Les naïanes. Ovide, Métamorph, vu
Carmina Naiades non intellecta priorum Solvunt ingeniis.....
Nous sommes arrivés à l’un des trois principaux passages où Dante donne carrière à ses mécontentements contre la cour romaine; ces trois pa-sages ont fait la joie de tous les ennemis de la papauté. — Au XIX° chant de l'Enfer, il visite le cercle des simoniaques; il y trouve le pape Nicolas III attendant la venue de Boniface VIII et
de Clément V. A cette vue, le poëte s’émeut, il s'écrie : « Il vous a reconnus, pasteurs, l’Évangéliste, quand il vit celle qui est assise sur les eaux se prostituer aux rois, » — Au XXXI: du Purgatoire, Dante voit le char de l’Église se charger de têtes moustrueuses, une prostituée s'y tenir debout et se livrer aux embrassements d’un géant : mais déjà les étoiles marquent l'heure où un envoyé de Dieu viendra châtier les deux coupables. — Au XXVII du Paradis, l’astre de saint Pierre rougit : « Si je change de couleur, ne t'en étonne pas. Celui qui usurpe sur la terre mon siége, mon siége, mon siége vacant devant le Fils de Dieu, a fait de mon cimetière un-.cloaque de sang et de pourriture... L’épouse du Christ ne fut pas nourrie de mon sang pour s'habituer à ramasser de l’or... Ce ne fut pas notre intention que les clefs servissent d’étendard contre des baptisés; ni que je devinsse l'empreinte d’un cachet destiné à sceller des priviléges vendus et menteurs... O justice de Dieu, pourquoi sommetiles-tu ? » | INTERPRÉTATION PROTESTANTE, — Francowitz : Catalogus testium veritatis. Du Plessis-Mornay : le Mystère d'iniquité-et l'Aviso piucevole alla bella Italia. — Landino, imprimé en 1484, avait annoncé que, le 25 novembre 1484, Saturne et Jupiter se trouveraient en conjonction avec le Scorpion..... « ce qui démontrait changement de religion et changement en mieux ; et comme il ne peut y avoir religion plus vraie que la chrétienne, cette conjonction promeltait seulement de ramener la république chrétienne à des conditions meilleures... » Luther était né précisément en novembre 1484, (Veltro.) Un cinque cento dieci e cinque, 1515, l'année où Luther commence à dogmatiser. D'ailleurs Dante n’a-t-il pas attaqué tous . les abus que les protestants poursuivent? Et, comme eux, n'a-t-il pas reconnu dans la papauté la prostituée de l’Apocalypse? Le ,P. Hardouin prend ces accusations au séricux. Il finit par croire que la Divine Comédie est l'ouvrage de quelque sectateur de Wiclef qui ne s'est pas fait scrupule d’accréditer son livre en le mettant sur la tête d'un auteur mort depuis quatre-vingt-dix ans. De nos jours, M. Grant a renouvelé l’hypothèse protestante et tient à reconnaitre dans le Veltro, Luther.
INTERPRÉTATION PHILOSOPHIQUE. — Foscolo : Discorso sul testo del poema di Dante, $ 48, suppose que Dante, en écrivant son poëme, se propose de hâter une réforme religieuse et politique, d’arracher la
conduite des âmes aux mains de l’Église : c’est pourquoi il se suppose transporté au ciel, recevant de saint Pierre l’imposition des mains avec la mission de publier une foi nouvelle : c’est l’un des articles de cette foi de récoucilier le christianisme et le paganisme et de réhabiliter la mythologie avec les doctrines de la philosophie antique. — Rossetti : Dello spirito antipapale, découvre une doctrine secrète passant par les prophètes de la Judée, par les mystères d'Éleusis, par les écoles de Pythagore et de Platon, pour se perpétuer au moyen âge chez les Templiers, les Albigeois, les Vaudois, les Fraticelles. Associations secrètes où tous les grands esprits seraient entrés; d'après lui, tout le gai savoir, toute la poésie chevaleresque ne formeraient qu’un langage mystérieux. Dante, Pétrarque, Boccace seraient les chefs de. cette croisade de l'intelligence; Béatrix, Laure, Fiammetta seraient les noms de cette société idéale pour laquelle ils combattaient. La peur les empéchait de s'expliquer ouvertement ; mais en pénétrant les allégories de la Divine Comédie, on en pénétrait aisément, le dessein. Béatrix représente fa monarchie impériale; Dieu, l'empereur. L'amour, la vie, la lumière, le salut, le soleil, le jardin, c’est le parti gibelim. Satan, le pape; Rome, l'enfer : la haine, les ténèbres, le désert, c'est le-parti guelfe. I donnait la clef aux initiés par des anagrammes :- Tal, Teutonico, Arrigo, Lucemborgese.
