‹ Le purgatoire de DanteChapitre 23 sur 29 · L'AMOUR CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

L'AMOUR CHRÉTIEN

‘ La suite de ces explications nous conduisait à chercher les origines de ce sentiment chaste, délicat et bienfaisant qui attache Dante à la beauté de Béatrix, et qui, après la mort de cetle jeune et sainte femme, inspire la Divine Comédie. Nous avons dit que le paganisme en altérant la notion de Dieu avait affaibli l'idée de la puissance divine, qu'il avait obscurci l’idée de l’intelligence, mais qu'il avait surtout corrompu l'idée de l'amour. Il avait divinisé l'amour, non celui qui se prodigue et se sacrifie, mais celui qui jouit, celui qui s’assouvit en détruisant; de là ces cultes honteux et sanglants qui furent l’opprobre des peuples les plus polis de la terre.

La philosophie tenta de purifier cette idée pervertie, et Platon, dans le Phèdre et dans le Banquet, inaugura ° la notion d’une beauté éternelle, insaisissable aux sens, que l’âme a contemplée dans les visions d’une vie anté-

COMMENTAIRE GÉNÉRAL DES HUIT DERNIERS CHANTS. b53 rieure dont elle reconnaît le reflet dans toutes les beautés passagères et visibles, et dont elle ne peut approcher sans une émotion respectueuse et désintéressée, sans qu’elle sente, pour ainsi dire, repousser ses ailes, sans que ce commerce lui fasse produire des œuvres immortelles de science et de vertu.

Cette beauté souveraine, c'est Dieu, et Platon dit qu'il faut l’aimer; Aristote dit que c’est le bien infiniment désirable; Cicéron déclare que la Divinité est digne d'amour. Mais on ne voit pas qu’ils aient jamais aimé Dieu. Voilà pourquoi, cessant d'aimer selon les instincts de la nature et ne s’élevant pas au-dessus d'elle, les philosophes tombèrent dans des désordres qui furent l'outrage de la nature, et le plus pur des poëtes de l’anüquité écrivit la deuxième églogue. Voilà aussi pourquoi l'amour chaste tient si peu de place dans le thé4tre ancien, excepté Antigone et Alceste. — Le mépris des femmes fut vengé par la dernière dégradation des. hommes. NE

En dehors de cette civilisation grecque vivaitun peuple grossier et sensuel, mais où Dieu était aimé. Il lui avait été dit : « Tu aimeras le Seigneur ion Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. » Et dès lors les voix se succédèrent et ne se turent jamais pour répéter de siècle en siècle ce cri d'amour. « Que vos tabernacles sont aimés, Seigneur des vertus; mon âme meurt de désir au souvenir des parvis du Seigneur. Le passereau a trouvé le toit de nos maisons, et la tourterelle un nid pour y poser ses petits. Seigneur, mon âme n’a de repos qu'auprès de vos autels. »

Celui que ces cris appelaient parut enfin, et le christianisme fut la religion de l'amour. Saint Augustin a vu cette différence souveraine, cet abîme entre la philosophie paienne et la théologie chrétienne. Sans doute la révélation a restauré l’idée de puissance, l’idée d’intelligerice; mais elle a surtout reconstitué la notion . et la pratique de l'amour. Les platoniciens ont connu Dieu, ils ont connu le Verbe de Dieu : ils n’ont pas connu le Verbe fait chair, ils n’ont pas assez aimé pour croire à un amour sans mesure : « Dieu, disafent-ils, ne se communique pas à l’homme. » Ils ont eu la vérité, mais non pas la charité. ‘Ils ont vu la patrie, mais non la voie. Il avait le droit de leur adresser ces reproches, le tendre’ génie qui dicta le livre des Confessions. Il connaissait bien l'amour, celui qui:en écrivit avec des traits si brûlants : « L'amour est aux âmes ce que le « poids est aux corps, il les précipite. L'amour ne souf- « fre pas de repos, il aime le travail que lui coûte « l'être aimé. Il n'est rien de si formidable que l'amour « ne rende facile, rien de si dur qu'il n’adoucisse; il « n’est pas de fer qui ne s'amollisse à ses feux. 0 beauté « toujours ancienne et toujours nouvelle, que je com- « mence tard à vous aimer! Vous nous avez fait pour « vous, mon Dieu, et notre cœur est perpétuellement « agité jusqu'à ce qu'il se repose en vous. »

