‹ Le puff: Adrienne LecouvreurChapitre 58 sur 176 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

ATHÉNAIS, LA PRINCESSE, LE PRINCE, L'ARRÉ. l«

princesse vn nn-deirant d'Athénnïs A qni le prince ilonnnit la mnin.

LA PRINCESSE, à Athénais.

C'est vous, ma toute belle, quelle bonne fortune ! qu'est-ce qui vous amène de si bon matin ?

LE PRINCE

Un service que madame la duchesse veut vous demander.

LA PRINCESSE

Un plaisir de plus. Et comment avez- vous rencontré mon mari, que moi je n'ai pas aperçu depuis avant-hier...

ADRIBNNR LECOUVREUR 163

Chez le cardinal de Fleury, mon oncle !

LE PRINCE

Oui, vraiment!... le grand ministre qui nous gouverne, et que j'ai connu quand il était évéque de Fréjus, est membre, comme moi, de l'Académie des sciences... c^est aussi un savant ; et comme tel, je lui avais dédié mon nouveau traité de chimie... ce livre qui a étonné M. de Voltaire luimême!... Jamais, m'a-t-il dit, il n'avait lu d*ouvrage écrit com'me celui-là ! ce sont ses propres paroles et je le crois de bonne foi !

LA PRINCESSE

Moi aussi!... mais le cardinal premier ministre...

LE PRINCE

Nous y voici, (a un yalet qui entre portant un petit coffret.) Bien ! posez là ce coffret. (Le yaletpose le coffret sur la table à droite et sort.)

Le cardinal qui, comme homme d'État et comme chimiste, connaît mes talents, m'avait prié de passer à son hôtel pour me confier une mission honorable... et terrible...

TOUS

Qu'est^îe donc?

LE PRINCE

L'analyse scientifique et judiciaire... des matières renfermées dans ce coffret... poudre dite de succession, inventée, sous le grand roi, à l'usage des familles trop nombreuses, et dont la nièce du chevalier d'Effiat est accusée, comme son oncle, d'avoir voulu se servir...

^ LA PRINCESSE, faisant un pas vers le ooffrel.

En vérité T

ÀTHÉNAÏS, d(> même et gaiement.

Ah ! voyons !

LE PRINCE, la retenant.

Gardez-vous-en bien! Si ce. que Ton dit est vrai, rien

qu'une pincée de cette poudre dans une paire de gants, ou dans une fleur, suffît pour produire d'abord un étourdissement vague, puis une exaltation au cerveau... et enfin un délire étrange... qui conduit à la mort... c'est, du reste, ce qui sera démontré, car j'analyserai, j'expérimenterai et je ferai mon rapport.

LA PRINCESSE

Très-bien ! mais cette analyse scientifique m'apprendrat-elle, monsieur, ce que vous êtes devenu hier toute la journée?...

LE PRINCE, bas à l'nbbé.

Une scène de jalousie affreuse...

L ABBÉ, de même.

Qui se prépare...

LE PRINCE, de même.

Sois tranquille!... (Haut, à la princesse.) Ce que je faisais, madame?... Je surveillais moi-même une surprise... que je vous réservais pour aujourd'hui.

(il lui présente un écrin.) LA PRINCESSE, virement.

Qu'est-ce donc?...

LE PRINCEy à l'abbé, à Toix basse.

Voilà comme on s'y prend ! cela les étourdit, les éblouit!... les empêche de voir...

LA PRINCESSE, qui Tient d'ouvrir l'écrin.

Des diamants superbes...

LE PRINCE, tenant toujours VehhA,

Et quant à l'analyse de cette poudre diabolique. . voici mon raisonnement... vois-tu bien, l'abbé...

L'ABBÉ, à part avec un soupir.

Encore une dissertation chimique!...

(il écoute le prince qui lui parle bas et avec chaleur.)

ADRIENNE LEGOUVUEUR 105

LA PRINCESSE

Regardez donc, ma charmante, comme ce bracelet est distingué I

ATHÉNAÏS

Et monté d'une façoii si remarquable... c'est exquis!

LA PRINCESSE

Venez donc, Tabbé, venez admirer comme nous.

l'abbé.

Moil... admirer!... je ne peux pas, j'écoute.

LE PRINCE

Oui, je* lui explique... et il ne comprend pas... mais je vais lui montrer...

(il fait .quelques pas du fiàié du coffret.) L ABBE, le retenant.

Non pas... non pas... une poudre pareille, qu'il suffît de respirer... pour qu'à l'instant... j'aime mieux ne pas comprendre... Allez toujours!

(Le prince continue à parler bas à l'abbé. Tous les deux sont près de la table à droite ; pendant ce temps, Athénals et la princesse ont été s'asseoir sur le canapé & gauche, près de la toilette.)

LA PRINCESSE, assise.