Ces interprétations déshonorent Dante : elles nient son génie philosophique en supposant que toutes ces belles doctrines dont il a orné son poéme ne sont que des voiles pour cacher un intérêt politique, comme si cette belle intelligence avait pu s'exiler pour toujours dans l’orageuse atmosphère des passions, des erreurs politiques. Sans doute elle y descendit plus d’une fois, et pour sen malheur; mais elle fit son habitation ordinaire dans les régions sereines de la vérité de la science, des choses éternelles, dans ces régions où se tiennent les grandes âmes de Platon, d’Aristote, de saint Thomas. Ces interprétations nient toute l'inspiration élégiaque du poëme en ne faisant plus de Béatrix qu'un mensonge.
Enfin, elles abaissent son caractère politique, elles font de ce grand homme un peureux, un hypocrite, un ami des ténèbres. Mais sa vie autorise-1-elle jamais cette calomnie ? Mais l’homme qui, tout jeune encore, combattait à Campaldino, qui brava cent fois la mort, pouvait-1l craindre les persécutions religieuses que bravaient tant de milliers de paysans? Mais celui qui jamais ne dissimula sa pensée, qui ne sut jamais flatter les grands, qui traita si durement les papes, les empereurs, les rois et les républiques, qui va chassant devant lui à coups de verges tous les vices de ses contemporains, qui jette en enfer ses ennemis et ses amis, qu’avait-il à ménager et comment cet esprit lumineux et véridique se serait-il assujetti à une langue- de convention, à de inisérables artifices, à une poésie d'énigmes et d’anagrammes? Non, Dante ne fut jamais de. ces âmes étroites, courageuses peut-être, mais sombres; de ces âmes qui ont besoin de haïr, de conspirer, de vivre en guerre contre la société publique, qui peuvent vivre dans les murs d'une société secrète, ni de ces cœurs sans confiance toujours en garde contre le poignard parce qu’ils le connaissent trop'bien. Que les conspirateurs ne s'y trompent pas; ilsse donnent là un patron qui les renie, qui a marqué leur place au dernier cercle de son enfer. Lui, si implacable quand il s’agit. de l'assassinat politique, où eùt-il trouvé assez de supplices pour ceux qui, en plongeant le. couteau dans la poitrine d'un homme d'État, du comte Rossi, ont égorgé la liberté italienne et l'ont jetée toute sanglante aux yeux de l’Europe indignée?
Le catholicisme ne se laisse pas arracher ses gloires. Bellarmin, Coeffeteau ont défendu l’orthodoxie de Dante. Trois papes, Paul III, Pie IV, Clément XII, acceptent la dédicace de la Divine Comédie, et l'édition romaine de 1791 est approuvée. On est convenu de considérer Dante comme un classique et de regarder quelques-uns de ses traits satiriques et injustes comme des témoignages de l'opinion contemporaine plutôt que d’y voir un sujet de scandale pour les lecteurs actuels. La critique européenne a repoussé les interprétations de Foscolo et de Rossetti, de Lyell et de Guillaume de Schlegel.
