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CHAPITRE II

Cestuy jour, et les deux subsequens, ne leur apparut terre ne chose aultre nouvelle. Car aultres foys avoient até ceste routte. Âu quatrieme decouvrirent une isle nommée Medamothit, belle à l’œil et plaisante, à cause du grand nombre des Phares et haultes tours marbrines des quelles tout le circuit estoit ofné, qui n’estoit moins grand que de Canada.

Pantagruel, s’enquerant qui en estoit dominateur, entendit que c’estoit le roy Philophanes?, lors absent

pour le mariage de son frere Philotheamon® avecques l’Infante du royaulme des Engyst. Adoncques descendit on havre, contemplant, ce pendent que les chormes des naufz faisoient aiguade, divers tableaulx, diverses tapisseries, divers animaulx, poissons, oizeaulx et aultres marchandises exotiques et peregrines, qui e$toient en l'allée du mole et par les halles du port. Car c’estoit le tiers jours des grandes et solennes foires du lieu, es quelles annuellement convenoient tous les plus riches ct fameux marchans d’Afrique et Asie. D’entre les quelles frere Jan achapta deux rares et precieux tableaux, en l’un des quelz estoit au vif painét le visage d’un appellant5, et l’aultre estoit le portraiét d’un varlet qui cherche maistre, en toutes qualitez requises, gestes, maintien, minois, alleures, physionomie et affections : painct et inventé par mai$tre Charles Charmoisf, painétre du roy Megiste; et les paya en monnoiïe de cinge.

Panurge achapta un grand tableau painé et transsumpt de l’ouvraige jadis fait à l'aiguille par Philomela, exposante et representante à sa sœur Progne comment son beaufrere Tereus l’avoit despucellée, et sa langue couppée affin que tel crime ne decelast?. Je vous jure, par le manche de ce fallot! que c’estoit une painéture gualante et mirifique. Ne pensez, je vous prie, que ce feust le portrait d’un homme couplé sus une fille. Cela est trop sot et trop lourd. La pain@ture e$toit bien aultre et plus intelligible. Vous la poutrez voir en Theleme, à main guausche, entrans en la haulte guallerie.

Epi$temon en achapta un aultre, on quel estoient

au vif painétes les Idées de Platon, et les Atomes de Epicurus. Rhizotome en achapta un aulire, on quel estoit Echo selon le naturel representée.

Pantagruel par Gymnaste feist achapter la vie et gestes de Achilles, en soixante ct dixhuiét pieces de tapisserie à haultes lisses, longues de quatre, larges de trois toises, toutes de saye Phrygienne, requamée d’or et d'argent. Et commencçoit la tapisserie aux nopces de Peleus et Thetis; continuant la nativité d’Achilles, sa jeunesse descripte par Stace Papinief, ses gestes et faiéts d’armes celebrez par Homere, sa mort et exeques descriptz par Ovide® et Quinte Calabrois10, finissant en l’apparition de son umbre, et sacrifice de Polyxene, descript par Euripides!1.

Feist aussi achapter trois beaulx et jeunes unicornes!?: un masle, de poil alezan toftade, et deux femelles, de poil gris pommelé. Ensemble un tarandel3, que lui vendit un Scythien de la contrée des Gelonest4.

Tarande est un animal grand comme un jeune tau- | reau, portant teste comme e$t d’un cerf, peu plus grande, avec cornes insignes largement ramées; les pieds fotchuz, le poil long comme d’un grand ours, la peau peu moins dure qu’un corps de cuirasse. Et disoit le Gelon peu en estre trouvé parmy la Scythie, parce qu’il change de couleur selon la variété des lieux es quelz il paist et demoure. Et represente la couleur des herbes, arbres, atbrisseaulx, fleurs, lieux, pastiz, rochiers, generalement de toutes choses qu’il approche. Cela luy est commun avecques le poulpe marin, c’est le polypet5; avecques les thoës, avecques les lycaons de Indietf, avecques le chameléon, qui est une espece de lizart

