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avec les innombrables forces qui agissent sur lui, en un mot, il sent d’instinct, et en vertu d’une expérience sans cesse renouvelée, qu'il est en relation perpétuelle avec le monde, avec l'ensemble des choses, avec l'univers. Il sait, d’une expérience continue, que, livré à lui-même, il est dans un état de dépendance absolue à l'égard de ce monde qui l'entoure, soit pour en obtenir les aliments et les biens matériels qui sont nécessaires à son existence, soit pour écarter les dangers sans nombre qui la menacent. On reconnaît généralement que ce sentiment de notre dépendance à l'égard de l’univers est la racine de toute religion.
Cependant la seule conscience de notre dépendance ne suffit pas encore à créer la viereligieuse. Tout en se sentant dépendant à l'égard de l'univers, l’homme a conscience qu'il y a échange d'action entre l’univers et lui, qu'il n'est pas purement passif. L'homme se sent vivant. Il a, dès les stades les plus élémentaires de la civilisation, l'intuition que dans l'univers qui l'entoure il y a également vie. Cette intuition se précise à mesure qu'il se développe. A l'origine, tous les phénomènes de la nature lui paraissent être autant de manifestations d'êtres vivants, d’esprits ou de génies qu'il se représente,
par analogie avec lui-même, comme plus ou moins semblables à son propre esprit. Peu à peu, à mesure qu'il apprend à classer ses perceptions et qu'il se met à réfléchir, il ramène les multiples phénomènes qui frappent son intelligence, à un nombre plus restreint de causes générales personnifiées en une hiérarchie de puissances spirituelles. Puis, soit que l’une de ces puissances s'impose, pour une raison quelconque, comme tellement plus élevée au dessus des autres que celles-ci s’effacent devant elle pour lui laisser l'hégémonie, soit que la philosophie lui ait appris à ramener toutes les variétés de l'univers à l'unité d'un principe suprême, il en
arrive à reporter sur un Dieu unique l’adoration
qu'il répartissait auparavant sur plusieurs dieux.
Ce dieu unique, il se le représentera d’une façon anthropomorphique, comme un esprit et une volonté suprêmes, analogues à son esprit et à sa volonté, mais d’une puissance infiniment supérieure, parce que l’homme ne peut pas se représenter les êtres autrement que par analogie avec les données de son expérience, — ou bien il se le représentera d’une façon plus abstraite, à mesure qu'il comprendra combien toutes ses expressions anthropomorphiques sont insuflisantes lorsqu'on les applique à l'Etre suprème,
— mais il ne cessera jamais d’avoir l'assurance que cet Etre suprême, ce principe de l'univers, est vivant. Et ici la réflexion confirme son intuition. Car, alors même que la science ne peut rien nous dire sur la nature intime de Dieu qui dépasse toute intelligence, il est une évidence à laquelle l'esprit humain ne peut pas se Soustraire, c’est que l’ordre universel dont il fait partie et à l'égard duquel il se sent absolument dépendant, comprend la vie, puisque l’homme qui en fait partie est vivant, et que le principe suprème de cet ordre universel ne peut être qu'un Dieu vivant, puisqu'il est la cause dela vie et que la vie seule engendre la vie.
De quelque manière donc que l’homme se représente la divinité — ce qui est affaire de philosophie religieuse et ce qui varie suivant le degré de son développement intellectuel et de ses connaissances — il a conscience que sa rela= tion avec l’univers est une relation d’être vivant à être vivant (non plus d'homme à homme}, qu'entre l’univers et lui il y a action et réaction; relation vivante. Voilà ce qui constitue à pro= prement parler la religion, à tous les degrés de l’évolution religieuse de l’humanité. Il n’y a pas de religion sans Dieu vivant.
1 Le principe central de la foi augustinienne et calwi-
De quelle nature sont ces actions et réactions? Comment s'établit cette relation vivante entre l'univers et l’homme et quels en sont les caractères ? C’est là que se différencient les religions historiques. Les unes insistent plus sur la toutepuissance divine — qu'il s'agisse d’ailleurs d’un ou de plusieurs dieux, — les autres, plus sur les ressources de l’homme pour lui arracher ses faveurs ; les unes plus sur la crainte, les autres plus sur la dévotion.