Mais ces accusations ne sont pas nouvelles. Selon une ancienne tradition, le livre de Dante à peine publié aurait été fort étudié par les docteurs en théologie. Des frères mineurs ayant lu le passage où Dante trouve saint François qui lui demande des nouvelles de son ordre, parce que depuis longtemps l'ordre n’envoie personne au ciel, ils le tinrent à mal, et firent un procès à Dante devant l'inquisiteur. Dante comparut vépres ‘passées, et demanda jusqu'au lendemain matin pour donner par écrit comment il croyait en Dieu, consentant, s’il errait, à subir la punition méritée. Il veilla toute la nuit, et le matin, à Tierce, il comparut avec son Credo, où il traitaiten deux cent cinquante-trois vers, tous les articles de foi, les sacrements, les péchés, la prière.
To scrissi d'amor più volte rime Quanto più sappi dolci, belle, e vaghe, E in pulirle oprai tutte mie lime.
. L'inquisiteur, ayant lu ce travail en présence de son conseil de douze maîtres en théologie, congédia le
poéte, et se moqua des frères, qui s'étonnèrent fort qu’en si peu de temps on eût pu faire en vers une chose si merveilleuse. — Ce récit, tiré du manuscrit 1014 de la Riccardiana, à Florence, peut être fabuleux, il n’en atteste pas moins l'opinion qu'on avait du poëte. Je ne peux pas reconnaître à ces traits un précurseur de Luther, maisje ne peux pas reconnaître non plusce génie ombrageux du moyen âge qu’on représente étouffant la science et baillonnant le génie.
Dante s'est chargé lui-même de sa justification. Il l’a écrite à toutes les pages de la Divine Comédie. Comme s’il prévoyait les calomnies de la postérité, il a voulu se mettre sous la protection d'un jugement solennel." Au XXIV° chant du Paradis, Béatrix prie saint Pierre, saint Jacques et saint Jean d'interroger Dante sur la foi, l'espérance et la charité. Saint Pierre lui demande sa profession de foi. Il répond : « Je crois en un Dieu unique, éternel, qui, sans être mû, ment le ciel entier par l'amouret par le désir ; ct, pour une telle croyance, je n’ai pas seulement des preuves physiques et métaphysiques, mais je la trouve aussi dans les vérités qui descendent du ciel par Moïse, par les prophètes, par les psaumes, et par vous tous qui écrivîtes sous l’inspiration du Saint-Esprit. Je crois encore en trois personnes éternelles, et j'y crois une essence triple et une, tellement qu'elle comporte à la fois le pluriel et le singulier. La mystérieuse nature divine que je touche ici est plusieurs fois empreinte dans mon esprit par la doctrine évangélique. C'est le principe, c'est la lumière qui se dilate ensuite en flamme vive et qui étincellé en moi
comme l'étoile dans les cieux. » Comme un maître embrasse son serviteur pour .une bonne nouvelle, ainsi l'apôtre ceignit la tête de Dante et le bénit en chantant.
Dante est donc chrétien et n'a rien de commun avec l'orgueilleuseécole qui ne souffrait pas.de mystères. En second lieu Dante est catholique ; car, en même temps que l'Écriture, il prend pour règle de sa foi la tradition. Cette théologie qu'il célèbre, qu’il personnifie sous le nom de Béatrix, c’est la théologie traditionnelle de l'Église‘; l'Église, épouse et secrétaire de J. C., incapable de mensonge et d'erreur. De là cette belle vision aux chants X, XI, XII du Paradis, où deux chœurs de - docteurs comme deux arcs-en-ciel s'arrondissent l’un autour de l’autre dans les nuages... Il contemple les saints des premiers siècles : saint Denis, saint Jean- Chrysostome ; les docteurs des temps barbares: Isidore, Bede, Raban Maur, et les docteurs de la scolastique : saint Anselme, Richard de saint Victor, saint Thomas, saint Bonaventure. Dante se déclare leur disciple, et saint Thomas résout ses doutes; lui qu'on veut faire le complice des Albigeois, il loue le zèle de saint Dominique, terrible aux ennemis du christianisme. Il prophétise l'éternelle damnation de Fra Dolcino, le ‘principal chef des Fraticelles. Il enferme dans des sépulcres brûlants Frédéric Il et le cardinal Ubaldini, Farinata et Cavalcante, coupables d’hérésie, et, s'adressant, dans le IV° livre de son Convito, aux ennemis de l’orthodoxie : O stoltissime e vilissime Bestiuole, che a quisa d'uomini.