Voilà le courant de feu qui va passer à travérs la civilisation corrompue, à travers les doctrinés,. les lois, les mœurs, pour les purifier. C’est cet amour véritable, personnel, - qui animera l'amour platonique, le tirera de son impuissance et de sa stérilité. C’est lui qui ré:

chauffera, pour ainsi dire, toute la nature, et qui des beautés créées tirera l'idée du beau absolu, non plus comme une abstraction, mais en lui donnant des traits vivants. Personne n'a plus joui que saint Augustin de la beauté de la création et de celle des œuvres d’art, et dans sa jeunesse 1l avait écrit sur le beau‘. Mais le ciel et la terre, et tout ce qu'ils renferment, ne lui disent qu'une chose, d'aimer Dieu, et ne cessent de le dire à | tous les hommes pour qu'ils soient inexcusables*. Mais toutes les beautés des siècles dont chaque époque ne contient qu’une partie sont comme le grand poème que chante un musicien ineffable pour nous conduire à la contemplation de l'Éternel*. Mais c'est de cette beauté éternelle que les reflets du beau descendent par les âmes aux mains des ouvriers habiles et vont se fixer dans leurs ouvrages *. Voilà donc Platon avec ce qu'il a de plus sublime, mais Platon devenu chrétien. « Ce « qui nous plaît dans tous lés arts, c’est la convenance « qui constitue la beauté et l'harmonie. Mais qui « cherchera la parfaite harmonie dans les corps? « L'harmonie première n’est vue que par l'esprit. Car « comment jugerions-nous qu'elle est inférieure à l’u- « nité parfaite si nous ne l’apercevions par l'esprit ? Et « toutes ces beautés extérieures, cuvrages de la nature « ou de l'art, sont soumises à l'espace et au temps; « pendant que cette unité supérieure, règle de nos ju- « gements, est indépendante du temps et de l'espace,

1 Confessions, 1v,13. è»

8 Ibid., x, 6.

3 Epist., 138.

4 Confess., x, 34.

doti LE PURGATOIRE. °

« elle est au-dessus de l'âme raisonnable, elle est Dieu ; « elle est la première vie et la première essence ainsi « que la première sagesse!. »

En méme temps que le christianisme purifie la notion du beau il réhabilite les femmes. Il les réhabilite dans la famille en détruisant le concubinage ct le divorce; elles ne sont plus seulement l'ornement de la maison et le plaisir des yeux, elles sont les anges gardiens de l’époux et des enfants. Le christianisme les réhabilite dans la société en les faisant relever de leur incapacité civile, en teur attribuant la magistrature de la charité. ll les réhabilite dans les lettres et saint Jérôme écrit aux femmes chrétiennes. Elles sont devenues des êtres respectables et sacrées ; elles peuvent devenir l'objet d’un culte désintéressé et parfaitement pur.

Vous en trouvez la plus touchañte image dans l’histoire de sainte Cécile et de Valérien. — Le soir des noces Cécile dit à Valérien : « J'ai pour ami un ange de Dieu qui veille sur mon corps avec sollicitude. Si tu oses agir avec moi par l'entraînement d’un amour sensuel, sa fureur s'allumera sur toi, et tu périras dans la fleur de ta brillante jeunesse. Si au contraire il voit que tu m'aimes d’un cœur sincère et d'un amour pur, si tu gardes ma virginité, il t’'aimera comme il m'aime et te montrera ses faveurs. » Valérien veut voir l'ange. Cécile l’envoie à l'évêque Urbain. L'évéque le baptise. -Valérien retourne auprès de Cécile, l'ange les couronne de roses et leur dit : « Méritez de conserver ces couronnes par la pureté de vos cœurs et de vos corps; c'est

1 De vera Religione, xxx, xxx1.

du jardin du ciel qu'elles viennent. Ces fleurs ne se faneront pas, et leur parfum ne se perdra jamais. Mais personne ne les pourra voir qu'il n’ait mérité comme vous par sa pureté les complaisances du ciel. »

Ces couronnes sont le symbole de cette poésie de l’amour chrétien qui traversa le moyen âge sans que ses couleurs pâlissent et sans que son parfum se perde jamais.

Nous avons vu comment la notion de l'amour, corrompue par le paganisme, incomplétement cotrigée par la philosophie, avait besoin de passer par le christianisme pour y retrouver la pureté, l'élévation, l’énergie. Le feu régénérateur qui dévora les souillures de l’ancien monde, ce fut l'amour divin, et quand un nouveau monde eut commencé, ce fut encore ce feu qui éclaira les ténèbres des temps barbares.