Et nous, très-chère, pendant que ces messieurs parlent science, parlons du motif de votre visite et du service que vous attendez de moi.

ATHÉNAÏS, assise.

Je vous confierai, princesse, qu'il y a un talent... que j'admire, que j'adore... celui de mademoiselle Âdrienne Lecouvreur.

LA PRINCESSE

Eh "bien?

ATHÉNAÏS

Eh bien, est-il vrai (comme M. le prince s'en est vanté tout à l'heure chez mon oncle le cardinal) que mademoiselle

Lccouvreur vienne demain soir chez VOUS et y récite des vers?

LE PRINCE, s'avançant yers les deux daines.

Nous Pavons invitée.

(L'abbé a suivi le prince; Athénaïs et la princesse sont assises sur le canapé à gauche, Tabbé derrière le canapé, le prince- debout près de sa femme.)

LA PRINCESSE

Oui, quoique je ne partage pas votre enthousiasme, ma mignonne, et que mademoiselle Duclos, chacun le sait, me semble bien supérieure à sa rivale ; mais c'est une fureur I un engouement ! tous les salons du grand monde se disputent mademoiselle Lecouvreur...

l'abbé.

Klle est à la' mode !

la princesse.

Cela tient lieu de tout... Et comme madame de Noailles, que je ne peux souffrir, avait compté demain sur elle pour sa grande soirée, je me suis empressée, depuis huit jours, de Pinviter, et j'ai là sa réponse.

ATHÉNAÏS, virement.

Une lettre d'elle !... Ah ! donnez ! que je voie son écriture.

LE PRINCE

Vous disiez vrai ; c'est une passion réelle I

ATHÉNAÏS

Je ne manque pas une de ses représentations... mais je ne l'ai jamais vue de près... On assure qu'elle apporte dans le choix de ses ajustements un goût particulier qui lui sied à merveille... puis des manières si nobles, si distinguées...

LE prince. i

M. de Bourbon disait d'elle l'autre jour qu'il avait cru voir une reine au milieu de comédiens.

LA PRINGESSET.

Compliment auquel elle a répondu par une plaisanterie

ADRIBNNK LECOUVliEUR lÔT

fort peu convenable... C'est à cela que je faisais allusion dans mon invitation... et voici sa réponse : (Lisant u lettre.) « Madame la princesse, si j*ai eu Timprudence de dire <( devant M; d*Argental que lavantage des princesses, de « théâtre sur les véritables, c'est que nous ne jouions la co- « médie que le soir-, tandis qu'elles la jouaient toute la jour- « née, il a eu grand tort de vous répéter ce prétendu bon « mot... et moi un plus grand encore de l'avoir dit, même « en riant; vous me le prouvez, madame, par la franchise « et la gracieuseté de votre lettre. Elle est si digne, si charce mante, elle sent tellement sa véritable princesse, que je « l'ai gardée devant moi sur mon bureau, pour placer la « vérité à côté de la fable. J'avais juré de ne plus aller ré- « citer de vers dans le monde ; ma santé est faible, et cela « ajoute beaucoup à mes fatigues du théâtre. Mais le moyen, « à une pauvre fille comme moi, de vous refuser ? vous me « croiriez fière!... Et si je le suis, madame, c'est de vous « prouver à quel point j'ai l'honneur d'être votre humble et (( obéissante servante. .

c( Adrienne. »

ATHÉNAÏS

Mais voilà une lettre du meilleur goût... et personne de nous, je pense, n'en écrirait de mieux tournées... (Prenant ia lettre.) puis-je la garder? Je ne m'étonne plus de la passion de ce pauvre petit d'Argental... le fils !

l'abbk.

11 en perd la tète !

LA PRINCESSE

C'est un mal de famille... car le père, que vous connaissez, avec sa perruque de l'autre règne et sa figure de l'autre monde, s'étant rendu chez Adrienne pour lui ordonner de restituer l'esprit de son fils, y a perdu lui-même le peu qui lui restait..;

ATHÉNAÏS

C'est admirable !

l'abbé.

Et l'histoire du coadjuteur 1

LE PRINCE

Il y a une histoire de coadjuteur?

l'abbé.

Qui, trouvant dans une mansarde, au chevet d'une pauvre malade, une jeune dame charmante, lui donna le bras pour descendre les six étages... et, comme il pleuvait averse... la força, malgré elle, à monter dans sa voiture épiscopale, et traversa ainsi tout Paris, conduisant qui?... mademoiselle Lecouvreur I

ATHÉNAÏS

C'était eUe !

l*abbé.

De là, le bruit qu'il avait voulu l'enlever... Le saint homme était furieux et a juré de lancer sur elle les foudres de l'Église à la première occasion ! aussi, qu'elle ne s'avise pas de mourir!

