SCENE PREMIERE
ANTON l y à droite, près d'un métier à broder, ne brodant fias, et regardant une lettre qu'elle tient à la main; CORINNE, A gauche, devant une table, et écrivant.
ANTONIA, lisaul.
a Attends-moi ce matin, ma chère sœur; nous avons à « causer mariage, il se présente un parti qui me convient « forl et doit te plaire... un ami à moi... » (s'interrompent avec joie.) Est-il possible 1 (continuant.) • Un grand seigneur... »
(a part, avec tri^itcsse.) ciol ! (Continuant.) « quî, à tOUS SeS
« titres politiques et littéraires, joint celui de comte! » (a part.) Qui donc, mon Dieu? Serait-ce M. de Marignah... si assidu depuis quelque temps... Oh! non !...
(Elle garde le silence et demeure pensive.) CORINNE; de l'autre côté, à gauche, écrivant.
« Mémoires secrets d'une jeune dame pour servir à l'His- « toire de France du dix-neuvième siècle ; Chapitre XV : Coa rinne Desgaudets commence à réfléchir et à comprendre (( la nécessité d un établissement. Coup d'œil rapide jeté « autour d'elle ! De tous les hommes de lettres qui Tenvi^ « ronneut, le comte de Marignau, par sa position politique
« et ses soixante mille livres de rentes, se trouve le seul « qui ait touché son cœur... »
ANTONIA, à part.
11 est étonnant que mon frère n'ait pas parlé d'abord de ce projet d'union à M. Desgaudets, mon subrogé tuteur... (Haut.) Corinne, ton père est-il rentré ?
CORINNE, répondant sans lerer la tète.
Pas encore I... Qu'est-ce que tu fais donc là?
ANTONIA, avec embarras, et cachant sa lettre.
Moi... je brode.
CORINNE, avec dédain.
Ah ! de la broderie !... comme c'est femme!
ANTONIA
Et toi?
CORINNE
Moi I j'écris mes Mémoires.
ANTONIA
Tu ne fais que cela I et souvent deux ou trois heures par jour!
CORINNE
Cela me semble un devoir ! Quiconque a un peu marqué dans son siècle se doit à lui-même, et doit à ses contemporains, de léguer à l'avenir ce qu'il a vu, entendu, et surtout ce qu'il a senti.
ANTONIA
Cela me paraît bien du temps perdu.
CORINNE
Qu'oses-tu dire? les Mémoires secrets sont ce qu'il y a de plus précieux en littérature, et l'on ne saurait trop en composer ! c'est comme qui dirait le daguerréotype de la pensée ! et si tous les personnages célèbres avaient écrit les leurs !... la vérité historique nous serait bien mieux connue !
ScRiBB. — Œuvres complètes. Ire série. — 6"^^ Vol. — 3
ANTONIA
Tu crois î
CORINNE
C*est si intéressant de voir les grands hommes en désliabUlé...
ANTONIA
Les grands hommes, soit... mais les femmes 1...
CORINNE
Les femmes aussi!... il y a un certain plaisir à se survivre ! à livrer son portrait aux regards avides et curieux de nos petits-neveux, et à poser encore dans la postérité !
ANTONIA
Tu trouves ? cela me semble déjà si fatigant de poser, comme tu le fais, dans le monde actuel !
CORINNE
Une fatigue ? dis donc un plaisir 1 Toi, tu ne chéris que la retraite, tu crains qu*on ne parle de toi, tu voudrais toujours te cacher.
ANTONIA
Et toi te montrer !
G*est vrai 1 ah ! si j*avais ton nom et ta naissance, ?,i j'étais surtout presque libre de mes actions, j^irais partout... on ne verrait que moi!... on ne parlerait que de moi!
ANTONIA
Ëh ! mais cela commence déjà !
CORINNE
Autant que je le peux!... Mais avec un père qui ne veut pas me conduire dans le monde, qui ne veut pas recevoir, qui craint la moindre dépense... comment donner des bals, des soirées, des raouts... tout ce qui vous met en évidence! Je ne peux me permettre ici que des plaisirs httéraires.
LE PU FF i\\)
ANTONIA
C'est moins cher I
CORINNE
Des réunions savantes, des lectures poéliques...
