PIECES JUSTIFICATIVES
lo Opinions de la presse sur le protoxyde d'azote.
(( On s'occupe beaucoup, depuis quelque temps, d'un nouvel agent anestliésique doué de propriétés très curieuses, et qui, dans certaines circonstances, pourrait peut-être remplacer avec avantage Téther et le chloroforme.
(( Le composé dont il s'agit est le protoxyde d'azote, aussi nommé gaz hilarant^ en raison du pouvoir qu'il possède de provoquer le rire chez ceux qui le respirent.
(( Humphry Davy, célèbre chimiste anglais, découvrit en 1799 que le protoxyde d'azote, respiré pur, produit des sensations extrêmement agréables. La première fois qu'il en fît usage, il éprouva, après en avoir respiré quelques litres, une impression de plaisir très vive. Une suite de fraîches et rapides images passaient devant ses yeux. Elles se liaient à des mots inconnus et prenaient des perceptions toutes nouvelles pour lui. En s'éveillant il s'écria: (( L'univers n'est composé que d'idées, d'impressions de plaisir et de souffrances. » Pendant plusieurs minutes, il fut en proie à une hilarité très vive.
(( Les effets produits par le protoxyde d'azote nous ont paru se rapprocher de ceux produits par le hachish. En proie aux hallucinations les plus
étranges, vous errez dans le pays des rêves. De gracieuses visions s'agitent devant vos yeux, elles se transforment et disparaissent bientôt dans des paysages tout brillants de couleur et où le soleil jette des pluies d'or.
« Davy avait cru remarquer que le gaz hilarant était un calmant, et il écrivit qu'on pourrait peutêtre Tutiliser pour apaiser la douleur pendant les opérations chirurgicales; mais personne ne songea alors à vérifier son hypothèse.
(( Quelques années avant la découverte de Téthérisation , un chirugien américain, Horace Wells , eut ridée d'étudier les effets du protoxyde d'azote. Il se fit extraire une dent après l'avoir respiré et n'éprouva aucune douleur. La même expérience , répétée sur une douzaine de personnes, donna les mêmes résultats. Le secret d'abolir la douleur, cherché pendant tant de siècles, était enfin trouvé! Justement fier de sa découverte, Wells voulut répéter une expérience en public. Mal disposée, elle échoua, et les assistants sifflèrent l'inventeur, qui se retira profondément attristé et renonça à l'exercice de sa profession.
(( Wells mort, sa découverte resta plus de 20 ans dans l'oubli. L'éther et le chloroforme suffisaient à tous les besoins, et l'on ne s'occupait guère des autres anesthésiques. Il y a environ deux ans , quelques chirurgiens américains eurent l'idée de répéter ses expériences. Ils reconnurent que l'infortuné inventeur avait eu raison, et que le protoxyde d'azote était un excellent anesthésique, utile surtout pour les opérations de courte durée.
(( M. Préterre, dentiste distingué de Paris, qui
étudiait depuis quelque temps Faction du gaz hilarant sur les animaux, me pria, il y a deux mois, d'assister à une expérience qu'il avait Tintention d'exécuter. Deux dents furent extraites en ma présence à une jeune dame extrêmement nerveuse , préalablement soumise pendant quelques secondes à Faction du gaz. En se réveillant, elle se mit à rire et me déclara n'avoir rien senti. Une expérience analogue, répétée le lendemain, donna les mêmes résultats.
(( Je crus alors devoir appeler l'attention des médecins sur le protoxyde d'azoté, et je publiai dans un journal de médecine un article sur ses propriétés. Tous les chirurgiens de Paris voulurent l'expérimenter. M. Préterre eut l'obligeance de se mettre à leur disposition, et des expériences furent entreprises dans les hôpitaux de Paris. MM. Dolbeau et Maisonneuve, à l'Hôtel-Dieu; Velpeau, à la Charité; Broca, à Saint-Antoine; Guérin, à Saint-Louis, etc., pratiquèrent des opérations sur des malades endormis avec le protoxyde d'azote; tous déclarèrent n'avoir ressenti aucune douleur.
