NOS CHERS DÉFUNTS
de toute l'Église. Saint Bernard, nous révèle le martyre de son cœur dans le discours qu'il prononce à la mort de Gérard, son frère, son autre lui-même. La tendresse fraternelle n'a pas eu en ce monde d'expression plus touchante, plus sublime ! Quelque inconsolable que l'on soit de la perte de ceux qui nous ont été ravis, on sera consolé, nous le savons par expérience, en entendant saint Bernard, en voyant couler ses larmes. C'est pourquoi, pour consoler ceux qui pleurent, nous présentons à leur âme ce chef-d'œuvre d'onction céleste. Ce grand saint nous enseigne divinement comment nous devons pleurer et comment nos larmes doivent se transfigurer par la foi.
Il avait reçu le dernier soupir de son frère, il avait présidé aux funérailles, il l'avait accompagné au tombeau. Et pendant qu'il lui rendait ces devoirs sacrés, il avait eu assez d'empire sur lui-même pour ne pas verser une larme. Le jour môme de la sépulture de ce frère chéri, pour ne manquer à aucune de ses obligations, Bernard monte comme de coutume en chaire pour continuer devant ses religieux l'explication du Cantique des Cantiques. Mais tout à coup il s'arrête, les larmes le suffoquent, les sanglots soulèvent et brisent sa poitrine. Enfin, il s'épanche dans le sein de ses frères, et sa douleur si longtemps concentrée s'exhale dans ce discours.
Pourquoi [dissimuler i>lus longtemps ma douleur et concentrer le feu caché qui brûle mon triste cœur et ravage mon âme? Enfermé, ce feu dilate ses flammes et sévit avec plus de rigueur. Dans l'amertume où je suis, qu'y a-t-il de commun entre ce Cantique et moi? La violence de la douleur emporte ma pensée, et l'indignation du Seigneur absorbe mon esprit. Le jour où j'ai perdu celui par qui je jouissais d'une certaine liberté pour servir le Seigneur, ce jour-là mon cœur m'a également abandonné. Mais j'ai fait violence à mon esprit, et j'ai dissimulé jusqu'à cette heure, de crainte que l'affection ne parût vaincre la foi. Enfin, tandis que les autres pleuraient, moi, comme vous avez pu le remarquer, j'ai suivi d'un œil sec le cruel cercueil; et, sans verser une larme, je suis resté debout, au bord de la tombe, jusqu'à la fin des funérailles ; revêtu des habits sacerdotaux, j'ai prononcé de ma bouche les prières accoutumées sur mon bienaimé frère, et, de mes mains, suivant l'usage sacré, j'ai jeté la terre sur le corps de mon cher Gérard, qui allait bientôt devenir terre. Ceux qui
"2oU DISCOURS PRONONCE PAR SAINT BERNARD
avaient les yeux fixés sur moi pleuraient et s'alarmaient de ne pas me voir pleurer; car leur compassion ne se portait pas sur lui, mais sur moi qui l'avais perdu. Quel cœur, en effet, eût-il été de fer, eût pu ne pas s'attendrir sur moi, en voyant que je survivais à mon cher Gérard! C'était une perte qui nous atteignait tous ; mais la douleur de chacun s'effaçait en quelque sorte en présence de la grandeur de mon infortune. Quant à moi, avec toutes les forces de la foi qui étaient en mon pouvoir, je luttais contre l'affliction et je m'efforçais, bien qu'à regret, de ne pas trop céder à cette vainc mais irrésistible émotion qu'inspirait à l'âme d'un côté l'arrêt de la nature, la dette à payer par tous, le sort de notre condition, et, de l'autre, l'ordre du Tout-Puissant, le jugement du Dieu juste, la verge du Dieu terrible, la volonté du Seigneur. C'est pourquoi, dès le premier moment de la perte, et depuis, j'ai constamment exigé de- moi de ne pas m' abandonner à beaucoup de larmes, mais je n'ai pu me défendre d'un grand trouble et d'une grande affliction. Maître de mes larmes je n'ai pu l'être de ma tristesse ; ainsi qu'il est écrit, « j'ai été troublé, et je n'ai point parlé. » Mais la douleur concentrée a jeté des racines plus profondes dans l'âme, et elle est devenue, je le sens, d'autant plus cruelle qu'il ne lui a pas été permis d'éclater. Je l'avoue, je suis vaincu. Il faut, c'est nécessité, que ce que je souffre à l'intérieur se fraye un passage au dehors. Que cette douleur si long-
