CHAPITRE XII
Des Indulgences et de la manière dont nous pouvons les gagner, soit pour nous, soit pour les morts.
1. — Un des moyens les plus efficaces pour aider les âmes du purgatoire, est le bon usage des indulgences : je parle de celles que le Vicaire de Jésus-Christ donne aux vivants avec permission de les appliquer aux morts. Mais comme une infinité de gens font peu de cas d'un si grand trésor, soit parce qu'ils en ignorent le prix, ou parce qu'étant méchants et avares, ils ont peine à croire que Dieu soit bon et libéral au point qu'on le dit, il m'a semblé à propos d'expliquer ici nettement tout ce qui regarde la vérité et l'usage des indulgences. Mais qu'on n'oublie pas ce que j'ai déjà touché en passant, qu'il y a des indulgences données aux vivants avec pouvoir de les appliquer aux morts; qu'il y en a d'autres données aux vivants pour le bien des vivants mêmes ; et qu'il n'y a que les premières qui soient applicables aux morts.
2. — Il faut encore se souvenir de ce qui a été dit au second chapitre, qu'après que le péché a
été remis, il reste pour l'ordinaire quelque i^eine à payer ou en cette vie ou en l'autre. Donner donc une indulgence, ce n'est autre chose que remettre cette peine ; et celui qui la remet, c'est le souverain Pontife, qui, ayant entre les mains le trésor inépuisable des satisfactions que Jésus- Christ a laissées à son Église, supplée par là à ce qui nous manque pour l'entière expiation de nos péchés. Mais remarquez que quand il ouvre ce trésor, et qu'il fait part aux fidèles des satisfactions de Jésus-Christ, il a coutume de leur enjoindre quelque prière, ou quelque bonne œuvre, sans laquelle ils ne gagnent point l'indulgence.
Cela supposé, nous avons trois choses à montrer en ce chapitre. La première est que le Sauveur, dont les mérites sont infinis, nous a laissé dans l'Eglise un trésor de satisfactions si plein et si abondant qu'il y en a pour suppléer au défaut de celles de tous les pécheurs du monde, quelque énormes que soient leurs crimes. La seconde est que le Saint-Père, qui a la clef de ce trésor et qui en est le dispensateur, peut nous appliquer de telle sorte les satisfactions de Jésus- Christ, que nous serons entièrement quittes de toutes nos dettes envers la justice divine. La troisième est que les prières ou les bonnes œuvres, prescrites par le Saint-Père, sont des dispositions nécessaires pour gagner les indulgences. Nous traiterons ces trois points dans le même ordre que nous les avons proposés.
3. — Le premier point paraît si clair qu'il n'a pas besoin de preuves. Il ne faut que se souvenir que le sang de Jésus-Christ étant véritablement le sang d'un Dieu, chaque goutte est d'un si grand prix, à cause de l'union qu'elle a avec la personne du Verbe, qu'une seule suffirait pour racheter tout le genre humain. Gomme donc il l'a répandu tout entier, il n'est pas juste que le trésor de mérites et de satisfactions qu'il nous a acquis et qui lui a coûté si cher, nous soit inutile. Il demeure donc dans TEglise; et parce qu'i est infini, tous les péchés de tous les hommes ne sont pas capables de l'épuiser. Cette raison seule suffit; et elle semble démonstrative pour le premier point.
4. — Il y a plus de difficulté dans le second point, où il s'agit du pouvoir que le Vicaire de Jésus-Christ a reçu de Jésus-Christ même, pour distribuer aux fidèles ce trésor et les exempter par conséquent de toute la peine, môme temporelle, qui est due à leurs péchés. Voici comment on le prouve. Les satisfactions infinies de Notre- Seigneur, qui sont les fruits de ses sueurs, de ses larmes, de son sang versé tout entier pour nous, étant beaucoup plus que suffisantes pour l'expi ation de nos crimes, ce qu'elles ont de surabondant ne doit pas être perdu, puisqu'il est à nous, et qu'il nous peut être d'une très grande utilité, soit dans cette vie, ou dans l'autre.
11 faut donc qu'il y ait quelqu'un sur la terre
qui, comme un fidèle économe, soit établi pour les dispenser prudemment, selon le besoin qu'on en peut avoir. Autrement, il serait de ce trésor comme de l'argent que le serviteur paresseux enveloppa dans un mouchoir (1), ou comme de ce talent quhm autre cacha dans la terre et qui ne profita point (2). C'est ce qui jamais ne tombera dans la pensée d'un homme sage, qui sait ce que dit l'Écriture, que la sagesse cachée et le trésor qui ne parait point sont deux choses également inutiles (3). Pour éviter donc une absurdité et une erreur si grossière, il faut admettre quelque puissance légitime qui dispose en notre faveur d'un bien que le Fils de Dieu nous a acquis au prix de son sang, et qui ne peut être que pour nous.
5. — Cela étant, à qui pouvons-nous plus justement attribuer cette puissance qu'cà celui auquel le Sauveur a dit : Je vous donnerai les clefs du royaume des deux. Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel (4). Paissez mes agneaux (5)? Qui a plus de droit d'y prétendre? qui est plus capable de l'exercer que saint Pierre et ses successeurs? que saint Pierre, dis-je, à qui le Sauveur a confié son troupeau, à qui il a mis entre les mains les clefs du ciel et donné un plein pouvoir de lier et de délier tout sur la terre? Qu'est-ce qu'avoir les clefs du ciel, sinon pouvoir
(l) Luc. XIX, 20. — (2) Matth. xxv, 18. — (3) Eccli. XLi, 17. — (4)Mattli. XYi. 19. — (5) Joan. xxi, 15.
l'ouvrir et ôter tout ce qui en ferme l'entrée? Et qu'est-ce qui peut empêcher que les âmes des justes, sortant de leurs corps, n'y entrent incontinent, sinon la peine temporelle qu'il faut subir avant que la porte leur en soit ouverte ?
