Chapitre XVIII
soixante et dix-huiét douzaines de jambons, nombre de caviatz, dizaines de cervelatz, centaines de boutargues 8 et deux mille beaulx angelotz pour les ames des trespassez.
Pantagruel restoit tout pensif et melancholique. Frere Jan l’apperceut, et demandoit dont luy venoit telle fascherie non accou$tumée, quand le pilot, consyderant les voltigemens du peneau? sus la pouppe, et prevoiant un tyrannicque grain et fortunal!® nouveau, commenda tous e$tre à l’hertell tant nauchiers, fadrins et mousses que nous aultres voyagiers; feist mettre voiles bas, mejanel?, contremejanel5, trioul4, maistralle!5, epagon16, civadierel?7; feist caller les boulingues!'8, trinquet de prorel® et trinquet de gabie?0, descendre le grand artemon, et de toutes les antemnes ne rester que les grizelles?1 et coustieres??.
Soubdain la mer commença s’enfler et tumultuer du
bas abysme; les fortes vagues batre les flans de nos vaisseaulx; le maistral?%, accompaigné d’un cole?1 effrené, de noires gruppades?5, de terribles sions?6, de mortelles bourrasques, siffler à travers nos antemnes; le ciel tonner du hault, fouldroyer, esclairer, pleuvoir, gresler; l’air perdre sa transparence, devenir opacque, tenebreux et obscurcy, si que aultre lumiere ne nous apparoissoit que des fouldres, esclairs et infractions des flambantes nuées; les categides, thielles, lelapes et presteres enflamber tout au tour de nous par les psoloentes, arges, elicies?? et aultres ejaculations etherées : nos aspeétz tous estres dissipez et perturbez; les horrificques typhones suspendre les montueuses vagues du courant. Croyez que ce nous sembloit estre l’antique
Chaos, on quel estoient feu, air, mer, terre, tous les elemens en refractaire confusion.
Panurge, ayant du contenu en son estomach bien repeu les poissons scatophages?8, restoit acropy sus le tillac, tout affligé, tout meshaigné, et à demy mort; invocqua tous les benoistz sainéts et sainétes à son ayde, protesta de soy confesser en temps et lieu??, puys s’escria en grand effroy, disant : * Majordomeÿt, hau, mon amy, mon pere, mon oncle, produisez un peu de sallé : nous ne boïirons tantoust que trop, à ce que je voy. À petit manger bien boire, sera desormais ma devise. Pleust à Dieu et à la benoiste, digne et sacrée Vierge, que maintenant, je diz tout à ce$te heure, je feusse en : terre ferme bien à mon aysel
‘O que troys et quatre foys heureulx sont ceulx qui plantent chous! O Parces'l, que ne me fillastes vous pour planteur de chous! O que petit est le nombre de ceulx à qui Juppiter a telle faveur porté qu’il les à destinez à planter chous! Car ilz ont toujours en terre un pied, l’aultre n’en est pas loing. Dispute de felicité et bien souverain qui vouldra; mais quiconques plante choux est presentement par mon decret declairé bien heureux, à trop meilleure raison que Pyrrhon, estant en pareil dangier que nous sommes, et voyant un poutceau près le rivaige qui mangeoit de l’orge espandu, le declaira bien heureux en deux qualitez, sçavoir est qu’il avoit orge à foison, et d’abondant estoit en terre®?.
‘Hal pour manoir deificque et seigneurial, il n’est que le plancher des vaches. Ceste vague nous emportéra, Dieu servateur! O mes amys, un peu de vinaigre. Je tressue de grand ahan. Zalas, les vettes®® sont rom-