instruit, mais c'est lui qui s'instruit lui-même. Il n'y a pas un seul protestant , quelque 0 ^ ignorant, quelque idiot qu'il puisse être, qui n'ait en vertu de son libre examen le droit de donner à l'Écriture un sens nouveau, et de se former par soi-même une nouvelle religion. Un jour, Fichte, en commençant une de ses leçons, dit à ses auditeurs : Aujourd'hui nous allons créer Dieu. Tous les jours, en ouvrant la Bible, le protestant peut dire : Je vais créer un dogme (1).

Ainsi, toutes les fois que le protestant , en vertu de sa règle, admet tel ou tel article comme de foi, ce

(1) Voir Maktinet, Soltitton des grands problèmes^ etc., t. m, c. 13.

n'est pas pour cela quQ ces articles soient contenus dans la révélation divine ; mais c'est qu'il est persuadé qu'ils l'y sont en effet. D'où il suit que le protestant ne tient que de lui-même ce qui constitue l'objet matériel de sa foi ; il est le juge suprême qui décide sans appel que tel article est contenu ou non dans l'Écriture, que Dieu a parlé dans tel sens plutôt que dans tel autre. Tellement , comme je l'ai dit , qu'en der^ nière analyse le protestant croit à soi-même et non à Dieu. Et pour sortir des abstractions, et faire mieux comprendre ce que je veux dire, venons aux faits.

Le luthérien croit que Jésus-Christ est réellement présent dans l'Eucharistie, et il fait profession de croire cette vérité, parce qu'il la lit clairement dans l'Écriture. Le calviniste ou le zwinglien croit que Jésu»- Christ n'est dans l'Eucharistie que comme par simple signe, qu'en vertu seulement et en figure, et il le croit parce qu'il tient pour certain que tel est le sens des paroles de Jésus-Christ dans l'institution de l'Eucharistie. L'anabaptiste croit de nulle valeur le baptême conféré aux enfants, qui ne peuvent pas encore faire l'acte de foi, dont il voit dans l'Écriture l'absolue nécessité pour l'administration de ce sacrement. L'épiscopiste croit que les évêques sont supérieurs aux prêtres, parce que c'est là ce que lui révèlent les livres sacrés ; au contraire, le presbytérien croit qu'ils sont égaux les uns aux autres, parce qu'à ses yeux l'Écri-

ture n'admet pas une interprétation différente. L'antinomien croit les bonnes œuvres nuisibles au salut, et la loi morale de nulle valeur ; et nous pourrions parcourir de même tous les articles professés par chaque secte particulière. Et retenons toujours que ces sectes s'élèvent à plus de deux cents, et qu'elles diffèrent essentiellement les unes des autres dans une infinité d'articles de croyance.

Bornant ce détail à ce que je viens de dire , je reprends : Est-il possible que l'Écriture contienne le / oui et le non sur un même point de doctrine? Ce serait faire la plus grande injure à Dieu que de le soupçonner seulement. Que faudra-t-il donc dire de tant de divergences, de tant de contradictions sur tant et tant d'articles? Et pourtant, chaque protestant des diverses * communions croit lire dans l'Écriture la foi qu'il professe, comme dans la source unique des vérités révélées ; il s'en vante, il s'en glorifie, il s'en fait un sujet de trion^phe^ et^ comme assuré de son avantage, il insulte aux catholiques. Qu'est-ce donc qu'il faudra dire ? Ah ! que ce n'est ni à l'Écriture, ni à la révélation, ni à Dieu que le protestant croit en vertu de sa règle ; mais uniquement à lui-même, à sa persuasion subjective et personnelle, qui est parfaitement impuissante à former un véritable acte de foi.

Un sixième motif, c'est que la foi du protestant est arbitraire. Que veux-je dire par ce mot ? Je veux dire que le protestant croit tel ou tel article parce qu'il

le veut, parce qu'il lui plaît ainsi, et non parce qu'il en a une véritable conviction. Essayons de démontrer qu'une pareille assertion n'a rien de téméraire. Oh sait -/- que le nom de protestant est purement négatif, et qu'il

exprime l'acte par lequel on proteste contre l'Église catholique et son enseignement. Telle est la signification attachée à ce mot, du moins aujourd'hui (1), quelle qu'en ait été la première origine (2). Et, par conséquent, l'autorité de l'Église enseignante une fois rejetée, c'est à l'individu qui proteste à recomposer et à refaire tout l'édifice qui reposait sur elle. Et c'est là que commence le choix de ce qu'on doit retenir de l'ancien enseignement, et de ce qu'on doit en rejeter, chacun.