. ! Convito, 2, 4, 6.
vi pascale, che presumate contra nostra fede parlare... Maledetti siate voi, e la vostra presunzione, e chi vi creda. |
Il établit dans le Purgatoire tous les points controversés avec les protestants, les œuvres satisfactoires, les indulgences, le jubilé, la pénitence. Là, les âmes lui demandent des prières, et Forèse se loue de Nella, sa veuve, qui, avec ses larmes, ses soupirs et ses vœux, a . abrégé pour lui les délais du Purgatoire. Enfin il croit à l'intercession des saints et par-dessus tout à celle de la Vierge. La Vierge dont le nom ne vient jamais qu'avec respect sur les lèvres de Béatrix. La Vierge... Bel fiore ch' io sempre invoco e mane e sera... La Vierge, sous les auspices de qui Dante accomplit son pèlerinage au monde invisible, qu'il retrouve au sommet du Paradis :
« Vierge, mère et fille de ton fils, humble et sublime plus que nulle autre créature, immuable terme d’un éternel dessein. Par toi l'humaine nature fut anoblie à ce point que son auteur ne dédaigna point de devenir son ouvrage. Dans ton sein se ralluma l'amour dont la’ chaleur a fait germer la fleur de la sainteté dans l’éternelle paix. Au ciel, tu es pour nous un soleil brûlant . de charité, et là-bas, parmi les mortels, tu es une source vive d’espérance. Madame, tu es si grande et sì puissante, que, si un homme veut quelque grâce, sans recourir à toi, son désir veut voler sans ailes!... En toi la miséricorde, en toi la piété, en toi la munificence, en toi se réunit tout ce qu'il y a de perfection dans les créatures‘. »
1 Parad., chant XXX.
La Papauré. — Reste un seul point, la papauté. — Au temporel, Dante a contre elle trois griefs : la lutte contre l'Empire, la faveur pour la France, la partde Boniface aux troubles civils de Florence. — Erreur du poëte : il repoussait la puissance temporelle des papes, révant l'Italie antique, l'empire des Césars, l'empire militaire et légal. C'est là ce qui a fini par le rendre infidèle à la cause de l’indépendance (De Monarchia. Lettre à Henri VII), et par lui faire solliciter les armes impériales coutre sa patrie.
Culte de Dante pour Rome, prédestination de cette ville choisie
. pour la capitale de l'humanité civilisée, Ses murs sont saints, et ses
prières dignes de respect au delà de ce qu'on peut dire et croire. Mais pourquoi? si ce n’est parce que Rome et l’empire
Fur stabiliti per lo loco santo, U siede il successor del maggior Piero.
Il établit lui-même dans le De Monarchia qu'il ne faut pas croire que le prince romain ne soit en rien soumis au pontificat romain, puisque la félicité de cette vie mortelle est dirigée vers l’immortelle félicité. Que César donc soit respectueux envers le Pape, comme doit l’être le fils premier-né envers son père.
Avete il vecchio e ’1 Nuovo Testamento El pastor della chiesa che vi guida Questo vi basti a vostro salvamento.
. (Paradiso, V, 76.)
Juridiction de la papauté. — Pouvoir de gemettre les péchés, l'ange va chercher les âmes justes à l'embouchure du Tibre. Pouvoir de les retenir: excommunication; exemple de Manfred. Celui qui meurt dans la disgrâce de l'Église, malgré le repentir du dernier moment, reste trente fois. autant de temps dans le vestibule du Purgatoire qu'il en a passé dans sa désobéissance.