Celui donc qui a reçu les clefs du ciel a reçu aussi le pouvoir d'ôter cet empêchement, afin que les âmes, ne devant rien à la justice divine, ne sortent du corps que pour passer de leur prison terrestre dans la gloire. Le Sauveur marque évidemment ce pouvoir quand il dit : Tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. 11 n'excepte rien ; et par conséquent tout ce qui peut lier une âme et lui être un obstacle pour alJer au ciel, que ce soit un péché qui n'est pas remis, ou la peine d'un péché déjà pardonné, tout est compris généralement sous ce mot : Tout ce que vous délierez.
Ainsi, nous ne donnons point à saint Pierre plus d'autorité que Jésus-Christ lui en donne. Et comme cette autorité n'est pas donnée à saint Pierre pour lui seul, mais pour l'Église universelle, puisqu'un pasteur est moins à lui qu'à son troupeau, elle doit avoir passé à ses successeurs ; de même que, quand un pontife mourait dans l'ancienne loi, un autre lui succédait avec les mêmes droits et les mêmes prérogatives. Si donc le troupeau de Jésus-Christ demeure toujours ; si nous sommes de ce troupeau, aussi bien que les fidèles de la primitive Eglise, nous avons le même Pasteur, qui est saint Pierre, et si nous
venons à commettre quelque péché, c'est à saint Pierre, dont l'autorité subsiste dans ses successeurs, à nous en absoudre et à rompre tous les liens, soit du péché, soit de la peine du péché, qui nous arrêtent dans la voie du ciel.
6. — En effet, si le Sauveur a toujours donné à ses ministres le pouvoir de remettre les péchés, qui, avant d'être remis, [méritaient un châtiment éternel, s'étonnera-t-on qu'il leur ait aussi donné le pouvoir de remettre certaines peines qui, après que les péchés sont effacés, restent encore à payer, non pas dans l'enfer et pour toujours, mais pour un temps dans le purgatoire ? Certainement il faut beaucoup moins de puissance pour tirer un homme du purgatoire que pour le sauver de l'enfer. Aussi devrait-on plutôt s'étonner que le Sauveur, ayant donné à saint Pierre une puissance si absolue pour absoudre de toutes sortes de crimes, lui eût refusé celle de remettre quelques peines assez légères et qui durent peu en comparaison des feux de l'enfer qui ne s'éteindront jamais.
Cette plénitude de puissance qu'il lui a communiquée, est établie non seulement sur les paroles que nous venons de rapporter, mais encore sur celles qu'il dit à tous ses apôtres assemblés après sa résurrection : Recevez le Saint- Esprit. Les j)échés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous
les retiendrez (1). C'est pourquoi si les calvinistes, qui rejettent les indulgences, veulent s'en tenir à l'autorité manifeste de l'Ecriture, toute la dispute est finie. Mais s'ils s'opiniâtrent à soutenir leurs interprétations fausses et nouvelles, tout homme sage verra quïl est du ])on sens de ne pas préférer leurs visions au jugement de tous les Pères des premiers siècles, si recommandables pour leur sainteté et pour leur savoir, qui expliquent l'Écriture de la manière que nous l'entendons. Car, pour nous servir du même argument que nous avons fait ailleurs, les Écritures qui parlent du pouvoir de remettre les péchés, ou sont claires ou ne le sont pas. Si elles sont claires, qui osera dire que depuis quinze cents ans tout ce qu'il y a eu de Pères et de docteurs dans l'Église, ne les ait point entendues et n'ait suies expliquer dans leur véritable sens? Mais si elles sont obscures, il est toujours vrai que tant de Pères et de docteurs, qui durant plus de quinze siècles ont passé les jours et les nuits à les lire, à les méditer, et qui ne manquaient ni de capacité ni d'esprit, sont plus croyables que des gens qui ne les égalent en rien, qui ont paru tout d'un coup, et que l'on ne connaît que par leurs erreurs et leurs nouveautés.
Ajoutez que plusieurs de ces saints docteurs ont vécu dans les premiers siècles de l'Eglise ; qu'ils n'étaient pas éloignés du temps des Apôtres ;
i, 1 ) Joan. XX, 2?.
qu'ils n'avaient alors nulle i3révention, ni pour nous, ni contre nos adversaires ; au lieu qu'cà présent, que nous regardons de fort loin l'Eglise naissante, tout est comme renversé ; on ne parle que d'opinions, que d'erreurs nouvelles, qui se multiplient et se divisent, et forment par leur division mille sectes différentes. La vérité, attaquée de toutes parts, ne peut qu'avec peine se défendre et se soutenir.
Les calvinistes n'ont qu'une chose à nous opposer, et c'est que les Pères les plus anciens, quelque savants, quelque saints qu'ils fussent, étaient hommes comme les autres et sujets par conséquent à se tromper. Quoi donc ! ceux qui parlent de la sorte sont-ils plus qu'hommes et méritentils plus de créance que ces grands hommes, dont ils n'ont ni la science, ni la vertu, ni la bonne foi? Ils répondent qu'ils ne manquent pas d'autorités de l'Ecriture contre le pouvoir de remettre les péchés. Qu'ils nous disent donc où ils ont trouvé ces autorités ; qu'ils nous disent si elles sont claires ou non. Car enfin, si elles sont claires, d'où vient que personne jusqu'ici n'en a pu découvrir îe sens? Et si elles ne le sont pas, pourquoi veulent-ils qu'on croie qu'ils les ont mieux entendues que tous les Pères, que toute l'Église,, depuis le temps des apôtres? Mais s'il s'agit d'autorités de l'Écriture, qu'y a-t-il de plus formel el de plus clair que ces paroles : Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez? Ils disent. pour l'ordinaire, que dans les points fondamen-
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taux l'Ecriture parle nettement et sans figures. N'est-ce pas un point fondamental que celui dont nous parlons? Qu'y a-t-il de plus nécessaire au salut que la rémission des péchés?
