LA LANGUE DE DANTE
Avant de pousser plus loin ces conférences, j'ai besoin d’éclaircir un doute qui peut arrêter plusieurs esprits sur le seuil même de la Divine Comédie. C'est une opinion commune que Dante venu dans un siècle barbare, chez un peuple sans arts et sans lettres, y trouva tout à créer, jusqu’à l’idiome même qu'il parla. On lui en fait une gloire en même temps qu’un reproche, car s’il a créé sa langue, elle doit se sentir du chaos d’où 11 la tira, du limon dont il la pétrit. Si puissant qu'il fût, il ne pouvait achever à lui seul ce grand ouvrage qui voulait des siècles, d’où 1l suivrait que la langue de Dante serait une langue obscure et surannée, d'une étude épineuse et peu féconde, puisqu'en donnant la clef du moyen âge italien, elle ne saurait ouvrir les portes de l'Italie moderne.
On pourrait demander si ce n’est rien que de lire dans sa langue, c'est-à dire de la seule manière dont il puisse être lu, le plus grand poëte, l’Homère des temps chrétiens; si ce n'est rien de pénétrer jusqu'au cœur dé cette Italie du douzième et du treizième siècle, qui agita tous les grands intérêts de l’humanité, qui fit engager la lutte du sacerdoce et de l'Empire, qui donna l'exemple des croisades, de l'affranchissement des communes, ouvrit les routes du commerce, commença le réveil des sciences et des arts; bien supérieure à cette Italie des Médicis qui vite finit tout ce que l’autre avait vu commencer, et qui s'endort
LA LANGHE DE DANTE. I 9 du sommeil des esclaves, bercée par une politique énervante et par une poésie efféminée. Mais il n’est pas vrai que Dante ait créé sa langue : sa gloire n’a pas besoin de ce mensonge; ce grand homme est le fils d’un siècle plus grand que lui. De même qu'il trouvait toutes les idées qui devaient entrer dansson œuvre, puisqu'il venait après saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin, de même l’idiome qu’il devait immortaliser vivait déjà
depuis cent cinquanté ans dans les chants des poëtes
siciliens, ombriens et toscans; lui-même le déclare dans son livre de la langue vulgaire, de Vulgari Elôquio : quatorze dialectes; idiome aulique, cardinal, langue des cours et des fêtes. Mais s’il n’a pas créé sa langue, il l’a fixée; 1l l'a arrêtée par un monument dont elle ne peut plus s’écarter, comme une ville ne peut plus s’écarter
des grands édifices qu'on lui a bâtis; comme Rome.
reste éternellement groupée entre le Vatican et le Capitole, comme Venise autour de Saint-Marc et Pise auprès du Campo Santo. Ainsi la langue italienne n'a pas changé, Quelques mots, quelques formes, en petit nombre, ont pu vieillir comme Corneille a vieilli pour nous, mais non comme Villehardouin ni Froissard. C’est toujours le même idiome,. si mâle dans la bouche des Romains, si doux sur les lèvres des habitants de Sienne. C'est la méme langue qui a traversé six siècles sans s'épuiser et produit trois grandes générations littéraires. On a coutume de supposer que chaque littérature n’a qu'un âge d'or. Elle arrive lentement et péniblement à ce moment si court où elle a toute sa naïveté en même temps qu'elle a déjà toute sa force, cette floraison n'a
que la durée d'un printemps, et la saison qui suit ouvre la décadence. C'est la destinée de la littérature latine, et s’il devait en être ainsi des autres, toutes les nations de l'Occident auraient achevé leur destinée littéraire; France, Espagne, Angleterre, Allemagne, 1l ne resterait plus À faire que de la chimie et de la numisniati que; mais l'Italie oppose à cette désolante théorie un grand exemple. Trois moissons séparées par deux Ja- . Chères. Dante, Pétrarque, Villani. — Machiavel, Arioste et le Tasse. — Réveil de la fin du dix-huitième siècle, Alfieri, Monti, Foscolo, Manzoni, Ventura. Les nations et les littératures chrétiennes ont la vie plus dure qu’on ne croil. |