Distinction de la personne et du pouvoir; des clefs et de celui qui les porte. — Au XIX° chant de l'Enfer, il dit à Nicolas: « J'userais, de paroles plus sévères, si je ne me sentais retenu par le respect des clefs souveraines que tu portes. » En purgatoire il s'agenouille devant le pape Adrien Và cause de sa dignité. Le pape le relève. Au XX° chant, dans l’invective contre la race Hugues Capet; il vénère le Christ prisonnier en la personne de son vicaire.
ee: È
Si Dante met en Enfer des papes hérétiques èt simoniaques, les catholiques ne nient pas que le pape puisse errer comme docteur privé. Les catholiques ne sont pas tenus de croire le souverain pontife impeccable. Dante a mal traité Nicolas III, Boniface VIII, Clément V; il les a damnés en haine de la France. Il a péché, non par hérésie, il a péché par colère, il a péché par excès d'amour.
Illy a deux manières d'aimer : l’une pour les âmes calmes et timides ; elles ne veulent voir que le bien, elles sont heureuses d'ignorer le mal; l’autre, pour les âmes orageuses et hardies : elles voient le mal, elles le cherchent précisément parce qu’elles ne peuvent le supporter dans ce qu'elles aiment. Dieu, pour garder la pureté de l'Église, a suscité de siècle en siècle des hommes qui l'ont aimée de cette tendresse jalouse et sévère : saint Bernard, saint Thomas de Cantorbéry et, plus tard, tous les grands réformateurs catholiques du seizième siècle. Dante ne comprend pas autrement le devoir et l'amour. Comme il se fait maltraiter par Béatrix, ainsi maltraita-t-il à son tour Florence, l'Italie, l’Église. Mais qui peut douter qu’il aimât passionnément Florence et l'Italie? De même pour l'Église. Après la mort de Clément, il écrit aux cardinaux réunis en conclave : « Il se déclare l’adorateur de Dieu Père, Fils et Esprit, « serviteur de la Vierge Marie, et brebis de ce bercail « dont 1l a été dit à Pierre : Pasce meum ovale. S'il écrit « c'est par amour pour cette Rome arrosée du sang des «apôtres, maintenant veuve et délaissée. Peut-être on « lui reprochera d'imiter la témérité d'Oza ; mais il ne
546 se LE PURGATOIRE.
« touche point à l’arche, il touche aux bœufs qui la « conduisent mal. Vous qui êtes placés comme au pre- « mier ring de l’Église militante, qui, négligeant de « mener le char de l'Épouse par l’ornière du Christ, « le poussez au précipice.. vous réparerez cette honte « sì vous vous armez enfin, si vous combajtez vaillam- « ment pour l'Épouse du Christ, pour ;le siége de « l'Épouse qui esi à Rome, pour notre Italie, et, afin de « tout dire, pour la cité des pèlerins de la terre, afin « que, sortant du combat, vous puissiez entendre crier « autour de vous : Gloire au plus haut des cieux ! »
Ou il faut renoncer à entendre le langage du cœur, ou il faut reconnaître ici le cri de eet amour exigeant, impitoyable, qui est le plus incommode, mais aussi le plus sûr de tous les amours. |
Les huit derniers chants du Purgatoire forment, pour ainsi dire, un poëme complet et dans lequel il faut peut-être chercher le premier dessein de la Divine comédie. Quand la mort eut ravi à l'âge de vingt-six ans cette incomparable Béatrix dont le regard avait réveillé le génie de Dante, et dont la pensée le soutenait au milieu de tous les désordres d’un siècle violent ; après ce coup terrible, longtemps le poëte resta frappé . de stupeur; son esprit demeurait impuissant, et ses yeux n'étaient plus que deux désirs de pleurer. Enfin sa douleur même eut besoin de se perpétuer non plus dans des larmes périssables, mais dans des vers qui fussent comme des pleurs immortels. Ce furent d’abord de courtes compositions, des sonnets où il célébrait Béatrix transfigurée, enlevée au delà des sphères célestes, assise dans l'assemblée des saints. Et après un dernier sonnet : « Il m’apparut, dit-il, une admirable vision où je contemplai de telles choses, qu’elles me firent prendre le ferme propos de ne plus parler de cette bienheureuse, tant que je ne pourÿais en parler plus dignement. Et pour en venir là, j'étudie autant que je puis comme elle sait en vérité. Si done la volonté de Celui par qui toutes choses vivent est que je vive un
peu, j'espère dire d'elle ce qui ne fut jamais dit d’aucune autre personne. » Cette vision, c'est probablement celle qui remplira les chants où nous venons d'entrer.