7. — Voyons maintenant comment les Pères, fondés sur le témoignage des saintes Lettres, ont cru que le Fils de Dieu a donné aux prêtres le pouvoir d'absoudre de tout péché. Saint Amhroise , écrivant contre les Novatiens : « Ces gens-là, c( dit-il, prétendent honorer le Fils de Dieu, en ot disant qu'il n'y a que lui qui pjiisse remettre « les péchés (1). » N'est-ce pas lace que prêchent les hérétiques de notre temps? Mais, bien loin de l'honorer, ils le font passer pour menteur, ce qui est le plus grand outrage qu'on lui puisse faire. « Personne, continue ce Père, ne le déshonore a davantage que celui qui veut renverser l'ordre « qu'il a établi et ruiner le pouvoir qu'il a donné « à ses ministres. Car, puisqu'il a dit dans l'Evan- « gile : Recevez le Saint-Esprit; les j^échés seront « remis à ceux à qui vous les remettrez, lequel des « deux lui rend plus d'honneur, celui qui défère « à sa parole, ou celui qui s'y oppose et qui veut « détruire ce qu'il a si sagement établi? Les « Novatiens disent qu'ils pardonnent les fautes u légères; mais le Sauveur, poursuit saint Am- « broise, n'use d'aucune restriction: il promet 'c de faire grâce à tout le monde ; il donne à ses
(1) L. 17 de Pœnit. c. 2.
« prêtres le pouvoir d'absoudre de tout, sans rien « excepter. Que peut-on dire de plus décisif? » Les prêtres peuvent absoudre de tous les péchés, sans en excepter aucun. Car le Fils de Dieu qui leur dit : Les péchés seront remis à quiconque vous les remeltrez^ ne limite point leur pouvoir.
Saint Jérôme, parlant des prêtres, dit que, « comme ils sont les successeurs des apôtres, ils « ont les clefs du royaume des cieux, et jugent « en quelque manière avant que le jour du jugece ment soit venu (1). »
Saint Augustin, sur le psaume cent-unième, fait cette ingénieuse réflexion : « Que servirait « au Lazare de sortir de son tombeau, si l'on ne vi disait aux apôtres : Déliez-le^ et laissez-le aller? « Quand on vous dit qu'un homme se repent de « ses péchés, il est déjà ressuscité; et quand on « ajoute qu'en se confessant il découvre sa con- « science, il est déjà sorti du tombeau comme le '( Lazare; mais il n'est pas encore délié. Quand « est-il délié, et qui sont ceux qui le délient? Tout « ce que vous délierez sur la terre, dit le Sauveur, <c sera délié dans le ciel. C'est donc avec raison « que l'Eglise peut absoudre des péchés (2). »
Saint Chrysostôme, au sujet de ces paroles de Notre-Seigneur : Les péchés sero7it remis à quiconque vous (es remettrez : « Où sont, dit-il, ceux « qui prétendent qu'il n'appartient point aux « hommes de remettre les péchés? Pierre les
(1) Epist. 1, ad Heliodor. — (2) Gonc. 2, in Psal. ci.
« remet; il reçoit avec une grande joie les péni- « lents et exerce cette puissance que Dieu a douce née à tous les prêtres (1). »
Saint Athanase, expliquant ces autres paroles : Allez-vous-en à ce village; vous y trouverez un ânon, etc., parle à un pécheur de cette sorte : « Examinons notre conscience, et voyons si les « liens de nos péchés sont rompus, afin que nous « commencions à mieux vivre. Si vos liens ne sont et pas rompus , adressez- vous aux disciples do « Jésus-Christ. Ils sont prêts à vous délier, selon « le pouvoir qu'ils en ont reçu du Sauveur, lors- « qu'il leur a dit : Tout ce que vous délierez sur la « terre sera délié dans le ciel. »
Enfin, saint Jean Chrysostôme exprime son sentiment en ces termes, plus clairs que le jour : « Les prêtres seuls parmi les Juifs pouvaient « guérir la lèpre du corps ; ou, pour parler plus « exactement, ils pouvaient déclarer qu'elle était « guérie. Nos prêtres sont bien plus puissants : <( car ils peuvent, je ne dis pas déclarer guérie, « mais guérir effectivement la lèpre, non pas du a corps, mais de l'âme. C'est pourquoi ceux qui « les méprisent sont, à mon avis, plus criminels a que ne fut Dathan avec ses complices (2). » C'est ainsi que parle ce Père, qui semble avoir eu dessein de condamner et de foudroyer par avance les calvinistes. Car, que disent les calvinistes? Ils disent que nos prêtres ne remettent point les
(1) Serm. xlviii. ^ (2) L. 3, de Sacerd. c. 1.
péchés, mais qu'ils déclarent seulement que les péchés sont remis. Saint Ghrysostôme tient le contraire, et veut que tout le monde le sache : ce Je ne dis pas — ce sont ses paroles — je ne dis « pas que nos prêtres peuvent seulement déclarer <<■ que les âmes sont purifiées de leur lèpre; je dis '( qu'ils ont le pouvoir de les purifier eux-mêmes. « Il ajoute que ceux qui méprisent leur autorité sont plus criminels que Dathan. Car Dathan et les complices de sa révolte s'élevèrent seulement contre Moïse, et néanmoins la terre les engloutit tout vivants. Ceux-ci sont plus condamnables, puisqu'ils s'élèvent contre les ministres du Seigneur, que le Seigneur même a établis, non pas pour juger si la lèpre du corps est guérie, mais pour guérir eux-mêmes la lèpre de l'âme.