(1) Nous pouvons le prouver par l'aveu d'une célèbre revue périodique protestante. Le Semeur, dans son numéro du 4 décembre 1844, écrivait ce qui suit: « L'anticatholicisme chrétien est aujourd'hui le vrai point de ralliement en France au sein des diversités protestantes, comme nous avons vu dernièrement qu'il était en Allemagne ; et l'esprit de propagande promet de devenir avant peu le moyen d'union entre des fractions de la Réforme qui, tout en voulant conserver leurs positions et leurs convictions, aspirent cependant à se rapprocher. » Que ces positions diverses soient antichrétiennes, qu'elles soient païennes même, pourvu qu'elles conspirent à l'abolition du catholicisme, ce seront toujours de vrais protestants. Les mots de protestantisme et d'anticalholicism£ sont donc à peu près synonymes.

(2) Voir V Histoire de la vie de Luther par Aubin, p. 116 et suiv., où l'auteur rapporte la première origine de cette dénomination à la protestation des quatorze villes impériales ( y compris Strasbourg) contre l'édit de Spire et de Worms de 1524.

— 3BI — s'il veut être fidèle à sa règle de foi, s' érigeant en juge suprême et en arbitre souverain de ce qu'il doit croire : s'il lui plaît, par exemple, d'adopter le dogme de la sainte Trinité, il l'adoptera; s'il ne lui plaît pas, il le rejettera comme une subtilité des scholastiques. J'aurais la même chose à dire de tous les autres articles, de l'Incarnation, de la divinité de Jésus-Christ, de ses deux natures, de son unité de personne , des sacrements.

Il ne sert de rien de dire que le protestant orthodoxe croit ces mystères et ces doctrines parce qu'il les trouve dans l'Écriture, puisque cette même Écriture était lue aussi par Sabellius, par Arius, par Nestorius et par Eutychès, comme elle est lue aujourd'hui avec beaucoup d'ardeur par les sociniens ; et pourtant, tous ces hérétiques anciens n'y ont point aperçu ces articles, pas plus que les sociniens ne les y aperçoivent aujourd'hui. Quel privilège les protestants peuvent-ils se vanter d'avoir reçu, pour voir dans la Bible ce que d'autres non moins savants ni moins pieux n'y ont point vu, et n'y voient point encore. Et ce qui prouve que ce n'est pas là la vraie raison, ce sont les divers articles retenus dans leurs livres symboliques, qu'ilsnesauraient justifier par la seule Écriture, tels que le baptême des enfants, la validité du baptême conféré par les hérétiques, l'emploi dans les aliments du sang des animaux malgré la défense qui en a été faite par le concile des apô-

très. En revanche, les protestants rejettent plusieurs articles clairement enseignés dans TÉcriture, comme le sacrement de pénitence ou de la rémission des péchés (1) , le sacrement de l'ordre (2), celui de l' extrême-onction (3), et tant d'autres points dogmatiques admis par les uns, et rejetés par les autres (4), S'il avait plu è Luther de retenir la confession au-^ riculaire, ou de rejeter la présence réelle, il aurait pu le faire avec un droit égal ; et je ne doute pas que s'ii se fût attaché, soit à l'un, soit.à l'autre de ces articles, il n'eût eu bientôt de même ses adhérents, et que les écrivains polémiques de son parti n'eussent fait leurs efforts pour en défendre et en justifier l'adoption* Que si la volonté de Luther a seule décidé de l'objet de son dogmatisme , celle de Calvin du sien ; celles de Storch, de Munzer, de Stubner, du leur; celles du parlement anglais, de Barclay^ de Socin, de Wesley, etc., de l'objet respectif du dogmatisme de leurs partisans, pourquoi la volonté de tout autye ne pour*rait-elle pas décider autrement? Reste donc k con-

(1) Joan. XX, 23 ; Mat. xvi, 19; xviii, 18.

(2) I Tim. IV, 14; II Tint, i, 6.

(3)Jac. V, 14, 15.

(4) Mgr, Malou, La lecture de la sainte Bible, t. u, c. xi , art. 5, § 1, p. 682, nous présente un catalogue étendu et raisonné d'articles niés par les protestants, et qui se trouvent cependaDit dans TËcriture , et d'articles admi^ par le^ mâcaes, et qui ne s'y trouvent cependant pas.

dure que cette règle, qui, mise en pratique, rend l'objet de la foi ou la foi même entièrement arbitraire et de pur caprice, est destructive de la notion de la foi.

Que si, comme nous venons de le voir, cela ne -+-* saurait être contesté^ il s'ensuit que la règle protestante ne peut donner lieu qu'à des opinions probables plus ou moins, et raisonnables même si l'on veut, mais qui enfin ne dépassent pas les limites de l'opinion* Avec elle les controverses religieuses ne sont plus que des luttes d'esprit , d'habileté , d'érudition , et les sectes elles-mêmes que des écoles philosophiques, qui s'exercent et se disputent à l'envi ; et ce que la raison est pour les philosophes, la Bible l'est pour les protestants, c'est-à-dire une source intarissable de discussions (1).

