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CHAPITRE XIII

De deux moyens plus excellents, par où l'on peut soulager les âmes du purgatoire.

1. — Outre les moyens d'assister les âmes du purgatoire, dont on a parlé dans les chapitres précédents, il y en a deux d'une sublime perfection, qui peuvent contribuer beaucoup à leur délivrance, si l'on s'en sert bien.

Le premier est d'offrir à Dieu pour ces ûmes tout le mal que nous souffrirons avec patience durant toute notre vie, et tout le bien que nous ferons en quelque manière que ce puisse être, ou par la pensée, ou par la parole, ou par les œuvres, sans rien excepter de ce que nous pouvons raisonnablement leur donner. J'ajoute ces mots, parce qu'il est bon de savoir qu'on doit raj)porter ses bonnes œuvres à une autre fin, quand ou la justice, ou la fidélité, ou la gratitude, ou la charité, ou l'obéissance le demandent. Je ne voudrais même pas qu'on appliquât aux autres les pénitences qui sont imposées dans le sacrement de la confession, parce que l'intention du prêtre est qu'on satisfasse par là, non pour les péchés d' autrui, mais pour les siens propres. Je sais

pourtant c[\ie quelques graves auteurs disent le contraire.

Ce que je conseille donc et ce que je recommande à tous les véritables chrétiens, est que, par une charité désintéressée, ils cèdent aux âmes des défunts tout le fruit des bonnes œuvres dont ils peuvent disposer à leur volonté. Car je ne crois pas qu'ils en puissent faire un meilleur usage, puisque, selon que nous avons dit ailleurs, ils les rendent par là plus méritoires et plus efficaces, tant pour obtenir des grâces de Dieu, que pour expier leurs propres péchés, et pour abréger leur purgatoire, ou pour les en exempter tout à fait. Nous savons d'ailleurs qu'en les aliénant de la sorte, ils ne font rien contre les lois de la charité qu'ils se doivent à eux-mêmes, et qu'en faisant autrement ils se privent d'un grand avantage.

2. — Mais peut-on aller plus loin en cette matière, et peut-on encore donner quelque chose après avoir tout donné ? Oui, la charité est si ingénieuse qu'elle a trouvé le moyen de donner plus qu'elle n'a. On le verra clairement par l'exemple que nous allons rapporter. Le Père Jean Rho, de la Compagnie de Jésus, dans un Recueil d'histoires qu'il a composé, parlant du Père Ferdinand de Monroy, de la môme Compagnie, dit ces paroles, qui font voir jusqu'où peut aller l'amour du prochain : « La charité trouve où s'étendre « au delà de cette vie mortelle. Car encore qu'en « l'autre monde nous ne puissions x>lus disposer

« de rien, on x^eut dire néanmoins que le Père <-. Ferdinand a fait quelque chose qui est au-des- « sus des lois ordinaires. Comme il prévoyait « qu'après cette vie il ne serait plus en état de u secourir les défunts, il s'avisa d'un nouveau (^ moyen de les soulager. Toutes les messes qu'on « devait dire pour lui après sa mort, et tout ce « qu'on devait faire pour le soulagement de son <> âme, il le céda par avance aux autres âmes qui <( pourraient être avec lui daus le purgatoire, « et par ce moyen il sut profiter des peines <( épouvantables qu'on y souffre sans aucun méu rite (1). »

3. — Je ne sais si depuis le commencement du monde on a fait un testament de cette nature. Beaucoup de gens laissent à leurs héritiers, et quelques-uns lèguent aux pauvres des Mens qu'ils ne peuvent emporter en l'autre vie ; mais le Père de Monroy donna libéralement tout ce qui pouvait lui être de quelque secours après sa mort ; et il donna, non pas à des pauvres i)Our leur aider à entretenir une vie misérable sur la terre, mais à des âmes plus nécessiteuses que tous les pauvres du monde, afin de les mettre en possession d'une vie heureuse et éternelle dans le ciel.