A vrai dire, si l'Enfer est le poëme de la justice, et le Paradis le poëme de la science, le Purgatoire est le poëme de l'amour. Voilà pourquoi Dante se plait à l'embellir des plus douces couleurs. Voilà pourquoi il étend sur ces lieux mélancoliques un ciel sans tempétes ; il y fait revenir par le choix de ses comparaisons les plus aimables images de la nature, les brebis, les co- lombes, les oiseaux de passage. Voilà pourquoi il y fait
| paraître des rois chevaliers, des poëtes, des musiciens.
C'est un séjour de souffrances, mais les souffrances sont volontaires. Les justes enveloppés dans la flamme n'ont garde d'en sortir; la douleur est consolée par l'amour : l'amour de Dieu dans les cantiques, l'amour des hommes dans ces entretiens où les justes souffrants se souviennent de leurs amis restés ici-bas.
On y devise d'amour. Virgile en établit fa théorie savante : Il n’y a, dit-il, ni créateur, ni créature sans amour. Comment l'amour pèche par son objet, par son excès, par son insuffisance. L'âme reste libre d'aimer bien ou mal. — Dante représente les alternatives du vrai et du faux amour. Il est désabusé, il faut qu'il expie. Arrivé au septième degré, il faut qu'il passe par les flammes. Son effroi est grand, mais Virgile lui parle de + Béatrix, et il se rend comme un enfant pour une pomme. Il entre dans la flamme, il se reconnaît impur et coupable. Il fallait moins d'amour pour se jeter dans le feu que pour s’accuser ainsi devant tous les siècles.
Béatrix apparaît dans le paradis terrestre couronnée d'olivier, voilée de blanc, couverte d’un manteau vert et vêtue de couleur de flamme vive. Elle reproche à Dante ses infidélités ; et lui, avouant ses fautes, se tient honteux et contrit. Il est plongé dans le Léthé et dans l'Ennoë, et il en sort : Puro e disposto a salire alle stelle. ì
Voilà sans doute la vision qui ravit l’esprit du poëte au premier temps de sa douleur et dont il jura de fixer les traits dans une ceuvre telle que nulle autre personne aimée n’en inspira de semblable. C'est autour du triomphe de Béatrix que vinrent se ranger et se mettre en ordre toutes les apparitions terribles et charmantes de la Divine comédie.
Mais l'amour qui mène le triomphe de Béatrix, qui remplit le Purgatoire, n'est pas celui qui inspira les poëtes profanes de tous les siècles. Les lettrés l'ont ap- > pelé l'amour platonique, et, pour être plus vrai, 1l faudrait dire l'amour chrétien. Nous n’aurons pas pénétré Dante si nous ne pénétrons pas jusqu’à l’origine de ce sentiment qui fit la moitié de son génie, si nous n'étudions pas, comment du chaos de la corruption antique se dégagea ce germe délicat d'où devait sortir toute la civilisation chevaleresque du moyen âge.
Dieu se révèle eomme puissance, comme intelligence, comme amour. Quand la notion de Dieu se troubla, le monde païen retint l'idée de la puissance divine en l’affaiblissant. Il retint l’idée de l'intelligence divine en l’obscurcissant. Il ne retint pas l'idée de l’a-
‘ mour. Au lieu de cet amour pur et désintéressé que Dieu porte à ses créatures, le paganisme adora l'amour intéressé, sensuel, qui propage la vie dans la création. Mais la vie n’est qu'à la condition de la mort. L'amour est un Dieu terrible, fils du chaos et frère du Tartarc. Et comme tout dans la nature est génération et destruction; le culte païen devait aboutir à la prostitution religieuse et aux sacrifices humains.