tant admirable que Democtitus a faiét un livre entier de sa figure, anatomie, vertus et proprieté en magie. Si est ce que je l’ay veul7 couleur changer, non à l'approche seulement des choses colorées, mais de soy mesmes, selon la paour et affections qu’il avoit. Comme sus un tapiz verd, je l’ay veu certainement verdoyer; mais y restant quelque espace de temps, devenir jaulne, bleu, tanné, violet par succès : en la façon que voiez la creste des cogs d’Inde couleur scelon leurs passions changer. Ce que sus tout trouvasmes en cestuy tarande admirable est que, non seulement sa face ct peau, mais aussi tout son poil telle couleur prenoit, quelle estoit es choses voisines. Près de Panurge vestu de sa toge bure, le poil luy devenoit gris; près de Pantagruel vestu de sa mante d’escarlate, le poil et peau luy rougissoit; près du pilote vestu à la mode des Isiaces18 de Anubis en Ægypte, son poil apparut tout blanc. Les quelles deux dernieres couleurs sont au chaméléon deniées1. Quand hots toute paour et affections il c$toit en son naturel, la couleur de son poil estoit telle que voyez es asnes?? de Meungo?t,

Comment Pantagruel repceut lettres de son pere Gargantua, et de l’effrange maniere de sçavoir nouvelles bien soubdain des pays estrangiers et loingtains.

CHAP»ITRE lIIl.

Pantagruel occupé en l’achapt de ces animaux peregrins, feurent ouiz du mole dix coups de verses et faulconneux!; ensemble grande et joyeuse acclamation

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de toutes les naufz. Pantagruel se tourne vers le havre, ct veoyd que c’estoit une des celoces? de son pere Gargantua, nommé la Chelidoine, pource que, sus la pouppe c$toit en sculpture de ærain Corinthien une hirondelle de mer elevée. C’est un poisson grand comme un dar de Loyre, tout charnu, sans esquasmes, ayant æsles cartilagineuses (quelles sont es souriz chaulves), fort longues et larges, moyennans les quelles je l’ay souvent veu voler une toyse au dessus de l’eau, plus d’un traiét d’arct. À Marseille on le nomme lendole. Ainsi estoit ce vaisseau legier comme une hirondelle, de sorte que plus toust sembloit sus mer voler que voguer. En icelluy estoit Malicorneÿ, escuyer tranchant de Gargantua, envoyé expressement de par luy, entendre l’estat et portement de son filz le bon Pantagruel et luy porter lettres de creance.

Pantagruel, après la petite accolade et barretade gracieuse, avant ouvrir les lettres, ne aultres propous tenir à Malicorne, luy demanda : “ Avez vous icy le gozalé, celeste messaiger ? — Ouy, respondit il; il est en ce panier emmailloté.” C’estoit un pigeon prins on colombier de Gargantua, esclouant ses petitz sus linstant que le susdié&t celoce departoit. Si fortune adverse feust à Pantagruel advenue, il y eu$t des je&z? noirs attaché es pieds; mais pource que tout luy estoit venu à bien et prosperité, l’ayant faiét demailloter, luy attacha es pieds une bandelette de taffetas blanc, et, sans plus differer, sus l’heure le laissa en pleine liberté de l’air. Le pigeon soubdain s’envole, haschant en incroyable hastiveté, comme vous sçavez qu’il n’est vol que de pigeon, quand il a œufz ou petitz, pour

l’obétinée sollicitude en luy par nature posée de recourir et secoufir ses pigeonneaulx. De mode qu’en moins de deux heures, il franchit par l’air le long chemin que avoit le celoce en extreme diligence par troys jours et troys nuyéts perfai&, voguant à rames et à veles, et luy continuant vent en pouppe. Et feut veu entrant dedans le colombier on propre nid de ses petitz. Adoncques entendent le preux Gargantua qu’il portoit la bandelette blanche, resta en joye et sceureté du bon portement de son filz.

