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Chapitre VII

— Patience, respondit Panurge.

— Je ne sçay, dist le marchant, si vous estes clerc. Jay veu prou de clercs, je dis grands clercs, coqus. Ouy dea. À propous, si vous estiez clerc, vous sçauriez que, es membres inferieurs de ces animaulx divins, ce sont les piedz, y a un os, c’est le talon, l’astragale, si vous

voulez, duquel, non d’aultre animal du monde, fors de

l’asne Indian° et des dorcades10 de Libye, l’on jouoyt antiquement au royal jeu des tales, auquel l’empereur

Octavian Auguste un soir guaingna plus de 50.000 es-

cuzi, Vous aultres coqus, n’avez garde d’en guaingner aultant !

— Patience, respondit Panurge. Mais expedions.

— Et quand, dist le marchant, vous auray je, no$tre amy, mon voisin, dignement loué les membres internes ? Les espaules, les esclanges, les gigotz, le hault cousté, la poiétrine, le foye, la ratelle, les trippes, la

guogue, la vessie, dont on joue à la balle; les couste-

lettes, dont on fai& en Pygmion les beaulx petitz arcs pour tirer des noyaulx de cerises contre les grues 1?; la teste, dont, avecques un peu de soulphre, on fait une mirificque decoction pour faire viander les chiens con$stippez du ventre ?

— Bren, bren, dist le patron de la nauf au marchant, c’est trop icy barguigné. Vends luy si tu veulx; si tu ne veulx, ne l’amuse plus.

— Je le veulx, respondist le marchant, pour l’amour de vous. Mais il en payera trois livres tournois de la piece en choisissant.

— C’est beaucoup, dist Panurge. En nos pays j'en autois bien cinq, voire six pour telle somme de deniers.

Advisez que ne soit trop. Vous n’estes le premier de ma congnoissance qui, trop toust voulent riche devenir et parvenir, est à l’envers tombé en paouvreté, voire quelque foys s’est rompu le col.

— Tes fortes fiebvres quartaines, diét le marchant, lourdault sot que tu es! Par le digne veu de Charrous!#! le moindre de ces moutons vault quatre fois plus que le meilleur de ceulx que jadis les Coraxiens en Tuditanie, contrée d’Espaigne, vendoient un talent d’or la piecelf, Et que penses tu, Ô sot à la grande paye, que valoit un talent d’or?

— Benoist monsieur, dist Panurge, vous vous eschauffez en votre harnois, à ce que je voy et congnois. Bien tenez, voyez là vostre argent.”

Panurge, ayant payé le marchant, choisit de tout le troupeau un beau et grand mouton, et l’emportoit cryant et bellant, oyans tous les auitres et ensemblement bellans et regardans quelle part on menoit leur compaignon. Ce pendant le marchant disoit à ses moutonniers : “ O qu’il à bien sceu choisir, le challant! Il se y entend, le paillard! Vrayement, le bon vrayement, je le reservoys pour le seigneur de Cancale15, comme bien congnoissant son naturel. Car, de sa nature, il est tout joyeulx et esbaudy quand il tient une espaule de mouton en main bien seante et advenente, comme une raquette gauschiere, et, avecques un cousteau bien tranchant, Dieu sçait comment il s’en escrime |! ”

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