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CHAPITRE XIV

Quelles âmes on doit particulièrement secourir dans le purgatoire.

1, — Il faut commencer par répondre à une objection que font quelques esprits pointilleux, et que pourraient faire des esprits grossiers. Si nous employons, disent-ils, nos œuvres satisfactoires à la délivrance de toutes les âmes qui sont en grand nombre dans le purgatoire, quel soulagement en recevront-elles? Quelle proportion y a-t-il entre le peu de bonnes œuvres que nous faisons et la multitude innombrable des péchés de toutes ces âmes ? Si nous n'avions qu'un seul pain à distribuer à une nombreuse armée, quelle pourrait être la portion de chaque soldat? Ainsi, en voulant les soulager toutes, nous n'en soulageons presque aucune.

Ceux qui nous font cette objection croient peutêtre qu'il n'y a qu'eux dans le monde qui s'emploient à la délivrance des âmes du purgatoire. Car s'ils faisaient rétlexion que quantité d'autres y travaillent aussi bien qu'eux, et beaucoup mieux qu'eux, ils comprendraient sans peine comment plusieurs peuvent recevoir du soulagement dans leurs peines, lorsque plusieurs se joignent

ensemble pour leur eu donner. La comparaison dont ils se servent contre nous suffira pour les convaincre delà vérité. J'avoue que ce qu'un particulier dans un royaume peut fournir pour la subsistance des armées royales, est très peu de chose, et qu'il suffirait à peine durant quelques mois pour la nourriture d'un seul soldat ; mais comme ce particulier n'est pas le seul sur lequel se prennent les gages de cent, deux cent mille hommes, et que les villes, les provinces, le royaume entier y contribuent, ce n'est pas merveille qu'avec cela l'on entretienne de grandes armées. Ce n'est ni à moi, ni à vous seul, c'est à tout ce qu'il y a dans l'Église de personnes charitables que les morts doivent leur soulagement et leur délivrance.

2. — Cependant il n'y a personne qui n'ait des obligations très particulières de les assister. — 1° La loi naturelle veut que nous fassions pour les autres ce que nous souhaiterions qu'ils fissent pour nous (1). Eh ! qui est-ce qui, brûlant dans le purgatoire, ne souhaiterait qu'on l'en retirât, si on le pouvait ? Qui est-ce qui, en cet état, serait content d'un ami, lequel ayant assez d'eau pour éteindre toutes les flammes prêtes à le consumer, n'en voudrait donner que quelques gouttes pour le soulager tant soit peu ? — 2° La loi évangélique ordonne la'mème chose : Vous aimerez votre prochain comme vous-même (2). Est-ce aimer notre

(1) Matth. vu, 12. — (2) Matth. xxii, 39.

prochain comme nous-mêmes, que de le voir dans le feu, et de ne pas daigner lui tendre la main pour l'en retirer ? — 3° Le Sauveur donne à ce précepte de la charité une force toute nouvelle quand il dit : Le commandement que je vous fais est de vous aimer comme je vous ai aimés (1). Comment nous a-t-il aimés ? Sa vie et sa mort montrent qu'il nous a aimés jusqu'à l'excès. Aimons-nous nos frères lorsque nous les d' laissons dans l'extrême besoin ? — 4° Le même Sauveur nous assure que tous les services qu'on rend au moindre des siens, il les considère comme rendus à sa personne. Et cependant nous abandonnon tant d'âmes qu'il chérit comme ses épouses ! — 5° Enfin, il est delà chaiité chrétienne de secourir ceux que nous voyons dans la dernière nécessité. Or, peut-on être dans une plus grande nécessité que sont ces âmes, et particulièrement celles auxquelles on ne pense point, et qui se trouvent par conséquent destituées de toute assistance ? Voilà les raisons générales, mais pressantes, qui doivent non seulem.ent nous exciter, mais nous forcer, en quelque sorte, à faire tout notre possible pour délivrer les âmes du purgatoire.

