‹ Le psautierChapitre 1 sur 140 · ET SUR SES OUVRAGES · texte numérisé non relu

ET SUR SES OUVRAGES

Jean-Françoïs La Harpe naquit à Paris, le 20 novembre lySg. Il est inutile de disserter sur son origine, qui, jusqu'à présent, est restée sous l'enveloppe d'un épais nuage. « A l'âge 'de neuf ans , il fut nourri six mois par les sœurs de Saiiit-Vincent de Paul de la paroisse Saint-André-des-Arts , et l'on sait que jusqu'à l'âge de dix-neuf ans il fut élevé et nourri par charité. «

Il fit ses études au collège d'Harcourt, où il avait obtenu une bourse par le crédit de M. Asselin , qui en était principal. Il doubla sa rhétorique, et remporta deux foLs le prix d'honneur, ainsi- que tous les premiers prix. C'était assez bien répondre à la bonne opinion que son bienfaiteur avait conçue de ses dispositions , et aux soins qu'il prenait de ses études. Malheureusement on prétendit que sa reconnaissance n'était point égale à ses progrès littéraires. Il fut soupçonné d'avoir composé une satire contre M. Asselin ; et le lieutenant de police , que l'on fit intervenir , l'envoya dans une maison ' de correction. S'il était innocent, comme il n'a cessé de le protester, en fallait-il davantage pour aigrir son caractère , exercer une fatale influence sur le cours de

Psautier. «

ij NOTICE

sa vie , et peut-être donner à ses talens une direction qu'ils n'auraient jamais prise?

En entrant dans le monde il s'y trouva précédé d'une réputation brillante qu'il pouvait facilement augmenter; on l'avait annoncé dans des sociétés aimables, favorablement disposées à l'encourager dans la carrière de la littérature. Il se conforma aux caprices de la mode , et débuta par des héroïdes dont l'éclat effaça celles de ses rivaux, mais qui n'ont pas été déplus longue durée.

Ce n'est point à nous à parler de la gloire que La Harpe acquit au théâtre ; que nous importe ce qu'il a fait pour un art que la religion n'approuve pas * ? Nous dirons seulement que le succès de sa première , et peutêtre de sa meilleure pièce, lui valut l'honneur d'être présenté à Louis XV, qui l'accueillit avec bonté , et qui couronna de son approbation les applaudissemens du public. Mais aussi ses ennemis s'en irritèrent , et , ne pouvant attaquer l'ouvrage , ils attaquèrent l'auteur, lui firent un crime de sa naissance , et lui rappelèrent le souvenir de la funeste aventure qui constatait son infortune bien plus que son imprudence ou la méchanceté de son cœur.

A cette époque il se lia avec un homme qui exerçait sur tous les peuples policés la dictature du génie , et qui lui rendit de grands services , soit en épurant son goiit , soit en l'aidant de sa bourse et de sa puissante recom-

» On lui demandait, quelque temps avant sa mort, comment il aurait parlé de ses tragédies dans son Cours de Littérature, s'il en était venu jusque-là; il répondit qu'il aurait pu se rendre cette justice que, s*iln avait pas contribué aux progrès de l'art dramatique , on ne pourrait V accuser d'avoir avancé sa décadence.

SUR LA HARPE. iij

mandation. Aussi La Harpe est -il constamment resté l'admirateur du génie et Tami de la personne de Voltaire , après même que sa conversion , en lui inspirant de nouvelles idées , a dû lui faire apprécier à leur juste valeur les ouvrages sortis de la plume féconde de cet homme célèbre , et condamner sans pitié le déplorable abus qu'il avait fait de sa facilité contre la religion et les mœurs. Cependant on remarqua, dans une circonstance , que sa critique était trop amère ; et généralement il a été accusé de ne s'être pas toujours souvenu dans son commerce épistolaire des égards qu'il devait à son protecteur, .et même d'avoir payé d'ingratitude les bienfaits qu'il en avait reçus.

Cette amitié lui fournit l'occasion d'entretenir des relations avec la plupart des sophistes qui sapaient dans leurs ouvrages les fondemens de l'autel et du trône j mais il ne partagea point les systèmes désolans que professaient quelques-uns d'entre eux. « Il s'étudia surtout « à éviter les extrêmes , et mit toujours beaucoup de « décence dans les écrits qu'il destinait au public ; ses « plus grands ennemis n'ont jamais pu produire une « lettre de lui dont les expressions blessassent les cona venances et la pudeur.... Il sut toujours se respecter; « dans ses relations les plus intimes il n'avilit point son « caractère , et l'on ne peut lui reprocher ce cynisme « trop en vogue dans le siècle dernier, qui fit presque « toute la fortune de Diderot , et que Voltaire ne poussa « à l'extrême que dans sa vieillesse '. » Sans doute, pour

' Notice sur La Harpe, par MM. Petitot et Fiévée.

iv NOTICE

son malheur, il avait perdu la foi; mais il se gardait bien de faire parade de son incrédulité , et surtout de chercher à enrôler des prosélytes.

