‹ Le psautierChapitre 4 sur 140 · XX FRAGMENS D'UNE APOLOGIE · texte numérisé non relu

XX FRAGMENS D'UNE APOLOGIE

droit de s'adresser à Dieu. Quel avantage et quelle prérogative ! Sans doute les œuvres de la création, suivant l'expression sublime du prophète , racontent la gloire de V Éternel; mais elles ne la racontent que pour nous ; elles sont en effet muettes devant lui. Ce langage figuré de l'Esprit saint n'est pour nous qu'une leçon et un reproche; c'est pour accuser notre révolte, qu'il peint la docilité des astres qui ont connu leur levant et leur coucJiant * ; l'obéissance des étoiles , que Dieu appelle par leur nom ^, et qui répondent : Nous voici ^. C'est pour confondre notre insensibilité qu'il atteste le rugissement du lion demandant à Dieu la nourriture qui lui est préparée *. Il oppose ainsi l'hommage de la nature inanimée, qui apprend de lui à remplir ses devoirs , à l'ingratitude de la créature intelligente, qui oublie les siens. Mais on sait qu'en effet le soleil et les étoiles- ne connaissent pas celui qui leur a donné leur lumière , et que le lion des forêts , en recevant de lui la force qui lui assure sa proie , ignore le Dieu qui le nourrit. Dans la réalité des faits , toute la nature se tait devant Dieu : l'homme seul lui parle, et le murmure des mers,

' Sol cognovit occasum suum. Ps. cm, 19. * Omnibus eis nomina vocat. Ps. cxlvi, 4» ^ Adsumus , Job. xxxviii, 35.

^ CatuU leonum rugientes, ut rapiant , et quœrani à Deo escam sibi, Ps. cm, 21.

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le sifflement des vents, le roulement du tonnerre, et même le bruit épouvantable de ces sphères sans nombre si rapidement emportées dans l'espace immense, et dont le retentissement nous tuerait, s'il n'eût pas été reculé si loin de notre oreille , sans que leur éclat se dérobe à nos yeux ; en un mot, tout ce fracas de l'univers en mouvement nest qu'un silence universel, si l'homme n'y fait pas entendre la seule voix qui puisse être entendue de Dieu.

mtion à Dieu pour le chapitre de la miséricorde.

Tous dites , ô mon Dieu ! que vous me pardonnerez: que dis-je ! vous m'assurez que vous m'avez pardonné ; Remisisti impietatem peccati met Vous dites que vous ne mépriserez pas un cœur contrit et humilié; Cor contritum et humiliatum y Deus, non clespicies. Vous dites que vous avez jeté tous mes péchés derrière vous; Projecisti post tergum tuum omnia peccata mea. Vous le dites , ô mon Dieu ! et je vous crois , et je dois vous croire , car vous êtes la vérité même. Mais tout puissant que vous êtes, pouvez-vous faire que, ce qui est fait ne soit pas fait ? Otez-moi donc , ô Dieu de miséricorde ! ôtez-moi donc de dessus le cœur ce poids affreux, ce poids qui est sur moi comme une montagne , ce souvenir si amer et si cruel de quarante ans

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d'iniquité , de souillure , de blasphème , d'égarement, des plus honteux désordres. Ne suis-je pas écrasé par cet horrible fardeau? Eh ! si je souffre, ce n'est pas du mal qu'on me fait ; vous savez l'alléger et l'adoucir : grâces à vos leçons et à vos secours , je supporte, sans y succomber, la persécution des hommes ; mais ce qui m'accable , c'est le mal que j'ai fait , et qui est sans cesse devant mes yeux , et que je ne saurais me pardonner, car il est sans excuse, et personne ne peut en avoir moins que moi ; parce que vous êtes bon , en suis-je moins mauvais? Que dis-je! plus vous êtes bon , plus je suis coupable, et cette idée est désolante. A qui aviez -vous fait plus de bien ^'à moi? à qui aviez -vous donné plus de marques d'une bonté toute paternelle ? Qui a pris soin de moi quand mon père et ma mère m'ont été enlevés ? Pater meus y et mater mea dereliquerunt m,e ; Dominas autem assumpsit me. Pauvre et orphelin , j'ai été nourri du pain de votre charité '. Vous