Telle estoit l’usance des nobles Gargantua et Pantagtuel, quand sçavoir promptement vouloient nouvelles de quelque chose fort affectée et vehementement desirée, comme l’issue de quelque bataille, tant par mer, comme par terre, la prinze ou defense de quelque place forte, l’appoinétement de quelques differends d’importance, l’accouchement heureux ou infortuné de quelque royne ou grande dame, la mort ou convalescence de leurs amis ou alliez malades, et ainsi des aultres. Ilz prenoïient le gozal et par les postes le faisoient de main en main jusques sus les lieux porter dont ilz affeétoient les nouvelles. Le gozal, portant bandelette noire ou blanche scelon les occurrences et accidens, les houftoit de pensement à son retour, faisant en une heure plus de chemin par l’air que n’avoient fait par terre trente postes en un jour naturel. Cela estoit rachapter et guaingnet temps. Et croyez comme chose vraysemblable que, par les colombiers de leurs cassines, on trouvoit sus œufz ou petitz, tous les moys et saisons de l’an, les pigeons à foyson. Ce que est facile en mesnagerie,moyennant le salpetre en roche et la sacre herbe vervaines.

arr MORE

Le gozal lasché, Pantagruel leugt les missives de son pere Gargantua, des quelles la teneur en suyt:

“ Filz très cher, l’affeétion que naturellement porte le pere à son filz bien aymé est en mon endroiét tant acreue, par l’esguard et reverence des graces particulieres en toy par eleétion divine posées que, depuys ton partement, me à non une foys tollu tout aultre pensement, me delaissant en cueur ce$te unicque et soingneuse paour que vostre embarquement ayt esté de quelque meshaing ou fascherie accompaigné : comme tu sçays que à la bonne et syncere amour est crainéte perpetuellement annexée’, Et pource que, selon le diét de Hesiode, d’une chascune chose le commencement est la moytié du tout10, et, scelon le proverbe commun, à l’enfourner on faiét les pains cornuz, j’ay pour de telle anxieté vuider mon entendement, expressement depesché Malicorne, à ce que par luy je soys acertainé de ton portement sus les premiers jours de ton voyage. Car, s’il est prospere et tel que je le soubhayte, facile me sera preveoir, prognosticquer et juger du reste.

“J’ay recouvert quelques livres joyeulx, lesquelz te seront par le præsent porteur renduz. Tu les liras, quand te vouldras refraischir de tes meilleurs estudes. Lediét porteur te dira plus amplement toutes nouvelles de ceste court. La paix de l’ Æternel soit avecques toy. Salue Panurge, frere Jan, Epistemon, Xenomanes, Gymnaste, et autres tes domesticques, mes bons amis, De ta maison paternelle, ce treziesme de juintt.

“Ton pere et amy, GARGANTUA. ”

Comment Pantagruel escript à son pere Gargantua, et luy envoye plusieurs belles et rares choses.

CHA?»ITRE IV.

Après la lecture des lettres susdiétes, Pantagruel tint plusieurs propous avecques l’escuyer Malicorne, et feut avecques luy si long temps que Panurge, interrompant, luy dist : “ Et quand boyrez vous ? Quand boyrons nous? Quand boyra monsieur l’escuyer ? N'est ce assez sermonné pour boyre? — C’est bien did, respondit Pantagruel. Faictez dresser la collation en ceste prochaine ho$tellerie, en laquelle pend pour enseigne l’image d’un satyre à cheval. Ce pendent pour la depeschel de l’escuyer, il escrivit à Gargantua comme s’ensuyt :

‘Pere tresdebonnaire, comme à tous accidens en ce$te vie transitoire non doubtez ne soubsonnez, nos facultez animales patissent plus enormes et impotentes perturbations (voyre jusques à en estre souvent l’ame desemparée du corps, quoy que telles subites nouvelles feussent à contentement et soubhayt), que si eussent auparavant esté propensez et preveuz, ainsi me a grandement esmeu et perturbé l’inopinée venue de vostre escuyer Malicorne. Car je n’esperoys aulcun veoir de vos domesticques, ne de vous nouvelles ouyr avant la fin de ceS$tuy no$tre voyage. Et facilement acquiesçoys en la doulce recordation de vostre auguste majesté, escripte, voire certes insculpée et engravée on posterieur

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ventricule de mon cerveau, souvent au vif me la FES) sentant en sa propre et naïfve figure.