La Harpe , n'ayant point de fortune , fut obligé de travailler pour vivre ; et de là cette foule de traductions , cet Abrégé général des voyages , et tant d'autres ouvrages qui ne sont pas dignes de lui , quoiqu'on y trouve cette clarté , cette correction continuelles qu'on trouve dans ses plus belles compositions ; dont chaque page décèle la précipitation avec laquelle ils furent écrits ou compilés; qui servirent à son existence, et très-peu à sa gloire.

Les concours académiques lui furent plus avantageux sous ce dernier rapport. Il combattit également pour la palme de la poésie et pour la palme de l'éloquence , et la victoire lui fut rarement infidèle. Il était accoutumé au triomphe; il comptait sur la couronne comme sur un bien propre ; il s'en vantait d'avance parmi ses amis ; et, quand elle lui manqua, son amourpropre en fut doublement humilié , et parce qu'il avait mis le public dans la confidence , et parce que son ennemi triomphait.

Il faut convenir qu'il réussit assez bien dans les pièces en vers. Il y a de la grâce , de la mollesse et de la versification. On s'aperçoit qu'il s'était formé à l'école d'un excellent maître , qu'il en avait étudié la manière , et que la nature lui avait départi la dose de sensibilité , d'imagination et de délicatesse qui convient au genre.

Quant aux éloges , ils offrent de la pureté , de l'élégance, delà noblesse dans le style, de la finesse dans

SUR LA HARPE. v

les pensées, de la justesse dans les jugemens , des connaissances étendues en littérature , rarement de ces mouvemens qui entraînent , de ces traits qu'on appelle bossuétiques. Nous allons rapporter le sentiment d'un contemporain sur l'éloge de Fénélon, généralement regardé comme le chef-d'œuvre de La Harpe. « M. La « Harpe a du nombre dans le style , de la clarté , de la « pureté dans l'expression , de la hardiesse dans les « idées, de la gravité, du jugement, de la force, de « la sagesse ; mais il n'est point éloquent , et ne le sera « jamais. C'est une tête froide : il a des pensées , il a « de l'oreille , mais point d'entrailles , point d'âme. Il « coule, mais il ne bouillonne point: il n'arrache point sa « rive , et n'entraîne avec lui ni les arbres , ni les hommes, « ni leurs habitations ; il ne trouble, n'abat, ne renverse , •c ne confond point ; il me laisse aussi tranquille que lui ; «je vais où il me mène j comme dans un jour serein , « lorsque le lit de la rivière est calme , j'arrive à Saintci Clouden batelét ou par la galiote.... Son ton est par- ** « tout celui de Texorde; il va toujours aussi compassé « dans sa marche; également symétrisé dans ses idées; « jamais ni plus froid ni plus chaud. Il ne réveille au- « cune passion , ni le mépris , ni la haine , ni l'indigna- « tion , ni la pitié.... Thomas et La Harpe sont les revers « l'un de l'autre : le premier met tout en montagnes , K celui-ci met tout en plaines. Cet homme sait penser o et écrire ; mais il ne sent rien , il n'éprouve pas le «moindre tourment.... Cela est beau, mais j'ai de la « peine à aller jusqu'au bout ; cela me berce.

a Je le vois à son bureau; il a devant lui la vie de

vj NOTICE

« son héros j il la suit pas à pas. A chaque ligne de This- « toire , il écrit sa ligne oratoire ; il s'achemine de ligne « en ligne jusqu'à ce qu'il soit à la fin de son discours. « Coulant , faible , nombreux et doux comme Isocrate , « mais bien moins plein , bien moins penseur, bien moins <c délicat que l'Athénien. O vous , Carnéade ! ô vous , « Cicéron ! que diriez-vous de cet éloge ? Je ne t'in- « terroge point , toi qui évoquais les mânes de Mara- « thon !

« Jamais une exclamation ni sur les vertus , ni sur « les disgrâces de son héros : il raconte ; et puis quoi « encore ? il raconte. Raconte donc , puisque c'est ta « manie de raconter ; jette au moule tes phrases l'une «après l'autre, comme le fondeur y a jeté, comme « le compositeur a arrangé les lettres de ton discours. « Encore une fois , cet homme a du nombre , de l'élé- «gance, du .style, de la raison, de la sagesse; mais « rien ne lui bat au-dessous de la mamelle gauche ^ » • * Otez de ce jugement tout ce qui formait le caractère du sophiste; confusion des genres, enthousiasme jusqu'à l'emportement et au délire , exagération , et vous aurez une idée précise de l'éloquence de La Harpe.

En 1786 il fut nommé professeur de littérature au Lycée. C'était là son élément. Il avait de bonne heure fait l'apprentissage de la critique , en insérant dans les journaux des articles d'un goiit exquis et pleins de principes solides, quoique dénués d'impartialité, de modestie et de sagesse. On lui érigeait une chaire de censeur en

' Œuvres de Diderot , édition de Belin , tome I, page 741.