' L'auteur , à l'âge de neuf ans , a été nourri six mois par les sœurs de la Charité de la paroisse Saint- André-des- Arts , et Ton sait que jusqu'à l'âge de dix-neuf il a été élevé et nourri par charité. ( Note de V Auteur. )

Cette note est écrite de la main même de l'auteur ; et voilà l'homme à qui Ton reproche tant d'orgueil ! Au reste, tout le monde sait que M. de La Harpe appartenait à des parens honorables, et qu'il ne fiit élevé chez les sœurs de la Charité que par manque de fortune, et non par défaut de naissance.

[Note des Rédacteurs du Mercure. )

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m'avez prodigué , comme à plaisir, tous les bienfaits imaginables , tous les avantages , et toutes les jouissances de la société. Quel usage en ai-je fait? j'ai tourné tout contre celui qui m'avait tout donné. Terre et ciel, rendez témoignage contre moi ! Créatures de mon Dieu , élevez-vous contre l'enfant dénaturé ; il ne vous démentira pas. Dites toutes ensemble : Le voilà celui que son Dieu avait comblé de biens ; et il a méconnu son Dieu , il a méprisé sa loi, il s'est servi de ses dons pour l'outrager. Il ne lui est pas venu une fois dans la pensée de rendre gloire à celui de qui seul il tenait tout. Il s'est fait lui-mêm« son Dieu : il a dit, en regardant les biens qui l'environnaient; il a dit, dans l'enflure de son cœur : C'est moi qui ai fait tout cela; c'est à moi que je dois ce que je suis : je suis mon ouvrage. Il s'est déclaré l'ennemi du Dieu son bienfaiteur , puisqu'en reconnaissant l'existence de ce Dieu, il a été l'ennemi de sa loi. Hommes qui détestez les ingrats , le voilà le plus abominable des ingrats !

EU bien! mon Dieu, que pui%-je répondre à ces cris qui m'accusent , à ces cris que ma conscience répète? Ah! si je ne considérais que votre J^tice, je l'invoquerais moi-même contre moi, je Vous dirais : Frappez , Dieu juste ! écrasez l'ingrat qui vous a rendu le mal pour le bien , et la haine pour l'amour; Posuerunt adversum me mala

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pro bonis , et odium pro dilectione meâ. Faites-moi tout le mal que j'ai mérité, mais qu'au moins je ne sois plus, s'il est possible, cet ingrat que tout le monde doit abhorrer. Otez-moi à tout, mais ôtez-moi mon péché, otez-moi ma honte. Aufer a me opprobrium et contemptum. Otez-moi la haine de moi-même et le souvenir de mes fautes; pour m'y dérober, je me précipiterais dans les enfers, si je ne savais que le supplice des enfers est de vous haïr, ô mon Dieu! et ce supplice est le seul au-dessus de mes forces. J'oserai dire plus : il est le seul au-dessus de mes iniquités , à présent que vous m'avez fait connaître et mes iniquités et le Dieu qui me les a pardonnées. Je suis prêt à tout, résigné à tout; je puis tout souffrir, ô Dieu bon! quoique je sois la faiblesse même, si ce n'est dé renoncer à vous aimer. Oh! cet amour, qui est mon seul bien, on ne me rotera pas; car c'est vous, mon Dieu, qui me l'avez donné , et ce n'est pas vous qui me l'ôterez. C'est le plus beau présent que vous puissiez faire à vos créatureSj^ et vous seul pouviez le leur faire. Mais cet amour même , ô mon Dieu ! ne sert qu'à me faire sentir avec plus d'horreur et d'amertume combien je suis criminel envers vous; et plus je vous aime et dois vous aimer, moins je puis supporter l'idée de vous avoir tant offensé.