Il s'ensuit pareillement que toutes les sectes antérieures au protestantisme ayant, comme nous l'avons démontré en son lieu, suivi dans la pratique, par rapport aux divers articles professés par chacune d'elles,

(1) M. Franz de Champagny, dans son ouvrage déjà cité par nous et intit. Un mot d'un catholique, p. 147-148, a dit fort à propos: « Le protestantisme, dès son origine, a été une écolCy non une Eglise; une philosophie , wo» une religion ; une négationy nmi une croyance. Et quelle école est restée longtemps dans la même voieî Quelle philosophie est demeiu*ée une, même pendant quelques jours 1 Sur quelle négation a-t-on jamais rien pu fonder î/» Puis, il développe et démontre cette proposition: Tout dans le protestantisme est négation^ opinion phiiosophiquey enseignement personnel.

ce même procédé que le protestantisme est venu ériger en principe ; il s'ensuit, dis-je, qu'elles n'ont eu non plus que des opinions. Et par conséquent, toutes les sectes anciennes et modernes ne diffèrent entre elles que par les opinions que les unes ont adoptées, et les autres rejetées. Ainsi, dans cette hypothèse que nous combattons , c'était une pure opinion que le gnosticisme, une pure opinion que le sabellianisme , que l'arianisme, etc.; comme ce ne sont aujourd'hui que dépures opinionsque le socinianisme, l'unitarisme et toutes les autres sectes : aucune d'elles ne franchira jamais cette limite qui lui est marquée. Tel est l'effet désastreux causé par la règle du protestantisme : la ruine de toute foi religieuse, ruine complète, universelle, fondamentale.

ARTICLE m.

Considérée au point de vue théologique, la règle rationnelle de foi prostestante mène au rationalisme.

Ce que c'est que le rationalisme. — Comment le rationalisme est un fruit du protestantisme. — Analyse de la règle protestante. — Elle anéantit le surnaturalisme. — Elle renverse la morale. — Elle fait du christianisme une école philosophique. — Le socinianisme. — Le rationalisme vulgaire. — Le rationalisme philosophique ou gnostique. — Pourquoi le rationalisme renfermé, dans la nouvelle règle de foi ne s'est pas montré pleinement de prime abord. — Ridicule ordinaire de la polémique vulgaire protestante. — Monstruosités où le protestantisme a été conduit par le développement logique de sa règle.

Le rationalisme, soit vulgaire, soit scientifique ou -fphilosophique, est le tombeau des croyances religieuses ou de la foi chrétienne. Par lui la raison humaine est constituée arbitre et juge suprême de la révélation, ou pour parler encore plus exactement, se substitue elle-même à la révélation, en la détruisant et l'anéantissant jusqu'à en faire perdre la notion. Avec lui, le surnaturalisme n'est plus possible; le naturalisme pur en prend la place. Les livres saints, et les doctrines qu'ils contiennent, ne sont plus l'ouvrage de Dieu, mais un produit de la raison élevée à sa plus haute puissance. Eh bien, le rationalisme est né avec le protestantisme, si nous ne devons pas plutôt dire

que celui-ci est le principe générateur dont l'autre est le produit naturel.

Une analyse exacte du protestantisme nous convaincra de la vérité de tout ce que nous venons d'affirmer, quelque hasardées qu'au premier abord nos assertions puissent paraître. Car, à ne faire attention qu'au dogmatisme rigide de Luther , h la foi exenjpte de doute qu'il exige pour la justifieation, aux formules &i franches et si nettes du Saxon réformateur, à la bouillante énergie qu'il a déployée à les défendre, aux défis qvj'il eu portés, aijjf disputas qi^'il a sput^ nues contre ceux qui voulaient maintenir ou faire adopter des doctrines dijfférentes des siennes, ce serait merveille si l'on pouvait dire avec vérité que le protestantisme et le rationalisme sont nés du même père, QU mê^iP que le premier est le père du second. Mais cette difficulté n'est qu'apparente. Ellp vient de ee qu'Qîi confond le fait avec le droit, le principe avee l'application. Luther, pour justifier sa défection ou sa révolte contre l'Église, prit pour point de départ le principe que l'Écriture seule, entendue et interprétée pftr l'esprit particulier de chacun, constituait la règle de foi, ^t que, par conséquent, chacun était en droit d'ejjftmiîier savant d'admettre comme de foi tout ce qu'il trouvait dans la Bible coname devant être cru de cett^ naanière, ou de rejeter tout ce qu'il jugeait par soi-même ne pas y être conforme.

%r ç^ principe, il se mit à dop^ktiser, sans se

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