SCÈNE VI
MORTON , TORY, entrant par la porte à gauche de l'acteur.
TOBY
Ah! monsieur Morton!... quel événement!
MORTON
Est-ce que Patrik va plus mal?
TOBY
Non , vraiment .. Je viens de le voir, de l'embrasser... Il n'a rien eu , grâce au ciel, que quelques contusions... Mais vous seutez bien que , pour un vieillard, la peur, le saisissement... aussi le médecin qui vient de le saigner n'a rien ordonné, que de le laisser tranquille.
MORTON
Alors tu peux aller prévenir sa fille... cette pauvre Betty qui t'aime tant.
TOBY
Ah : oui... c'est vous qui vous en êtes aperçu... moi, je ne m'en serais jamais douté... El jugez de ma surprise, quand hier le père Patrik, qui est si riche et un peu avare , quoique brave homme au fond... me dit : « Toby , tu n'es que mon premier garçon... tu n'as pas un scheliing de rc\enu ni de capital ; de plus, tu n'es pas très beau. » MORTON, froidement.
Tout cela est vrai...
TOBY
« D'un autre côté, voilà ma Betty, la plus jolie fille de la Cité, et que tous les riches marchands de Londres me demandent en mariage... eh bien ! je te la donne, parce que le quaker Morton t'aime, t'estime, et répond de toi. »
MQRTON.
C'est vrai : j'en réponds... Pauvre et misérable, tu as toujours été honnête homme... Obligé par moi, j'ai cru que, comme les autres, tu serais ingrat.
TOBV.
Ah ! pour ça... jamais.
MORTON
Tu l'aurais été, ami, que ça ne m'aurait ni surpris ni empêché de te rendre service.
TOBY
Et pourquoi donc?
MORTON
AiH d'Aristippe.
Si l'on romptaji sur la reconnaissance, Trop rarement on serait généreux.
Il vaut mieux faire, je le pense.
Des ingrats qm des malheureux.
Et de peur qu'on ne s'en alDige, Du bien qu'on fait sans se glorifier, Il faut agir comme ceux qu'on oblige.
Et se hâter de l'oublier.
TOBT.
Ah ! monsieur Morlon !... ah ! mon bienfaiteur !
MORTOX.
Dis: « Mon ami»... et pense-le... Ce mol-là renferme tout... A quand la noce?
TOBV.
C'est justement là-dessus que je voulais vous consulter... C'était après-demain le jour fixé.
MORTO
Après-demain !
TOBY
Voilà... el cela me met dans un embarras dont je n'ai osé parler à personne... parce qu'après ce que vous avez fait pour mon bonheur, je vous demande bien pardon d'être malheureux... Je me le reproche, c'est d'un mauvais cœur!... Mais si je ne vous disais pas la vérité , je ne serais plus digne de vous, ni de M. Patrik... ni surtout de celte pauvre Betty, pour qui je donnerais ma vie; car elle m'aime bien, cl je l'aime de tout mon cœur.
MORTOX.
Eh bien ? alors, qui t'amige?
TOBY
C'est qu'il y en a, je crois, une autre que j'aime encore plus qu'elle.
MORTO
Qu'est-ce que cela signiQe?...Et quelle est cette antre?
Je 1 Ignore.
^, MORTON
Ou esl-clle?
TOBY
Je n'en sais non.
MORTO.\
Ami Toby, tu es fou.
TOBY
J'en ai peur... C'est une sorcière , une lutine... mon mauvf.is génie, en un mot... r.ir, chaque fois qu'elle m'upparait, il m'arrivc un malheur.
BIORTO.N.
Et quels rapports peuvent exister entre vous .' ou l'as-tu connue?
TOBV.
Il y a trois ans dans le \il|age où j'avais un peut emploi de collecteur des accises... J'ai tout •piidc, pour venir i.i, « Londres, avec elle, avec
Catherine... c'est Catherine qu'on l'appelait... et elle était jolie!... jolie , voyez-vous!... il n'est pas permis de l'élrc comme ça ; parce que ça fait qu'on en perd la lëte... qu'on rougit de n'être rien; qu'on veut faire fortune... qu'on s'embarque, et puis qu'on revient... pauvre, souffrant, mi.sérable ! prêt à mourir de faim ou de désespoir... Voilà comme vous m'avez trouvé sur le pavé de Londres... vous savez...
MORTOX.
Poursuis, ami ; je t'ai dit de ne jamais me parler de ça.
TOBY
Enfin , monsieur Morton , vous avez tout fait pour moi... Rappelé à la vie, à la santé, placé par vous chez un brave négociant, j'oubliais presque mon chagrin, je m'efforçais d'être heureux , ne fût-ce que par reconnaissance... et puis Betty était si bonne ! nous aurions fait un si bon ménage!... oh! oui, j'en suis sur... j'aurais été un honnête homme, un bon mari... je l'aurais juré... Lorsqu'il y a trois jours, au détour d'une rue, dans un équipage magnifique... j'aperçois une femme couverte de plumes et de diamans... c'était Catherine !... Catherine , qui avait disparu , que je n'avais plus revue... Je veux crier, et je reste muet!... je veux courir, mes jambes fléchissent... je tombe sans connaissance, on me rapporte au magasin ; et quand je revins à moi , c'était Betty qui me soignait... Pauvre chère enfant! elle me frottait les tempes avec de l'eau de Cologne... et le lendemain, me voyant encore tout triste, elle me dit : « Monsieur Toby, il faut vous distraire, aller au spectacle. » J'allai au plus beau, au plus cher ; et je ne sais pas comment ça se fit, je m'endormis... Voilà qu'un bruit d'applaudissemens me réveille... je regarde... Des nuages descendaient de tous les côtés... il y en a un qui s'ouvre... uncfemme en sort... c'était Catherine.
MORTON
Catherine !
TOBY
Oui, monsieur Morton... et elle s'est mise à danser devant tout le monde... elle qui était si timide, elle qui autrefois n'osait dan.ser avec personne, de peur des mauvaises langues.
MORTON
Pauvre garçon! une tète dérangée... l'illusion seule...
TOBT.
Oui, n'est-ce pas?... c'est ce que je me suis dit pour me consoler... Ma tête est dérangée... mais c'est égal , je ne peux pas, quand mademoiselle IK'lty me donne tout son amour, ne lui donner que la moitié (lu mien : ce ne serait jias juste... ce ne serait point honnête... et au lieu de l'épouser, je veux m'enrôler.
MORTON
Y pcn.ses-lu?
lOBY.
F>cpui> long-lemp'.... Tout ce que j^egrettais,