Mais je vous entends me répondre , ô mon Dieu :

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« De quoi te plains-tu ? tu te reproches tes ingra- «titudes, et certes tu as bien raison; mais ne « crains-tu pas d'être encore ingrat en ce moment «même? Que me demandes-tu? de t'ôter le soute venir de tes fautes , qui à présent est amer pour « toi; mais si tu pouvais en perdre un moment le «souvenir, si tu étais assez malheureux pour les «oublier jamais, c'est alors que je m'en souvien- « drais de ndbveau , et que ma justice me rappel- « lerait ce que ma seule miséricorde peut effacer. « Quand le père de famille , dans mon Évangile , « court au-devant de l'enfant prodigue qui revient « à lui, c'est pour l'embrasser et le faire asseoir à sa «table. Il ne lui fait pas le plus léger reproche; « il est sûr de ceux que le malheureux enfant se « fait à lui-même ; il se réjouit de le recevoir à sa «table, quoiqu'il revienne de la table des pour- «ceaux; mais l'infortuné s'est reconnu indigne « même de manger avec les derniers esclaves du «père de famille. Je suis ce père, et je connais « le cœur de mon enfant ; car c'est moi qui le lui «ai donné: irai -je le frapper de mes reproches « quand je l'ai frappé de ma grâce? Est-ce moi qui (( ferai saigner ses blessures quand il vient à moi « pour être guéri ? Tu sais par toi-même si ton a Dieu est capable d'accabler le pécheur qui se « jette dans ses bras. N'est-ce pas moi qui ai dit: « Le Seigneur relève ceux qui tombent , et re-

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« dresse ceux qui sont brisés ? Alle^^at Dominas « omnes qui corruunt; et erigit onines elisos. C'est le « Seigneur qui conduit les pas de l'homme , et « qui détermine son voyage ; et alors , si l'homme (c tombe , il ne se brisera pas , parce que le Sei- « gneur étend sa main pour le soutenir ; Apud « Dominwn gressus hominis dirigentur^ et viam ejus « volet; cîim ceciderit, non collidetur; quia Dominas « supponit manum suam. Et qui sait nJieux que moi « que l'homme pécheur, à qui je me suis manifesté , « ne supporterait pas les rayons de ma justice, si je ce ne prenais soin moi-même de les tempérer par « ceux de ma miséricorde? Quand je parlais dans ma (( gloire à Moïse et aux patriarches , ils tombaient a par terre , saisis de frayeur , et s'écriaient qu'ils « allaient mourir , parce qu'ils avaient vu le Sei- « gneur ; et c'étaient des justes ! que sera-ce du (c pécheur ? Mais si je suis la vérité^ je suis aussi la « vie, et il n'y a que l'impie que je tue du souffle « de ma bouche; Spiritu oris sui interficiet impium. « Je suis auprès de celui à qui j'ai parlé , et je ne « veux pas qu'il meure du repentir que je lui ai « donné pour qu'il vive. Ce repentir est sa puni- « tion ; mais il est le seul remède à ses maux ; c'est « le fer qui déchire la plaie , mais qui empêche « qu'elle ne soit mortelle ; il doit y rester jusqu'au « dernier jour ; il ose dire que ma main ne s'oc- « cupe pas d'en adoucir l'atteinte; que je ne verse

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a pas sans cesse l'huile et le baume qui diminuent

« la douleur et préviennent la corruption ! Ce

«baume, c'est mon amour; c'est l'amour que j'ai

« moi-même mis dans ton cœur ; ce don surna-

«turel, qui n'est pas de l'homme, mais de moi :

