SCÈNE X
Les mêmes; ISABELLE sortant de la porte du fond, tenant une lettre
à la main.
CHARLES-QUlNT, secouant In tête.
Oh! la reine... en fait d'avis...
ISABELLE
N'en aura jamais d'autre que celui de Votre Majesté.
CHARLES-QUINT, avec une ironie galante.
J'en étais sûr... et j'aurais traduit d'avance votre réponse...
(Prenant le papier qu'Isabelle lui présente en lui faisant la révérence.)
Voici votre lettre à madame Louise de Savoie...
ISABELLE
Oui, sire.
CHARLES-QULNT.
A merveille. (Le roi s'assied près de la table à gaucho ; un .huissier de la chambre apporte deux flambeaux allumés. Le roi réunit dans une seule enveloppe qu'il fait lui-même, les lettres qu'il a écrites, et celle que vient de lui remettre Isabelle, qui s'est assise de Tautre côtâ de la table. Puis, s'adret' sant à Marguerite qui, à droite du théétre, le suit des jeux. Votre Al-
LES CONTES DE LA REINE DE NAVARRE 389 teSSe y eut -elle.... (Montrant le conte qu'il tient toujoara à la main.)
que je me charge moi-même de cet envoi pour la régente, sa mère... ces dépêches partiront avec les miennes et celle de rinfanle...
MARGUERITE, hésitant.
Pour la France !... j*accepte avec reconnaissance... sire... (s'approchaat da roi.) Maîs VOUS me permettrez auparavant de faire une seule correction à mon ouvrage... celle que Votre Majesté vient de m^indiquer avec tant de tact et de goûtl
CHARLBS-QUINT, d'un air rayonnant de plaisir, et donnant le papier à
la reine, qui le passe à Marguerite.
Vrai Dieu, madame I... voilà la flatterie la plus exquise qui m*ait été adressée depuis longtemps.
MARGUERITE, tenant le papier^ et se dirigeant vers le guéridon à
droite.
Prenez garde, sire, c'est la flatterie qui perd les rois... mais cette fois du moins... ce n*est que la vérité.
Toi, Babiéça, approche ici... tu vas faire diligence...
RABIÉÇA, s'aTangant.
Votre Majesté m'avait promis ce matin...
CHARLES-QUINT
Tais-toi... tu m'es trop jprécieux... ion état d'homme marié est une sécurité...
BABIÉÇA.
Pas pour moi, sire.
CilARLES-QUINT.
Pour le service du roi et de l'Etat,
BABiéçA.
Je ne sais pas ce que l'État y gagne... mais moi je sais bien...
(Portant la mnin à son front.)
CHARLES-QUINT
C'est bon... il y aura des indemnités proportionnées.
BABIÉÇA, secouant la tète.
Proportionnées I... les galions de l'Espagne n*y suffiront pas. . .
CHARLES-QUINT
C'est bon, te dis-jel...
MARGUERITE, è part.
mon frère !
(Pendant le dialogue précédent entre Cbarles-Qnint et Babiéca, Marguerite s'est approchée du guéridon è droite, en tournant le dot au roi qui est assis devant la table à gauche. Elle remet dans son aumônière le papier où est écrit le conte, en retire l'acte d'abdication de François Isr et le serre sous une enveloppe qu'elle prend sur le guéridon à droite. Elle met l'adressai cette enveloppe, puis revient vers Charles-Quint qui est toujours assis devant la table à gauche, à cancer avec Babiéça. Elle cherche un bâton de cire que Charles-Quint lui présente galamment; elle cachette son enveloppe de- Tant lui, è sa propre bougie, et lui présente gracieusement son message. Charles-Quint le prend et l'ajoute à ses autres lettres qu'il renferme soas une seule et principale enveloppe.)
CHARLES-QUINT
Je remercie Votre Altesse. (Tout en mettant les damiers cachets
à sa dernière enveloppe.) Toi, Babiéça, tu seras de rotour dans dix jours... n'est-ce pas?...
BABIÉÇA.
Plus tôt si je peux, sire.
CWARLES-QUINT.
Bien répondu ! et si tu es revenu avant ce terme, nous te ferons compter deux mille doublons. Pars donc... et à l'instant.
BABIÉÇA .
Oui, sire..."
(Babiéça tire de dessous son manteau le chapeau qu'il a tenu caché jusquelà, il le met sur sa tète pour se disposer â sortir.)
ISABELLE, le regardant.
Ah! le beau chapeau... pour un courrier.
CHARLES-QDINT.
Saperbe, en effet... Eh I par saint Jacques, c'est le mien I
MARGUERITE, gaiement.
Le vôtre I...
'BABléçA, prêt \ sortir, s'arrêtent près de la parte.
O ciel I
MARGUERITE, bas au roi.
Silence... sire...
CHARLES-QUINT, de même.
Et pourquoi donc ?
MARGUERITE
Je vous le dirai !
BABIÉÇA, stupéfait.
Le roi !...
MARGUERITE, bas à Babiéça.
Va-t'en I
BABIEÇA, recalant abasourdi, et répétant à chaque pas.
Le roi !...
Va .t'en!
B\BIÉÇA.
Le roi !
MARGUERITE
Va- t'en... il y va de la tête.
babiëç\.
Je le vois bien !... le roi... le roi lui-môme !!!...
MARGUERITE, le regardant sortir.
Grâce au ciel, il s'éloigne, et mes dépêches avec lui.