CHAPITRE VI
Synode d* Antioche* — Exil de Théodoret et fasen des clercs d*Osroène.
Les perplexités -de Domnus augmentèrent alors : il communiqua cette lettre de Dioscore à l'évêque de Cyr, sans le conseil duquel il ne voulait rien faire, et tous les deux répondirent au patriarche d'Alexandrie: Théodoret, par répître qui porte dans ses œuvres le nu-
méro 83 (1); Domnus, par l'écrit synodique (2) que les Actes du Brigandage d'Éphèse nous ont conservé- L'épître de Théodoret est une des plus remarquables .qu'il ait écrites. On y sent un homme de cœur, d'esprit, de caractère, toujours prêt à rendre témoignage de sa foi; c'est une lettre irréprochable à tous points de vue. Quant à celle de Domnus, nous ne l'avons plus tout entière. Dans la partie qui nous reste, le patriarche d'Antioche demande qu'on s'en tienne au traité d'union conclu par Paul d'Émèse et, tournant la difficulté que lui créait la question encore pendante de l'église de Tyr, prévoyant l'impasse où on cherchait à l'acculer, ainsi qu'il l'écrivait peu auparavant à Théodoret (3), ne voulant pas cependant fournir d'armes à ses adversaires, il se contente de dire que les prêtres Isaïe et Cyrus feront connaître sa pensée à Dioscora. On sent que Domnus ne veut pas s'aventurer à écrire ce qu'il désire ou ce qu'il espère. Peut-être, d'ailleurs, ne le savaït-il pas bien lui-même, au moment où il écrivait.
Ce n'était pas aussi sans un certain soulagement qu'il voyait approcher le concile convoqué pour l'affaire des clercs de l'Osroène. Il comptait apparemment trouver, dans ses suffragants, quelque appui et quelque lumière pour délier les mailles du réseau où on cherchait à l'enfermer. Peut-être est-ce pour mieux préparer ce
(1) Cette lettre est évidemment antérieure à Texii de Théodoret. 11 faut en dire autant de la lettre 85. Celles qui portent les no» 79- 82 sont postérieures.
(2) Actes du Brigandage d'Éphèse, p. 169. — C'est ainsi que Domnus l'appelle dans sa lettre à Flavien. On nommait quelquefois de la sorte des lettres importantes, sans qu'elle eussent été rédigées dans des synodes.
(3) Épître ex, attribuée à Théodoret.
concile qu'il différa quelque temps de le tenir. Nous savons, en effet, que deux clercs de TOsroène, nommés Samuel et Cyrus, se fatiguèrent d'attendre et partirent pour Gonstantinople.
Ce synode fut peu nombreux. Est-ce que les évéques craignaient de se compromettre dans les circonstances où était l'Asie chrétienne? Domnus voulut-il s'entourer plus spécialement de ses amis? On peut faire toutes ces suppositions, mais aucun document n'appuie l'une plutôt que l'autre.
Théodoret avait été sans doute convoqué, et il paraît même certain qu'il vint à Antioche pour y assister. Nous n'en avons pas de preuves incontestables, mais divers passages de* sa correspondance, rapprochés les uns des autres, semblent assez concluants ; il serait difficile de les entendre d'une autre manière. On était alors arrivé à la fin de mai ou au commencement de juin ; les événements allaient se précipiter, car les réponses de Domnus et de Théodoret n'étaient pas faites pour calmer l'irritation des monophysites ou pour satisfaire Dioscore. Il était trop évident que l'exil d'Irénée n'avait pas abattu les Orientaux; Vennemi portait la tête haute, déplorait la ruine des églises de la Phénicie et de la Palestine, et protestait courageusement contre les persécutions, les schismes ou les disputes que les apoUinaristes nouveaux fomentaient partout. Il semblait donc nécessaire de frapper un grand coup, un coup qui jetât le désespoir et la terreur dans l'âme des défenseurs de l'ancienne union. Théodoret était la victime désignée. Ce fut sur lui que tomba l'animadversion impériale.
Le comte Rufus alla le trouver, quelque temps avant l'ouverture du synode, et lui intima l'ordre de rentrer
dans son diocèse (1), de n'en plus sortir et de s'occuper uniquement du soin de ses ouailles.
Cet ordre était écrit de la main de l'empereur. Peutêtre était-ce une précaution suggérée par les motifs que Domnus avait allégués pour ne pas donner d'évêque à l'église de Tyr, et voulait-on empêcher Théodoret d'esquiver l'exil, sous prétexte qu'on ne lui avait point notifié sa condamnation. Il obéit aussitôt, quitta Antioche malgré les efforts qu'on faisait pour le retenir, sans dire même adieu à ses amis, et, sept ou huit jours plus tard, on vint lui demander, à Cyr, d'accuser par écrit réception de l'ordre qui le confinait dans son diocèse (2). Ce sont là des procédés qui étonnent,^ et il est impossible de n'y pas voir une allusion à des propos courants, analogues à ceux que Domnus semblait tenir quelques mois auparavant, quand il écrivait à Théodoret la lettre que nous avons plusieurs fois citée.
