EXTRAIT D'UNE LEÇON D'OUVERTURE
20 décembre 1847.
Messieurs,
En reparaissant dans cette chaire, où ‘vous me réserviez un si fraternel accueil, j'ai à me faire pardonner d’abord une longue absence exigée par ma santé, ensuite le retard de mes leçons, qui se ressentiront longtemps encore de l'épuisement de mes forces. Toutefois, en allant chercher le doux ciel de l'Italie, je m'éloignais moins de vous que vous ne pensez. J'y portais toutes les préoccupations d'un enseignement que vous m'avez rendu cher, toutes les questions que nous avions coutume d'agiter ensemble, et je m'en suis bien trouvé : car ce qui fait l'intérêt d'un voyage, ce sont les questions que l'on emporte, dont on est poursuivi, et qui vont se résoudre par le spectacle des lieux et des hommes. Les poëtes italiens n'ont pas de plus sûr commen-
- taire que leur beau pays encore tout couvert de monuments; ils n'ont pas de plus éloquent interprète que leur nation encore toute pénétrée des mêmes souvenirs, des mêmes passions qui les inspiralent.-Là, les plus . parfaites productions de l’art laissent voir au-dessous d'elles un fond de poésie populaire, d’où elles sortent, où elles retournent. Car tandis que la poésie n'est ailleurs qu’une plante de luxe, cultivée comme en serre chaude dans les théâtres et les académies, pour le plaisir d'un petit nombre d’esprits, en Italie c'est une fleur du pays que les pâtres ramassent, dont les enfants se font des guirlandes; il n'y a pas d’hiver si rigoureux qui puisse en détruire l'espèce, ni de ravages qui l'empéchent de repousser. Je m'explique ainsi l’étonnante fécondité d’une contrée qui a produit à elle seule trois grandes épopées, la Divine Comédie, le Roland furieux, et la Jérusalem, lorsque le reste de l’ Europe ne peut lui | opposer que les Lusiades, le Paradis perdu, ou des fragments admirables, mais où legénie n’est pas venu mettre l'ordre et l'unité, comme les chants du Cid et des Nibelungen.
Voilà ce que je pense avoir appris dans un pélerinage de huit mois, voilà le souvenir que je me proposais de . vous en rapporter, comme les pèlerins du moyen âge rapportalent une branche coupée aux palmiers d'Orient. de rattacherai à ce résumé rapide bien des impressions fugitives, bien des images qui m'ont charmé et qu'il m'est doux de retenir encore un moment. Toutefois ne | craignez pas, messieurs, que je ressemble à ces voyageurs ingrats qui ne rentrent dans leur patrie que pour
INTRODUCTION, — 3 en médire, pour l'insulter par de méprisantes comparaisons. Si la France n’a pas le génie de la poésie populaire, elle a reçu de Dieu le génie de la prose, de l’éloquence, c'est-à-dire, celui qui fait les affaires du monde. Il est vrai qu’en revoyant la France je l'ai trouvée triste; on la disait découragée ; on allait jusqu’à m’assurer que cette Jeunesse, naguère si ardente, commençait à se lasser de ce qu’on appelle les illusions généreuses, et ne songeait plus qu'à ses intérêts et à ses plaisirs. Messieurs, je n'en ai rien voulu croire, et vous me donnez raison, puisque je vous vois réunis en si grand nombre pour prêter votre attention à des sujets d'un autre temps et d’un autre pays, aux œuvres d'une littérature qui n’est grande que par ses souvenirs héroïques, par la foi, par l'amour, et qui vous attachera cependant à cause de ses beautés, à cause du respect et de la chaleureuse sympathie, dus à ce peuple italien, si longtemps opprimé, calomnié, qu’on avait cru mort et qui revit!...
.Pardonnez-moi, messieurs, puisqu'on pardonne beaucoup aux voyageurs de retour; encore un souvenir, encore un exemple de poésie populaire, qui ne saurait s’effacer de ma mémoire, et que je raconterai, si Dieu me donne de vieillir, dans bien des années, avec la même émotion qu'aujourd'hui. C'était le 22 avril 1847, le lendemain du jour où l’on avait célébré par un banquet public l'an deux mille six cent de la fondation de Rome. L’édit qui constituait la consulte d’État venait de paraître. Rome entière s’agitait, et la reconnaissance publique ne pouvait se contenir, il fallait qu'elle écla-
re
"a LE PURGATOIRE.