« Nous avons assisté à la plupart des opérations exécutées sous l'influence du protoxyde d'azote, et nous avons respiré ce gaz une douzaine de fois afin de bien connaître ses effets. Voici ce que nous avons observé:
« Après quelques inspirations, le patient ressent a l'extrémité des membres inférieurs un fourmillement qui gagne rapidement les mains, et il entend ce bruit particulier que connaissent tous ceux qui ont étudié sur eux-mêmes l'action de l'éther et du chloroforme; bientôt sa respiration s'accélère et le pouls s'élève considérablement. Si l'anesthésie n'est
pas poussée trop loin, il ne perd pas complètement connaissance, mais il perd la sensibilité et le pouvoir d'exécuter des mouvements. Une malade que nous avions conduite chez M. Broca, pour qu'il Topérât d'un kyste synovial de la face dorsale du poignet, nous a raconté à son réveil qu'elle avait entendu le chirurgien dire: « La sensibilité a disparu. » Malgré tous ses efforts pour exprimer par des mouvements qu'elle n'était pas endormie, il lui fut impossible de remuer la main. Elle s'aperçut très bien qu'on enfonçait le bistouri dans les chairs, mais ne ressentit aucune douleur. En se réveillant, elle fut prise d'éclats de rire qui durèrent plusieurs minutes; la face était animée, les yeux brillants, et la malade, que nous avons revue le lendemain, nous a dit avoir été toute la journée dans une disposition d'esprit excellente.
(( Ce fait de la perte de la sensibilité et du mouvement avec conservation de l'intelligence est extrêmement curieux. Afin de Tétudier, nous avons respiré le gaz à plusieurs reprises, en chargeant une personne placée auprès de nous, de nous pincer vigoureusement. Après quelques inspirations, nous nous apercevions parfaitement qu'on nous pinçait; mais, malgré le désir de retirer le membre pincé, il nous était absolument impossible d'exécuter le moindre mouvement. Nous avons respiré des quantités considérables de protoxyde d'azote, sans pouvoir réussir à perdre complètement connaissance; cependant, nous avons vu des malades qui nous disaient, au réveil, ne pas avoir eu conscience de ce qui s'était passé. Au moment où le patient se réveille, il est généralement pris de violents accès de rire: c'est cette propriété de provoquer l'hilarité
qui avait fait donner au protoxyde d'azote le nom de gaz hilarant par Davy. Les personnes qui ont respiré de Téther ou du chloroforme ont, tout le reste de la journée, un mal de tête intense accompagné de pesanteur dans les jambes. Rien de semblable avec le protoxyde d'azote; après le réveil, on n'est jamais incommodé; Tintelligence, au contraire, semble plus vive, les idées sont toujours gaies, et le sujet reste dans une disposition d'esprit excellente. »
(( D^ Gustave Le Bon. »
{U Événement, 1«^ août 1866.)
« Nous venons d'être témoin de deux opérations pratiquées, par M. Préterre, sous l'influence du protoxyde d'azote. Les effets de ce nouvel agent anesthésique nous ont paru mériter de fixer l'attention des praticiens.
« Il s'agissait déjeunes filles de douze à treize ans, dont la dentition irrégulière exigeait l'extraction de deux petites molaires saines à l'une, et d'une petite molaire, également saine, à l'autre.
« La jeune fille de douze ans avait une appréhension affreuse de l'opération, et depuis deux heures se trouvait dans un état nerveux des plus pénibles. Enfin on put obtenir qu'elle se plaçât dans le fauteuil et qu'on lui mit entre les mâchoires un petit coin pour maintenir la bouche ouverte. L'aide de l'opérateur lui plaça alors devant la bouche et le nez l'extrémité élargie d'un tuyau en caoutchouc, qui couvrait complètement les ouvertures du nez et de la bouche; il maintint cette embouchure appliquée contre IjS visage et ouvrit en même temps le robinet du gaz,
« A peu près à un mètre de l'extrémité du tuyau.