Pour ce qui est de l'époque précise à laquelle il faut rapporter l'internement de Théodoret dans le diocèse de Cyr, il est difficile de la déterminer autrement que par à peu près, en l'absence de tout renseignement précis (3).
Voici seulement des faits certains qui peuvent aider à retrouver cette date d'une façon approximative : i^ Théodoret était à Antioche lorsque les clercs de l'Osroène
(1) Épître Lxxix de Théodoret. — Pairologie gredque de Migne, LXXXIII, col. 1255-1258.
(2) Épître Lxxx au préfet d'Orient Eutréchius, 448,jaillet-août. — Patrologie grecque de Migne, LXXXIII, col. 4258 : t Scit enim quo pacte, Ântiochiam cum venissem, non ^aledicto exierim, propter eos qui me inibi detinere cupiebant. »
(3) On a donné plusieurs dates pour cet événement, depuis 445 jusqu'à 448. Cette dernière est la seule certaine aujourd'hui.
vinrent se plaindre d'Ibas ; or, cette date est déterminée par celle du décret rendu contre Irénée. Comme on sait que ce décret est du mois de février M8, on peut rapporter l'arrivée des clercs d'Osroène à Antioche à la fin du même mois ou au commencement de mars 448, époque à laquelle Tédit dont nous parlons devait être déjà connu et affiché dans la capitale de la Syrie (1). 2<> Ce fut Théodoret qui, à rapproche des fêtes de Pâques, obtint, par l'intermédiaire de Domnus, que les clercs d'Osroène fussent relevés momentanément et sous certaines conditions de leurs censures (2). Il paraît que ces accusateurs d'Ibas recherchaient volontiers les conseils et la médiation de Théodoret ; plus tard ils regrettèrent qu'il n'assistât pas au synode qui devait les juger (3). 3^ Théodoret n'était pas à ce synode ; il était déjà rélégué dans son diocèse; c'est lui-même qui nous l'apprend en deux endroits de ses lettres (4). Toute la difficulté revient donc à savoir à quelle époque eut lieu le synode d'Antioche qui condamna les clercs d'Edesse. Or, il paraît 4» que ce synode se réunit assez tard après Pâques (H avril 448) : les accusateurs d'Ibas se plaignirent en effet de ces délais au Brigandage d'Éphèse, et les attribuèrent à la malveillance de Domnus (5). En outre, d'autres faits certains semblent
(i) Actes du Brigandage d'Éphèse, 64-66. — Mansi, Conciliorum omn. ampL coll., VII, 21 4. — Épîlre cxi de Théodoret, et surtout Lxxxvii. — Voir Patrologie grecque de Migne, LXXXIII, col. 1281-1282 c. f Communionem eis, quod sanctUas tua novit, in Pascha dari rogarim. »
(2) Épître CXI de Théodoret.
(3) Ibid.
(4) Ibid,
(5) Actes du Brigandage d'Éphèse, 64-68.
indiquer qu'il s'écoula un assez long intervalle entre ce synode et la fête de Pâques, car il faut y placer plusieurs lettres entre Domnus et Diôscore, avec toutes les allées et venues qu'elles supposent. Ainsi Diôscore écrivit une première fois à Domnus pour se plaindre: 1<» des prédications de Théodoret, et S® du retard qu'on mettait à nommer un successeur à Irénée. Domnus et Théodoret répondirent, et ce furent leurs réponses, communiquées par Diôscore aux meneurs de l'intrigue résidant à Gonstantinople, qui décidèrent l'empereur à frapper un nouveau coup. Évidemment tous ces faits ne s'accomplirent pas en moins d'un mois et demi; peut-être même deux ou trois mois seraient-ils nécessaires. Gomment d'ailleurs expliquer le retard que la cour mit à ordonner la révision du synode d'Antioche ? Si ce synode eut lieu en juin, les clercs d'Osroêne durent arriver à Gonstantinople en juillet, et ce n'est qu'à la fin (T octobre f c'est-à-dire trois mois plus tard, que l'empereur ordonna au tribun Damascius de faire revoir le jugement rendu par Domnus. Ge délai semble bien long dans la situation où étaient alors les esprits à Gonstantinople, a Alexandrie, à Antioche et partout en Orient. Que ce synode se soit tenu en juin ou en juillet MS, il est certain qu'il fut fort triste. La disgrâce de Théodoret avait jeté la terreur dans les esprits plus encore que la déposition d' Irénée (1); personne n'osait rien dire, mais tout le monde tremblait. On agita sans
(1) Épître Lxxxii de Théodoret. — . Patrologie grecque de Migne, LXXXIII, col. 263 : « Nam, cum quieti ageremus^ patriaeque finibus circumscripti, atque orientales omnes mœrerent, et acerbo in luctu essent, sed silere ob injectum terrorem cogerentur {quœ enim gesta in nos fuerant terrorem omnibus metumque incusserunt.) »
