‹ Le quadrilogue invectif. EditéChapitre 21 sur 33 · RÉPLIQUE DU CHEVALIER · texte numérisé non relu

RÉPLIQUE DU CHEVALIER

tu nesccis souffrir l'aise de paix et si ne peus soustenir la tlurté de la guerre, car, lors que tu es riche et plantureux de biens, tu ne peuz vivre sans blapheme et sans murmure, et si tost que la foule des guerres que tu pourchasses vient sur tov, tu es enclin a toute sedicion et ne le peus soustenir sans for- s voyer de vraye obéissance. Tu te plains de moy et cries a Dieu venjance des maulx que tu mesmes t'as pourchacé, mais tu ne te juges pas de ta mesmes coulpe, ainçois faiz la clamour et le bruit des présentes pertes et afflictions sans ramentevoir tes faultes passées qui en sont la cause. Sou- lo viengne toy en combien grant ingratitude et voulenté injurieuse follement affectée tu as souflert et passé la grant doulceur de paix, la sceurté de justice et habondance de biens, qui depuis trante ans jusques a l'entrée des guerres a duré en ce royaume : n'estoies tu pas raemply lors de ri- 15 chesses, environné de délices avecques toute franchise d'en '^<user a ton plaisir ? Recognois au moins que tu, ta femme et tes enfans, mengiez vostre pain en sceurté chascun jour, chascun sur son lieu et soubz la seigneurie, comblé de tous biens, sans perte et sans dangier ; de ce temps la peus tu 20 avoir remembrance, car Dieu sceit le bruit, la rumeur et l'esclandre obprobrieux, que tu donnoyes a ceulx qui en plantureuse union et transquilité te gouvernoient. Icellui temps detestoies et tenoies a mauvais, en tresgrant ingratitude a Dieu et vers ton prince. Or le te fault a présent 25 regreter et loer ce que tu blasmoyes si aigrement.

O combien dangereuse chose est a couraige d'omme qui descognoisl sa condicion, vivre en multitude de biens mondains, mais plus forte chose est d'endurer grant aise a ceulx qui ne scevent penser que Fortune les peut de lêgier trans- 3» muer en douloureux mesaise. A ce propos narrent les his- Vjp^ toires rommaines que la longue paix descongneue, la plénitude des biens qui enorgueillist les couraiges des ingras et

24 LE aUADRILOGUE IXVECTIF

la délicieuse oysiveté qui donne occasion de soy subtilier a mal, furent cause des batailles intestines, guerres et discors d'entre les Rommains es temps de Catilina, de ; Silla et de [19. Marius, dont la seigneurie rommaine, plus par eulx-mesmes que par estranges ennemis, est decheue du tout et sans res- 5 source, qui fut tele et si haulte comme les ruines le demonstrent. Ainsi le fol peuple, qui ne désire que mutation, quiert souvent et convoite ce qui plus lui est contraire. Si te dy que tes rumeurs et particulières affections, tes mençongieres ^jiroies et ta legiere créance, ont mis sur toy ceste ir tresamere division. Par toy et par les partiz que tu as choisiz folement et soustenuz de obstinée voulenté est ceste guerre sourse et aggravée, et n'as oncques cessé jusques a ce que ta parfaicte paix a esté troublée et muée en trescruelle division. Or en as tu assez et plus que porter n'en peus. Tu l'as 13 provoquée et appelée a toy, si fault que tu en seuffres les aguillons et les pointures, car qui pourchasse guerre la doit quérir par tele condicion qu'il se submete aux maies aventures qui de guerre naissent. Guerre, de sa propre naissance, vient par defaulte de justice, car, se tous estions justes, force 2, d'armes ne nous auroit besoing. Se tu veulx doncques en guerre quérir tout ordre, mesure et raison, tu travailles en vain, car, se le plus juste qui oncques nasquit faisoit guerre, ce ne peut estre sans aucunement autruy grever, car tous ceulz de mauvais vouloir, qui en temps de paix ne l'osent 25 mectre en oeuvre, prennent bardement de sov mectre sus soubz umbre de guerre.

Par dessus tout ce, puis que tant me charges, te diray je plus. Pensez tu évader la main de Dieu dont tu requiers venjance sur nous autres, quant ta vaine indignacion, ta folle 30 cuidance et ton erreur, sont les ochoisons et les racines des maulx que nous faisons. Ayez en mémoire les punicions qui, pour les murmures et impaciences du peuple

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