je vis adhérer à ce tuyau, par un de leurs bords, deux feuillets de caoutchouc rapprochés Tun de l'autre par les deux côtés, mais formant une poche ouverte par les bords opposés au côté adhérent au tube. C'était une soupape. Une seconde soupape devait exister dans Tintérieur du tuyau. A chaque inspiration les deux feuillets de caoutchouc se rapprochaient Tun de Tautre; la soupape intérieure devait s'ouvrir et le gaz était inspiré. A chaque expiration la soupape intérieure devait se fermer; on voyait le sac en caoutchouc se gonfler et les deux bords libres s'ouvrir pour donner passage au produit de la respiration. Par cet ingénieux procédé l'inspiration se fait toujours avec le gaz seul, qui n'est jamais altéré par l'air que rejettent les patients.
c( Quand la petite Alla inspira le gaz, elle fit quelques efforts pour dégager sa bouche; c'était évidemment un effet de la frayeur. Trois ou quatre fortes inspirations ramenèrent le calme, et après 30 ou 40 secondes, au plus, Tanesthésie était complète. M. Préterre enlève la dent, et l'enfant est encore sans connaissance; mais la respiration se fait immédiatement, et quelques petites tapes sur les joues dissipent ce sommeil paisible. L'enfant semble contrariée d'être réveillée. Ce réveil n'est accompagné d'aucun malaise, d'aucune fatigue : « Je n'ai absolument rien senti, » telle est la réponse des deux jeunes filles, qui ont été opérées l'une après l'autre.
« Nous avons été frappé de la rapidité d'action de ce gaz, et plus encore de l'absence complète de tout phénomène pénible, ainsi que du retour immédiat et facile de la respiration normale, aussitôt qu'ont cessé les inspirations du gaz, enfin de l'état du bien-être complet qui suit cette opération.
« Nous n'avons observé ni cette gaieté ni cette exaltation cliarmante qu'éprouvait Humpliry Davy quand il respirait ce gaz; mais cela se comprend facilement. Ceux qui vont se faire enlever une dent ont généralement fait provision d'appréhension plus ou moins grande, et leur esprit est peu tourné vers les idées joyeuses. De plus, ici, on force les doses, on éteint toutes les sensations, et Davy humait le protoxyde d'azote à son aise. Au reste, il avait lui-même fait l'observation que ce gaz lui procurait des sensations d'autant plus agréables qu'il se trouvait, avant de le respirer, dans une meilleure disposition d'esprit.
(( Nous n'avons pas vu non plus cette sorte d'ivresse que l'on observe après l'inhalation de Téther ou du chloroforme. Ici rien de particulier; c'est l'état naturel, et je ne suis pas étonné ni qu'on puisse endormir plusieurs fois de suite, ni qu'on puisse respirer impunément ce gaz avant et pendant les repas, comme M. Préterre nous dit l'avoir fait avec plusieurs médecins qui venaient l'expérimenter.
c( Mais enfin comment ce gaz agit-il? En nous faisant cette question, nous nous rappelons involontairement les expériences qui se font chaque jour en Italie, à la fameuse grotte du Chien, où se trouve en permanence une couche inférieure de 30 à 40 centimètres d'acide carbonique qui agit sur les chiens et les personnes couchées, et nullement sur les personnes restées debout. Tous ceux qui ont visité ce pays se rappellent que, lorsque l'on se présente pour voir la grotte, le gardien s'empresse d'appeler son chien; quelquefois cet animal est occupé à faire son repas: l'habitude de la soumission lui fait tout quitter pour suivre son maître, et, quoiqu'il sache ce qui l'attend.
il ne se fait pas prier. Le gardien prend le chien entre ses bras, et, dans la grotte, il dépose son chien à terre. Au bout de quelques secondes ranimai tombe sans connaissance; le maître suit alors avec attention les progrès de Tasphyxie. Quand les voyageurs en ont assez et demandent grâce, il reprend son chien dans ses bras, et Fanimal revient immédiatement à la vie, un second et un troisième acte semblables au premier ont lieu; le pauvre patient revient ainsi successivement du sommeil à la vie, et de la joie aux apparences de la mort.
c< Il est bon d'ajouter que ce chien reçoit, immédiatement après, une récompense de son maître , puis il revient à la maison continuer son repas, et il fait ce métier chaque jour, plusieurs fois par jour depuis nombre d'années, et toujours sans répugnance.
