‹ Le quaker et la danseuseChapitre 14 sur 33 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

MORTON , puis GEORGINA.

MORTON

L'insensé ! abandonner son cœur à un tel délire !...!! faut le plaindre ; ce n'est pas sa faute... G Ben-Johnson , il ne te connaissait pas! (Il s'assied près de la table , ouvre le livre et lit. )

GEORGINA , sortant de son appartement et voyant Morton assis.

Encore ici!... Ah! il est seul... et tellement occupé de sa lecture , qu'il ne fait pas seulement attention à moi. ( S'asseyant sur le canapé et regardant Morton. ) Belle tête d'étude !... tête de philosophe!... et dire que, si on voulait, celle-là ne serait pas plus difïicile à bouleverser qu'une autre ! (Souriant. ) Au fait, ce serait amusant de le faire fléchir... lui elses principes... Si j'essayais... ( Elle tousse légèrement, puis fait un petit bruit avec le tabouret qui est sous ses pieds ; enfin , voyant qn'il ne fait pas attention à elle, elle lui adresse la parole. ) Monsieur...

MORTON

C'est toi!... je ne t'- voyais pas.

GEORGINA

C'est ce dont jeme plains... (D'un air de bonté.) Comment va notre malade , le respectable monsieur Patrik?

MOUTON

Il va mieux ; on vient de le saigner... et il repose... et je te dois en son nom et en celui de sa famille...

Ah ! je n'entends pas de si loin... surtout quand il faut toujours lever la tête... Si tu veux que je l'écoute, avance un fauteuil , et mets-moi là... près de moi.

MOUTON , avançant le fauteuil près du canapé et s'asseyant.

Me voilà , j'y suis.

GEORGINA

Pardon... avec loi , qui es la franchise même ,

on ne doit pas se gOncr... J'ai les nerfs si cruellenienl agités !... une migraine affreuse !... Tu permets . n'esl-ce pas ? ( Elle appuie sa lêlo sur un roussin du canapé. ) Eh bien I tu disais...

MORTOX.

Je te disais.... (Il regarde le boudoir. )

GEOIU;i>A.

Ah! tu regardes mon boudoir? comnienlle trouves-tu?

MORTOîî, après avoir regardé, avec flegme. Très bien , pour ce que tu en fais.

GEORGINA , relevant la tête avec vivacité. Comment ? que voulez-vous dire ?... et qu'estce que j'en fais donc ?

MORTON

Tu veux le savoir ?... mais je suis quaker, et mes principes m'ordonnent d'être sincère.

Eh bien ?

MORTOX.

Eh bien !... tu fais de ce boudoir un séjour de vanité, un lieu où tu viens tadmirer toi-même... où tu as rassemblé les plus belles choses , afin de t'écrier dans l'orgueil de ton cœur : « Je suis encore plus belle. »

GEORGINA , remettant sa tête sur l'oreiller. Air: Ainsi que vous, je veux , mademoiselle. Oui , j'en conviens , oui , telle est ma faiblesse. MORTOPi.

El quand je vois en ce moment Tant de beauté , d'esprit et de jeunesse... GEORGINA.

Eh quoi ! vraiment , un compliment !

MORTON

Oui , tous ces dons que ton orgueil admire, Et que sur loi le ciel a répandus , Me font , hélas ! soupirer...

GEORGINA, à part.

Il soupire !

MORTON

El je me dis : « Que de trésors perdus ! » Oui, je me dis : «Que de trésors perdus ! »

GEORGINA

Si c'est une leçon de morale , continue, tu nie feras |)laisir... je n'en entends pas souvent.

MORTON

Volontiers... lu es noble , tu es riche... et une femme de ton rang et île ta naissance...

Et pour (|iii me prends-tu ?

MORTON

Pour quel(|ue grande dame... qiiebiiie duchesse... que sjiis-je...

r.KORGINA.

Du tout... eiilendons-iioiis bien... il faut ilc la loyauté; car si un jour tu te trouvais là, à mes pieds...

