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part de légende ou d’altérations traditionnelles et une part d’histoire véritable, eurent à cœur de dégager au moins l’enseignement de Jésus luimême de tout élément irrationnel. Quand ils rencontraient dans les récits évangéliques des guérisons miraculeuses, ils s’efforçaient de montrer que c'étaient là des légendes inventées par les disciples du Christ pour faire ressortir sa puissance, et quand ils lisaient dans les évangiles des prédictions de Jésus relatives à la fin prochaine du monde, ils prétendaientque ses paroles avaient été altérées par des auditeurs imbus des superstitions juives de l'époque.
Maintefois,ilsontvu juste. Mais lepartiprisles entraîna trop loin dans cette voie. Leur répugnance à admettre qu’il y eût eu dans l’enseignement de Jésus des choses irrationnelles et par conséquent inadmissibles, était chez eux, et à leur insu, un dernier vestige de la croyance à l’infaillibilité biblique. Le progrès de la science historique a définitivement débarrassé le protestantisme libéral moderne de cette survivance de la théologie scolastique protestante. Touthistorienquiserespecteconsidère comme une obligation stricte de ne pas admettre ou rejeter la véracité d’un témoignage, parce que le fait raconté s'accorde ou non avec ses propres
croyances ou avec ses propres idées, mais uniquement d’après le plus ou moins de garanties que ce témoignage présente. Or, d’après les récits évangéliques, il n'est pas douteux que Jésus a cru à la fin prochaine du monde tel quil existait de son temps et à l'établissement du Royaume de Dieu sur la terre dans un avenir peu éloigné; il n’est pas douteux qu'il a admis l'existence des démons et qu’en guérissant des malades il croyait expulser ces démons du corps de leurs victimes. Il est certain que Jésus a eu sur la place de la terre dans l'univers et sur la situation respective de la terre et du ciel, les idées qui avaient cours parmi les Juifs de son temps. Ces idées ne sont plus les nôtres ; nous savons que le monde n’a pas fini peu de temps après la venue du Christ; nous attribuons les maladies à des microbes et non à des démons.
Il n’y a plus personne aujourd’hui, même parmi les chrétiens qui se croient le plus strictement soumis à l'enseignement littéral de la Bible, qui ait sur tous ces points les mêmes idées que Jésus et ses apôtres.
L’immense service que l’histoire scientifique nous a rendu, a été de nous persuader que les hommes, dans chaque période du passé, ont eu
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les croyances, les idées et les notions scientifiques de leur temps, qu'il est absurde de leur demander d’avoir eu les nôtres, que dans ce cas aucun de leurs contemporains ne les eût compris et que l'existence eût été impossible pour eux dans les sociétés où ils vivaient.
Jésus a donc eu les connaissances que l'on pouvait avoir de son temps, chez le peuple juif. Son enseignement s’est produit sous les formes et dans les conditions que comportait le milieu où il vivait. Ce ne sont plus les nôtres et personne ne peut plus aujourd’hui y adhérer. Le plus simple enfant sait aujourdhui que la terre tourne autour du soleil, tandis que pour Jésus c'était, comme pour toute l'antiquité, le soleil qui tournait autour de la terre. Le protestan-
tisme libéral reconnaît franchement ces leçons
de l’histoire. Il ne fait aucune difficulté d’admettre qu’il y ait eu des erreurs dans la pensée du Christ, que Jésus, pas plus qu'aucune autre créature de Dieu, n’a été infaillible et que, par conséquent, nous ne devons pas adhérer à son enseignement uniquement parce qu'il émane de lui, mais seulement lorsque nous avons reconnu dans cet enseignement la vérité.