8. — Tous ces passages des Pères montrent clairement que les plus fameux docteurs del'Église, tant grecs que latins, enseignent tous d'une voix que, sans démentir l'Ecriture, on ne peut nier que les prêtres de la loi de grâce n'aient le pouvoir de remettre les péchés. D'où ils concluent que, pour obtenir la rémission de ses péchés, il est nécessaire de s'en confesser aux prêtres, comme aux juges établis de Notre-Seigneur pour les pardonner en son nom. Ce que ces grands hommes ont enseigné aux fidèles, les fidèles l'ont toujours cru et mis en pratique.
Remarquez bien ce que je vais dire. 11 y a deux choses, dans le sacrement de la confession, qui
semblent difficiles à croire. L'une est que des hommes aient le pouvoir de remettre les péchés ; l'autre, qu'il faille nécessairement les leur confesser, et que, sans cette condition, l'on ne puisse en être absous. Cela supposé, l'on peut raisonner de cette sorte contre les sectah'es de notre temps. Les docteurs et les prélats les plus célèbres de l'antiquité et les plus proches du temps des apôtres, avec tous les peuples qu'ils avaient sous leur conduite, ont cru ces deux points; donc il faut que les apôtres en aient instruit les fidèles de la primitive Eglise, qui les ont crus comme des articles de foi.
Car si, après la mort des apôtres, des gens sans nom et sans caractère eussent essayé d'en établir la créance, il se fût trouvé sans doute parmi tant de milliers de chrétiens répandus dans toute la terre, beaucoup de personnes qui auraient désapprouvé et combattu une doctrine si nouvelle, si inouïe, qui contenait des choses si difficiles à croire et si malaisées à pratiquer. Elle n'eût jamais été reçue d'un commun consentement dans tout le monde chrétien. Les gens de bien l'eussent rejetée comme contraire à la foi; les méchants, à qui le précepte de la confession est un joug fâcheux, l'auraient condamnée comme dure, pénible et insupportable. Et ainsi tous les fidèles, tant ceux qui vivent selon l'esprit que ceux qui vivent selon la chair, n'auraient jamais pu se résoudre à l'embrasser; ou, s'ils l'eussent embrassée, ils ne l'auraient pas soutenue longtemps.
Une nouveauté comme celle-là ne se serait pas introduite dans l'Église sans faire du bruit et sans que plusieurs réclamassent et fissent tous leurs efforts pour l'étouffer dans sa naissance. Lisez cependant toutes les histoires, vous n'en trouverez aucune qui dise que qui que ce soit, par quelque motif que ce put être, ni dans l'Orient ni dans l'Occident, s'y soit alors opposé. Parmi tant de chrétiens si zélés, tant de docteurs si habiles et si saints, tant de pasteurs si vigilants, serait-il possible que pas un n'eût ouvert la bouche pour dire : Cette doctrine est nouvelle, elle n'est guère sûre, elle est peu probable ? Nos pères, qui étaient également saints et savants, qui n'étaient pas éloignés du temps des apôtres, qui pouvaient et qui devaient, par conséquent, en être instruits, nos pères n'en ont jamais entendu parler, quoiqu'on veuille la faire passer pour bonne, pour véritable et pour nécessaire au salut.
Nul n'a dit : Si. le Sauveur a donné aux prêtres un plein pouvoir de remettre les péchés, d'où vient que les prêtres en ont fait jusqu'ici un mystère au peuple? Pourquoi les apôtres et les disciples des apôtres, pourquoi nos pères ont-ils si longtemps tenu caché un trésor capable d'enrichir tout le genre humain? Mais qui oserait accuser des hommes consommés en science ei en vertu, et remplis de zèle, ou d'une malice assez noire pour envier au monde la connaissance d'un dogme si important, ou d'une assez grande ignorance pour ne pas savoir ce qu'on en doit croire? Quelle
apparence y a-t-il qu'une pratique aussi difficile qu'est celle de la confession, se soit glissée insensiblement, et sans nulle opposition, parmi tant de peuples gouvernés par des pasteurs et par des princes si différents, dans toutes les parties du monde? A-t-on parlé dans les premiers siècles d'un seul homme qui se vantât d'en être l'auteur, quand plusieurs joints ensemble n'eussent jamais eu assez de crédit pour l'introduire partout, et en moins de rien , quelque puissance et quelque réputation qu'ils pussent avoir? A-t-on su le lieu et le temps de son origine? S'est-il trouvé un seul docteur, un seul prélat qui l'ait censurée d'abord, comme tenant de la nouveauté ou de la superstition? Au contraire, ils l'ont tous reçue et approuvée comme ancienne, comme sainte, comme instituée par Jésus -Christ, comme nécessaire au salut, sans que personne y ait résisté. C'est là, ce me semble, un argument qui ne souffre point de réplique.