temps concentrée éclate enfin en présence de mes fils! Témoins de la violence que je me suis faite, ils sauront mieux apprécier la plainte qui s'échappe de mes entrailles, et ils la consoleront avec plus de douceur. Vous savez, ô mes fils, combien est juste ma douleur, et de quelles larmes est digne ma blessure. Vous voyez quel fidèle compagnon m'a abandonné dans la voie où je marchais. Sa sollicitude pour moi, son ardeur pour le travail, la suavité de ses mœurs, étaient connues de vous. Oui m'a été aussi tendrement uni? De qui ai-je été plus aimé? Il était mon frère par la nature, mais il l'était bien plus encore par la religion. Pleurez mon sort, vous qui savez tout ce que je possédais en lui. J'étais infirme de corps, et il me portait ; j'étais abattu de cœur, et il relevait mon courage; j'étais paresseux et négligent, et il m'excitait; j'étais imprévoyant et ambitieux, et il m'avertissait. Comment m'avezvous été arraché? Comment avez-vous été enlevé de mes mains, vous qui étiez un autre moi-môme. un homme selon mon cœur?
Nous nous sommes aimés en cette vie, comment sommes-nous séparés par la mort? Séparation souverainement amère, et que la mort seule pouvait opérer. Car durant votre vie, ô Gérard, comment auriez-vous pu m' abandonner ? Cette effroyable rupture est tout entière l'reuvrc do la mort. Quel autre que cette mort ennemie de toute suavité n'eût fait grâce au doux lien du mutuel amour qui nous unissait? C'est bien elle,
c'est cette mort qui, dans sa fureur, en a frappé un et en a tué deux. Car n'est-ce pas aussi la mort pour moi? Que dis-je? Je suis bien plus atteint par la mort que mon frère, moi qui suis réservé à une vie plus malheureuse que toute mort. Je vis pour mourir en vivant, et j'appellerais cela une vie? 0 mort cruelle, combien tu aurais été plus douce envers moi eu tranchan mes jours, qu'en me privant du fruit de la vie! Car une vie sans fruit est plus intolérable que la mort. Enfin, un double châtiment est préparé au bois qui ne porte point de fruit, la hache et le feu. C'est pourquoi, portant envie à mes travaux, « tu as éloigné de moi Tami et le prochain » par lequel mes travaux étaient fructueux, si toutefois ils portaient quelque fruit. Ainsi, il eût été préférable pour moi de voir ma vie en danger, que de me voir privé de votre présence, ô Gérard, vous dont la tendre sollicitude m'animait au service de Dieu, dont le concours fidèle me soutenait, dont la sage prudence veillait sur moi.
Pourquoi, dites-le moi, nous sommes-nous aimés, et avons-nous ensuite été ravis l'un à l'autre? Dure condition; mais c'est mon sort qui est à plaindre, et non le sien ! Car pour vous, cher frère, si vous avez perdu des amis chers, vous en avez certainement reçu de plus chers. Mais, pour moi, quelle consolation puis-je attendre, après vous avoir perdu, vous qui étiez mon unique consolation ! 11 nous était doux de vivre l'un avec l'autre à cause de la conformité des
mœurs et de l'unité de sentiments. La séparation n'a blessé que moi. Ce qui faisait le charme de notre vie nous était commun ; ce qui est triste et lugubre demeure mon partage. C'est sur moi que sont passées les colères de Dieu, sur moi que sa fureur s'est appesantie. L'un et l'autre nous trouvions un bonheur dans notre mutuelle présence, une douce compagnie, un suave entretien. Mais ces délices goûtées par tous les deux, moi seul je les ai perdues. Pour vous, vous les avez échangées, et comme vous avez gagné au change ! Avec quels accroissements de joies et quel comble de bénédictions vous vous voyez aujourd'hui privé de nous, ô mon bien cher frère ! Un si petit être que moi ne vous est plus présent ; mais vous avez l'inefFable présence de Jésus-Christ. Vous ne souffrez point d'être absent de nous, maintenant que vous êtes mêlé aux chœurs des Anges. Il n'y a donc pas de raison pour vous de vous plaindre de la soustraction de notre présence, vous à qui le Dieu de Majesté se communique lui-même avec l'abondance de ses biens.