doute bien des questions dans ce synode, et peut-être y arrêta-t-on une ligne de conduite à tenir ; mais les Actes ne nous étant point parvenus, il nous est impossible de rien dire de certain. Tout ce qu'on en sait se rappporte à l'affaire d'Ibas et de ses clercs. Quelquesuns de ces derniers avaient perdu patience et, voyant que l'affaire traînait en longueur, ils étaient partis pour Constantinople, avant l'arrivée de l'accusé. Ils manquaient ainsi aux conditions qu'on leur avait prescrites, quand on les avait relevés de l'excommunication ; on interrogea leurs collègues pour savoir ce qu'ils étaient devenus, et comme ces collègues ne purent rien répondre de certain, on les condamna tous, ou du moins on opposa à tous des fins de non recevoir (1). Au conciliabule d'Éphèse, les accusateurs d'Ibas prétendirent avoir convaincu leur évêque de dilapidation, mais sans succès, parce que le patriarche avait refusé de les • entendre et lassé leur patience, en différant le jugement. Quant aux questions touchant la foi, ils ne les avaient pas abordées, prétendirent-ils, parce qu'ils savaient que Domnus était favorable à leur adversaire.. Il est difficile de préciser exactement quelle fut la sentence du concile d'Antioche. Ni les Actes du Brigandage d'Éphèse^ ni ceux du concile de Calcédoine ne nous la font connaître, et les allusions qu'on trouve à ce synode dans les lettres de Théodoret manquent de clarté. Il paraîtrait cependant que Domnus aurait transmis sa décision à Siméon d'Amid et à Ibas, les chargeant d'examiner ensemble la
(1) On ne voit pas bien au juste la décision qui fut prise. — Voir Mansi, Conciliorum omn. ampl. coll., VII, 213-218. — Tillemont, Mémoires, XV, 473-474. — Héfélé, Histoire des conciles, II, 498-501.
question en litige (1). Les accusateurs d'Ibas prétendirent plus tard avoir remis au concile une protestation, dont le texte nous a été conservé dans les Actes du Brigandage d'Éphèse (2), et n'être partis pour Constantinople qu'après avoir sollicité leur jugement, sans pouvoir l'obtenir.
Après ce concile, Dioscore et Domnus échangèrent encore deux lettres, mais ce furent très-probablement les dernières. Dioscore se plaignait beaucoup des Orientaux, prétendait que tous les moines étaient scandalisés du langage de certains prédicateurs et priait Domnus de faire lire sa lettre dans l'assemblée des fidèles. Le patriarche d'Antioche, dans sa réponse, se retranchant derrière la paix conclue entre Paul d'Emèse et Cyrille, déclara nettement à son collègue qu'il n'avait pas donné connaissance de sa lettre à ses ouailles, de ' peur d'allumer un vaste incendie (3). Un tel langage dut irriter fortement tous ceux qui représentaient à Constantînople le parti moriophysite. On cria dès lors, plus que jamais, que le nestorianisme relevait la tête et qu'il cherchait de nouveau à jeter le trouble dans l'Église; on chercha à . ameuter contre les prétendus nestoriens d'Orient toutes les passions, et on alla même jusqu'à solliciter une condamnation de l'Église de Rome. On sait, en effet, par une lettre de saint Léon, qu'Eutychès avait écrit au Pape pour lui dénoncer la réapparition du nestorianisme. Saint Léon félicita le futur hérésiarque du zèle qu'il déployait pour la défense de la foi et lui promit « de prendre les mesures nécessaires
(1) Ibid., et épître cxi de Théodoret.
(2) Actes du Brigandage d'Éphèse, p. 66.
(3) Ibid,,^. 172.
pour couper le mal dans sa racine, dès qu'il serait plus amplement informé sur le compte des personnages qui se prêtaient à cette manœuvre impie (1). > Nous ne possédons pas la lettre d'Eutychès, mais la réponse du Pape est datée* du l^r juin 4-48. Il est donc assez vraisemblable que la lettre d'Eutychès était destinée à prémunir saint Léon contre les plaintes que les évêques d'Orient pourraient lui adresser. Tous ces événements, la déposition d'Irénée, les calomnies de Théodose et des autres moines orientaux à Alexandrie, les plaintes des clercs d'Osroène contre leur évêque, le bannissement de Théodoret, les lettres de Dioscore et jd'Eutychès, déterminent exactement l'époque où recommencèrent les dissensions religieuses, qui devaient ensanglanter l'empire, déchirer l'Église et bouleverser l'Asie. Ces faits sont tous du premier semestre de l'an 448.