ATHÉNAÏS

Elle n'en a pas envie, je Tespère. (Se levant ainsi que U pria.

cesse.) Ainsi, à demain soir! je m'invite... pour la voir, pour l'entendre.

Vous viendrez ? Nous allons, comme vous, adorer mademoiselle Lccouvreur.

ATHÉNAÏS

Adieu, chère princesse, je m'en vais. (loat le monde u recon.

duit. Elle fait quelques pas pour sortir, s'arrête et revient. ) A prOpOS,

savez-vous la nouvelle ?

LA PRINCESSE

Eh! mon Dieu, non! je n'ai à moi que l'abbé, qui ne sait jamais rien !

AURIENNE LECOUVRËUR 169

ATHÉNAÏS

Ce jeune étranger au service de France, que l'hiver dernier toutes les dames se disputaient... ce jeune fils du roi de Pologne et de la comtesse de Kœnigsmarck...

LA PRINCESSE, avec émotion.

Maurice de Saxe !

ATHÉNAÏS

Est de retour à Paris 1

l'abbé.

*r Permettez ! le bruit en a couru, mais cela n'est pas !

ATHÉNAÏS

Cela est! je le sais par mon petit-cousin, Florestau do Belle->Isle ,qui l'avait accompagné dans son expédition de Courlande... ce qui était même bien inquiétant, bien effrayant... | (viTement.) pour M. le duc d'Aumont, mon mari... et pour moi. Mais enfm il est à Paris depuis ce matin... Je Tai vu, et il revenait, m'a-t-il dit, avec son jeune général...

LA PRINCESSE

Qui, à ce qu'il parait, n'avoue pas son retour.

l'abbé.

A cause de ses dettes... il en a tant ! 11 doit seulement, à ma connaissance, soixante-dix mille livres à un Suédois, le comte de Kalkreulz, qui, l'année dernière déjà, aurait pu le faire arrêter, et qui y a renoncé, parce que où il n'y a rien...

LE PRINCE

Le roi perd ses droits I

ATHÉNAÏS

L'abbé ne l'aime pas et lui en veut parce que, l'année dernière, il lui faisait du tort dans son état de conquérant... jalousie de métier I

l'abbé.

C'est ce qui vous trompe, duchesse. Je l'aime beaucoup, - L — VI. 10

i^O COMÉDIES — DRAIIKS

car, avec lui, c'est chaque jour une aventure nouvelle, un scandale nouveau, qui rajeunit mon répertoire... cela. vous plaît, mesdames !

ATHÉNA'iS.

Fi, Tabbé !

Vous aimez l'extraordinaire, et chez lui tout est bizarre. D'abord, on l'appelle Arminius I comment peut-on se nom* mer Ârminius?

LE PRINCE

C'est un nom saxon... tous les savants vous le diront.

l'abbé.

Et puis, un autre talisman, il a l'honneur d'être bâtard, bâtard de roi.

LE PRINCE

C'est une chance de succès !

l'abbé.

C'est à cela qu'il doit sa renommée naissante.

ATHÉNAÏS

Non pas, mais à son courage, à son audace! A treize ans, il se battait à Malplaquet sous le prince Eugène, à quatorze ans, sous Pierre le Grand, à Stralsund... c'ost Florestan qui m'a raconté tout cela*

l'abbé.

Il a oublié, j*en suis sûr, son plus bel exploit*., au siège de Lille, il a enlevé^ il n'avait pas douze ans... il a enlevé...

ATHÉNAÏS

Une redoute î

l'abbé.

Non» une jeune fille nommée Rosette;

ATHÉNAÏS, Hveo odmiration.

A douze ans I

ADRIRNNR LECOUVREUR 171

»■■ I ..i . I I . .1 II I n

L*ABBÉ

Et quand on commence ainsi, vous jugez...

ATHÉNAIS.

Eh bien ! vous le jugez très-mal, car dans cette dernière expédition que Ton dit fabuleuse et où il vient de se faire nommer duc de Gourlande, Théritière du trône des czars, la fille de Timpératrice, avait conçu pour lui une affection qui ne tçndait à rien moins qu'à le faire un jour empereur de Russie.

LA PRINCESSE

Et sans doute, ébloui d'une conquête aussi brillante, Maurice aura tout employé...

ATHÉNAÏS

Je l'aurais cru comme vous! Pas du tout. Florestan m'a raconté qu'il n*^avait rien fait de ce qu'il fallait pour réussir... au contraire, il a laissé voir franchement à la princesse moscovite qu'il avait au fond du cœur une passion parisienne...

LA PRINCESSE, arec émotion.

En vérité !

ATHÉNAÏS

Vous voyez donc bien qu'il ne faut pas toujours croire les abbés... Adieu, princesse.

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur le comte Maurice de Saxe !

Ah ! il est dit que je ne m'en irai pas aujourd'hui... je reste !

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