Les Barbares étaient capables de beaucoup hair, mais aussi de beaucoup aimer; ces cœurs violents, avides d'or et de belles esclaves, s’enflammaient à la pensée d’un Dieu invisible. Clovis s'écriait au récit de. la Passion : « Que n'étais-je là avec mes Francs? » Mais que faut-il dire des Irlandais et des Anglo-Saxons, de leurs cloîtres, leurs exils volontaires, leur apostolat. Saint Boniface évangélisant encore la Gaule à soixantequinze ans. N'est-ce pas l'amour de Jésus-Christ qui fait la civilisation de l'Occident?

C'est lui qui a fait la grandeur du moyen âge; ila fait les croisades; quand les peuples s’ébranlaient pour la délivrance du saint tombeau, quand ces chevaliers

* dl

héroïques du Temple et de l'Hôpital se vouaient à une guerre éternelle, quand saint Louis abandonnait la France en pleurs pour aller. mourir sur la plage de Tunis. C’est pour la gloire du Christ que se sont élevées les cathédrales, cet effort prodigieux pour escalader le ciel, non plus comme les géants en entassant montagne sur montagne, mais en mettant les tours sur les voûtes, et les flèches sur les tours. Quel admirable désintéressement que celui de ces artistes qui sculptent jusqu'aux dernières aiguilles pour les yeux de Dieu et des anges sans souci de la foule !

L'âme de cette époque, c'est saint François d'Assise

prenant à témoin les pierres et les rochers, pleurant la

passion de Jésus-Christ son maître; c’est saint Bonaventure, dans son Itinératre de l'âme à Dieu; c'est saint Thomas et ses hymnes du Corpus Dei; c’est enfin l'Imitation... « L'amour est généreux, il fait entre- « prendre de grandes choses, il excite toujours à ce « qu'il y a de plus parfait. L'amour aspire à ce qu’il y « a de plus élevé et ne se laisse arrêter par rien de ter- « restre... Ni dans le ciel ni sur la terre, il n'y a rien « de plus doux que l'amour, rien de plus fort, rien de « plus haut, rien de plus étendu, rien de plus agréable, « rien de plus parfait ni de meilleur, parce que l'a- « mour est né de Dieu, et que, dédaignant toutes les « créatures, il ne peut trouver de repos qu’en Dieu. « Celui qui aime court, vole et se réjouit : il est libre «et rien ne le retient. Souvent l'amour ne connaît « point de bornes, mais son ardeur l'emporte au delà « de toutes les bornes. L'amour ne trouve rien de pe-

COMMENTAIRE GÉNÉRAL DES HUIT DERNIERS CHANTS. 55% « sant; il compte les travaux pour rien, il entreprend « plus qu'il ne peut; 1l ne s'excuse jamais sur l'impos- « sibilité, parce qu'il se croit tout possible et permis. » L'amour ainsi purifié, la théologie ne craignait pas d'y toucher. Saint Thomas d'Aquin propose quatorze questions sur la nature de l'amour, ses causes, ses effets. On s'étonne d'entendre le philosophe catholique discuter les mêmes points qui feront la métaphysique des troubadours. Si l'amour est une passion? Si cette passion est destructive de celui qui l'éprouve? Mais on reconnaît saint Thomas à la gravité, à la grandeur de sa doctrine. — [L'amour est la loi universelle du monde. Toutes choses tendent à leur bien, et cette tendance de chaque chose à son bien se nomme l'amour, naturel, sensible, rationnel. Mais il y a pour les êtres rationnels deux sortes d'amour : l'amour de concupiscence, l’amour intéressé qui se nuit par ses excès, qui détruit la nature humaine par l’égoisme, et l'amour de bienveillance qui est souverainement conservateur. L'amour du bien qui convient à l’âme la rend meilleure et ‘la pousse à la perfection. | Ne dites pas que les chrétiens ne sauront aimer que . Dieu. Le christianisme seul apprend à l'homme à aimer vraiment la nature avec respect et sans terreur. Ovide

a dit dans la prière des laboureurs à Palès*! :

Tu dea pro nobis fontes fontanaque placa Numina, tu sparsos per nemus omne deos.

Nec Dryades, nec nos videamus labra Dianæ Nec Faunum medio cum premit arva die.

i Ovid. fast., mv.

