ALBERT, MAXENCE
ALBERT
Ma foi, je m'estime heureux de t'avoir rencontré ici au passage... car tu me parais sioccup(5...
MAXENCE
C'est vrai, j'ai tant d'affaires...
ALBERT, souriant.
Un gentilhomme devenir homme d'affaires ! (Voyant Maxence
qoi tire un carnet de sa poche.) troquer Tépéc de SCS aïeUX COUtrC
le carnet de l'agent de change !
MAXENCE, écriyant sur un carnet.
Me rendre tantôt au ministère pour notre adjudication de demain... passer, dès que j'aurai la réponse de Marignan, chez un riche capitaliste qu'il nous est important de gagner; de là, courir chez mon notaire pour la vente d'une terre qui nous appartient en commun à moi et à ma sœur.
ALBERT, ayec émotion.
Mademoiselle Antonia !...
MAXENCE
Et tu ne me parles pas d'elle ? il y a cinq ans cependant, au château de Jumi^ges, chez ma grand'tante où, je t'avais présenté... vous dessiniez ensemble... vous faisiez de la musique, ces dames te trouvaient fort aimable, ma grand'tante surtout!... et plus d'une fois Antonia m*a demandé, de sa part, des nouvelles de mon ami Albert.
ALBERT, arec joie. /
En vérité!
MAXENCE
Il n'arrivait pas un bulletin de Tarmée d'Afrique, qu'il ne fut lu à l'instant... par ma grandHante...
ALBERT, d'un air peiné.
Ah! c'était madame de Jumiôges...
MAXENCE
C'est-à-dire, et comme elle n'y voyait plus... c'était Antonia qui lisait... et ma tante d'écouter avec un intérêt...
ALBERT
Dont je suis bien reconnaissant... Elle habite toujours en son château?...
MAXENCE
Eh! mon Dieu, non! cette pauvre tante... nous l'avons perdue... il y a un an.
ciel!... je l'ignorais...
MAXENCE
C'est sa terre que je viens de vendre, et ma sœur est maintenant à Paris... C'est moi, son seul parent, qui suis devenu son tuteur... (Riant.) Oui vraiment! tuteur d'une jeune fille qui souvent me gronde et me fait de la morale !... c'est gênant!... aussi j'ai hâte de la marier, ce qui ne sera pas difficile ! mais vu sa fortune... je suis obligé de lui chercher quelqu'un de riche... de très-riche !...8ans cela chacun me jetterait la pierre !
ALBERT, rirement.
Mon ami, tu me parlais tout à Theure. (s'an-étant.) C'est-àdire... tu as eu la bonté, à moi, ton ancien camarade... ton ami d'enfance... de me proposer...
MAXENCE
Mon aide... mon secours... je te suis tout dévoué... tu le saisi... et déjà, si tu Tavais voulu... mais tu m'as toujours semblé si désintéressé... si artiste...
JlLBERT.
Que veux- tu?... le bonheur pour moi n'était pas là... et maintenant il me semble que... si pour trouver la richesse il fallait me jeter dans un précipice... je n'hésiterais pas,
MAXENCE, arec chaleur.
Je comprends cela !
ALBERT
Faire fortune promptement, ou mourir... voilà ce qu'il me faut.
MAXENCE, de même.
C'est comme moi !
ALBERT
Que dis-tu?
MAXENCE, se reprenant.
Je dis que c'est bien... c'est ainsi qu'on arrive... Ecoutemoi! 11 est question d'une nouvelle ligne de chemin de fer... en laquelle moi et quelques capitalistes nous avons espoir ! j'ignore si nous serons préférés, car il y a plusieurs compagnies rivales... mais avant même l'adjudication, qui a lieu demain, on se dispute les actions, ou plutôt les promesses d'actions.
ALBERT
Je ne comprends pas.
MAXENCE
C'est inutile. Qu'il te suffise de savoir que si nous l'em-
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portons, ces actions... les nôtres... auront triplé leur valeur primitive.