9. — Disons donc hardiment que ce sont les apôtres mêmes qui nous ont appris ce que nous croyons et ce que nous confessons, touchant la puissance donnée aux prêtres pour l'absolution des péchés. Mais revenons au point principal de cette dispute. Si l'Eglise peut remettre les péchés mortels, et sauver, par conséquent, du feu éternel, qui en est la peine ordinaire et inévitable, quelle raison y a-t-il de nier qu'elle puisse aussi remettre cette peine temporelle qui reste à payer, ou en ce
DU PURGATOmE, — CHAP. XII 141
nionrle ou en l'autre, après que les péchés sont remis dans le sacrement de pénitence? Or, pouvoir remettre cette peine, ce n'est autre chose que pouvoir donner des indulgences. Que si les fidèles ont toujours cru, comme remarque le concile de Trente (1), que l'absolution est nulle quand elle est donnée par un prêtre à une personne sur laquelle il n'a aucuno, juridiction, ni ordinaire, ni extraordinaire; et s'il appartient au Pape de donner cette juridiction, on doit croire pareillement que tout prêtre n'a pas le pouvoir d'accorder des indulgences, et que ce pouvoir doit venir du Pape, qui le donne rarement et avec restriction, et aux seuls prélats, de crainte qu'étant trop commun, on ne vienne à en abuser.
Au regard de la puissance ordinaire d'absoudre les péchés, il faut nécessairement que, pour le bien des fidèles, on la communique à plusieurs ; et que ceux qui l'ont la communiquent encore k d'autres. Mais il n'en est pas de même du droit d'accorder des indulgences, du moins si elles sont grandes, plénières et générales, puisque c'est un droit que le Souverain-Pontife a coutume de se réserver à lui seul , et qui est un privilège des successeurs de saint Pierre.
10. — La troisième chose que nous avons proposée, et qu'on doit savoir, est que le Pape ne donne guère d'indulgences sans qu'en même
( 1 ) Sess. xiv; c. 7.
temps il n'enjoigne quelque bonne œuvre qu'il faut faire en bon état, c'est-à-dire en état de grâce. Car, comme toute puissance qui vient de Dieu est réglée selon la raison, et que cette autorité que Jésus-Christ a communiquée à son Vicaire doit être employée, non pas à la destruction, mais à l'édification de l'Église, il faut dire que .lorsqu'il lui donne ce pouvoir si ample de distribuer au peuple chrétien le trésor de ses satisfactions infinies, il ne prétend pas qu'il les prodigue indiscrètement, mais qu'il les dispense prudemment et avec mesure. Il faut donc que non-seulement les catholiques, mais encore les calvinistes, sachent que nos plus savants auteurs assurent qu'il n'est point au pouvoir du Pape de donner de grandes indulgences aux fidèles, dans la seule vue de les exciter à quelque bonne œuvre peu importante, et qui ait peu de proportion avec une si grande grâce. Et ainsi, pour me servir de l'exemple qu'apporte saint Bonaventure (1), il ne peut pas accorder à un grand pécheur une indulgence plénière, pour l'engager à donner seulement quelque double aux pauvres.
11. — On doit néanmoins remarquer ici que le Saint-Père donne quelquefois de ces sortes d'indulgences, sans exiger de ceux qui les gagnent que fort peu de chose, et peut-être moins qu'une aumône très-légère. Mais alors sa fin principale
(1) In 4, dist. 20, q. 6.
n'est pas le peu qu'il demande pour la gagner. Car, comme remarque saint Bonaventure, l'indulgence donnée indiscrètement serait nulle. La fin donc qu'il se propose est d'obtenir par le moyen de ces bonnes œuvres, quoique faciles et communes, quelque grand bien, et un bien, selon la pensée du cardinal Bellarmin, d'où il revienne plus de gloire à Dieu que de la satisfaction qu'on ferait à sa justice dans le purgatoire : par exemple, expier son crime dans les flammes du purgatoire, c'est rendre à Dieu moins d'honneur que de procurer la conversion des hérétiques ou des infidèles, la paix de l'Église, l'augmentation de la foi, de la religion, de la charité, ou de quelque autre vertu, principalement de celles qui sont les plus nécessaires au salut.
Voilà les grands biens que les Souverains Pontifes marquent d'ordinaire dans leurs bulles, et qu'ils souhaitent qu'on demande à Dieu. C'est afin de les mériter qu'ils ouvrent le trésor de Jésus-Christ, dont ils ont la clef, et qu'avec autant de prudence que de libéralité ils les distribuent aux fidèles. Je dis, avec autant de prudence que de libéralité ; car un économe est sage et fidèle quand il ne dispose du bien dont il a l'administration qu'au profit et à l'avantage de son maître. Or, le salut de la créature est un gain pour le Créateur, comme dit très bien saint Jérôme ( 1 ) . Lors donc que le souverain Pasteur de l'Église en
(1) In Jerem.
use de cette manière à l'égard de Dieu, dans la dispensation des trésors qu'il lui a confiés, on peut dire qu'il s'acquitte parfaitement de son ministère.
12. — Mais je vois bien ce qu'on me peut objecter, et ce qui vient d'abord dans l'esprit, pour peu qu'on y pense. On tombe d'accord que le Vicaire de Jésus-Ghrist fait son devoir lorsqu'il administre si sagement le bien de celui dont il tient la place, qu'il ne l'emploie qu'à ce qui regarde sa plus grande gloire; mais on trouve fort à redire qu'ayant une fin si noble et d'une si haute perfection, il ne se serve pas de moyens proportionnés à sa fin. Il veut obtenir de grandes grâces du Ciel, et tout ce qu'il fait pour cela, c'est d'ordonner quelque prière assez courte, ou quelque légère mortification. Afin d'obtenir par exemple la conversion des païens et des hérétiques, la paix de l'Église, etc., il donne une indulgence plénière, et n'enjoint à ceux qui désirent la gagner que de réciter cinq fois le Pater noster et VAve Maria : comme si Dieu prodiguait ainsi ses dons et qu'il ne demandât pas de grandes dispositions pour les mériter.