ANTONIA
Gela ne coûte que des verres d^eau sucrée.
CORINNE
Et des éloges, chacun en reçoit...
Ou en apporte ! Et ne crains-tu pas, toi, femme, que cela ne prête un peu au ridicule ?
CORINNE
Oui, autrefois... du temps de Molière on se moquait des femmes... beaux esprits.. . elles n'étaient alors que savantes ; mais de nos jours... ennuyées d'entendre rire à leurs dépens, elles se sont faites journalistes ; depuis ce moment les hommes de lettres ne rient plus 1... ils ont peur 1
ANTONIA
En vérité ?
CORINNE
Eh oui ! car ils se prosternent tous devant la puissance du fc\iilleion. Grâce à cette Revue européenne et toute-puissanle, dans laquelle je daigne écrire, tu peux les voir ici... ^nsmon salon... c'est à qui me fera la cour... et m'environnera d'hommages!... tels ou tels, qui estiment fort peu mes vers, en composent à ma louange qui ne sont pas meilleurs ! ou font éclater, pour moi, dans leur prose, un enthousiasme que je leur rends... dans la mienne! Nous composons ensemble les anecdotes piquantes, les reparties spirituelles, que nous nous attribuons mutuellement ; à tout propos, dans mes récits, j'ai soin de placer leur nom, à charge (le revanche ; c'est ainsi qu'on devient une puissance, uu centre, un astre, autour duquel ijravilent d'autres étoiles,
plmôtes ignorées dont M. Leverricr lui-môme ne pourrait dire le nom, et qui aspirent toutes à s'en faire un ; or, c*cst dans mon salon que s'élaborent les renommées littéraires, que se préparent les élections académiques ! gloire et profit à mes amis, malheur à ceux qui n'en sont pas ! nous élevons les uns, nous empêchons les autres d'arriver ; pour les premiers, mon journal est un piédestal, pour les autres, une barrière... c'est connu I et grâce à ce double système, je tiens chacun dans ma dépendance par la crainte et par Tes-
poir ! (a un domestique qui entre portant un paquet de brochures.)
Qu'est-ce? ah! des gazettes, des revues, des brochures...
(Prenant le paquet des mains du domestique qui sort et en offrant à An-
tonia.) En veux-tu?
ANTONIA
Non, vraiment! (D'un air d'effroi.) Comment! tu vas lire tout cela?
CORINNE
Certainement ! il faut voir si l'on dit de moi du bien ou du mal, afin de rendre avec impartialité l'un et l'autre I
ANTONIA
Mais c'est un travail 1
CORINNE
Plus encore ! Beaumarchais a dit : La vie de l'hoaimc de lettres est un combat !
ANTONIA
La femme de lettres est donc obligée d'être une Jeanne d'Arc !
CORINNE
A peu de cliose près !
ANTONIA
C'est terrible 1
CORINNE
Non pas que plusieurs ne s'en dispensent! mais moi!
(Jetant les yeux sur uir journ»! qu'elle a ouvert.) « Nouvelles exté'
rieures, Afrique française.., » peu m'importe !
ANTOKIA., se rapprochent d'fille.
Cela peut être intéressant !
CORINNE
Toi, qui n'y tenais pas? (usant.) « Le ministre a reçu au- « jourd'hui des dépêches du maréchal, apportées par M. AI- « bert d'Angremont, capitaine aux chasseurs d'Afrique. »
ANTONIA, à part.
ciel ! il est à Paris !
CORINNE, se retournant.
Qu'est-ce donc ?
ANTONIA
Rien !
CORINNE, la regardant.
Ce trouble... cette émotion... il est évident que tu as quelque chose...
ANTONIA, cherchant à sourire.
Moi!...
CORINNE
|e dois m'y connaître !... on n'a pas écrit une demi-douzaine de romans, sans avoir quelques notions... en théorie <^u moins ! et je n'ai jamais vu un article de journal produire sur toi un pareil effet... voyons! qui peut, dans ces trois lignes, t'intéresser aussi vivement? est-ce le maréchal ou le mmistre? (La regardant.) Nou ? serait-cc par hasard le jeune capitaine? (voyant Antonia qui tressaille.) Ah ! tu le counais?...