« Si le protoxyde d'azote se trouvait dans la nature, nous croirions volontiers que la grotte du Chien contient du protoxyde d'azote. Evidemment, d'après ce que nous avons vu, il y a là des phénomènes analogues.
c( Lors de la communication faite à Tlnstitut par M. Préterre, plusieurs membres déclarèrent ce gaz inoffensif; d'autres citèrent d'anciennes expériences pour en prouver les dangers. M. Dumas explique cette divergence d'opinion en disant que ce gaz, à l'état de pureté, avait bien les effets inoffensifs remarquables signalés par Davy, mais que, mal préparé, et à l'état impur, quand il contient du chlore, ou quand il passe à l'état de deutoxyde, il peut amener des accidents.
« Nous avions été rassuré par avance par M, Préterre, qui nous avait montré le laboratoire où se fabrique ce gaz, et les moyens qu'il a pris pour avoir
constamment et avec certitude du gaz parfaitement pur, et s'assurer, en un instant, si le gaz fabriqué est pur ou non. Il nous a indiqué, entre autres, une particularité: c'est que le gaz est meilleur après douze à vingt-quatre heures de fabrication, et qu'il le fabrique chaque jour pour le lendemain.
c( Le gaz protoxyde d'azote détrônera-t-il Téther et le chloroforme dans la pratique habituelle de la chirurgie? C'est fort douteux. Mais nous croyons qu'il leur est préférable pour les extractions de dents, pour les opérations courtes, mais très douloureuses, dans la chirurgie. M. Préterre se sert journellement du protoxyde d'azote pour toutes les opérations douloureuses, et il ne lui est survenu, jusqu'à ce jour, aucun accident. Le protoxyde d'azote, nous en sommes convaincu, fera tôt ou tard son entrée dans les hôpitaux. »
« Martin-Lauzer. »
(Revue de thérap. médico-chirurg.j 15 mai 1867.)
<L En 1864, plusieurs médecins américains et notamment M. A. Préterre, de New^-York, frère de M. Préterre de Paris, ont expérimenté de nouveau le protoxyde d'azote, et reconnu ainsi que ce gaz est un anesthésique précieux. Ce fait a été établi avec une certitude incontestable.
« M. Préterre de Paris a répété ces expériences en 1866. Il arracha six dents ou racines à une jeune dame extrêmement nerveuse, qu'il avait placée sous l'influence du protoxyde d'azote. L'opération fut si peu douloureuse, qu'à son réveil la patiente priait l'opérateur de commencer bien vite. Depuis ce
premier essai, M. Préterre a fait dans sa clientèle de nombreuses applications de ce gaz.
« L'anesthésie par le protoxyde d'azote se produit après une ou deux minutes d'inspiration; elle dure de 30 à 50 secondes, temps suffisant pour pratiquer les opérations de la petite chirurgie. En prolongeant l'aspiration du gaz, M. Préterre a obtenu, une fois, trois minutes d'insensibilité complète, mais il n'a pas voulu aller plus loin.
« Ce qui caractérise l'anesthésie amenée par le protoxyde d'azote, c'est la rapidité avec laquelle elle se produit et sa courte durée. On peut endormir le patient, lui extraire deux molaires et le réveiller, le tout dans l'espace de deux minutes. La dose de gaz nécessaire pour produire l'anesthésie est de 25 à 30 litres.