ALBERT
Et si vous ne remportez pas ?
MAXENGE.
Rien de fait; chacun reprend son argent... nous aurons manqué à gagner.
ALBERT
Ainsi rien à perdre... rien à risquer,.*.
MAXENGE.
Qu'un immense bénéfice en cas de succès!... et ces actions... elles sont dans mes mains... je puis t*en donner.
ALBERT
Quelle bonté 1 mais tu disais là, tout à Theure, que tu n'en avais plus?
MAXENGE.
II le faut bien... seul moyen de les faire monter... et d'en élever le prix !
ALBERT
Mais c*est un mensonge !
MAXENGE.
D'où sors- tu donc?
ALBERT
Du bivouac !... et il me semble que la délicatesse...
MAXENGE, avec ironie.
Hein!,., tu n'as donc jamais été à la Bourse!... Ce que tu appelles mensonge et tromperie... c'est l'habileté, c'est le génie financier ! c'est par là qu'on a des hôtels^ que disje ? des palais. Par là on acquiert estime et considération ; par là on obtient des titres, des cordons, des... sois tranquille, tu peux accepter... tu ne risques rien que d'être salué et honoré !
LE PUPP 31
ALBERT
Je t'avoue... qu'une telle manière de faire fortune... me répugnait un peu... mais puisque tu la trouves permise et loyale^ toi, gentilhomme, j'accepte! qu'ai-je à faire?
BIAXENCE.
Rien! qu'à prendre cent... deux cents actions... à ton gré, et à en payer d'avance la moitié, comme qui dirait... cent mille francs... à peu près!
ALBERT
Très-volontiers. Le seul embarras, c'est que cent louis de rente en terres... ne se vendent pas du jour au lendemain... et ces cent mille francs... tu seras obligé, mon cher ami, de me les avancer.
UAXENCE, é part.
Diable!...
ALBERT
Pour toi millionnaire, une pareille somme n'est rien, je le sais... aussi je viens sans façon et sans scrupule, faire ce nouvel appel à ton amitié...
MAXENCE; BTeo embarras.
Une telle confiance!... j'en suis heureux... je te le jure...
ALBERT, ayoc franchise.
Je l'ai pensé... car moi... à ta place... (Le regardant.) Eh! mais qu'as-tu donc? d'où vient ce trouble?... ma demande serait-elle indiscrète?... je la relire! si je l'ai hasardée... (Arec émotion.) c'est qu'il me semblait... que de bonnes terres... au soleil, en pleine Beauce... étaient des cautions suffisantes pour un camarade d'enfance... pour un ami... (Avec indignation.) sans compter mpu honneur... à moi!...
MAXENCE, virement.
Ah ! n'achève pas ! plutôt te dire la vérité tout entière que de te laisser une pareille pensée... ces cent mille francs que tu me demandes et qu'il y a cinq ans j'aurais été lieu-*
reux, non pas de te prêter, mais de te donner... je ne les ai pas !
ALBERT
Toi!
91AXENGB,
Silence 1 nul encore ne le sait ! mais cette spéculation que j'entreprends avec tant d'ardeur est mon seul espoir de salut. 11 s'agit pour moi, non pas de faire, mais de refaire ma position ! Si je réussis, on ne se sera douté de rien ; j'échappe à la ruine, à la misère!
ALBERT
Tu en serais là... toi, avec ta fortune,.,
MAXENGE.
Eh ! mon Dieu ! cela va si vite, en cinq ans, à Paris, quand on est jeune et inoccupé!... l'oisiveté est si coûteuse! c'est un si grand luxe!... Pendant que tu faisais ton métier de soldat; moi je promenais en calèche mon ennui et mon cigare... tu te battais, je dépensais! tu versais ton sang, moi mon orJ et pour qui, grands dieux ! Que de folles nuits ! que de jours plus insensés! que d'orgies! que de désordres! et quand on s'adresse, pour réparer une première brèche, au lansquenet ou à la spéculation, qui l'agrandissent encore...