Mais moi, je voudrais savoir de vous quelque chose : que pensez-vous maintenant de moi, de votre unique, de votre Bernard, agité au milieu des soins et des peines, destitué de vous, qui étiez le soutien de ma faiblesse, si toutefois il vous est encore loisible de penser aux infortunés, maintenant que vous êtes entré dans l'abîme de la lumière, et que vous êtes absorbé dans cet océan de l'éternelle félicité! Peut-être, bien que
VOUS nous ayez connu selon la chair, ne nous connaissez-vous plus selon la chair; et parce que vous êtes entré dans les puissances du Seigneur, vous ne vous souvenez que de sa justice, n'ayant plus souvenir de nous. D'ailleurs, celui qui adhère au Seigneur est un même esprit avec lui; et il est tout entier changé en ce qu'on peut appeler une affection divine; il ne peut désormais sentir ou goûter que Dieu, et ce qu'il sent et qu'il goûte, c'est Dieu, étant lui-même rempli de Dieu. Mais, Dieu est charité, et plus quelqu'un est uni à Dieu, plus il est rempli de charité. Or Dieu est impassible ; mais il n'est pas impassible Celui dont le propre est d'avoir compassion et de pardonner. Il est donc nécessaire que vous soyez miséricordieux, puisque vous êtes intimement uni au Dieu de miséricorde, bien qu'il n'y ait plus aucune misère pour vous. Et bien que vous n'ayez rien cà souffrir, vous êtes néanmoins compatissant; votre affection par conséquent n'est point diminuée, mais elle est changée ; et parce que vous vous êtes revêtu de Dieu, vous ne vous êtes point dépouillé du soin de notre personne ; car Dieu lui-même prend soin de nous. Vous avez rejeté loin de vous l'infirmité de la nature, mais non pas la piété de la tendresse fraternelle. Enfin, la charité ne périt jamais; il ne vous sera donc jamais possible de nous oublier.
Il me semble entendre mon frère me dire : « Une mère peut-elle oublier l'enfant qu'elle a porté dans son sein? Et quand bien même elle
l'oublierait, pour moi, je ne vous oubliera jamais. » Certes, il n'est pas expédient de le faire : vous savez où je demeure, où je languis, où vous m'avez laissé. Il n'est plus personne qui me tende une main secourable. A chaque affi.\ire qui se présente, je tourne mes yeux vers Gérard et il n'est plus là. Hélas! je gémis alors, comme un homme sans secours. Qui consulter dans les choses douteuses, à qui me fier dans l'adversité? qui portera mes fardeaux? qui écartera de moi les dangers? Les yeux de Gérard n'étaient-ils pas toujours ouverts devant moi pour diriger tous mes pas ? 0 Gérard, mes sollicitudes ne remplissaient-elles pas plus votre cœur que le mien? Tout le poids, tout l'aiguillon n'en étaient-ils pas pour vous seul? N'est-ce pas vous qui, par votre langage si doux et si puissant à la fois, me délivriez si souvent des discours du siècle et me rendiez à mon silence favori? Dieu, en effet, lui avait donné une langue prudente, afin qu'il sût quand il devait parler.
0 Gérard, vous étiez mon bras droit, mon œil et ma langue, tant auprès des étrangers qu'auprès des religieux. Grâce à vous, j'avais plus de temps pour vaquer à Dieu, pour étudier, pour travailler au bien spirituel de mes frères. Si j'ai fait quelque progrès, si j'ai été de quelque utilité, c'est à vous que je le dois.