« D'après la rapidité avec laquelle l'anesthésie se produit, et qui exclut l'idée d'une action asphyxiante analogue à celle du chloroforme, le protoxyde d'azote ne présente aucun danger sérieux et ne saurait donner lieu à aucun accident grave. M. Préterre l'a essayé sur lui même quelques centaines de fois sans être incommodé le moins du monde. Il a respiré ce gaz jusqu'à quinze fois dans la même journée, sans en ressentir le moindre mal.
« Ainsi la petite chirurgie vient de - s'enrichir , presque en même temps, d'un procédé d'anesthésie locale, avec la glace ou l'éther pulvérisé, employés comme réfrigérants , et d'un procédé d'anesthésie générale, avec le protoxyde d'azote, respiré à l'état de gaz. D c< L. Figuier. j>
{Presse^ Année scientifique et Merveilles des sciences )
« Le chloroforme a été substitué à Téther. Peut-il à son tour être remplacé par des substances plus actives ou autrement actives? On a proposé remploi de Tamylène, carbure d'hydrogène découvert par M. Balard, en 1844, dans la réaction du chlorure de zinc sur l'alcool amylique. L'amylène agit d'une façon prompte, douce et peu durable. Mais précisément elle est trop prompte et difficile à bien diriger. Les éthers bromhydrique , amyliodydrique , œnanthique, nitreux, acétique, ne semblent avoir nul avantage sur le chloroforme, et l'agent connu vaut ici mieux que l'inconnu. Il en est de même du kérosolène et du righolène, tirés de l'huile de pétrole, qui sont de plus très inflammables et d'un usage incommode. Des séries entières de composés ont été ainsi essayées. On est même arrivé à ne plus employer aucune substance et à endormir par l'hypnotisme. Il suffisait , disait-on , de regarder avec attention un objet brillant placé un peu haut entre les deux yeux. On cause en effet de cette façon une sorte de catalepsie dont les inconvénients sont trop réels et les avantages trop peu certains pour que l'usage s'en soit répandu.
« En est-il de même d'un gaz dont les propriétés stupéfiantes sont depuis longtemps connues, et que M. Cloquet a recommandé, au nom de M. Préterre, à l'Académie des sciences, dans une des dernières séances de Tannée 1866 ? C'est le protoxyde d'azote, découvert en 1776 par Priestley et étudié sous le rapport physiologique par Humphry Davy, qui lui a donné le nom de gaz hilarant, ayant expérimenté sur lui-même ses joyeux effets. Rien n'est plus curieux que les observations et les récits de ce genre faits par les plus graves savants. A peine a-t-on
respiré quelques litres de ce gaz, qu'une ivresse agréable se déclare et que les images les plus riantes passent devant les yeux. Ce n'est point le sommeil sombre et taciturne du chloroforme, ce n'est point la légèreté un peu inconvenante des rêves qu'évoque réther, mais un sentiment insouciant et gai de toutes les douceurs de l'existence. Davy, Wollaston, Rumfort, Pictet ont déclaré que de leur vie ils n'avaient été si heureux. Malheureusement les points de comparaison manquent. La rapidité de l'effet est d'ailleurs extrême, et l'asphyxie semble impossible, puisque le gaz, même pur, est propre à la respiration et entretient la combustion. On l'a souvent respiré longtemps et sans précautions. Le sommeil et l'insensibilité sont pourtant peu durables; puis, quoiqu'on puisse liquéfier le protoxyde d'azote à une basse température et par une forte pression, le liquide ainsi obtenu est difficile à conserver. A l'état gazeux, il en faut respirer vingt ou vingt-cinq litres, ce qui est incommode à garder et à transporter. Enfin, on prépare ce gaz en décomposant par la chaleur l'azote d'ammoniaque, qui se dédouble en eau et en protoxyde d'azote. En s'échappant de la cornue, le gaz entraîne souvent avec lui des particules d'acide azotique , quelquefois même de bioxyde d'azote , substance aussi 'délétère que le protoxyde est bienfaisant. Les inconvénients paraissent ainsi surpasser encore les avantages, car on ne peut compter au nombre de ceux-ci les douceurs de ce sommeil. C'est déjà beaucoup d'empêcher les malades de souffrir, il n'est pas nécessaire de les amuser.