MORTON , rfciiiaiil sou faiilriiil.

Moi !.. f) Ken- Johnson !

GEORGINA

Ben-Johnson lui-même, c'est possible!... tout peut arriver; et je ne veux pas que ce soit par surprise... Dès demain peut-être, il ne tient qu'à moi d'être duchesse, ou pairesse d'Angleterre... mais je ne veux pas déroger, et je suis mieux que cela.

MORTON, froidement.

Princesse, peut-être?

GEORGINA

Un degré de plus... déesse... à l'Opéra.

MORTON, se levant.

Où suis-je!... et qu'est-ce que j'apprendslà?

Prends garde... ou je vais croire que la philosophie n'est chez toi qu'un vain mot... que tu n'es pas d'accord avec toi-même... et que tu es un prétendu sage, esclave, comme tant d'autres, des préjugés.

MORTON

Je n'en ai aucun, je n'en ai plus.

GEORGINA

Pourquoi alors l'éloigner de moi?... une duchesse à tes yeux est-elle plus qu'une danseuse?., respecteras-tu en elle le hasard qui lui a donné le rang ou la naissance ?

MORTON

Non , sans doute.

GEORGINA

Eh bien! alors... approche... pour l'honneur de tes principes, ou je n'y croirai plus. MORTON, se rapprochant.

Elle a raison... (Il se rassied.)

GEORGINA

Plus près encore , et écoute-moi... Malgré tes idées, il se peut qu'une danseuse soit insensible : je le suis, je te le jure... sinon, je le dirais de même... et si, entourée d'hommages, d'éloges, de séductions de toute espèce, elle résiste et reste honnête femme, crois-tu qu'elle n'a pas plus de mérite que celles qui n'ont pas même eu l'occasion de se défendre ?

MORTON

Si vraiment.

Crois-tu que .sa sagesse ne soit pas plus difficile et plus glorieuse que la tienne?... toi chez qui l'indifférence tient lieu de vertu... toi qui, renfermé dans les hautes régions de la philosophie, n'as jamais laissé pénétrer jusqu'à loi des passions que tu ignores!... soldai, qui te proclames vainqueur sans avoir eu d'ennemi à combattre!... Ah : si ton cœur avait connu les charmes ou les Idiinnens de l'amour... si, aux jjrises avec une passidu (h'Iinuite , lu avais su en triompher et te vaincre toi-même... alors tu pourrais parler de ton courage ou de la sagesse... mais jusque-là , reconnais notre supériorité... Etudie, renfermetoi dans tes livres, et ne te vante de rien.

SCENK IX.

MORTON

Femme, tu as une fausse idée di; la sagesse... fuir les dangers, ou s'en abstenir, est déjà un mérite.

r.EOKGINA.

Oui ; celui... d'une statue... et lorsque , ainsi que loi , on ne sent rien... on n'éprouve rien...

MORTON

Tu le trompes!... et nous aussi, nous avons un cœur... nous avons des yeux.

GEORGINA

Vraiment!... je ne m'en serais pas doutée... Eh bien! que te disent les liens?... comment me trouves-tu?...

MORTON, se levant.

Femme ! tu est coquette.

GEORGINA

Je ne dis pas non... c'est notre sauvegarde à nous...

MORTON, i part, la regardant.

Et j'oubliais le malade qui est là , et qui m'attend!... je m'en vais.

GEORGINA, souriant.

Non... tu ne l'en iras pas.

MORTON

Et pourquoi?

GEORGINA, de même.

J'ai encore à te parler... reste. ^Le regardant.) Il hésite!... c'est bien... il ne s'en ira pas... j'en suis sûre.

(Morton reste un instant immobile... il fait un pas

vers elle ; et puis il prend sa résolulion, et rentre

dans la chambre de Patrik, à gauche de l'acteur.)

oooQeeesoooeosooâeooooooooooooeosaeooooasooooâOûooâQdoâ

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