‹ Le quadrilogue invectif. EditéChapitre 14 sur 33 · DISCOURS DE FRANCE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE FRANCE

du seurplus, et neantmoins se desmentoit et decrevoit en pluseurs lieux et des principaulx piliers s'enclinoient aux fais des aucuns. Or fut moult fort grevée de si long travail. Si se retourna le visage couvert de lar|mes a l'entour de soy, \v comme désireuse de secours et contrainte par besoing. Et a 5 celle heure apperceut trois de ses enfans, l'un estant droit en armes appuyé sur sa hasche, effrayé et songeux, l'autre en vestement long sur ung siège de costé, escoutant et taisant, le tiers, en vil babit, reversé sur la terre, plaintif et langoureux. Comme doncques elle les eust choisiz a l'ueil, 10 indignée en son hault couraige, vers eulx les prist a reprendre de leur oiseuse lâcheté par parolles entrerompues souvent de douloureux soupirs qui de cuer adoUé lui mouvoient, leur disant en ceste manière :

France.

O hommes forvoiez du chemin de bonne cognoissance, féminins de couraiges et de meurs, loingtains de vertuz, forlignez de la constance de voz pères, qui pour délicieusement vivre choisissez a mourir sans honneur, quelle musardie ou chetiveté de cuer vous tient les mains plo3^ees et les voulentez amaties que vous bastez en regardant devant voz yeulx vostre commune désertion et musez comme attendans de quelle part versera le faiz de cestui vostre naturel héberge et retrait, lequel vous pourroit tous acraventer et enclorre vostre ruyne soubz la sienne? Et toutesvoies ne mettez les mains en oeuvre a ce que je soye secourue par vostre travail. Qui est cellui qui pourroit assez blasmer ou reprendre voz piteuses et delicatives condicions ou vous estes nourriz et y Voulez envieillir, ne quelles assez aspres paroles pourray je prendre pour vous reprocher vostre ingratitude envers moy?

10 l.K QUADRILOGUE IKVECTIF

Ce VOUS puis je mettre au devant que, après le lien de foy catholique. Nature vous a de^'a^lt toute autre chose obligiez au commun salut du pays de vostre nativité et a la défense de celle seigneurie soubz laquelle Dieu vous a fait naistre et avoir vie. Encore dv je que peu doit priser sa naissance et 5 mains désirer la continuation de sa vie qui passe ses jours, ainsi que fait homme nez pour soy seulement, sans fructifier a la commune utilité, et comme cellui qui estaint sa mémoire avecques sa vie. Helas ! tant est es anciens couraiges prouchaine et si inséparablement enracinée l'amour 10 naturelle du païz que le corps tent a y retourner de toutes pars comme en son propre lieu, le cuer y est donné corne a celle habitacion qui plus lui est aggreable, la vie et la sancté y croissent et amendent, l'omme y quiert sa sceurté, sa paix, son refuge, le repos de sa vieillesce et sa derreniere sepul- 15 ture.

Et puis que tele est la loy que Nature v a establie, il fault dire que nul labour ne vous doit estre grief, que nulle adventure ne vous doit estre estrange a soustenir pour cellui pavs et seigneurie sauver, qui depuis vostre nativité 2° jusques a vostre mort est quant de sov ouvert envers vous a toute soustenance, et qui vous repaist et nourrit entre les vivans, et entre les mors vous reçoit en sépulture. Si est force dédire que ceulx sontdesnaturez, qui au commun besoing et pour le salut de leur païz et seigneurie n'efibrcent «5 J leur povoir, et mieulx veulent soy laisser perdre avecques la chose publique que pour icelle sov exposer a péril. Donc pouroit il sembler que la loy de Nature, | qui toutes ^9'. choses soubz le ciel oblige par lien indissoluble, seroit plus parfaictement es bestes mues que en vous autres, et que vous seriez trouvez plus desnaturez que elles, qui n'ont pas entendement de raison, quant les oyseaulx au bec et aux ungles défendent leuiss nits et les ours et les lyons gardent

Page 1