C'était ajuste titre que jedéjpendais tout entier
de celui qui était tout pour moi. Il me laissait l'honneur et le nom de ma charge, et il en faisait le travail. Je portais le nom d'Abbé, et c'est lui qui présidait dans la sollicitude. Mon esprit pouvait, ta bon droit, se reposer en celui par cjui il m'était permis de me réjouir dans le Seigneur, de prêcher plus librement à tous et de prier avec plus de sécurité. Oui, si mon esprit était libre, si je goûtais un doux repos, si ma parole était plus efficace, mon oraison plus nourrie, ma lecture plus fréquente, mon amour plus enflammé, c'est à vous, tendre frère, que je le devais. Hélas! vous m'avez été enlevé, et avec vous tous ces avantages. Avec vous ont disparu toutes mes délices et toutes mes joies. Déjcà les soucis fondent sur moi, les ennuis viennent de toutes parts, etles angoisses me trouvent seul. Je n'ai plus qu'elles, depuis que je vous ai perdu; je gémis seul sous le fardeau. Il faut, ou que je le dépose ou que je succombe, parce que vous n'êtes plus là pour m'aider à le porter. Qui me donnera de mourir bientôt après vous ! Car mourir pour vous, pour vous rappeler à la vie, je ne le voudrais point, ni vous priver de votre gloire. Mais vous survivre, voilà le travail et la douleur. Que je vive donc, tout le temps qu'il me reste à vivre, dans l'amertume, que je vive dans les regrets ; et que ce soit là ma consolation, qu'au sein du deuil, je me sente de jour en jour plus brisé ! Je ne m'épargnerai pas, et j'aiderai la main du Seigneur. Car la main du Seigneur m'a touché. C'est moi qu'elle a touché
et qu'elle a frappé, et non celui qu'elle a a^jpelé au repos. C'est moi qu'elle a tué, quand elle a tranché ses jours ; car qui pourrait dire qu'elle ait tué celui qu'elle a planté dans la vie? Mais ce qui est pour lui la porte de la vie, est pour moi une vraie mort. C'est moi, je le répète, qui ai été tué dans cette mort, et non celui qui s'est endormi dans le Seigneur.
Coulez, coulez, mes larmes, qui souhaitez depuis longtemps prendre votre essor. Coulez, parce que celui qui vous comprimait vous ouvre maintenant un libre passage. Que les cataractes de ma tête infortunée s'ouvrent ; que des fontaines d'eau jaillissent ; et puissent-elles laver les souillures des fautes par lesquelles j'ai mérité la colère ! Lorsque le Seigneur se sera consolé sur moi, alors peut-être je mériterai moi aussi d'être consolé. Car ceux qui pleurent seront consolés. C'est pourquoi, que celui qui est saint se montre condescendant à mon égard, et que celui qui est spirituel supporte dans un esprit de douceur mes lamentations! Pour juger mon deuil, que l'on songe à l'affection du cœur humain, et non à l'usage, Nous voyons, en effet, chaque jour, des morts pleurer leurs morts : beaucoup de pleurs, et nul fruit. Nous ne condamnons la tendresse que lorsqu'elle excède la mesure; ce que nous condamnons, c'est la cause. L'affection est de la nature, et son trouble est la peine du péché. La cause des pleurs dans ces morts du monde est vanité et péché. Quand à eux, ils ne pleurent, si je ne me
trompe, que les pertes de la gloire de la chair, et J3S incommodités de la vie présente; et il faut ^•erser des larmes sur ceux qui pleurent de la sorte. En est-il donc ainsi de moi? Je leur ressemble, je l'avoue, par l'affection ; mais c'est une autre cause qui fait couler mes pleurs; c'est une intention bien différente qui m'anime. Tout ce qui est du monde ne m'arrache pas un seul soupir; uniquement touché des intérêts de Dieu, ce que je IDleure, c'est un secours fidèle, un conseil salutaire que j'ai perdu. Je pleure Gérard, c'est Gérard qui est la cause de mes larmes; je le pleure^ parce qu'il était mon frère par la chair, mais bien plus encore parce qu'il n'était qu'un avec moi par l'esprit, et que nous tendions ensemble au môme but dans le service de Dieu.