Pour répondre à cette objection^ je prie ceux à qui elle semble difficile, de considérer ce qui se fait de tous côtés et devant nos yeux, lorsque le Pape donne indulgence plénière à tous ceux qui, par les motifs dont nous venons de parler, diront cinq fois le Pater noster et Y Ave Maria, ou prati-
quei'ont quelque mortification assez légère, qui leur est prescrite par la Bulle. L'indulgence n'est pas plus tôt publiée, qu'on voit les peuples, les villes, les provinces entières, et presque tous les royaumes catholiques, se porter avec ardeur à faire tout ce qui leur est ordonné pour la gagner. Et après tout, ce qu'on leur ordonne n'est pas si peu de chose qu'il paraît d'abord. Une faut qu'en examiner les circonstances pour en bien juger.
Car, en premier lieu, s'il s'agit des indulgences données aux vivants, on n'en peut gagner aucune, quelle qu'elle soit, sans être en état de grâce. Or, pour être en état de grâce, il faut bien des choses, comme nous verrons maintenant. Dès qu'on sait qu'il y a, dans une église, une indulgence ou un jubilé, on y court en foule. Mille gens vont se présenter au tribunal de la pénitence ; on se presse pour se confesser ; on forme des résolutions efFicaces de mieux vivre; on pardonne les injures; on restitue le bien mal acquis ; on se détermine à éviter les occasions du péché : toutes conditions absolument nécessaires pour se mettre bien avec Dieu. Et après cela on commence à accomplir ce qui est prescrit par le Souverain-Pontife. Je veux qu'en soi ce soit peu de chose; je suis certain néanmoins qu'on en jugera autrement, si l'on regarde que la première condition qui est requise est qu'on soit en état de grâce, et qu'on fasse par conséquent toutes les choses dont nous venons de parler.
13. — Mais voyons enfin si ce qu'on fait pour gagner une indulgence est peu de chose; voyons de quelle efficace il est pour obtenir de grands dons du Ciel. Il ne faut pas considérer ce que chacun fait en particulier et séparément des autres, comme s'il était seul dans le monde. Le chef et le pasteur de toute l'Eglise est trop éclairé pour ne pas savoir que les grâces les plus insignes s'obtiennent difficilement par quelque courte prière. Il faut donc joindre toutes les prières qui se font avec beaucoup de ferveur, et comme à l'envi, dans tout l'univers, par tous les fidèles, dans l'espérance d'obtenir la rémission de tous leurs péchés. Or il est sûr que ces prières, quoique courtes, sont très pressantes, quand elles sont faites en état de grâce, par tant de milliers de personnes, qui conspirent en même temps pour demander la même faveur à Dieu. Ainsi l'on a tout sujet d'espérer qu'elles seront exaucées, et que Dieu accordera libéralement tout ce qu'on lui demandera, quoiqu'on lui demande des grâces extraordinaires et que des particuliers n'obtiennent que rarement, puisque le Sauveur nous a engagé sa parole, (jue, quand deux d'entre nous s'uniront ensemble pour prier, quelque chose qu'ils demandent, elle leur sera accordée par son Pore qui est dans le ciel (1).
14. — Il n'est donc pas vrai que le Saint-Père 11) Matth. xYiii, 19.
use de moyens peu proportionnés à la fin lorsi^ue, voulant fléchir le Ciel, il accorde un jubilé à tous les chrétiens, quoiqu'il exige d'eux assez peu de chose pour le gagner. Pour moi, je suis persuadé qu'il ne saurait parvenir plus sûrement à procurer quelque grand bien à l'Église, qu'en excitant, comme il fait, tous les enfants de l'Église aie demander. La raison en est manifeste. Car, quand d'un côté les choses qu'il demande d'eux sont aisées, et que de l'autre l'indulgence qu'il leur donne est grande et plénière^, ils s'animent tous à accomplir exactement ce qui leur est ordonné, dans l'espérance qu'ils auront part à un si riche trésor. Mais si, au contraire, il leur enjoignait des choses fort difficiles, il se trouverait peu de gens qui s'en acquittassent comme il faut ; et ceux qui s'en acquitteraient le mieux, étant en fort petit nombre, feraient moins de bien que n'en fait cette grande multitude, qui n'a pas de peine à exécuter les petites choses qui lui sont prescrites. On dit ordinairement qu'il est très avantageux aux pauvres que la monnaie ne soit pas toute ou d'argent ou d'or, parce qu'on se résout aisément à leur donner quelque sou, quand ce ne serait que pour se sauver de leur importunité ; au lieu que, s'il n'y avait que de l'or et de l'argent, la plupart les renverraient sans leur rien donner. Ainsi il arrive qu'ils sont beaucoup plus soulagés par plusieurs petites aumônes, qu'ils ne le seraient par d'autres plus grandes, mais rares et en petit nombre. Ce que chacun donne n'est presque rien ;
mais ce que tous donnent, étant mis ensemble, ne se peut compter. La conclusion de tout ceci est que le Souverain-Pontife ne fait rien contre la prudence , lorsque, voulant obtenir de Dieu quelque secours considérable, il accorde des indulgences et des jubilés, sans obliger ceux à qui il les donne de faire des choses bien mortifiantes et bien pénibles.