SUR LA HARPE. Tij

titre ; c'était l'avertir de poursuivre sans relâche le mauvais goût, de maintenir les saines doctrines, mais aussi de mettre dans ses arrêts l'urbanité et la modération qui en adoucissent l'amertume. Dirons-nous que La Harpe a rempli sa tâche tout entière ? nous renvoyons le lecteur au Cours de littérature ancienne et moderne ; cet ouvrage est entre les mains de tout le monde.

C'était la première fois, dit-il lui-même, soit en France, soit en Europe, qu'on offrait au public une histoire raisonnée de tous les arts de l'esprit et de l'imagination, depuis Homère jusqu'alors, qui n'excluait que les sciences exactes et les sciences physiques. Le sujet était immense ; mais La Harpe s'était exercé dans toutes les parties avec plus ou moins de succès, et il était nourri de la lecture des meilleurs écrivains. Cette entreprise demandait la vie tout entière d'un littérateur consommé, et La Hatpe y consacra la sienne, sans en excepter les jours mauvais.

Le Cours de littérature, dit-il encore, n'est ni un livre élémentaire pour les jeunes étudians, ni un livre d'érudition pour les savans; c'est la fleur, le suc, la substance de tous les objets d'instruction, qui sont ceux de l'ouvrage ; c'est le complément des études pour ceux qui peuvent pousser plus loin celles qu'ils ont faites : c'en est le supplément pour les gens du monde qui n'ont pas le temps d'en faire d'autres. H est surtout destiné aux orateurs et aux poètes ^ . Toutes ces classes doivent lui savoir gré de l'excellent livre qu'il leur a

" Cours de Littérature, Préface.

viij NOTICE

donné et par lequel il a mis le sceau à sa renommée* La révolution arriva lorsque La Harpe avait à peine professé pendant trois ans ; elle Teutraîna dans la rapidité de sa course; séduit par des idées de bien public dont les meneurs se paraient avec affectation, il embrassa de bonne foi sa cause; plus tard même, pour se mettre à couvert de la persécution, il adopta la livrée de ces hommes féroces qui opprimaient la France au nom de la liberté. Cette faiblesse ne lui servit de rien : il fut arrêté et emprisonné dans le palais du Luxembourg.

Ici commence pour La Harpe une ère nouvelle. Les idées philosophiques demeuraient impuissantes pour lui faire supporter avec patience les horreurs de la prison , et envisager sans frayeur le spectacle de la mort violente à laquelle il courait le risque, à tout moment, d'être condamné en qualité d'homme de lettres et d'académicien ; il se réfugia dans le sein de la reHgion , qui lui prêta sa consolation et son appui. Il était affaissé sous le poids de ses maux, et son âme atterrée ne trouvait aucune ressource qui pût la relever. Que faire? à qui s'adresser dans cette extrémité? Heureusement une dame qui joignait à une piété tendre et solide un esprit cultivé , et qui avait deviné les angoisses de son cœur , Jui donna les Psaumes de David , le pria même de les traduire en français et de les accompagner d'un commentaire. Ce fut le moyen dont Dieu se servit pour le ramener des voies de l'erreur et l'attacher à la pratique de sa loi. Jusque-là il n'avait lu ces sublimes cantiques qu'avec les yeux de la prévention

SUR LA HARPE. ix

et à travers le prisme d'une fausse philosophie ; il ne les connaissait que par le travestissement et les misérables commefttaires qui en avaient été faits , et pas du tout en eux-mêmes ; mais quel changement s'opéra dans ses idées quand il les lut de sang -froid! Comme ce qu'il avait méprisé dans sa folie lui parut étincelant de beautés du premier ordre ! Comme l'Esprit divin se fit sentir à lui sous les charmes de la plus haute poésie ! Mais il est impossible d'exprimer les vives émotions qu'il éprouva : il faut le laisser parler lui-même.

« J'étais dans ma prison, dit-il, seul, dans une petite a chambre, et profondément triste; depuis quelques « jours j'avais lu les Psaumes , l'Evangile et quelques * bons livres; leur effet avait été rapide, quoique graa due; déjà j'étais rendu à la foi : je voyais une lumière « nouvelle; mais elle m'épouvantait et me consternait « en me montrant un abîme , celui de quarante années « d'égarement; je voyais tout le mal et aucun remède. « Rien autour de moi qui m'offrît les secours de la « religion. D'un côté était ma vie telle que je la voyais «c au flambeau de la vérité céleste, et de l'autre la « mort, la mort que j'attendais tous les jours, telle « qu'on la recevait alors. Le prêtre ne paraissait plus « sur l'échafaud pour consoler celui qui allait mourir ; « il n'y montait plus que pour mourir lui-même. Plein « de ces désolantes idées, mon cœur était abattu, et « s'adressait tout bas à Dieu, que je venais de retrouver, « et qu'à peine connaissais-je encore. Je lui disais : Que « dois-je faire? que vais-je devenir? J'avais sur une « table r Imitation j et l'on m'avait dit que dans cet

Page 1