“ Mais, puys que m'avez prevenu par le benefice de vos gratieuses lettres, et par la creance de vostre escuyet mes espritz recréé en nouvelles de vostre prosperité et santé, ensemble de toute vostre royale maison, force m'est, ce que par le passé m’estoit voluntaire, premierement louer le benoïst Servateur, lequel, par sa divine bonté, vous conserve en ce long teneur de santé perfaiéte ; secondement, vous remercier sempiternellement de ceste fervente et inveterée affetion que à moy portez, vostre treshumble filz et serviteur inutile. Jadis un Romain?, nommé Furnius, dit à Cesar Auguste recepvant à grace et pardon son pere, lesquel avoit suyvy la faétion de Antonius : Au jourd’huy me faisant ce bien, tu m’as reduiét en telle ignominie que force me sera, vivant mourant, estre ingrat reputé, par impotence de gratuité. Ainsi pourray je dire que l’exces de vostre paternelle affeétion me range en ceste angustie et necessité qu’il me conviendra vivre et mourir ingrat. Sinon que de tel crime soys relevé par la sentence des Stoïciens, lesquelz disoient troys parties estre en benefice : lune du donnant, l’aultre du recepvant, la tierce du recompensant ; et le recepvant tresbien recompenser le donnant quand il accepte voluntiers le bienfaiét, et le retient en soubvenance perpetuelles. Comme, au rebours, le recepvant estre le plus ingrat du monde, qui mespriseroit et oubliroit le benefice.

‘“ Estant doncques opprimé d’obligations Aie toutes procreées de vostre immense benignité, et impotent à la minime partie de recompense, je me saul-

veray pour le moins de calumnie en ce que de mes esprits n’en sera à jamais la memoite abolie : et ma langue ne cessera confesser et protester que vous rendre graces condignes est chose transcendente ma faculté et puissance.

“ Au reste, j’ay ceste confiance en la commiseration et ayde de no$tre Seigneur, que, de ceste no$tre peregrination la fin correspondra au commencement et sera le totaige en alaigresse et santé perfaiét. Je ne fauldray à reduire en commentaires et ephemerides tout le discours de no$tre naviguaige; affin que à nos$tre retour vous en ayez lecture veridicque.

“ Jay ici trouvé un tarande de Scythie, animal eftrange et merveilleux à cause des variations de couleur en sa peau et poil, selon la distinction des choses prochaines. Vous le prendrez en gré. Il est autant maniable et facile à nourrir qu’un aigneau. Je vous envoie pareillement troys jeunes unicornes, plus domesticques et apprivoisées que ne seroient petits chattons, J’ay conferé avecques l’escuyer, et dié&t la maniere de les traiéter. Elles ne pasturent en terre, ob$tant leur longue corne on front. Force est que pasture elles prennent es arbres fruictierst, ou en ratteliers idoines, ou en main, leur offrant herbes, gerbes, pommes, poyres, orge, touzelles, brief toutes especes de fruiéz et lègumaiges. Je m’esbahis comment nos escrivains antiques les disent tant farouches, feroces et dangereuses, et oncques vives n’avoir e$té veues. Si bon vous semble ferez espreuve du contraire ; et trouverez qu’en elles consiste une mignotize la plus grande du monde, pourveu que malicieusement on ne les offense.

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“ Pareillement, vous envoie la vie et gestes de ÂAchilles en tapisserie bien belle et industrieuse. Vous asceurant que les nouveaultez d’animaulx, de plantes, d’oyzeaulx, de pierreries que trouver pourray et recouvret en toute no$tre peregrination, toutes je vous porteray, aydant Dieu no$tre Seigneur, lequel je prie en sa saincte grace vous conserver.

“De Medamothi, ce quinziesme de juin. Panurge, frere Jan, Epistemon, Xenomanes, Gymnaste, Eusthe-

nes, Rhizotome, Carpalim, après le devot baisemain,

vous resaluent en usure centuple. <Vo$tre humble filz et serviteur,

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