« L'éther, comme le chloroforme, comme le protoxyde d'azote sans doute, agit sur le cerveau et sur l'intelligence avant d'abolir la sensibilité. On perd
donc avant toute chose le raisonnement et la mémoire, la faculté d'exprimer ses sensations et de s'en souvenir. Comment s'assurer que la douleur est nulle, puisqu'on ne pourrait témoigner ses impressions ni les raconter? On ne saurait affirmer en effet que la souffrance n'est pas réelle un instant, puis oubliée, et quelque étrange que soit cette supposition, elle n'a rien d'absolument impossible. Cependant quelques personnes, habiles en psychologie, ont assuré que la conscience n'est pas entièrement endormie. Elles pouvaient suivre les phases d'une opération qu'elles ne sentaient pas, et admirer, comme s'il s'agissait d'un autre, les légères mains de M. Nélaton et la délicatesse de ses outils. En général, cependant, la connaissance est perdue avant la sensibilité, et le malade s'étonne, en revenant à lui, d'apprendre ce qui s'est passé pendant le sommeil. Quelques instants s'écoulent avant qu'il ait compris que tout est fini. Quand il se tromperait alors en ne se rappelant pas qu'il a ressenti une souffrance qu'il ne pouvait traduire, le chloroforme et ses analogues n'en seraient pas moins précieux. Le repos d'esprit avant l'opération, l'immobilité, l'oubli des souffrances, sont des biens qu'il ne faut pas méconnaître. L'imagination augmente les peines physiques comme les peines morales , et si l'on retranche de la douleur l'appréhension et le ressentiment, il reste en vérité peu de chose. « C'est la pointe de notre esprit, a dit Montaigne, qui aiguise la douleur et la volupté. »
<£ Paul DE RÉMUSAT. »
{Débats, 26 janvier 1867.)
Depuis deux ans, remploi du proloxyde d'azote a été repris aux États-Unis, dans la pratique dentaire; et c'est un dentiste américain, M. A. Préterre, qui vient de le naturaliser décidément en France.
« Nous ne nous étendrons pas ici sur la symptomatolagie de Tanesthésie par le protoxyde d'azote. Davy en a décrit les effets et vanté les charmes avec trop de complaisance peut-être. D'après les opérations dont M. Préterre nous a rendu témoin, nous avons pu constater que l'insensibilité est obtenue rapidement et est de courte durée. L'analyse des faits est délicate chez les malades qui redoutent beaucoup soit l'opération, soit l'anesthésie, et il est difficile, chez ceux-ci, de constater autre chose que le phénomène complexe de la suppression en masse de la douleur; il n'en a pas été de même chez une des opérées de M. Préterre, qui, n'ayant jamais eu de dent arrachée, ne craignait pas du tout l'opération et ne désirait pas être endormie. Cette patiente, jeune fille de dix-neuf ans, fort intelligente, avait trois molaires à sacrifier, et elle a pu nous rendre fort bien compte de ses sensations. Après une minute et demie d'inspirations, le sujet fit, pour écarter l'embouchure de l'appareil à inhalation, un geste que nous crûmes d'abord de nature réflexe, mais que nous sûmes plus tard avoir été volontaire et parfaitement conscient. La main soulevée retomba aussitôt; M. Préterre jugea l'anesthésie sufl!îsante et procéda aux extractions. Aussitôt après l'avulsion de la dernière dent, la patiente se releva en souriant. Il n'y avait pas eu sommeil; l'opérée avait entendu et vu tout ce qui s'était passé autour d'elle; à un moment donné, elle avait eu brusquement un sentiment d'oppression, avec contraction thoracique; c'est
alors qu'elle avait essayé d'éloigner de sa bouche le pavillon de l'appareil inhalateur; le sentiment d'oppression avait été très-passager; la patiente avait ensuite assisté à l'opération, senti l'application des instruments et la sortie des dents. Si ce récit est Adèle, et l'on va voir que nous avons de bonnes raisons de n'en pas suspecter la sincérité, il faudrait admettre qu'il y a eu non-seulement conservation de la conscience, mais encore de la sensibilité tactile. Ce qui maintenant nous porte à croire à la vérité des assertions de la malade, c'est l'opinion qu'elle a gardée de cette pratique: elle ne croit pas à l'anesthésie, mais demeure convaincue que l'extraction dés dents n'est pas une opération douloureuse. »
« V. Tripier. »
{Revue contemporaine^ 31 décembre 1866).