Au contraire, l'amour chrétien cherche Dieu à travers toute la création, qui est un veëtige du Créateur, et comme une échelle pour arriver jusqu’à lui. « Les beau-

‘« tés visibles, dit Hugues de Saint-Victor, sont comme « des feuillages que le vent de la mort emporte, mais « qui jettent de l'ombre et de la fraîcheur et qui at- « testent aussi la Providence. » Symbolique qui consacre et réhabilite toutes les choses terrestres.

Le christianisme avait réhabilité les femmes, le. moyen âge les exalta. Ce fut une admirable prévoyance dans des siècles si forts d’avoir inspiré le respect de la faiblesse. Le principe de ce culte est tout religieux. Comme une femme avait tout perdu, une autre femme avait tout sauvé. C'était l'idéal de la Vierge, de celle qu'on nommait Notre-Dame, qui rayonnait dans toutes ses sceurs. Henri Suso disait : « Madame, ne craignez « rien, c'est mon habitude de rendre honneur et res- « pect à toutes les femmes à cause de la mère de Dieu « quì est au ciel. » |

La chevalerie est d'abord la protection de la faiblesse. Hues de Tabarie enseigne à Saladin les devoirs des chevaliers.

L’autre chose si est moult belle.

Dame ne doit ne demoiselle

Pour nule rien mal conseiller.

Mais se elles ont di lui mestier, Aider leur doit en son povoir —

Se il veut los et pris avoir

Car femmes l'on doit honorer

Et pour leur droit grand faix porter.

Le service des Dames, conduit à un sentiment plus tendre. L'amour seul est capable de faire endurer tous les périls. La dame de Malsane demande à Giron le Courtois quelle est la chose de ce monde qui plus tôt mène un chevalier à faire prouesse et valeur. « Dame, « dit Giron, n'en doutez point, c’est amour. Amour « est si haute chose et a si merveilleux pouvoir, qu'il « ferait au besoin d'un homme couard un preux ct « hardi chevalier'. » L'amour seul est capable d'inspirer les poëtes. De là ce nombre infini de troubadours et de Minnesinger ; il n’en est point qui n'ait sa dame, et qui n’en a pas, s'en fait une idéale ou s’en choisit une absente. Geoffroy Rudel s'éprend de la comtesse de Tripoli, la chante longtemps, passe en Orient pour la voir et y arrive pour mourir à ses pieds.

L'amour devint le principe de la poésie; plus grave chez les Allemands; le jeune Titurel se signait au seul nom de l'amour. Interrogé par un sage, il avoue qu'il est tombé sur l'Art d'aimer d'Ovide; il en eut horreur. Le vieillard Jui apprend à distinguer l'amour païen de la tendresse chrétienne qui ne s'adresse à la créature que sous: l'œil du Créateur. La Minne n'a rien de périssable; elle trône au ciel, elle règne sur la terre, elle n'est absente que des enfers.

. Dans le gai savoir chez les Provengaux : le chevalier se rend l’homme d'une dame; à genoux devant elle, les deux mains dans les siennes, il lui jure fidélité. Il passe par quatre degrés : hésitants, priants, écoulés, amis.

à Saint-Mare Girardin, Cours de littérature dramatique, t. II.

Toute espèce de sensualité rigoureusement exclue. Celui que tourmente la volupté est incapable d'amour. « Il ne « sait rien d'amour celui qui désire l'entière possession « de sa dame. Cela n'est plus amour qui tourne à la « réalité. C'est assez qu'un ami ait de sa dame an» « neaux ou cordons pour se croire l’égal d’un roi de « Castille. »

Ces doctrines n'étaient pas sans péril. On en venait à conclure que l'amour cesse où les devoirs eommencent : donc point d'amour en mariage. Éléonore de Poitiers décide qu’une dame a perdu son ami si elle le prend pour époux. Mais avant de se perdre dans une puérile galanterie, l'amour chevaleresque forma de nobles cœurs ; il leur enseigna ce que le stoicisme n'a» vait enseigné qu’à un petit nombre de disciples; abstine et sustine; il apprit aux forts à s'incliner devant les faibles. Il introduisit dans les mœurs cette courtoisie qui n’est que l'oubli de soi-même, l’oubli de soi, principe des grandes actions et des beaux ouvrages.

Nous avons vu de quelles sources descendaient l’amour platonique du moyen âge. Mais nulle part ces deux sources, l’une profane, l’autre ‘sacrée, ne jaillirent plus vives qu’en Italie au treizième siècle.