ANTONIA, cherchant & se remettre.
Je ne vois pas pourquoi je te le cacherais.
CORINNE
Tu me le cachais cependant ! (vivement.) Voyons ! Dis-moi lout ! je n'ai rien pour aujourd'hui, aucune anecdote î Cela
42 COMÉDIES — DîtAMES
fera un chapitre pour mes Mémoires... « Chapitre XVI : n Confidences d'Antonia, ma meilleure amie. »
ANTONIA
» Mais pas du tout... je ne te dirai rien, je n'ai rien à te dire, ni à toi... ni... à la postérité... que cela ne regarde pas!
CORINNE
Si tu ne parles pas... j'arrangerai moi-môme l'aventure... je la composerai... Il vaut mieux que tu me donnes les vrais détails.
ANTONIA
Il n'y en a pas! Un pauvre jeune homme... sans fortune... mais plein d'honneur et de loyauté... un ami de mon frère... que ma tante aimait beaucoup !
CORINNE
C'est épidémique... un mal de famille î
Il y a du reste cinq ans qu'il est absent.
CORINNE
Raison de plus pour penser l'un à l'autre... à ton âge surtout !
ANTONIA
Lui ! jamais un mot... jamais un regard n'a pu me faire supposer qu'il s'occupât de moi.
CORINNE
Je ne parle pas de lui... mais de toi !
ANTONIA
Moi ! ... de pareilles idées ne me sont même pas permises. . . mon frère, de qui je dépends, a d'autres projets.
CORINNE
Des projets de mariage... et tu ne m'en parles pas?
LE PUFK 43
ANTONIA
C'était si peu intéressant... Je ne tiens ni aux dignités... ni aux grands seigneurs...
CORINNE
C'en est donc un ?
ANTONIA
Eh oui!... un homme titré... un comte!...
CORINNE; TÎTement.
Comtesse ! tu serais comtesse... es-tu heureuse ! c'est là Je rêve de ma vie!
ANTONIA
Toi ! la fille des arts et de la poésie... toi ! une artiste, une muse !...
CORINNE
Quand les muses sont comtesses ou marquises, cela n'en vaut que mieux. Moi, je n'aime que les distinctions, les titres, la haute société. Dans tous mes écrits, je ne parle jamais que de duchesses... que de princesses, mes amies intimes... que je n'ai jamais vues ! C'est une si belle chose qu'un grand nom... et s'il faut te l'avouer, la seule idée qui empoisonne mes succès, le désespoir et le malheur de ma vie, c'est de m'appeler Corinne Desgaudets.
ANTONIA
Allons donc I
CORINNE
Desgaudets 1... Crois-tu que la gloire puisse jamais adopter ce nom-là?
ANTONIA
Pourquoi pas?
CORINNE
Desgaudets !
ANTONIA
Eh bien ! pourquoi ne changes-tu pas ce nom contre celui d'un mari?...
44 COMKOIRS — DRAMES
CORINNE
Je ne demande pas mieux.
ANTONIA
Ton père est si riche... et il a pour toi tant d'affection...
CORINNE
Bien moins que pour sa caisse ! Certainement nous vivons dans un siècle où il y a encore des amants de la gloire, mais mon père annonce hautement qu'il ne me donnera pas de dot, cela ne les encourage pas ! Aussi les seuls partis qui se présentent pour moi ne sont que des littérateurs purs et simples, des gens qui écrivent...
ANTONIA
Eh bien !...
CORINNE
Fi donc I... je n'estime que ceux qui font de la littérature en grands seigneurs... dans leurs loisirs... quand ils ont le temps, et qui, grâce au ciel, ne Tout jamais !... quelque personnage haut placé, quelque illustration politique qui arrivera un jour au ministère et qui fera de l'histoire pendant que j'en écrirai!... Vois donc quel avantage pour mes Mémoires I
ANTONIA
Eh bien I il faut te prononcer auprès de ton père !
CORINNE
C'est bien mon dessein... et à la première occasion...
ANTONIA
Elle ne tardera pas, car c'est lui.
(Les deux jeunes filles se tiennent & l'écart.)