Tu as joué...
MAXENGE.
Gomme tout le monde! ce n'est pas \k le mal ..
ALBERT
. Et tu as perdu?
MAXENGE.
C'est là ma faute!... je la réparerai! En attendant, les terres, les châteaux que je tenais de mes ancêtres, j'ai tout engagé... en secret! et ce qui me reste... je le dois; mais jusqu'à présent, l'éclat de mon nom, la certitude de mes ri-
chesses... ont éloigné tous les soupçons... il est aisé, à un homme comme il faut, d'obtenir un grand crédit.
ALBERT
C'est-à-dire de tromper.
MAXENCE
Non... que je réussisse et tout sera payé, et je t'él(^verai avec moi jusqu'à cette fortune...
ALBERT
A laquelle je renonce I elle coûte trop cher ! si je Tai désirée un instant... c'était dans un but que je reconnais maintenant impossible à atteindre I Parlons seulement de toi I tu as donc beaucoup de créanciers?
MAXENGB.
Mais oui... ce n'est pas le nombre qui m'inquiète... les petits, ceux qui ont besoin, se taisent et attendent... mais les grands... les riches... un surtout!... un homme du grand monde qui, pour une centaine de mille francs, me tient dans sa dépendance, qui, seul maître de ma position, peut la révéler et me perdre l et pour m'en délivrer, à qui m'adresser? à ma sœur? impossible! elle est mineure; et d'ailleurs, son inflexible subrogé tuteur, M. César Desgaudels...
ALBERT, rivement.
Desgaudets, dis-tu?
MAXENCE
Le plus avare des millionnaires.
ALBERT, cherchant danf sa poche.
Il me semble bien, sur la carte de tout à l'heure...
MAXENCE
Honnête homme du reste!... et ma sœur, que je ne pouvais garder avec moi, se trouve à merveille chez ce vieux et respectable capitaliste... près de sa fille, Corinne Desgaudets, un bas-bleu, une dixième Muse !
ALBERT^ regardant la carte.
C'est bien cela... croirais-tu, mon ami, que ce matin, j'ai presque sauvé la vie à ce M. César Desgaudets?
MAXENCE
En venté !
ALBERT
Et, dis-moi, si je lui demandais un service...
MAXENCE
n te le refuserait. Il est si ladre, si avare, qu'il n'a pas d'état de maison, pas de voiture... il va à pied.
ALBERT
Je le sais bien ! *
MAXENCE
Il a, au fond de la Chaussée-d'Antin» un hôtel superbe qu'il laisse périr faute de réparations I II se complaît au milieu des ruines, et il y a danger, pour les visiteurs, à franchir son escalier.
ALBERT
Bah! quand on a gravi les remparts de Constantine... je me risque...
MAXENCE
A tenter l'assaut?
ALBERT
Oui, mon ami !
MAXENCE
Attends, attends... nous irons ensemble I j'ai justement, ce matin, à parler d'affaires à M. Desgaudets.». non pour mon compte, mais pour celui de la Compagnie ; et toi?...
ALBERT
Moi, je vais lui demander cent mille francs I
MAXENCE, d'un air effrayé.
Cent mille francs 1... pour toi?
ALBERT
Non, pour un ami !
MAXENCE
Comment ?
ALBERT, lai tendant la main.
Ne le devines-tu pas?
MAXENCE, se jetant dans ses bras.
Ah 1 Albert 1
ALBERT
Viens...
MAXENCE
Quoi ! tu aurais Taudace d'affronter, pour moi, ce cœur dur, cet Arabe I...
ALBERT, riant.
Les Arabes!... j'y suis fait, tu le sais bien! Ce sera une razzia!... Viens! viens! te dis-jeî
(il l'entraîne* — Us sortent par la porte de la rue, à droite •)