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La valeur de l’enseignement religieux ou moral de Jésus est indépendante pour nous, des formes locales et temporaires sous lesquelles il s'est manifesté, voilà ce qu’il importe de bien saisir comme l’une des thèses fondamentales du protestantisme libéral. L’historien, le théologien peuvent prendre grand intérêt à rechercher, si telle parole a bien réellement été prononcée par Jésus sous la forme où nous la connaissons, si tel récit des évangiles offre des garanties d’authenticité, comment s’est formé tel récit de miracle ou comment s'explique tel ou tel acte du Christ. Pour la vie religieuse, pour la wie morale des hommes d'aujourd'hui, ces questions n'ont qu'une importance tout à fait secondaire. La foi du protestant libéral ne dépend pas de la solution d'un problème de critique historique. Elle est fondée sur la libre adhésion à l'esprit et aux principes directeurs de l'Évangile du Christ et, avant tout, sur l'expérience qu'il fait de leur valeur et de leur efficacité.
Il ressort clairement de l’étude des évangiles que, pour Jésus, la religion ne consistait pas dans un ensemble de doctrines théologiques, physiques ou métaphysiques. Ce que Jésus de-
| présidé à la composition de nos évangiles. C’est
mandait à ses disciples, ce n'était pas de croire
à la Trinité, ni même à une doctrine métaphy-
sique quelconque sur sa personne ; ce n’était pas d'accepter certaines doctrines sur l’essence de Dieu, sur la nature de l’âme, sur le mode de la création, sur l'origine du mal. Ce n'était pas d’avoir les mêmes notions que lui sur les démons ou sur la cause des phénomènes du monde extérieur. Ce n'était pas davantage de croire à sa résurrection, qui surprit beaucoup ses apôtres et dont il ne leur avait donc guère parlé. Ce n’était pas non plus de se soumettre à une série d’observances ou de pratiques dévotes, de célé-
brer des rites ou d’obéir à une autorité ecclésias-
tique quelconque. Vous pouvez éplucher tous
les récits des évangiles synoptiques, les seuls où nous puissions trouver des témoignages historiques. Nulle part vous ne lirez rien de pareil. Tout au contraire, partout vous constatez que Jésus s'élève contre la religion intellectuelle et
théologique des scribes, contre la religion formaliste des pharisiens ou ritualiste des sadducéens. Et ce ne sont pas quelques paroles isolées des évangiles qui nous font parler ainsi. L'autorité historique de paroles isolées est, nous l’avons vu, contestable par suite des conditions qui ont
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le fond, la trame même de l’histoire évangélique chez le judéo-chrétien Matthieu, chez le libéral Luc, chez l’annaliste Marc. À moins de réduire d’une façon arbitraire et antiscientifique, toute l'histoire évangélique à un roman, il n’est pas possible de contester que ce sont bien là des principes essentiels de la prédication de Jésus.
Ainsi quand nous disons, dans le protestantisme libéral, que la religion chrétienne neconsiste pas dans l'adhésion à une série de dogmes, à un système de doctrines sur Dieu, sur le Christ, sur la Rédemption, etc. ; quand nous affirmons que la religion chrétienne ne consiste pas dans la répétition de certaines litanies, ni dans la pratique de certains sacrements, ni dans les dévotions extérieures où toutes les églises se sont complu, nous sommes en accord complet avec l’enseignement de Jésus et nous avons le droit de dire que nous sommes en plein sur le terrain du véritable Christianisme.