Mon âme était attachée à son âme, et ce n'était pas la parenté, mais l'unité de sentiments qui de nos deux âmes n'en avait fait qu'une. La tendresse naturelle n'était pas, sans doute, étrangère à ce lien; mais la société de l'esprit, l'harmonie des pensées, la conformité des mœurs nous unissaient d'une manière bien autrement intime. Ainsi, lorsque nous n'étions qu'un cœur et qu'une âme, le glaive a transpercé cette âme qui était à la fois la mienne et la sienne; et, la partageant en deux» il en a placé une partie dans le ciel, et il a laissé l'autre sur la terre. C'est moi, c'est moi qui suis cette portion infortunée, renversée à terre, privée d'une partie d'elle-même, et de la partie la plus excellente; et Ton me dit : Ne pleurez pas ! Mes
entrailles m'ont été arrachées, et l'on me dit : Ne sentez pas ! Je sens, je sens, et je sens malgré moi; car ma force n'est pas la force des pierres, et ma chair n'est pas d'airain. Je sens donc, et je pleure, et ma douleur est toujours devant moi. Au moins-, Celui qui frappe ne pourra point nous accuser de dureté et d'insensibilité, comme ceux dont il dit : Je les ai frappés^ et ils sont restés inaccessibles à la douleur. J'ai confessé ma tendresse, et je ne l'ai point niée. Quelqu'un pourra la traiter de charnelle. Je ne nie point qu'elle soit humaine, comme je ne nie point que je sois homme. Que si cet aveu ne suffit pas, j'accorderai encore qu'elle est charnelle. Car je suis moi aussi un homme charnel, vendu sous la loi du péché, sujet aux peines et aux misères. Je ne sui5 pas, je l'avoue, insensible aux peines; et je ne puis, sans éprouver un sentiment d'horreur, penser à ma mort et à celle des miens. Or, Gérard était mien, et entièrement mien. Et comment n'eût-il pas été mien, celui qui était mon frère par le sang, mon fils par la profession religieuse, mon père parla sollicitude, un avec moi par l'esprit, intime par la tendresse ? Voilà celui qui s'est éloigné de moi ! Je sens cette séparation ; j'ai été blessé, et je ne saurais dire combien profonde a été ma blessure.
Pardonnez-moi, mes fils, ou 'plutôt, si vous êtes mes fils, plaignez le sort de votre père. Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, vous du moins mes amis, vous qui voyez de vos yeux les rigou-
reux châtiments que j'ai reçus de la main du Seigneur pour mes péchés. Il m'a frappé avec la verge de son indignation ; ses coups sont justes, mais durs pour mes forces. Quelqu'un pourrait-il considérer comme léger le châtiment qui me condamne à vivre sans Gérard, à moins d'ignorer ce que Gérard était pour moi ? Je ne contredis pas cependant les discours du Saint, et je ne reprends pas le jugement par lequel chacun de nous a reçu ce dont il était digne, lui. la couronne qu'il méritait ; moi, la peine qui m'était due. Mais de ce que je sens la peine, s'ensuit-il que je condamne la sentence? l'un est humain, l'autre serait impie. Oui, l'un est humain, car c'est une loi de notre nature d'éprouver, à l'égard de ceux qui nous ^ont chers, ou un sentiment de bonheur qv.and ils sont présents, ou un sentiment de peine quand ils sont absents. La société, principalement entre des amis, exerce je ne sais quelle puissante action sur les coeurs. Ce que le mutuel amour a produit dans les amis présents, se montre au dehors par l'horreur qu'ils ont de la séparation et par l'inconsolable regret qu'elle leur laisse. Je pleure sur vous, mon cher Gérard, non parce que vous êtes à plaindre, m ni s parce que vous m'avez été ravi. Ce serait peut-être une raison pour pleurer sur moi, qui ]>ois le calice d'amertume. Je suis seul à plaindre, parce que je le bois seul. Car, pour vous, vous n'y trempez point vos lèvres. Moi seul je souffre ce qu'ont coutume de souffrir ceux qui s'aiment, lorsque la mort les sépare.
Plaise à Dieu que je ne vous aie point perdu, mais que je vous aie envoyé avant moi ! Plaise à Dieu qu'un jour, ce jour dùt-il tarder, je vous suive partout où vous irez !