3. —On ne doit pas néanmoins blâmer, on doit au contraire louer la charité de ceux qui offrent à Dieu leurs prières et leurs bonnes œuvres pour quelques-unes de ces âmes en particulier. Car

( 1) Joan. x^•, 12.

outre les raisons communes, qui ne sont pas moins ijour celles-ci que pour les autres, il y en à pour celles-ci qui ne sont pas pour les autres. Par exemple, vous pouvez avoir promis de prier pour quelqu'une d'elles ; vous pouvez y être obligé par l'ordre de vos supérieurs, ou par les règles de votre institut, ou par une convention spéciale. La raison veut qu'on prie nommément pour ses parents et pour ses amis, pour ses supérieurs, pour ses directeurs, etc. Il est de la gratitude de recommander plus souvent et plus fervemment à Dieu ceux de qui l'on a reçu de plus grands Liens. La justice enfin demande qu'on se souvienne particulièrement de ceux à qui l'on a pu donner l'occasion d'oITenser Dieu, afin que si l'on est cause qu'ils brûlent dans le purgatoire, on fasse tout son possible pour les en tirer. Il est donc certain, comme nous avons dit, qu'on ne doit pas également prier pour tous, puisqu'on n'a pas les mêmes raisons de le faire indifféremment pour tous.

4. — J'ajoute que c'est bien fait de demander plus souvent à Dieu la délivrance de certaines âmes, pour lesquelles il est raisonnable de s'intéresser davantage, quoiqu'on n'en ait qu'une connaissance un peu générale et confuse. Je m'explique. Il y a des âmes qu'il importe, pour la gloire de Notre-Seigneur, ou de délivrer au plus tôt, ou de soulager, parce qu'elles sont plus capables que les autres de le glorifier dans le

ciel. Et ce sont là les premières qu'il faut secourir. Il y en a d'autres qui ont eu en cette vie une dévotion singulière pour la sainte Vierge, pour saint Joseph, etc., qui par conséquent leur sont fort chères, et dont la délivrance ne peut leur être que très agréable : il faut aussi avoir pour elles des égards tout particuliers. Il est encore de la charité chrétienne d'avoir compassion des pauvres, dont les âmes sont le plus souvent abandonnées et dénuées de tout secours. Enfln, c'est une sainte invention de quelques personnes charitables de s'employer principalement pour celles qui ont presque tout payé ce qu'elles devaient à la justice divine, et qui sont près de sortir de leur prison ; en sorte que, pour peu qu'on les secoure, toutes leurs chaînes seront brisées, leur captivité finira, et elles s'envoleront au ciel, où elles n'oublieront jamais leurs libérateurs. De cette sorte il est aisé de s'acquérir en peu de temps de grands amis et de puissants intercesseurs auprès de Dieu.

C'est le Saint-Esprit qui suggère aux gens de bien tant de moyens différents d'assister les morts. Pour moi, j'estime que la meilleure manière est celle où l'amour-propre a le moins de part et où l'on regarde purement l'honneur de Dieu. C'est même la plus utile pour nous, puisque rien ne nous est plus avantageux que d'envisager en toutes choses la plus grande gloire de Dieu, sans nul égard à notre intérêt. Je choisirai donc entre les âmes du purgatoire celle qui peut le glorifier davantage dans le paradis ; et s il y en a deux

qui le puissent faire également, je préférerai celle qui a le plus à souffrir, parce que ce choix est le plus selon Tordre de la charité. Que si elle m'est inconnue, il importe peu, puisqu'il suffit que Dieu la connaisse.

6. — Mais, me dira quelqu'un, que deviendront vos prières et vos messes, si l'âme pour laquelle vous les offrez, n'en a pas besoin, ou est incapable d'en profiter? Je réponds, qu'afin qu'elles aient tout l'efîet que je prétends, j'exprimerai mon intention en ces termes : Ma volonté est qu'au cas où cette âme n'aurait pas besoin de toutes les messes que je fais dire, ou de toutes les prières que je fais moi-môme pour elle, le reste en soit appliqué à celle des autres âmes, qui peut, après elle, rendre dans le ciel plus de gloire à Dieu. Il faut, au reste, que j'aie toujours une intention déterminée pour quelqu'une ou quelques-unes de ces âmes. Car autrement, selon le langage du Prophète : 3Ion oraison me reviendra (1) , puisqu'on doit croire que je me réserve a moimôme ce que je ne cède déterminément à personne.

(I) Psal. XXXIV, 13.

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