15. — Ce que je dis n'est jamais plus vrai que quand les Souverains-Pontifes se proposent pour fin de porter le peuple chrétien à pratiquer certains exercices de piété et de religion, sans lesquels il ne pourrait que malaisément faire son salut, surtout s'il y a danger qu'il ne les néglige, à moins qu'on emploie des moyens extraordinaires pour exciter sa ferveur. Car, comme le salut de la créature, ainsi que nous avons dit ( 1 ), est un gain pour le Créateur, et qu'il ne s'agit pas de moins, en cette rencontre, que d'empêcher la ruine de beaucoup d'âmes, il n'y a point de plus juste sujet d'accorder des indulgences.
D'ailleurs il est sûr que de préserver les âmes du feu éternel, qui menace tout le monde d'une désolation générale, c'est rendre plus de gloire à Dieu qu'il n'en recevrait de l'entière satisfaction qu'on ferait à sa justice pour quelques restes de péchés dans le purgatoire. Certainement, une indulgence est bien agréable à Dieu, quand on
(1) S. Hieron. supra.
délivre quelque âme du purgatoire, par les mérites infinis de Jésus-Christ, et qu'au môme temps on en sauve plusieurs autres de la damnation éternelle, soit par les prières qui se font à l'occasion de l'indulgence, ou par beaucoup d'œuvres saintes qu'il faut faire pour la gagner.
Et il n'est pas difficile de voir comment on sauve un grand nombre d'âmes, de la façon que nous avons dit. Disons-le encore; et pour nous faire mieux entendre, venons au détail. La fréquentation des sacrements est un des moyens les plus nécessaires au salut. A la vérité, les hérétiques se moquent de nos sacrements; les catholiques indôvots eh rejettent le fréquent usage. Mais on peut remédier à un si grand mal, et le remède est aisé. Le Vicaire de Jésus-Christ n'a qu'à donner des indulgences à ceux qui se confesseront et qui communieront dignement. Le peuple, excité par l'espérance de les gagner, s'accoutumera à se confesser et à communier souvent ; et ainsi, sans peine, sans violence, on emportera ce qu'on souhaite, qui est d'établir parmi les fidèles la sainte coutume de fréquenter les sacrements de pénitence et d'eucharistie.
16. — De plus, il importe extrêmement que tout le troupeau de Jésus-Christ soit bien uni avec son souverain Pasteur ; et c'est un grand mal que le schisme qui se répand de tous côtés avec l'hérésie. Or, une voie sûre et abrégée pour entretenir cette union, est que tous les ans, du moins
aux fêtes principales, on la renouvelle en public et avec solennité, en recevant la bénédiction du Vicaire de Jésus-Christ. Le Pape fait donc sagement, et il fait une action sainte lorsque, dans Rome, il accorde en certains jours solennels la rémission de tous les péchés à ceux qui, vraiment contrits et résolus de s'amender, reçoivent publiquement et à genoux sa bénédiction apostolique. Car, bien qu'il n'y ait rien en cela de difficile, c'est toujours un grand moyen de conserver l'union si nécessaire des membres de l'Eglise avec leur chef.
Mais ceci est particulier : disons quelque chose de plus général. La foi est une vertu sans laquelle. selon l'Ai^ôtre, il est impossible de plaire à Dieu ('). et par conséquent de se sauver. Or, on perd la foi lorsque, dans les moindres choses, on rejette opiniâtrement l'autorité de l'Eglise. Et où il n'y a plus de foi, il n'y a plus de salut. Si donc on veut empêcher que la foi, combattue de tous côtés par les hérésies, ne reçoive quelque atteinte en beaucoup d'articles, qui paraissent moins essentiels, il est nécessaire, et pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes, défaire en sorte qu'elle se soutienne et s'affermisse de plus en plus, môme dans les points de moindre importance; si toutefois il y en a de peu d'importance, surtout quand il est à craindre qu'il ne s'y fasse quelque changement.
(1) Hebr. xi, 6.
Nous avons plusieurs de ces points que les sectaires s'efforcent de renverser, comme le culte des reliques, l'invocation des saints, la prière pour les ro.orts, l'usage des indulgences, etc. Pour en conserver et en augmenter la créance; qu'y a-t-il de plus efficace que les exercices de piété et de religion, qui se pratiquent par tous ceux qui veulent gagner des indulgences? Ce n'est donc pas sans grande raison que dans ce siècle si corrompu, où régnent le libertinage et l'erreur, les Papes se montrent plus libéraux que jamais à donner des indulgences fort amples à ceux qui font de certaines bonnes œuvres décriées par les hérétiques et les impies; qui se trouvent, par exemple, tous les mois à quelque communion générale, ou qui sont des confréries instituées en divers endroits pour le soulagement des âmes du purgatoire.
Car, s'il y a dans FÉglise des ordres religieux très saintement établis pour la rédemption des captifs, à combien plus forte raison doit-il y avoir des congrégations et des confréries qui s'emploient, non pas à tirer des fers les corps des chrétiens captifs, mais à délivrer leurs âmes du purgatoire, et non seulement à les délivrer de cette horrible prison, mais à leur ouvrir encore les portes du ciel! Pour engager donc les fidèles à entrer dans ces sortes de congrégations et de confréries, on a eu raison de leur donner des indulgences. Et on peut dire la même chose généralement de toutes les indulgences qui ser-
vent à éviter .do grands maux et à acquérir de grands biens.
17. — Il faut maintenant répondre en peu de mots aux objections des hérétiques. Ils n'ont qu'cà se souvenir d'un des premiers et des principaux articles de leur foi, qui est que par la foi seule l'homme est justifié : d'où il s'ensuit, comme ils en conviennent, que si le plus méchant homme qui fût jamais croit fermement qu'il a été racheté par le sang de Jésus-Christ, dès ce moment il est juste, il est saint, il ne doit plus rien à la justice divine, il est aussi sûr de son salut que s'il était déjà dans le ciel.