Le génie de la Grèce finit par avoir honte de ces
excès. Platon parut, et sa raison, soutenue des traditions antiques glanées aux écoles de l'Orient, s’efforça de remonter à des dogmes plus purs. Il traite deux fois de l’amour.
Dans le Dialogue du Banquet, Agathon, couronné pour la meilleure tragédie, convie ses amis, Phèdre, Eryximaque, Aristophane, Socrate. Le banquet terminé, la joueuse de flûte congédiée, on propose l'éloge de l'amour. L'un le célèbre comme le plus grand des dieux; un autre distingue deux amours, l’un céleste, l'autre vulgaire comme les deux Vénus. Un troisième reconnaît l'amour dans toute l’économie du corps humain, dans toute la nature. Il n'y a pas assez d’autels pour ce dieu. — Socrate répète ce qu'il apprit de Diotime la prophétesse. L'amour n’est-pas un dieu, c'est un démon, une puissance capable de bien et de mal. Il aspire à l'immortalité, à la perpétuité par la repro-
duction. Mais il ne reproduit que par son commerce
avec la beauté, rôxos îv r& x@hw. L'amour de la beauté passagère ne produit rien que de périssable. Mais l’âme
plus généreuse cherche la beauté intellectuelle. Si elle
SN nn
COMMENTAIRE GÉNÉRAL DES HUIT DERNIERS CHANTS. 554 la trouve unie à la beauté du corps, elle s'émeut, elle produit des œuvres durables de vertu et d'éloquence. Enfin les beautés visibles élèvent l’homme aux beautés invisibles, à la beauté morale des lois et des devoirs, d'où il passera à la beauté des idées pour arriver enfin à la notion de la beauté absolue. Parvenu à cette hauteur, l'homme devient l'ami de Dieu et engendre les vertus elles-mêmes, et, plus sûrement que nul autre d'entre les hommes, il se rend immortel.
Dans le Dialogue de Phèdre, les âmes ailées suivent Jupiter et les dieux sur leurs chars. Elles montent sur la voûte du ciel d'où elles contemplent les véritables essences ; mais beaucoup ne peuvent suivre qu’un moment le divin cortége; beaucoup, après avoir entrevu les choses éternelles, retombent ; elles se précipitent les unes sur les autres et se brisent les ailes; alors, la matière les saisit, un-corps leur est donné. Si dans la vie antérieure elles ont beaucoup vu, elles vont animer un philosophe, un musicien, un homme épris d'amour pour la beauté. Les âmes moins dignes animent des rois et des guerriers. Au-dessous viennent les magistrats, et ainsi jusqu'au neuvième rang, -où sont les tyrans. Les autres âmes ne reviennent qu’au bout de dix mille ans à leur condition primitive. Mais au bout de trois mille ans celles des philosophes, des musiciens et des amoureux retrouvent leurs ailes et s’envolent. Quand l'homme s'élève de l’impression des sens à une conviction générale, il ne fait que se rappeler ce qu’il a vu. autrefois à la suite des dieux. Quand une âme grossière et mal préparée se trouve en présence de la beauté, elle
552 LE PURGATOIRE. | ne ressent qu’un attrait sans respect, un instinct vo- luptueux, un désir impur. Mais l’âme-purifiée ou celle qui dans l’autre vie a beaucoup vu, si elle se trouve en présence d'un beau visage, d'abord elle frémit, elle se souvient avec une crainte religieuse de ce qu'elle a autrefois contemplé. Ensuite elle honore cette image de la beauté souveraine, elle voudrait lui rendre le culte dû aux dieux. En même temps elle sent une chaleur, une fermentation intérieure la gagner, et repousser ses ailes. |