‹ Le psautierChapitre 3 sur 140 · DE LA RELIGION CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

JVloNsiEUR DE La Harpe avait commencé une Apologie de la religion chrétienne , que la mort ne lui a pas laissé le temps de finir. Il n'en est resté que des fragmens , mais ces fragmens sont d'un grand prix. Je ne sais s'il y a rien de plus dramatique et de plus touchant que le commencement du morceau qu'on va lire : Un homme a été assez malheureux ^ etc. Qu'on me permette encore de faire remarquer cette pensée : O mon Dieu ! tous vos mystères sont des mystères d'amour y et c'est pour cela qu'Us sont dwins. L'homme n'inventerait pas ainsi. On trouvera souvent dans ces fragmens des choses dignes des Lettres spirituelles de Fénélon, et des Élévations a Dieu de Bossuet; tant la religion peut donner de douceur au sentiment , et de force au génie !

* Tirés du Cours de Littérature, tome XV, page 3^6, édit. de Costes, i8i3, in-12. (/. L,)

xiv FRAGMENS D*UNE APOLOGIE

Bonté de Dieu dans le mystère de F incarnation y ou méditation sur ces paroles : Dieu a tant aimé les liommes.

Un homme a été assez malheureux pour oublier pendant quarante ans la loi d'un Dieu dont il reconnaissait l'existence , et pour blasphénier la religion sainte que ce Dieu est venu lui-même apporter aux hommes. Ce même Dieu , par un miracle de sa grâce , le touche en un moment par la lecture des livres saints, qu'il avait toujours négligée ; Dieu éclaire son esprit et parle à son cœur; le voile tombe, et, devenu Chrétien, et Chrétien pénitent, il reconnaît que sa vie a été une suite des égaremens les plus honteux et les plus coupables, même devant les hommes. Il lève les yeux au ciel , et compare un si long endurcissement à la bonté du Dieu qui l'en a retiré , et qui lui promet encore grâce , si sa conversion est sincère et durable. Ce contraste effraie sa raison : il ne peut comprendre comment il est possible qu'il obtienne un pardon dont il sent qu'il est si indigne. En songeant à la justice de Dieu , il est prêt à douter de sa miséricorde ; mais l'Évangile lui répond par la voix d'un de ses apôtres : Dieu a tant aimé les hommes , quHl leur a envojé sonjihy et Va livré a la mort pour eux. C'est alors que le pécheur pénitent comprend cet ineffable

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mystère : sa raison orgueilleuse et aveugle l'avait rejeté ; son amour contrit et humilié le sent profondément. Il croit parce qu'il aime; il croit parce qu'il est reconnaissant ; il croit parce qu'il voit toute la bonté du Créateur , proportionnée aux misères de la créature. O mon Dieu ! tous vos mystères sont des mystères d'amour, et c'est pour cela qu'ils sont divins. L'homme n'inventerait pas ainsi : cela est trop au-dessus de lui : un Dieu seul a pu nous le dire, parce qu'un Dieu seul a pu le faire. Si l'homme refuse de croire , c'est qu'il est ingrat; et il est ingrat parce qu'il est aveugle. 0 Dieu ! qui ai^ez tant aimé les hommes ^ éclairez les aveugles, et touchez les ingrats.

N'aimez point le monde 7ii tout ce qui est dans le monde : si quelqu'un aime le monde , l'amour de Dieu n'est point en lui^. Pourquoi a-t-on dit ne pas aimer les choses du monde , puisque Dieu luimême nous les a données ? La réponse est aisée: Il nous les donne pour notre usage , et c'est un effet de sa bonté. Nous en ^ servir , c'est remplir le dessein de la Providence sur ses créatures; mais nous y attacher plus qu'à lui, nous y attacher pour elles-mêmes , c'est évidemment un désordre et une ingratitude. i° Un désordre , car toutes les choses de ce monde sont passagères , et notre âme

' Saint Jean, P* Ép., chap. ii, vers. i5.

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étant immortelle, étant créée par Dieu, et, par une conséquence nécessaire , pour Dieu , elle se détourne de sa destination naturelle , si elle s'at-^ tache atout autre objet que celui pour qui elle est faite ; qui peut seul , qui doit seul , qui veut seul la remplir ; elle se dégrade de son origine et de sa noblesse en ne vivant que pour ce qui est si fort au-dessous d'elle. Que dirâit-on d'un homme qui se mettrait à marcher à la manière des bêtes pour brouter et paître comme elles? Ne dirait-on pas que c'est une créature dégénérée ? C'est précisément ce que fait l'âme quand elle se rend esclave du corps et du monde ; elle descend du ciel en terre , renonce à l'un pour se donner à l'autre; et n'est -il pas juste qu'elle perde pour jamais l'héritage éternel dont elle n'a pas voulu; et que, n'ayant ainsi que ce qui est mutuel, elle soit condamnée à la mort, c'est-à-dire à la privation de Dieu ? Que l'homme consulte de bonne foi sa conscience , et , sans entrer dans le secret de la justice divine, il sentira par la sienne propre qu'il n'aura rien alors à répondre au juge , et qu'on lui fera le partage que lui-même a préféré.