tàt. À la chute du jour, six mille hommes se trouvaient réunis sur la place du Peuple; ils s'armèrent de torches et commencèrent à défiler, précédés par un corps de musique et par une grande bannière blanche portant le texte de V'édit. Ils marchaient en bon ordre, dix par dix; des prêtres en ‘cheveux blancs à côté des étudiants de l’université, des ouvriers én habit de travail à côté.des princes romains. De cette longue et.imposante colonne on n’entendait partir que des acclamations de joie et de gratitude; pas un cri qui fùt menacant; pas une parole de haine méme contre le pacti vaincu, mêrne contre l’étranger. À mesure que le cortége s'avangait dans le Corso, les maisons s 'ornaient de
‘ guirlandes et de draperies, s'illuminaient’de lampions
et de verres de couleur. La foule était immense, elle était enivrée d’allégresse, mais bienveillante, et les femmes et les enfants y pouvaient circuler sans crainte. On se rendait au Quirinal, et bientôt cinquante mille personnes se pressèrent sur la place qui précède le palais des Pontifes. Les hommes armés de torches se
- rangèrent devant la porte en carré, la bannière et les
musiciens au milieu. .Îls entonnèrent la cantate nationale, cet hymne pacifique qui fait la terreur de tant d'hommes d'État, et qu'il n’est pas permis de chanter partout. Un cri s’éleva ; on avait vu derrière les fenè-
"tres du palais passer des lumières, on les suivait avec
ne attente pleine d'amour jusqu'a balcon, dont les. portes s'ouvrirent et laissèrent voir, à la clarté des ‘flammes allumées sur les terrasses voisines, la noble et douce figure de Pie IX. H parut, non pas effrayé comme
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on voudrait le faire croire. non pas comme un souverain vaincu par ses sujets, mais doucement ému de la reconnaissance publique, saluant à droite et à gauche avec une grâce qui ravissait tous les cœurs. Les acclamations, les applaudissements unañimes l'accueillaient. . Tout à coup le silence se fit, le pape avait donné le signal de la prière ; il prononçait les longues oraisons par lesquelles il bénit son*peuple; la foule attendait, muette, découverte, agenouillée ; et quand les dernières paroles eurent été proférées, l’Amen solennel s’éleva de toute la place, des terrasses, des palais voisins, des rues adjacentes; et il sembla que Rome entière répondait à.son pon- ‘tife, la Rome des martyrs comme celle du dix-néuvième siècle, et derrière elle tout le monde chrétien. Je ne sais rien de plus grand que cette prière du soir d'un perfple avec son évéque en ce lieu admirable, à la clarté des étoiles, sous un ciel sans nuage. Et pour bien marquer qu'il s'agissait d’un acte religieux, aussitôt que le pontife se fut retiré du balcon, les six mille torches s'étei- : gnirent, et, un moment après, la foule s'est écoulée, Pour moi, je restai quelque temps encore au pied de l’obélisque qui domine la place, profondément ému par celte pensée que je venais de voir, s’il plaisait à Dieu, la fin du déchirement profond dont souffre depuis soixante ans la société européenne. Depuis soixante ns, la société veut, ‘elle cherche la liberté; elle ne saurait s’en passer à aucun prix, elle ne peut pas non plus se passer du christianisme : cependant on lui a fait croire que ces deux grands biens étaient incompatibles, qu’il fallait choisir; et elle n'a pu prendre sur elle de
6 LE PURGATOIRE. | renoncer ni à l’un ni à l’autre. Je pensais alors que la société avait eu raison, que je vénais d'assister à l'un de "ces actes qui jugent les questions de droit, quelles que puissent être dans la suite les difficultés de fait; je ve- . nais d'assister à la réconciliation éternelle du christianisme et de la liberté. |
Je me propose d'expliquer avec vous la seconde partie
dé la Divine Comédie, le Purgatoire. Ces leçons seront
philologiques. Nous lirons le texte, nous en dégagerons le sens, quelquefois obscur et contesté; nous y éludierons de près le caractère mal connu de la languc
italienne, de cette langue douce et forte, qui a des ca-
prices charmants et une grâce toute virile; cette langue
que Charles-Quint trouvait faite pour les femmes, et qui,
chez Dante, rappelle le mâle accent des vieux Romains. Sans doute je n’enseignerai pas l'italien; mais l’explication d’un texte si classique ne sera pas inutile à ceux qui étudient cette langue trop négligée. Depuis cent cinquante ans les esprits se sont tournés vers le Nord pour y chercher des lumières et des modèles qui les ont trompés souvent. On a oublié le Midi, c’est-à-dire
l'Espagne et l'Italie, que le siècle de Louis XIV avait si
bien connues; dont les langues étaient familières à Corneille, à Racine, à madame de Sévigné ; dont les lit-
tératures, sœurs de la nôtre, ont pour elle des ensei-
INTRODUCTION. î
gnements plus instructifs ; dont les libertés aujourd’hui renaissantes sont solidaires de nos libertés. Ces lecons seront aussi littéraires. Nous y assisterons de près à la lutte de l’esprit contre la parole, au combat de l'inspiration contre l’expression insuffisante et rebelle; car l'inspiration du poéte n'appartient qu'à lui, et il faut qu’il la fasse passer dans la langue qui est à tous. Nous entrerons-dans le secret du génie, et nous verrons comment Dante peut se vanter de n'àvoir jamais sacrifié une seule de ses pensées au besoin du vers. On ne s’approche pas impunément d'un génie comme celui de Dante, on n'interprète pas ses paroles sans en être ému, échauffé, éclairé, sans y découvrir des beautés et des vérités inattendues. Nous consacrerons la moitié de nos conférences à commenter ce que nous aurons traduit. Comme la plupart des grands écrivains, Dante est tout entier dans quelques pages de son livre; il ne lui faut pas plus pour montrer tout ce qu’il peut. Il n’y est pas seul, il y porte avec lui tout son siècle, dont il consacre les doctrines, dont les passions l'enflamment, dont les inspirations éclatent dans ses chants. Mais le treizième siècle, le siècle de Dante, de saint Louis, de saint Thomas, lout grand qu'il est, n’est que le terme d’une période historique; il est poussé par les siècles qui l'ont précédé comme par autant de flots; il n°y a ni traditions ni inspirations qu'il ne doive à ces temps appelés barbares d'où il est sorti. Ainsi tout le moyen âge aboutit à la Divine Comédie où l'on peut étudier les temps héroiques du monde chrétien, comme on étudie dans l’Iliade l'âge héroïque de la Grèce.