D'un côté, c'est la Sicile, ce pays tout baigné d’eau et de feu, tout couvert de laves et de moissons; un peuple s'y agite, mêlé de sang grec et arabe, sans frein dans ses vengeances et dans ses plaisirs. Frédéric I y tient sa cour, grand et mauvais prince, capable de toutes les affaires et de toutes les voluptés, entouré de

belles captives et d’une académie où les savants maho- ‘ métans se mêlent aux troubadours et aux jongleurs. Là semblent nés les premiers vers italiens, et ce premier chant est un écho de la muse de Théocrite; il célèbre ce même amour violent, furieux, qui compose les philtres, qui bouleverse toute la nature, qui évoque les dieux des enfers, Nous citerons seulement le Dialogue de Ciullo d'Alcamo avec sa dame :

Civizo. — Rose fraîche et très-odorante qui fleuri vers l’été, les femmes te portent envie, vierges et épouses. Tire-moi de cette fournaise si c’est ton plaisir, car je n'ai de repos ni jour ni nuit, ne songeant qu'à vous seule, ma noble dame.

Mapame. — Quand tu me donnerais autant de richesses qu’en possède Saladin, quand tu en ajouterais autant qu'en a le sultan, tu ne toucherais pas encore à ma main... Plutôt je couperais mes tresses, j'irais m'enfermer dans le cloître avec les nonnes avant que ta main m'eût touchée.

Ciuro. — Nombreuses sont les femmes qui ont la tête dure; mais la parole de l’homme les domine et les soumet. Si tu t'enfermes chez les nonnes, sache que j'irai hardiment au monastère, et que je me tiendrai à la porte soir et matin jusqu’à ce que je t'aie à la merci.

Voilà la première source, la source embrasée et fumante qui s'échappait des flancs de l'Etna, et qui à mêlé ses ardeurs à toute la poésie italienne. Frédéric, Manfred et Enzio, Pierre des Vignes, toute cette école sicilienne trouvera des continuateurs, dans Boccace,

dans toute la comédie italienne et les drames pastoraux du Tasse et de Guarini. Le génie italien s'endormit comme Samson, la tête sur les genoux de l'infidèle; il se réveilla chargé de liens; ces guirlandes de fleurs cachaient des fers. |

D'un autre côté, dans les montagnes d'Ombrie, sur ces chastes sommets que la neige blanchit chaque année, en présence d'une nature belle aussi, mais non plus enivrante, chez un peuple pauvre et chaste, saint François d'Assise avait paru. Cette âme tendre et poétique, . en renonçant aux biens dela terre, n'avait pas dépouillé les richesses de son imagination et de sa sensibilité. Pour lui, le service de Dieu est une chevalerie, la pauvreté sa dame, et l'amour divin l'inspiration de ses chants. Cet homme, détaché de tout, aimait la nature avec passion; il passait des heures à considérer les abeilles, 1l préchail aux hirondelles, il ne se lassait pas d'admirer la-grâce des fleurs et de respirer leurs parfums en songeant à la fleur mystique qui s'épanouit sur la tige de Jessé. En la dix-huitième année de sa pénitence, il composa le Cantique du-soleil :

« Très-haut et très-puissant Seigneur, à vous appartiennent les louanges, la gloire et toute bénédiction. On ne les doit qu’à vous, et nul homme n’est digne de vous nommer.

« Loué soit Dieu, mon Seigneur, à cause de toutes les créatures, et singulièrement pour notre frère messire le solcil, qui nous donne le jour et la lumière. I] est beau et rayonnant d'une grande splendeur, et il rend témoignage de vous, è mon Dieul...

COMMENTAIRE GENÉRAL DES HUIT DERNIERS CHANTS. 565 « Loué soyez-vous, Seigneur, pour mon frère le vent,

pour l'air et le nuage, et la sérénité, et tous les temps.

quels qu'ils soient, car c'est par eux que vous soulenez toutes les créatures. |

« Loué soit mon Seigneur, pour notre mère la terre, qui nous soutient, nous nourrit, qui produit toutes sortes de fruits, les fleurs diaprées et les herbes. »

Voilà la seconde source, brûlante aussi, mais d’un feu divin, et qui ne tarira pas. L'ordre de Saint-François devient une école de poëtes mystiques. Fr. Pacifico, le

roi des vers, Saint Bonaventure, Jacopone de Todi et

Ugo della Panciera. — Cette inspiration échauffera la Jérusalem délivrée et les hymnes de Manzoni.

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