Nul doute que vous no soyez allé vers ceux qu'au milieu de votre dernière nuit vous invitiez à louer Dieu, lorsque, d'un visage et d'une voix qui accusaient le transport de votre âme, vous prononçâtes tout à coup ces paroles de David au grand étonnement de tous ceux qui vous entouraient : « Louez le Seigneur du haut des cieux; louez-le au plus haut des cieux ! » Déjà, à minuit, le jour brillait pour vous, cher frère, et la nuit était illuminée comme le jour. Nul doute que cette nuit n'ait été votre illumination au sein des délices de votre âme. On vint me chercher pour être témoin de ce prodige, pour voir un homme transporté de joie en présence de la mort, et insultant à la mort. « 0 mort, où est ta victoire ? 0 mort, où est ton aiguillon ? » Plus d'aiguillon, mais le transport de l'allégresse ! vois cet homme : le chant commence sur ses lèvres mourantes, et il meurt en chantant. 0 mère de la tristesse, ù mort, te voilà forcée d'abreuver l'âme aux sources des joies éternelles ! Ennemie de la gloire, malgré toi tu ouvres le séjour de la gloire ! Porte de l'enfer, tu deviens l'entrée du royaume ! Abîme de perdition, tu fais trouver le salut. Et qui te dompte ainsi ! Un homme pécheur ! Et c'est justice; car, dans ta témérité, tu avais exercé ton pouvoir sur un Homme innocent et jus te. Tu es
morte, ômort, et tu as été transpercée par l'hameçon que tu as si imprudemment englouti, selon cette parole du prophète : « 0 mort, je serai ta mort ; je serai ta morsure, ô enfer. » Ainsi transpercée et mortellement blessée, tu ouvres à ceux qui meurent l'entrée de la félicité et de la vie. Gérard ne redoutait pas ton affreux aspect ; de tes bras glacés, il prenait le chemin de la patrie, non seulement plein de sécurité, mais la joie dans l'âme et la louange de Dieu à la bouche. Car, lorsque je fus auprès de lui, et qu'en ma présence il eut achevé de prononcer d'une voix claire le psaume commencé, élevant les yeux au ciel il dit : « Paler, in manus tuas commendo spiritum meum: mon Père, je remets mon âme entre vos mains. » Redisant plusieurs fois ces paroles, et répétant souvent ce mot : Pater, Pater, mon Père, mon Père, il se tourna vers moi, et d'un visage où la joie du ciel était peinte : « Quelle « bonté delà part de Dieu, me dit-il, d'être le Père « des hommes ! et quelle gloire pour les honmies « d'être les fils et les héritiers de Dieu ! car s'ils « sont ses fils, ils sont aussi ses héritiers. » Ainsi chantait celui que nous pleurons ; et peu s'en faut, je l'avoue, que mon deuil ne se convertisse en chant, lorsque les yeux fixés sur sa gloire dans le ciel, je perds le souvenir de ma propre misère.
Mais les déchirements de la douleur me rappellent à moi, et la tristesse qui serre mon âme, in'enlevant la vue d'un si doux tableau, ne laisse
SOUS mes yeux que la grandeur de la perte que j'ai faite. Je pleurerai donc, mais sur moi, la raison me défendant de pleurer sur lui. Car ne nous dirait-il point, s'il lui était permis de parler : « Ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vousmêmes. B
Hélas ! que de raisons pour moi de pleurer ! Je pleure d'abord sur la blessure que j'ai reçue et sur la perte que cette maison a faite. Je jjleurc ensuite sur les nécessités des pauvres, dont Gérard était le père. Je pleure sur l'état de notre Ordre tout entier et de notre profession qui retirait, ô Gérard, de votre zèle, de vos conseils, de vos exemples, tant de vie et de force. Je pleure enfin, si ce n'est sur vous, du moins à cause de vous. Etant ce que vous étiez, la séparation me blesse profondément, parce que j'aime avec véhémence. Que nul ne vienne donc ajouter à ma peine, en me disant que je ne dois pas me laisser affecter delà sorte. Quoi ! le Sauveur, à l'aspect de Jérusalem et à la pensée de sa ruine future, versa des larmes sur elle, et moi je ne sentirais pas une désolation personnelle et présente ? Je ne pleurerais pas sur une plaie récente et si cruelle ? Le Sauveur pleura par compassion, et moi je n'oserais pleurer par l'excès de ma douleui- ? Et certes au tombeau de Lazare, il ne condamna point ceux qui pleuraient, et il ne leur défendit point de pleurer. Que dis-je? il pleura avec ceux qui pleuraient. Et lacrymatus est Jesus^ et Jésus pleura, nous dit l'Evangéliste. Ces larmes attestaient la
nature, mais elles n'indiquaient pas la défiance. Enfin, à la voix du Sauveur, le mort sortit soudain du tombeau, pour nous faire entendre que la tendresse qui faisait couler les larmes ne diminuait en rien la grandeur de la foi.