(( M. Préterre présente le protoxyde d'azote comme un des moyens les plus prompts et les moins dangereux de produire l'anesthésie .dans certaines opérations chirurgicales de courte durée, et il donne comme preuve à son assertion, non-seulement ses propres expériences, mais encore celles de MM. Ricord, Voillemier, Broca, Saint-Germain, Cloquet et de plusieurs autres chirurgiens.
« La question est d'une grande importance et intéresse tout le monde, car, chaque jour, le chloroforme, préparé dans les meilleures conditions, cause de déplorables accidents.
« J'ai donc voulu en avoir le cœur net; j'ai écrit à M. Préterre pour lui demander de me faire assister à ses expériences, et je l'ai vu anesthésier succès-
sivement trois malades pour procéder sur chacun d'eux à l'avulsion des dents.
« Il n'a fallu que trente- quatre secondes pour endormir le premier, jeune homme d'une vingtaine d'années, qui s'est réveillé en riant aux éclats et en déclarant qu'il n'avait éprouvé jqu'un tressaillement dans les jambes et une légère difficulté de respirer. Son sommeil avait duré quatre-vingt-sept secondes.
« Une jeune femme, qui, par parenthèse, tient de près à un membre de l'Institut, a mis plus de promptitude à subir l'influence du protoxyde d'azote, et elle est sortie d'une léthargie d'une minute, aussi calme qu'elle eût été dans un salon, assise au coin de sa cheminée; enfin une femme âgée et d'un tempérament des plus nerveux, a témoigné le même calme à son réveil, qui, cette fois, avait duré une minute trente-huit secondes.
« J'avoue que je suis resté perplexe en présence de ces trois faits irrécusables, et dont était témoin un de nos savants chirurgiens, qui, le premier et presque seul, s'est élevé avec autorité contre l'emploi trop souvent fatal du chloroforme, et qui ne recourt jamais qu'à Téther. Il est d'ailleurs d'accord en cela avec M. Velpeau, qui récemment, dans un procès bien connu: « Avec du chloroforme, il y a des cas « où la mort peut arriver, même quand on agit avec « la plus grande prudence et d'après toutes les « règles de la science. »
« J'ai exposé les pièces du procès; je laisse à mes lecteurs le soin de rendre l'arrêt. Cependant j'ajouterai que, de même que pour toutes les choses humaines, c'est encore là l'éternelle histoire de la langue d'Esope, que le fabuliste grec disait être la pire et la meilleure des choses. Impur, le protoxyde
d'azote est dangereux; pur, il rend de grands services et peut en rendre de plus grands encore. « Or, M. Préterre prépare le protoxyde d'azote avec une grande pureté et par les moyens suivants:
« Henry Berthoud (Sam.). »
{Patrie, 25 mars 1867.)
« Depuis que le docteur Simpson, en Angleterre, a révélé l'usage plus prompt et plus généralement sûr du chloroforme comme résultat anesthésique, nulle hésitation n'est venue assaillir les esprits des chirurgiens en ce qui a trait à la suppression possible de la douleur, dans les plus simples comme dans les plus pénibles observations. Ce point pivotai une fois acquis, l'anesthésie entra dans le domaine commun. Toutefois, les accidents causés par le chloroforme rendirent plus circonspect; on songea à revenir à Féther. Pour les petites opérations surtout, pour l'avulsion des dents en particulier, le chloroforme sembla offrir de sérieux dangers. Rien de plus désirable que d'avoir à sa disposition un anesthésique à l'action rapide et aux effets innocents. Cette lacune vient, pensons-nous, d'être comblée par M. Préterre, dentiste des plus éminents, dont les remarquables travaux de prothèse sont universellement connus et appréciés. Reprenant les expériences de l'illustre Humphry Davy sur le protoxyde d'azote, M. Préterre, en disposant mieux les appareils, est parvenu à rendre très facilement maniable et usuel ce gaz, dont il fait un emploi quotidien, au grand consentement des patients.
