CHAPITRE XV
Comment on peut réduire en pratique ce qui est contenu dans ce traité.
1. — Quiconque désire, pour la plus grande gloire de Dieu, pour son profit spirituel et pour le soulagement des âmes du purgatoire, réduire en pratique tout ce qui est contenu dans ce traité, doit avant toutes choses éviter le péché mortel, et être en état de grâce, parce que, comme dit le Sage, le Très-Haut n'agrée -point les dons des impies (1), et que selon saint Bernard, pour l'apaiser il faut lui plaire : Si non places^ non plaças.
2. — Il doit prendre garde à ne pas perdre le fruit d'une action de charité telle qu'est celle-ci, ou en la faisant avec négligence et par manière d'acquit, ou en s'y portant avec précipitation et sans considérer ce qu'il fait. Car plusieurs ayant lu ce livre avec peu de réflexion, et étant persuadés qu'il est bon de fake ce qu'il enseigne, le font simplement, sans toutefois en Lien comprendre les raisons.
(1) Eccli. xxxiv, 23.
170 DE LA CHAIUTlî ENVERS LES AMES
Ceux-ci, quoi(]u'ils soient peu éclairés et peu spirituels, ne laissent pas de faire une bonne œuvre; mais ils en feraient une meilleure, et ils la feraient avec plus d'application et de ferveur, ils seraient même plus constants dans cette sainte pratique, s'ils avaient conçu et approfondi les motifs qui doivent les y exciter. Car, pour bien faire les choses, ce n'est pas assez d'avoir une idée confuse de la vertu qui nous fait agir; il faut la connaître distinctement et à fond. Aussi avonsnous tâché, dans tout cet ouvrage, de bien expliquer ce que c'est que la dévotion pour les morts, afin que non seulement on croie en général qu'il est utile d'avoir de la charité pour eux, mais que les personnes charitables qui se plaisent à les assister sachent qu'elles font une œuvre d'un grand mérite et d'une haute perfection. '
3. — 11 faut donc que chacun pèse attentivement les raisons qui peuvent faire le plus d'impression sur lui, parce que les raisons les plus fortes ne sauraient entrer ni dans l'esprit ni dans le cœur, si l'on ne s'applique à les méditer. Au reste, c'est une erreur de s'imaginer que cette application demande beaucoup de temps et de peine. Car tous les motifs de la charité pour les morts sont si efficaces, que c'est assez de les lire, ou de s'en ressouvenir, pour en être vivement touché. C'est une autre erreur de croire que cette vertu consiste dans une tendresse et une compassion qui aille jusqu'aux larmes. Car, encore que ces sentiments
tendres et affectueux puissent être bons, ils ne sont pourtant jamais nécessaires; ils sont môme quelquefois stériles, souvent trompeurs, et presque toujours de peu de durée : nous voulons des résolutions fermes, constantes et fondées sur de solides raisons, quoiqu'elles semblent partir d'un cœur sec, dur et presque insensible.
4. — Pour venir donc à la pratique de toutes les choses que nous avons exposées en ce traité, et pour la rendre facile, nous expliquerons ici nettement et en peu de mots tout ce qui concerne les actes que chacun doit pratiquer, s'il veut que sa dévotion soit utile aux âmes du purgatoire. Je ne prétends pas néanmoins qu'on les fasse tous en même temps : il suffit de les faire Tun après l'autre; et selon qu'on a plus de temps ou qu'on se sent plus de ferveur, on en peut produire plusieurs à la fois. Il faut cependant préférer aux autres ceux où il y a plus d'amour de Dieu et de charité du prochain.
Il est bon, de temps en temps, surtout les jours de fête et de dimanche, et quand on commence à se relâcher de sa première ferveur ; il est bon , dis-je, d'employer alors une demi-heure à considérer les motifs capables de rallumer la dévotion, et à exercer les actes dont je donnerai incontinent les modèles. Que si quelqu'un a de la peine à donner une demi-heure, ou même un demi-quart d'heure à un exercice si saint et si important, j'enseignerai aux personnes les plus occupées une
manière de pratiquer aisément tous les matins les actes dont je vais parler, au grand profit de leurs âmes et des âmes du purgatoire.