Cela supposé, dites-moi, mon cher lecteur, s'il y a une indulgence, un jubilé dans l'Église, ou plus ample, ou plus facile à gagner? Croyez ; il n'est pas besoin que vous vous donniez la moindre peine, croyez seulement : Luther et Calvin vous assurent que tous vos péchés vous sont pardonnes, fussent-ils sans nombre, et mille fois plus abominables que la trahison de Judas, que la rébellion de Lucifer et de ses anges. Faites un acte de foi ; et si vous venez à mourir un moment après, vous irez tout droit au ciel, sans passer par le purgatoire; vous y serez même aussi élevé en gloire que le prince des apôtres. Mais si après cet acte de foi vous vivez longtemps, et que vous fassiez toujours de nouveaux péchés, et des péchés plus énormes que les premiers, vous n'en serez pas pour cela moins juste et moins saint, ni par conséquent
plus XAuiissable, pourvu seulement que vous no cessiez point de croire ; ce qui n'est nullement à craindre, puisqu'on ne peut perdre la foi, disentils, quand on l'a une fois reçue.
Voilà ce que vous promettent Luther et Calvin ; c'est de quoi ils vous répondent. Mais, ô l'étrange aveuglement ! ils se rient de nos indulgences et du pouvoir de nos Souverains Pontifes, tandis que, par leur propre autorité, ils en donnent à tout le monde de beaucoup plus générales, mais inconnues aux anciens Pères de l'Eglise, et que, d'un seul mot, ils remettent toutes les peines dues aux plus grands crimes et éteignent pour jamais tous les feux du purgatoire.
18. — Cependant, pour gagner d'après eux ce jubilé si universel, il ne faut rien faire : tout dépend d'un acte de foi; au lieu que la moindre de nos indulgences ne se donne qu'avec bien des conditions, que tout le monde n'a pas. Si vous désirez en gagner quelqu'une, il faut avant toutes choses que vous ayez une véritable foi ; mais la foi seule n'est pas suffisante. Il faut donc que vous y ajoutiez une ferme confiance en la divine miséricorde. Il faut que par la charité et par la grâce, vous soyez uni à Dieu, du moins dans le temps que vous ferez la dernière action requise pour obtenir l'effet de cette indulgence. Et par conséquent, si vous êtes en péché mortel, il faut que vous en ayez une sincère douleur ; il faut que vous vous proposiez, avec la grâce de Dieu, de vous
amender, et d'éviter les rechutes ; il faut que vous formiez le dessein de vous éloigner des occasions qui peuvent vous rengager dans le vice ; il faut que vous vous confessiez de tous vos péchés, du moins des mortels dont vous vous sentez coupable ; il faut que vous répariez le tort que vous avez fait au prochain, ou dans ses biens, ou dans sa réputation; il faut que vous étouffiez tout ressentiment des injures et des calomnies qu'on vous a faites ; il faut que vous accomplissiez fidèlement et sans délai la pénitence qu'on vous a donnée ; il faut enfin que vous ne manquiez à rien de ce que le Pape veut que vous fassiez pour pouvoir gagner l'indulgence.
Et bien que ce qu'on exige devons soit fort peu de chose en soi-même, il devient considérable par les circonstances dont il est accompagné, et qui sont ordinairement pénibles. Il arrive même souvent que ce n'est pas peu de chose, comme lorsqu'il faut jeûner plusieurs jours, ou visiter des églises fort éloignées, ou donner l'aumône, etc. Et encore doit- on remarquer après tout cela que l'indulgence ne remet aucun péché, même véniel ; qu'elle n'est que pour la peine qui reste à payer , et qui se paye par l'application des mérites de Notre-Seigneur, après que les péchés sont remis ; qu'ainsi il est nécessaire, avant que de la gagner, que tous ces péchés soient effacés, ou par un acte do contrition, ou par le sacrement de Pénitence.
C'est là tout le fruit qu'on en peut tirer ; et tous les docteurs catholiques qui ont écrit sur ce sujet,
ne disent rien davantage, principaîement à l'égard du péché mortel. Car ce n'est point l'indulgence, mais la contrition, ou la confession, qui justifie le pécheur. Tout ce qu'elle fait, c'est de l'exempter de cette peine temporelle, qui est une suite du péché, même pardonné. S'il se trouve donc quelque faute, quoique légère, que la contrition ou la confession n'ait pas effacée, on n'en obtient point le pardon par l'indulgence ; et comme on est toujours criminel, on est aussi toujours punissable.
19. — Qu'on ne s'étonne donc point que peu de personnes gagnent comme il faut les indulgences qu'on nomme plénières. Car il y a peu de personnes qui aient assez de contrition, ou qui fassent une confession assez entière, pour être exemptes de tout péché, avant que de se disposer à les gagner : leur cœur n'est pas entièrement dégagé de toute affection pour les créatures, et ils n'ont pas assez de courage pour s'en vouloir détacher. Ainsi leur conscience demeure toujours chargée de quelque péché véniel ; et tant que ce péché dure, il mérite d'être puni. L'indulgence est donc plénière de soi, mais à leur égard elle ne l'est pas.
20. — Je me suis beaucoup étendu sur cette matière, parce que l'expérience nous montre que les difficultés qu'on a éclaircies font de la peine à beaucoup de gens et empêchent qu'ils ne les gagnent. Passons maintenant à d'autres moyens que nous avons d'assister les morts.