‹ Le puff: Adrienne LecouvreurChapitre 48 sur 176 · VI · texte numérisé non relu

VI

V6i COMÉDIES — UKAMES

LE COMTE

Je ne vois pas, monsieur, en quoi cela me regarde.

ALBERT

Je vais m'expliquer. Je n'ai jamais quitté le général. Je suis arrivé en Afrique avec lui, avec la division qu'il commandait, et jusqu'au jour où il est mort entre mes bras, je l'ai suivi dans toutes ses expéditions, dans tous ses c(ftnbats. Or, dans le passage, dans les quelques lignes que vous nous avez lues avant dîner, j'ai admiré comme tout le monde les ornements et l'éclat du style...

LE COMTE

Vous êtes bien bon I

ALBERT

Je ne m'y connais pas!... mais pour les faits... c'est différent. •

LE COMTE, souriant.

Si ce n'est que cela !

ALBERT

Comment, si ce n'est que cela !... je n'ai entendu que quelques mots à peine, et il n'y en a pas un seul qui ne soit une fausseté évidente.

LE COMTE

Permettez, monsieur!

ALBERT

Jamais mon général n'a livré de bataille dans l'Atlas.*, et pour une bonne raison... nous n'y avons jamais mis Ids pieds, et nous avons toujours opéré à cent lieues de lu...

LE COMTE

Monsieur...

ALBERT

Jamais nous n'avons eu de combats ou de relations avec la tribu des Beni-Balluboud, dont auci\n de nos soldafe n*a aperçu les tentes, et, cnlin^ aucun fait d'armes n'a jamais il-

lp: pukf i.sri

lusiré les bords de la Mahoiira... non pas que ce nom me soit inconnu, je ne sais pas où je Tai vu, mais à coup sûr ce n'est pas en Afrique, car celte rivière-là n'existe pas, et je vous défie de l'y trouver.

LE COMTE

Vous croyez cela, monsieur?

ALBERT

J'en suis sûr... voyez plutôt sur la carte. Et quand on écrit, quand on imprime, quand on publie sciemment de pareilles faussetés...

LE COMTE, avec coîère.

Une telle expression...

ALBERT

Est la seule qui convienne. Si mon général était vivant, il s'écrierait : Vous avez menti !... Je prends sa place et suis à vos ordres.

LE COMTE, fièrement.

Et je serais aux vôtres, si votre général avait pu tenir un pareil langage... mais il s'en serait bien gardé. Vous étiez on Afrique, monsieur, je n'en doute pas, mais le général de Saint-Avold y était aussi, et entre vos deux assertions, quelque contradictoires qu'elles soient, vous me permettrez de donner la préférence à la sienne.

ALBERT

Que voulez-vous dire ?

Que notre devoir, à nous autres historiens, est bien grave. C'est comme un sacerdoce, celui de la vérité, que nous sommes chargés de transmettre à nos derniers neveux. Alors, monsieur, l'historien qui se respecte ne marche qu'appuyé sur des preuves irrécusables, sur des documents authentiques, c'est ce que j'ai fait.

136 COMKDIKS — DRAMES

ALBERT

Vous, monsieur !

LE COMTE, allant à la table à gauche.

J'ai là les Mémoires mômes du général de Sainl-Avold, trouvés dans ses papiers après sa mort... et je suis heureux de vous prouver avec quelle fidélité consciencieuse j'ai rempli envers mon pays et la postérité mes devoirs d'historien!...

(Frappant sur Ih manuscrit qu'il vient de prendre.) LeS VOICI, CCS Mémoires du vieux soldat... ces Mémoires pensés au milieu de la bataille et écrits sur l'affût d'un canon... car ils sentent encore l'odeur de la poudre et du cigare!... Lisez, monsieur, lisez!

ALBERT, jetant les yeux sur le manuscrit.

ciel!...

LE COUTE

Connaissez-vous cette écriture?

ALBERT

Si je la connais !

LE COMTE, d'un air triomphant.

Vous voyez donc bien !

^ ALBERT

C'est la mienne !...

LE COMTE, stupéfait.

La vôtre !

ALBERT

Eh oui!... c'est mon roman.

LE COMTE, atterré ^

Un roman !

ALBERT

Composé par moi en Afrique!... et que je croyais perdu pour jamais, car je ne me rappelais plus un mol de mon chef-d'œuvre ! et au fait!... depuis cinq ans.

LE COMTE

Qucdiles-voûs?

ALBERT

J'avais eu le bonheur de Toublier, et c'est vous qui me le rendez... (Parcourant le manuserit.) Oul, vraiment... c'est bien cela... un roman historique... roman à la Walter Scott... où je fais jouer un rôle important à mon gén<^ral... et h moi.

Quoi!... monsieur... c'est devons!...

ALBERT, feaiU«taiit toujours le manuscrit.

Hélas ! oui ! c'était même si mauvais que le général, à qui je l'avais donné à lire... m'avait répondu avec un juron : « Occupe-toi de ta théorie et ne pense plus à ces niaiserieslà... ou sinon... » ce qui est cause... que je n'ai pas môme pensé à lui redemander mon manuscrit resté entre ses mains. Voilà comment, après sa mort, on l'aura trouvé dans ses papiers.

LE COMTE, dans le plus grand trouble.

Permettez, monsieur, permettez... rappelez bien tous vos souvenirs... ôtes-vous sûr?...

ALBERT, feuilletant toujours.

Parbleu !..; voilà tous mes personnages... tous mes noms qui me reviennent... l'aide de camp, Hector de Maugiron, c'était moi... la jeune fille qu'il adore... et qu'il espère épouser au retour... c'est... (Hésitant.) une personne dont il est inutile de vous parler... et quant à la puissante tribu des Beni-Ballaboud... c'est bien cela!... une tribu de mon invention !... et la Mahoura... ah ! je savais bien que ce nom-là ne m'était pas inconnu... tenez, monsieur, tenez, voyez-vous écrit en marge : faute de mieux? Il me fallait dans le moment une rivière... et n'en ayant pas sous la main... j'ai inventé celle-là... quitte à la changer plus tard contre une véritable !

LE COMTE, à part.

ciel !

Et c'est là ce que vous imprimez comme de 1 histoire ! c'est là ce qui vous vaut les éloges do la presse et Tadmiration publique!...

LE COMTE

Est-ce ma faute, monsieur, si, victime moi-même d'une erreur... chèrement payée...

ALBERT

Je le sais!... Aussi je n'accuse plus votre bonne foi; mais ni vous, ni moi, monsieur, n'avons le droit d'attribuer au général des absurdités dont je suis seul coupable et responsable. A chacun ses œuvres'! et pour la mémoire comme pour l'honneur de M. de Saint- Avold, il faut que la vérité soit connue.

LE COMTE

Quoi, monsieur... pubher qu'un livre d'histoire est un roman !

ALBERT

Ce ne sera pas le premier.

LE COMTE

Un livre admiré, cité, vanté et adopté par r.Université !

ALBERT

Jusqu'à demain, monsieur, je garderai le silence. D'ici là, avisez vous-même aux moyens de faire cet aveu, sinon je m'en chargerai !

LE COMTE

Mais songez donc aux suites...

Elles sont toutes simples. C'est une erreur!... vous vous empressez de la reconnaître, je ne vois pas quels inconvénients...

LE PrFF 139

LE COMTE

Vous ne les voyez pas ?

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