« et si tu aimes ton Dieu , comment te pardon-

«nerais-tu de l'avoir tant offensé? Mais il par-

« donne, lui, et a promis de pardonner à celui

« qui l'aime ; et celui qui l'aime doit tout souffrir

« avec joie pour mériter ce pardon. Tu as peine à

« concevoir que je puisse pardonner en effet de si

« longues et de si énormes offenses ; mais tu ne

^^ dois pas non plus le concevoir : c'est le secret de

^ x»a bonté. Il ne t'est pas plus donné de com-

^ prendre combien je suis bon que de savoir

^ oombien tu es mauvais ; et pourtant il n'y a rien

^^ clans toi qui ne soit fini , et tout est infini en

^^ ^truoi ; mais c'est que l'homme n'est pas plus fait

^ jDour se connaître lui-même que pour connaître

^ le Dieu qui l'a créé : c'est moi qui sonde le cœur

^^ ^^t les reins; c'est moi qui connais l'homme,

arce que je connais mon ouvrage; l'homme, il

'a rien que je ne lui donne, il ne sait rien que

^^ 3 6 ne lui apprenne , il ne peut rien qu'en moi

^^ ^t par moi; il doit donc toujours prier, toujours

^ ^^emander ; et j'ai promis de ne rien refuser à

^^ ^ui demande avec soumission et confiance, et

^^ >cna parole n'est pas vaine ; j'ai été jusqu'à dire

ce

xxvuj FRAGMENS D'UNE APOLOGIE

« que je ferais la volonté de ceux qui me craignent; « voluntatem timentium se faciet ; et je l'ai mille a fois prouvé. L'orgueil ne conçoit pas cette bonté « d'un Dieu , mais l'orgueil est toujours loin de « moi : il n'y a que l'humble qui s'en approche , « et à qui j'aime à me communiquer; et la véri- « table humilité ne se sépare pas de la confiance « filiale : tu semblés douter que je puisse anéantir « son péché ! Ne l'ai-je pas dit mille fois par mes ce prophètes? n'ai -je pas dit à Israël que, quand « même sa robe d'iniquité serait rouge comme « l'écarlate, je la rendrais blanche comme la neige ^ ? « Le péché n'est-il pas le fils de l'enfer et le père « de la mort ? Et mon Verbe divin ne doit-il pas « être vainqueur de la mort et de l'enfer? Mais ce « triomphe ne sera consommé que dans la Jéru- « salem céleste , et tu es encore dans la terre d'é- « preuve et de châtiment. Mes saints n'ont-ils pas « péché, et plusieurs même grièvement péché? Le « mal et le péché entrent-ils dans ma demeure , « où il n'entre rien de souillé? Ne suis-je pas assez « puissant dans ma bonté pour purifier mes ente fans ? Mon amour n'est-il pas un feu immense « dans lequel toute iniquité sera consumée , et « dans lequel tous mes élus vivront éternel le- « ment?»

* Isaïe,chap. i,vers. i8.

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Que puis-je dire, ô mon Dieu? si ce n'est que je ne suis qu'erreur, ignorance et misère, et que vous n'êtes que lumière, puissance et bonté? Pardonnez, ô mon Père! car votre enfant indigne vous offense jusque dans son repentir. Je vous aime, ô mon Dieu! mais qu'il s'en faut encore que je vous aime comme il faut vous aimer ! que je suis loin encore de cette véritable confiance qui accompagne le véritable amour ! et pourquoi? C'est que je ne suis pas même un véritable pénitent, car je vous demande ce que vous n'accordez qua vos justes. Donnez-moi les sentimens de votre prophète, le modèle des vrais pénitens : que je vous dise avec le même cœur que David : Il m'est bon que vous m'ayez humilié , afin que j'apprisse vos justices ; Bonum mihi quia humiliasti me , ut discam justjficationes tuas. Bien loin de porter avec peine ce poids d'humiliation, je dois le bénir, parce qu'il me rappelle sans cesse mon néant et votre grandeur , mes fautes et votre bonté , mes iniquités et votre sainteté. Si j'ai été assez insensé pour vous méconnaître si long-temps ] le mal est dans ma volonté perverse ; et si vous avez daigné m'éclairer et me rappeler à vous , gloire à vous seul , ô mon Dieu ! car tout ce qu'il y a en moi de mal est de moi , et tout ce qu'il y a de bon est de vous ; et n'est-ce pas là ma consolation , mon espérance et mon bonheur? Si je plie sous le far-

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