L'Évangile tel que l’a prèché Jésus est tout simplement : la religion et la morale indissolublement associées dans les profondeurs de la conscience humaine. Ce n’est même pas un manuel de morale, une énumération ou une
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*: codification d'obligations morales et de devoirs, classés par ordre et ramenés à des formules. C’est la vie morale en paroles et en actes, la piété faite vie, une orientation du cœur et de la
Wr conscience, la communication d’un esprit qui
7 pénètre l’âme comme un levain et qui agit en me elle comme un agent de vie spirituelle, pour Le 1: l’assainir, la fortifier et l’élever vers les hau- à teurs de la vie divine ou de l'idéal moral. ‘4 Jédus est venu appeler les hommes, tous les C8
hommes, de n'importe quelle condition, de 11 n'importe quelle race, de n'importe quelle reli- gion, à entrer dans le Royaume de Dieu. Il leur
a demandé de se repentir, d’avoir le vif senti- 14% __ ment deleurs misères et de leurs fautes, non pas F 7” pour se perdre dans les révoltes du désespoir ni Te
pour s'abîmer dans le sentiment de leur impuis- D. : E:
sance radicale et fatale, mais pour puiser, au contraire, dans la conscience de tout ce qui leur me manque, un désir ardent de relèvement, un __ besoin intense d’affranchissement, de vie meil- leure, plus juste, plus pure, plus heureuse, ei plussainte, et pour saisir dans cerenouvellement
de leur être le pardon divin. Puis il leur a ouvert
les trésors inépuisables de l’amour pour le Père
céleste et de l’amour pour leurs frères et il leur a dit : venez à moi, faites l'expérience des biens
que je vous apporte ; faites la volonté de votre Père qui est aux cieux et qui vous parle, non pas dans le tonnerre du Sinaï, non pas dans les oracles des sanctuaires, mais à travers des consciences d'hommes, de prophètes, du Fils de l'homme, des meilleurs et des plus saints desses enfants, dans le seul sanctuaire qui soit mivant, dans votre propre cœur, dans le for intérieurde votre âme. Soyez justes, car sa loi est la justice, soyez bons, car la bonté est le trésor par excel= lence de la terre; soyez miséricordieux, aimez-= vous les uns les autres, car là est la source de la vie; sacrifiez-vous les uns pour les autres, car là est le bonheur, dans le sacrifice réciproque, dans la solidarité ; aspirez à devenir parfaits comme le Père céleste est parfait.
Assurément Jésus a revêtu cet Évangile des formes et des conceptions propres à son temps. Héritier des croyances et des espérances de son peuple, il a cru que ce Royaume de Dieu dont‘il annonçait la venue, se réaliserait bientôt sur là terre par une intervention surnaturelle de Dieu, non pas sans doute à la façon matérielle dont la plupart de ses compatriotes concevaient la révolution messianique, mais au moins dans la rapide transformation de l’humanité, arrachée par la toute puissance divine à l'idolâtrie, à
l'erreur et au péché, pour être transformée en une humanité nouvelle. Jésus a partagé les idées de son peuple sur les interventions perpétuelles de Dieu dans le cours des choses, Comme toute l'antiquité il croyait au miracle. Il n’avait pas et ne pouvait pas avoir la notion scientifique des lois de la nature ni la conception moderne, si majestueuse et si profondément religieuse, de l’ordre naturel dans le gouvernement du monde. Pour lui, comme pour tous les Juifs, le miracle est le mode naturel de l’activité divine. Il s'est trompé sur ces points, comme dans ses idées sur les démons ou sur la constitution physique du monde. Mais en quoi cela change-t-il la valeur de sa religion et de sa morale ?
De ce que l'établissement d'une humanité juste, pure et sainte, du Règnede Dieu sur laterre, ne doive pas se faire brusquement, à bref délai, par une intervention surnaturelle, s’ensuit-il que nous ne devions pas travailler à son établissement, nous repentir de nos fautes, sentir nos misères et nous régénérer par la justice, la bonté et l'amour ? De ce que le monde est régi par des lois divines et non par les interventions surnaturelles d’un Dieu parant chaque fois aux besoins du moment, s’ensuit-il que nous ne
soyons pas, d’une façon comme de l’autre, entièrement soumis à la Puissance souveraine qui gouverne le monde et que la sagesse, le bonheur, la vie supérieure, ne consistent pas, aujourd’hui comme alors, à se soumettre avec confiance à la volonté suprême qui régit nos destinées et à rechercher, comme le bienpar excellence, la communion avec l’'Etre parfait, qui est la plénitude de l’ordre moral P
Mais s’il n'en était pas ainsi, si l’enseigne-= ment proprement religieux et moral de Jésus n’était pas indépendant des formes locales et des doctrines éphémères auxquelles il l’a nécessairement rattaché, il y a longtemps qu'il ny aurait plus un seul chrétien sur la terre, au moins dans le monde civilisé. Car il n’y a plus aujourd’hui, entendez-le bien, un seul homme qui se fasse de Dieu, des anges, des démons, du monde physique et de ses phénomènes, bref de la nature entière, la même idée que Jésus ou ses apôtres.