5. — Et afin que le lecteur ait moins de peine à se servir de ce qui a été dit en tout cet ouvrage, nous citerons toujours l'endroit où Ton a traité fort au long ce qui n'est ici qu'en fort peu de mots ; sans appuyer toutefois sur ce que nous renvoyons aux deux derniers chapitres, et que tous les catholiques savent assez, qu'il y a un purgatoire, et que les âmes qui y sont peuvent être soulagées, par les prières, par les jeûnes et par les aumônes des vivants. Voici donc les actes que chacun peut faire.
6. — Premier acte. — Oh! que les peines qu'on souffre dans le purgatoire sont horribles (1) ! Oh! qu'il est rude à celui qui peut jouir de Dieu d'en être séparé, môme un seul moment (2) ! Oli ! que le temps paraît long à ceux qui souffrent des peines si épouvantables (3) ! Fais donc, ô mon âme, tout ce que tu peux pour les soulager (4) ! Offre pour leur délivrance tes prières, tes jeûnes et tes aumônes; fais oiMr le plus de messes que tu pourras pour cela (5) ; applique-leur toutes les indulgences dont elles seront capables (6) ; cèdeleur dès à présent toutes les oeuvres satisfactoires,
(1) Vide c. 1, 2 et 3. — ('2) G. 1. — (3) G. 2. - (i) G. 3. -(5) G. 11. -(6) G. 12.
toutes les prières qu'on fera pour toi, soit durant ta vie ou après ta mort ; cède-leur, dis-je, tout cela, autant que tu le peux faire, pour la plus grande gloire de Dieu et selon l'ordre de la charité. Recevez, ô mon doux Jésus, l'offrande que je vous fais de tout mon cœur, pour les âmes qui vous aiment et que vous aimez tendi-ement. — C'est à peu près en ces termes que le premier acte doit être conçu, et on l'a mis un peu plus au long, parce qu'il servira de modèle pour tous les autres qui doivent se terminer de la même manière, ainsi que] nous allons voir.
7. — Second acte (1). — 0 mon Dieu, que vous êtes grand et élevé! Vous méritez tout honneur. Je ne sais point de moyen plus propre pour faire que votre divine Majesté soit parfaitement aimée, louée et hénie, que d'employer tout ce que j'ai à la délivrance d'un grand nombre d'âmes, qui, du purgatoire, montent dans le ciel, vous y glorifient éternellement avec tous les autres bienheureux. Je vous offre pour cela toutes mes prières, tous mes jeûnes, toutes mes aumônes, etc.
8. — Troisième acte (2). — 0 mon Dieu, que j'ai reçu de bienfaits, et que j'en reçois tous les jours de votre main libérale, quelque indigne que je sois de votre amitié ! Comment pourrai-je vous en marquer ma reconnaissance? Il me semble que je
(I ) Vide c. 4, n. 2. — (2) Vide c. 4, n. 3.
ne le puis mieux faire qu'en tâchant de tirer du purgatoire le plus d'âmes que je pourrai, aiin qu'étant dans le ciel, elles vous louent, vous bénissent, et vous rendent d'éternelles actions de grâces pour tant de biens que j'ai reçus jusqu'à maintenant de votre bonté. Acceptez donc pour cela toutes mes prières, tous mes jeûnes et toutes mes mortifications, etc.
9. — Quatrième acte (1). — Oh! que j'ai commis d'offenses contre l'infinie majesté de Dieu! Que j'ai méprisé sa bonté! que j'ai abusé de ses grâces! Eh! comment pourrai-je réparer l'injure que je lui ai faite? Je voudrais, en satisfaction de mes péchés, qu'il fût aimé, loué et glorifié à jamais par toutes ses créatures. C'est dans cette vue que je lui offre, pour les âmes du purgatoire, toutes mes prières et toutes mes pénitences,- etc.