L'Évangile affirme que cette relation doit être une relation d’amour. Tandis que le Bouddhisme tend à absorber l'individu dans le grand Tout, dont l'univers visible n’est qu’une image fallacieuse, et à supprimer ainsi l’individualité humaine, — tandis que l'Islamisme, accentuant le principe du Judaïsme, tend à établir une séparation radicale et infranchissable entre Allah et le fidèle, l'Évangile chrétien se caractérise essentiellement par ceci qu'il stipule entre Dieu et l’homme un lien d'amour. Dieu est le Père céleste; l’homme est fils de niste, qui a été aussi celui de tous les grands docteurs de la chrétienté : la souveraineté absolue de Dieu et la dépendance absolue de l’homme à l'égard de Dieu, — est ce que la science moderne appelle la souveraineté
de l'ordre universel. C’est le point où la foi et la science se rencontrent.
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LR,
Dieu; Dieu aime l’homme; l’homme doit aimer Dieu; la relation entre le principe de l'univers et l’homme individuel est une relation d'amour, dans laquelle les deux termes subsistent. Dieu et l’homme, — l’homme ne se perdant pas en Dieu, Dieu ne se maintenant pas séparé de l'homme, — s'accordent dans une communion vivante, de telle sorte que la dépendance de l’homme à l'égard de Dieu ne soit plus une contrainte, mais une libre et joyeuse consécration et que la souveraineté de Dieu à l'égard de l'homme ne soit plus une tyrannie, mais une puissance aimée et bénie.
Voilà ce qui est la marque distinctive du Christianisme de Jésus au milieu des autres grandes religions. L'histoire des religions confirme ici la conclusion à laquelle nous avait conduits la critique biblique et l’histoire de l'Église. Les dogmatiques, les institutions ecclésiastiques, les rites, les philosophies chrétiennes ont changé au cours des siècles; les doctrines professées par Jésus et par les apôtres ont depuis longtemps disparu. Ce qui est resté, ce qui reste comme le fond propre de l'Évangile du Christ, c'est ce qui est en lui spécifiquement la religion, indépendante de la doctrine, et la morale, indépendante des sacrements et des institutions :
L'EXPÉRIENCE RELIGIEUSE 6t
c'est Dieu, le Père céleste, quelle que soit la
représentation philosophique de l'être divin ; — les hommes, fils de Dieu et par conséquent frères entre eux, quelle que soit la notion philo- sophique de la nature de l'homme; — c'est ce | 4 que l'Évangile lui-même nous a appris depuis "1 longtemps à reconnaître comme sa quintes- “4 cence, c'est l'affirmation souveraine : «lu aîme- ras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de loute ion âme, de toute ta pensée; tu aimeras lon prochain comme toi-même. Et ces deux j | commandements n'en font qu'un.» 10
Maintenant, ayez sur Dieu, sur la création, sur l’âme, sur le monde, les idées que vous # voudrez ou plutôt que vous pourrez avoir, da" après le degré de votre instruction, — si vous adhérez à ces principes de vie, vous êtes, sous | les formes successives et avec les doctrines à variables que comportent les diverses étapes de la civilisation, chrétiens.
2 1 On a souvent reproché au protestantisme libéral de professer ainsi un christianisme ap- pauvri, diminué et en quelque sorte vidé de son contenu. Sans doute, cette religion sans
dogmes, sans pratiques dévotes, sans rites magiques, étonne ceux qui sont habitués à une religion leur apportant, sans effort de pensée de leur part, des solutions toutes faites des grands problèmes de la métaphysique, et des recettes assurées pour faire leur salut. Mais prétendre qu’elle soit vide de contenu et pauvre de biens spirituels, c’est faire gratuitement injure"à l'Évangile du Christ, puisque Jésus lui-mêmea résumé sa prédication dans cette profession toute religieuse et toute morale, et c’est se faire de singulières illusions sur l’état de notre société et de notre propre vie spirituelle. Une pareïlle religion vous paraît pauvre et réduite à sa plus humble expression ! Essayez donc de la réaliser et vous verrez ce qu'il en est de sa prétendue insuffisance. Oui, quand vous aurez complètement réalisé dans votre propre cœur, dans votre vie personnelle, dans la société où vous vivez, l'amour pour Dieu et la fraternité humaine; quand vous aurez éliminé de votre âme toute espèce de mal; quand vous aurez entièrement déraciné en vous l’égoïsme pour vous consacrer sans réserve à l’ordre moral, à la volonté de Dieu; quand vous aurez accompli toute la justice et transformé votre existence en un rayonnement de bonté, alors seulement vous