‹ Le puff: Adrienne LecouvreurChapitre 6 sur 176 · BOUVARD, ALBERT · texte numérisé non relu

BOUVARD, ALBERT

BOUVARD, le reconduisant.

Vous êtes trop bon... il n*y a pas de quoi !... Si je puis vo is offrir mes services pour quelques nouvelles publications... souscriptions...

DESQAUDETS, en sortant.

Non, je vous remercie.

BOUVARD, à Albert.

Ce monsieur que vous avez sauvé me fait l'effet d'un liarpagon, il pouvait bien m'acheter quelques nouveautés... mes dernières, dont Tédition est encore intacte, et quand il m'aurait étrenné... '

ALBERT

C'est un philosophe !

Dont la philosophie consiste à ne pas payer.

ALBERT

C'est celle de bien du monde... (s'adressant a Bouvard.) C'est donc à monsieur Bouvard en personne que j'ai l'honneur de parler?...

BOUVARD

• Moi-même! Napoléon Bouvard, libraire-éditeur.

ALBERT

Je venais chez vous lorsque j'ai rencontré ce monsieur. Je vous suis adressé par une digne et excellente femme, la veuve du général de Saint-Avold, avec qui vous avez eu déjà quelques relations.

BOUVARD

C'est vraiTje lui ai acheté des livres, des manuscrits, provenant de la succession de son mari.

ALBERT

Ouvrages de stratégie ou de mathématiques?

BOUVARD

NonI des Mémoires du général!

ALBERT

J'ignorais qu'il en eût écrit.

Mémoires du plus vif intérêt sur diverses expéditions en Algérie, détails inédits et véridiques, documents précieux pour l'histoire. On m'en demandait six cents francs... Vous comprenez que dans le commerce' cela ne les valait pas, il s'en faut. Mais une veuve !... une mère de famille... et puis la gloire nationale... les derniers débris de notre vieille armée. ...cela m'a attendri... j'en ai donné cent écus.

ALBERT, avec indignation.

En vérité !...

BOUVARD

Je les ai donnés... avec attendrissement! et comptant... quoique mon habitude soit de ne jamais payer un manuscrit !

ALBERT, souriant avec ironie.

Eh mais ! vous êtes dans le genre du monsieur de tout A Vheure !... la même philosophie!

BOUVARD

La philosophie du commerce 1

ALBERT, lui présentant nn mannsrrit.

Et moi, monsieur, qui, recommandé par madame de Saint- Avold, venais vous proposer un recueil de vers...

BOUVARD

Je n'achète pas de vers ; on y a même renoncé dans la librairie.

ALBERT

C'est flatteur pour les poëtes !

BOUVARD

Il y en a tant! tous les premiers... on ne sait comment

les classer. Il y a tel nom cependant... (Lisant la première feuiHe

du manuscrit.) Et le vôtre, monsieur... Albert d'Angremont.

ALBERT, secouant la tête.

C'est bien obscur...

BOUVAHD.

Il y a un de! c'est quelque chose pour moi, qui n'imprime que les ouvrages des gens titrés!... Je suis le libraire du faubourg Saint- Germain, Téditeur des grandes dames, princesses, duchesses, ou baronnes; des comtes, marquis et vicomtes, dont les noms et les chiffres étincellent sur la devanture de ma boutique... qui se trouve ainsi comme armoriée... c'est honorable..; c'est flatteur!...

alRert.

Est-ce aussi productif?

BOUVARD

Certainement! d'abord, comme je vous Tai dit, monsieur,

je ne paye jamais. (S'inclinant d'un air gracieux.) Ce SOUt lî\ ICS

conditions que je vous proposerais. Le noble auteur se charge des frais d'impression, ce qui est peu de chose, et des frais d'annonces, ce qui est un peu plus considérable... En revanche, j'écris à tous les journaux, ce que je ferai pour vous si vous le désirez : « La librairie Bouvard vient d'acquérir, moyennant cinquante ou cent mille francs... c'est à votre choix... le délicieux recueil de poésies de IW. Albert d'Angremont... si impatiemment attendues. «

ALBERT, cherchant A se modérer et s'efforcent de sourire.

Je comprends, monsieur... c'est un puff!

BOUVARD

Comme VOUS dites!

ALBERT, à part.

Est-ce que mon vieux monsieur aurait raison?..

LE PUPF IVJ

BOUVARD

Nous avons de plus, à Fusage de la littérature blasonnée et millionnaire, les ouvrages satinés, coloriés, illustrés par nos premiers graveurs... c'est coûteux, mais c'est beau.

ALBERT

Et vous en vendez?

BOUVARD

Distinguons I on m'en prend... dans la société du poète... dans sa famille... souvent l'auteur lui-même... quand il veut avoir une seconde édition... ce qui arrive presque toujours dans mon illustre clientèle... la gloire revient cher I mais quand on est riche... quel plus bel usage peut-on faire de sa fortune?

ALBERT

Je ne suis pas riche, monsieur.

BOUVARD, lui rendant froidement son mannscrit.

Ah! vous n'êtes pas... c'est différent... il faut attendre alors que la gloire vienne d'elle-même et toute seule... c'est plus Long... surtout quand il s'agit de vers... Ahl si vous écriviez bourgeoisement... en prose... ne vous récriez pas ! il y a des gens de qualité qui en usent et très-bien, sans déroger ! et un petit roman... en douze ou quinze volumes!...

ALBERT

J'en avais commencé un, non pas» si formidable... en Afrique, au bivouac et au milieu des coups de fusil ; rien que pour tuer le temps î

BOUVARD

Aujourd'hui précisément, les idées sont tournées du côté de l'Algérie, et si vous voulez que nous en causions... pardon ! (Écoutant.) Jai Cru entendre une voiture... (Allant regarder

du cAté de la rue.) Celle de M. le comte de Marignan. Daignez vous asseoir... je suis à vous dans l'instant.

ALBERT

C'est trop juste... ne vous dérangez pas... d'autant que M. le comte de Marignan me paraît un personnage.

BOUVARD

Vous ne le connaissez pas ?

ALBERT

Je suis le seul sans doute !

BOUVARD

Homme d'État I et homme de lettres ! immensément riche ! quoique jeune encore, membre de deux académies! de plus on lui promet une ambassade par-dessus le marché 1

ALBERT, s'aMeynnt h la toble k droite.

Vous êtes son ami?

BOUVARD

Je m'en vante I... autrefois son secrétaire et aujourd'hui son éditeur.

ALBERT

Aux conditions dont vous parliez..:

BOUVARD

Jamais d'autres ! je tiens à mes principes...

(il 8*élnnce an devant dti comte qui entr«* en ce moment.)

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