10. — Cinquième acte (2). — 0 mon Jésus, qui avez dit que tout le bien que nous faisons an moindre de vos frères, c'est à vous-mêmes que nous le faisons, quel prétexte puis-je avoir pour me dispenser de secourir les âmes qui sont dans le purgatoire, sachant que le bien que je leur ferai ne vous sera pas moins agréable que si je le faisais à vousmême? Je vous offre donc pour elles, etc.
11. — On ne peut réitérer trop souvent ces actes ; et il est toujours bon d'en faire quelqu'un .
(1) Vide c. 4, n. 4. — (2) Vide c. 4, n. 5.
OU mùme plusieurs le matin. Mais afin que tout le monde s'affectionne à cet exercice de charité, et qu'on s'en acquitte plus dévotement et plus fréquemment, nous proposerons en dernier lieu une manière très courte et très facile de pratiquer tous ces actes tout à la fois, et d'offrir ainsi à Dieu, dès le matin, toutes les actions de la journée, ou même de toute la vie, pour les âmes des défunts. Voici à peu près comme on peut former un acte excellent, qui comprendra tous les autres :
12. — Grand Dieu, qui voyez le désir sincère et ardent que j'ai de tirer des flammes du purgatoire les âmes de mes frères, et de leur ouvrir les portes du ciel, de procurer une nouvelle gloire à votre adorable Majesté, de vous donner comme à mon souverain bienfaiteur des marques insignes de ma reconnaissance, de réparer le mieux que je puis les injures que je vous ai faites par mes infidélités et mes désobéissances, et enfin de rendre un service très agréable à Jésus-Ghrist, votre Fils unique, à la Sainte-Vierge sa mère, à saint Joseph et à tous les saints, je vous offre pour toutes ces âmes affligées, ou pour quelqu'une d'elles en particulier, non seulement toutes les prières et toutes les bonnes œuvres que je ferai aujourd'hui, ou que d'autres feront pour moi, mais encore toutes celles que je ferai toute ma vie, et que d'autres, qaels qu'ils soient, feront pour moi, soit durant ma vio, ou après ma mort. Je
leur cède entièrement le droit que j'y puis avoir, autant que vous le voulez, que vous l'agréez, et que cela peut contribuer à votre plus grande gloire.
43. — Ces paroles prononcées avec ferveur expriment un acte héroïque de la charité chrétienne. Il est à propos de les écrire et de les savoir par cœur, pour les répéter souvent. Car c'est en cela particulièrement que consiste cette dévotion si sainte et si salutaire, qui, comme nous avons dit ( 1 ) , nous apporte une infinité de biens sans nous causer aucun mal ; de sorte qu'en la pratiquant comme il faut, nous ne diminuons point notre mérite, mais nous l'augmentons de beaucoup (2); nous n'obtenons pas moins de grâces, mais nous en obtenons davantage ( 3 ) ; nous ne prolongeons pas notre purgatoire, mais nous l'abrégeons, et nous avons même sujet d'espérer qu'après cette vie nous n'aurons rien, ou presque rien à payer à la justice divine (4); enfin, bienloin de manquer à la charité que nous nous devons à nous-mêmes (5), nous nous ferions un grand tort si nous négligions ce devoir de charité envers le prochain (6).
14. — Il faut donc que nous employions avec un extrême soin tous les moyens dont on a parlé jusqu'ici (7) au soulagement de toutes lésâmes
(lu iDurgatoire, et en particulier de quelques-unes qui méritent d'être préférées aux autres. Yoilà, en peu de paroles, tout ce qui est contenu dans cet ouvrage. Il ne reste plus qu'à mettre en pratique une dévotion qui a pour but, non seulement le bien des âmes, mais aussi notre propre avantage et la plus grande gloire de Dieu, qui soit loué, glorifié et béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.