2® C'est une ingratitude ; car qu'y a-t-il de plus ingrat et de plus odieux dans l'homme , obligé de reconnaître qu'il a tout reçu, que d'oublier celui qui lui a toi^/; donné, que d'aimer le bienfait et de ne pas aimer le bienfaiteur ? Quoi ! Dieu , en

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VOUS prodiguant tant de biens , vous a permis d'en user ^ sous la seule condition de lui en rapporter l'usage et la jouissance, et d'en user sobrement pour votre propre bien , puisque Fintem- • pérance est un mal , même dans ce monde; et au lieu d'obéir à cette loi si sage, à ce commandement si paternel , vous vous croiriez permis d'abuser de tout, et dispensé à la fois de reconnaissance envers celui de qui vous tenez tout, et d'obéissance à des lois qui sont encore un bienfait de plus ! O homme ! jugez-vous. Arguant fe, et statuam contra faciem tuant '*.

Qu'il me soit permis d'employer une comparaison qui me paraît sensible. Tout le monde, excepté les avares, condamne l'avarice ; mais pourquoi ? Est-ce la possession et l'usage de l'argent que l'on blâme en eux ? point du tout : c'est l'amour de l'argent, c'est la passion désordonnée qui en fait une idole , et qui empêche le possesseur d'en tirer tout le bien qu'il pourrait se faire à lui-même et aux autres. Voilà ce que tout homme sensé regarde comme une véritable démence. Eh bien ! l'amour désordonné pour les créatures quelconques est précisément la même chose : c'est une passion tout aussi désordonnée, tout aussi insensée. En les aimant pour Dieu , vous pouvez

' Ps. XLIX, 21.

Psautier.

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à tout moment en faire un usage raisonnable , utile à vous-même et aux autres ; en les aimant pour elles - mêmes , vous tombez aussitôt dans l'abus de toute espèce , dans tous les excès imaginables ; car les passions sont - elles autre chose . qu'un excès? Le besoin devient fantaisie , le plaisir devient emportement, la jouissance devient débauche , l'attachement devient esclavage , les lumières deviennent une curiosité déréglée et insatiable, les talens ne sont plus qu'orgueil et envie. Rien de tout cela n'arriverait, si vous vous étiezr dit : «Mon Dieu ! je n'ai rien que je n'aie reçu de vous. Je ne dois donc user de rien que pour vous en rapporter l'usage, et régler cet usage selon votre loi ; car tout ce que m'offre ce monde passera , et vous seul êtes éternel , et vous ne m'avez pas créé pour ce qui passe, mais pour vous. » N'est-il pas vrai qu'en tenant ce langage , et y conformant votre conduite, vous eussiez évité bien des fautes dont vous rougissez malgré vous ? O homme ! jugez-vous.

O mon Dieu ! je sais bien que ces vérités que j'écris sont la condamnation de ma vie entière. C'est vous qui me les avez apprises , et je les avais oubliées si long- temps, et je me croyais éclairé ! Tel est donc l'aveuglement des passions , que je ne comprenais pas même ce qui me paraît aujourd'hui si simple et si clair ! Vous avez daigné

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m'ouvrir les yeux en un moment. Achevez, ô mon Dieu ! après m'avoir fait connaître mes fautes ,■ apprenez - moi à les réparer autant qu'il est en moi : donnez-m'en le temps et les moyens , si tel est Tordre de vos miséricordes , et que l'aveu que je fai$ ici puisse être utile à mes frères , dont aucun n'a été un aussi grand pécheur que moi ; et qu'ils disent avec moi : Cognoi^i , Domine y quia œquUas judicia tua ^ ; Mon Dieu, j'ai reconnu que vos jugemens sont l'équité même.

De la Prière,

La prière ! quel précieux don , s'il était connu !

quel glorieux privilège , s'il était senti ! Il l'a été

dans les saints, parce qu'ils étaient amis de Dieii ;

et dans les saintes Ecritures , parce qu elles ont

été dictées par l'Esprit qui nous apprend à prier.

Mais d'ailleurs combien il est rare de savoir quel

présent Dieu nous a fait en nous permettant, que

dis-je ! en nous ordonnant de le prier ! Il a voulu

que l'homme pût communiquer sans cesse avec

lui ; et le peut-il autrement que par la prière, qui

n'est jamais que l'invocation ou l'action de grâces?

Ainsi donc l'homme seul , sur la terre , a reçu le

^ Ps. cxviii, 75.

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