La vérité, telle qu’elle ressort, lumineuse, de l’histoire de la chrétienté, c'est que vous pouvez avoir des doctrines très différentes et même inconciliables sur l'essence de Dieu ou sur le gouvernement de Dieu dans le monde, et être également bons et fidèles disciples du Christ,
du moment que vous avez pour ce Dieu tel que vous le concevez, les sentiments de soumission, de confiance, d'amour et de consécration à sa volonté, que Jésus réclame pour le Père céleste, du moment que vous vous efforcez de conformer vos actes et votre vie tout entière à ces sentiments. Le fait est qu’il y a eu de bons et fidèles chrétiens, d’une piété vraiment évangélique, parmi les humbles croyants des communautés primitives dont la théologie était enfantine, comme parmi les idéalistes grecs qui se représentaient Dieu à la manière d’Origène, parmi les Trinitaires de l’orthodoxie catholique et protestante comme parmi les rationalistes ou parmi les adeptes des différentes philosophies religieuses qui se sont partagé les faveurs des chrétiens depuis la Renaissance. Newton ou Pasteur ne se représentaient certainement pas Dieu ni le mode du gouvernement du monde par Dieu, de la même manière que les humbles femmes de ménage qui balayaient leur cabinet de travail. Et, cependant, ces pauvres femmes pouvaient être aussi bonnes chrétiennes que ces grands génies, du moment qu’elles éprouvaient pour Dieu, tel qu’elles le concevaient, les dispositions de l'Évangile et qu’elles puisaient dans leur piété, peut-être bien naïve,
les forces, les consolations et les espérances dont elles avaient besoin pour bien vivre 1. Les redoutables problèmes de la théodicée dépassent de beaucoup les capacités de l'esprit humaïn. Personne, disaient fort justement les Juifs pieux d'autrefois, personne n’a jamais vu Dieuen face. Dieu est au-dessus de toute intelligence, disent à leur tour la science et la piété moderne: Chacun de nous se le représente comme il peut, suivant le degré de son instruction ou la puis= sance intellectuelle dont il est doté, Mais le plus savant et le plus intelligent en sont réduits à.se faire une représentation incomplète et impar= faite de l’Etre qui surpasse toute intelligence et ne peuvent en parler que par images.
Ce que nous venons de dire de Dieu et du gouvernement du monde s'applique également à tous les autres sujets de la spéculation relis gieuse, à nos origines, à la nature de l'âme, à la destinée de l’univers. Ce sont là des problèmes qui nous dépassent, sur lesquels nous ne pous= vons émettre que des hypothèses, sur lesquels;
1 Les fidèles d’une même église qui répètent les mêmes termes d’un catéchisme orthodoxe, rempli de formules métaphysiques, n’entendent pas les mêmes choses sous les termes identiques. Suivant le degré de leur instruction et la force de leur intelligence, ils se représentent tout autrement le sens des formules qu'ils apprennent.
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en tous cas, l’enseignement de Jésus ne nous apprend rien. Car ce sont des problèmes de l’ordre philosophique, d’un très grand intérêt pour l’homme religieux réfléchi, mais qui ne constituent pas, à proprement parler, la religion.
La religion — il est essentiel de bien comprendre cette grande leçon de l’histoire et de la psychologie religieuses — la religion n'est pas la même chose que la philosophie religieuse, quoiqu'elle soit constamment associée à des conceptions philosophiques ou dogmatiques et que très souvent on les confonde. La religion ne nous apprend rien ni sur notre propre nature ni sur celle de Dieu. Elle s'adapte à des représentations différentes de l’homme ou de Dieu. Elle est essentiellement un principe de vie, le sentiment d’une relation vivante entre l'individu humain et les puissances ou la puissance dont l'univers est la manifestation. Ce qui caractérise chaque religion, c'est la manière dont elle conçoit cette relation et la manière dont elle l’applique.
L'homme, à tous les degrés de la civilisation, depuis le sauvage jusqu’au savant moderne, a le sentiment instinctif ou réfléchi qu’il n’est pas seul au monde, qu'il est en relation avec d’autres êtres, avec les éléments qui l’entourent,