Ainsi en est-il des larmes que nous versons : elles attestent, non la défiance, mais la condition de notre nature. De ce que je pleure parce que je suis frappé, il ne s'ensuitpas queje condamne la sentence ; mais je fais appel à la tendre pitié du cœur du Juge, et je tâche de fléchir sa sévérité. De là vient que mes paroles sont pleines de douleur, mais non de murmure. N'ai-je point proféré une parole pleine de justice, quand j'ai dit que, par l'exécution d'une seule sentence, le coupable a reçu le châtiment et le juste la couronne, chacun selon son mérite? Je dis plus, le Seigneur, doux et juste dans ses voies, a bien fait l'un et l'autre. Je chanterai. Seigneur, votre miséricorde et votre jugement. Soyez éternellement béni, et pour la miséricorde dont vous avez usé envers votre serviteur Gérard, et pour le jugement dont vous nous faites porter le poids. Bonté envers lui, justice envers nous, vous en serez loué pendant toute l'éternité. La bonté mérite-t-elle seule la louange? Non, la justice y a un pareil droit. Vous êtes juste. Seigneur, et votre jugement est rempli d'équité. C'est vous qui nous aviez donné Gérard, c'est vous qui nous l'avez repris. Et si nous pleurons parce qu'il nous a été ravi, nous n'oublions pas cependant qu'il nous a été donné, et
nous VOUS rendons grâces de ce que nous avons mérité de posséder celui dont nous ne voulons pas pleurer l'absence par- des regrets auxquels il n'est pas expédient de nous livrer.
Je me souviendrai, Seigneur, de mon pacte et de votre miséricorde, afin que vous soyez de plus en plus justifié dans vos discours, et que vous paraissiez de plus en plus vainqueur dans vos jugements. Lorsque, pour la cause de l'Église, nous étions ensemble l'année dernière à Viterbe, mon frère tomba malade, et son mal s'aggrava de telle sorte, qu'il semblait que vous étiez sur le point de l'appeler à vous. Pour moi, navré de douleur de laisser mon compagnon de voyage, et un compagnon tel que Gérard, dans une terre étrangère, et de ne pouvoir le rendre à ceux qui me l'avaient confié, et de qui il était tendrement aimé parce qu'il était vraiment aimable, je me tournai du côté de l'oraison avec larmes et gémissements. « Seigneur, vous dis-je alors, attendez, je vous en conjure, jusqu'au retour ; quand je l'aurai rendu à ses amis, prenez-le, si vous le voulez. Je ne me plaindrai pas. » Il vous plut, ô mon Dieu, dem'exaucer; Gérard reprit ses forces, nous remplîmes la mission que vous nous aviez imposée, et nous reprîmes tout joyeux, le chemin du monastère, parce que nous avions conclu la paix à Yiterbe. Je le confesse, j'avais presque oublié ma convention, mais non pas vous, Seigneur. J'ai honte de ces soupirs qui m'accusent de prévarication. Pourquoi en dire davan-
tage? Vous avez réclamé celui que vous m'aviez confié, vous avez reçu celui qui vous appartenait. Les larmes mettent fin à mon discours ; à vous, Seigneur, de mettre un terme à ces larmes.