« Bien que Ton soit porté à se défier de l'enthousiasme du premier moment, nous pensons qu'il est du devoir du publiciste de projeter une pleine lumière sur tout ce qui peut intéresser la profession. Nous avons assisté chez M. Préterre à la mise en œuvre du nouvel anesthésique, et devant les effets produits nous n'avons pu que nous déclarer convaincu. Le gaz à inhaler est pris à une source commune qui le déverse dans un gazomètre d'où on le retire par des conduits particuliers. A chaque fauteuil d'opération arrive un tuyau spécial muni d'une embouchure. L'inspiration s'effectue tout à Taise; une petite poche de caoutchouc, fendue sur le côté, indique l'intensité en laquelle se réalise l'expiration, sans qu'on soit obligé de s'occuper des mouvements du thorax. En quelques secondes, l'anesthésie est complète; l'effet dure de deux à trois minutes, durant lesquelles l'opérateur a toute la latitude d'agir. Le réveil a lieu sans difficulté aucune, et dans un calme qui nous a paru presque constant. Le gaz hilarant, ainsi qu'on a nommé le protoxyde d'azote, est donc loin de porter toujours à ce caractère d'expansion bruyante qu'on lui avait attribué. De son application, telle du moins qu'il nous a été donné de l'observer, ne résulte ni nausée, ni écœurement d'aucune sorte. Un interne des hôpitaux qui s'est, en notre présence, fait anesthésier pour l'arrachement d'une dent, a pu, presque immédiatement après, déjeuner du meilleur appétit.
<( Assurément, la prudence exige que le maniement de cet excellent anesthésique soit confié à des mains exercées. La préparation du protoxyde d'azote a besoin d'être dirigée avec l'entente la plus minutieuse des procédés chimiques.
<r Avec l'ensemble de précautions nécessaires, le
nouvel anesthésique peut obtenir droit de cité parmi nous. Si, comme de nombreuses observations tendent à le démontrer, aucun accident n'est à craindre, un progrès considérable se trouvera désormais accompli. Déjà quelques opérations plus sérieuses ont été faites dans les hôpitaux, sous Tinfluence du protoxyde d'azote. Bien que la pratique ne soit pas entièrement assise encore, on doit espérer que l'avenir ne fera qu'étendre et confirmer les bons résultats obtenus. A M. Préterre reviennent l'honneur d'une initiative hardie et le mérite d'avoir disposé un ensemble d'appareils ingénieux pour conjurer tout danger. Ce n'est point là vue de l'imagination, théorie abstraite, c'est de l'application directe et fructueuse. Nous engageons nos confrères à s'informer et à voir par eux-mêmes. Un nouvel anesthésique est, pour la chirurgie, la plus précieuse richesse. Que le protoxyde d'azote se répande et soit étudié en tous lieux, et bientôt les observateurs, usant des voix retentissantes et de la publicité indépendante, auront à prononcer sur cet agent du plus haut intérêt un jugement qu'eux seuls peuvent rendre légitime et sans appel.
c( D^ Henri Favre. »
(France médicale^ 6 février 1867.)
Ne pouvant reproduire tous les articles écrits sur le protoxyde d'azote, nous terminerons en citant l'approbation donnée à nos travaux par M. le professeur Bertsch, dans une leçon qu'il a consacrée au protoxyde d'azote. « Je suis heureux, nous a écrit ce savant, d'avoir « pu signaler la part active, intelligente et considérable (( que vous avez prise à une application si utile de la (( chimie à la chirurgie. »