Plusieurs de ces âmes profitèrent assurément de tant de messes, de chapelets et d'autres prières

qu'on devait dire pour lui, et qu'il oiTrit à Notre- Seigneur pour leur délivrance. Joignez à la grandeur du bienfait la charité pure et désintéressée du bienfaiteur ; songez que le feu dont son cœur brûlait était plus ardent que les flammes du purgatoire ; considérez qu'étant sur le point de mourir et de paraître devant Dieu, il pensa moins à se garantir de ces flammes qu'à en délivrer ses frères. Sans doute qu en récompense de sa charité, son âme, au sortir du corps., alla droit au ciel, ou que, si elle fut dans le purgatoire, elle y demeura peu de temps, c'est-à-dire autant de temps qu'il en fallait pour recevoir les remerciements, les bénédictions et les louanges de toutes les autres âmes.

4. — Le second moyen d'aider ces âmes est donc d'offrir pour elles, non seulement tout le bien que nous ferons et tout le mal que nous souffrirons patiemment en cette vie, mais encore tout ce que d'autres pourront faire ou souffrir pour nous durant notre vie, et même après notre mort. S'il y avait encore un moyen de les assister plus parfait que ces deux- ci, nous devrions l'embrasser de tout notre cœur. Car on ne peut faire trop de bien à des âmes pour lesquelles Jésus-Christ est mort, principalement si l'on considère que tout le bien qu'on leur fait, on le fait à Jésus-Christ môme.

Lors donc qu'on leur aura tout donné, on pourra dire avec le sage : Si un homme donne tous

ses biens pour avoir la charité^il croira ravoir eue pour rien (1). Donnez tout ce que vous faites vousmême d'actes de vertu ; donnez tout ce que d'autres en font pour vous durant votre vie ; donnez tout ce que vos amis en feront faire après votre mort; ordonnez même par votre testament qu'on n'épargne rien pour cela; quelque chose que vous donniez pour acquérir le mérite de la charité, c'est un trésor si précieux que vous ne sauriez l'acheter trop cher.

5. — Mais quelqu'un peut-être me demandera si toutes sortes de personnes peuvent pratiquer sûrement et avec mérite ces deux manières d'assister les morts. Je réponds qu'il n'y a personne qui ne puisse tous les jours réduire en pratique l'une et l'autre, non seulement sans danger, mais même très utilement et pour soi et pour les âmes du purgatoire, à la plus grande gloire de Dieu. Je crois néanmoins que, pour une plus grande sûreté, il est à propos d'y mettre une condition et de dire : J'offre pour les âmes des défunts toutes les œuvres satisfactoires que je ferai pendant ma vie ; j'offre de plus toutes les prières qui seront faites pour moi par qui que ce soit, et en quelque temps que ce puisse être, pendant ma vie ou après ma mort ; j'offre, dis-je, tout cela pour ces âmes affligées, je leur cède tout, autant que je le puis, et que la cession que j'en fais dès mainte-

(1) Cant. VIII, 7.

liant peut être agréable à Dieu et servir à sa plus grande gloire.

En ajoutant cette clause, je ne vois pas qu'on se mette en aucun danger de rien faire contre la prudence. Car, dans l'exercice de la charité pour les morts, il y a deux choses à craindre : l'une, qu'on n'en fasse pas assez; l'autre, qu'on en fasse trop. On évite la première de ces deux extrémités en n'omettant rien de tout ce que Dieu souhaite qu'on fasse : car les âmes mômes ne prétendent point qu'on fasse pour elles plus que Dieu ne veut. On évite la seconde, en se réservant de ses œuvres satisfactoires ce que Dieu ne souhaite pas que l'on cède aux autres. Y a-t-il un véritable chrétien qui ait tant d'amour pour soi, et si peu pour Dieu, qui veuille se réserver davantage et donner moins au prochain que Dieu ne désire?

6. — Après tout cela, si l'on craint encore de donner aux âmes du purgatoire généralement tout le bien qu'on fera pendant sa vie, on peut le matin offrir pour elles ce qu'on en fera ce jour-là : ainsi chaque jour on sera libre de leur faire ou de ne pas leur faire cette charité; et l'on gagnera cependant beaucoup, en renouvelant souvent la résolution qu'on a prise de les soulager. Nous enseignerons au dernier chapitre de quelle sorte on peut aisément et avec fruit la renouveler tous les jours.

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