‹ Le quart livreChapitre 72 sur 241 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Lots, au mandement de frere Jan, feut par les maitres ingenieux! dressée la grande Truye, laquelle estoit dedans la nauf Bourrabaquiniere?. C’estoit un engin mirificque, faiét de telle ordonnance que, des gros couillarts? qui par rangs eStoient autour, il jeétoit bedainest et quarreaux5 empenez d’assier : et dedans la quadrature duquel povoient aisement combattre et à couvert demourer deux cens homes et plus; et estoit faiét au patron de la Truye de la Riole, moyennant laquelle feut Bergerac prins sus les Anglois, regnant en France le jeune roy Charles sixiémef.

Ensuyt le nombre et les noms des preux et vaillans cuisiniers, les quelz, comme dedans le cheval de Troye, entrerent dedans la Truye.

© Chapitre XL

Er — £

Saulpicquet, Maistre Hordoux!,

. Ambrelin?, Grasboyau,

Guavaches, Pillemortier16,

Lascheron, L’eschevin!?,

» Porcausou”, Saulgrenéel®, Salezart10, Cabirotade, Maindegourrett, Carbonnade, ; Paimperdu, Fressurade, Lasdaller, Hoschepot, Pochecuilliere1?, Hasteret1?, Moustamoulue!à, Balafré, Crespelettt Gualimafré.

Tous ces nobles Cuisiniers portoient en leurs armoities en champ de gueulles, lardouoïire de sinople2t, fessée d’un chevron argenté, penchant à guausche.

Lardonnet, Rondlardon, Lardon, Antilardon, Croquelardon, Frizelardon, Tirelardon, Lacelardon, Graslardon, Grattelardon, Saulvelardon, Marchelardon.

Archilardon,

Guaillardon, par syncope?l, natif près de Rambouillet. Le nom du doëûteur culinaire e$toit Guaillartlardon. Ainsi dictes vous idolatre pour idololatre.

Roiddelardon, Trappelardon?#, Aftolardon??, Bastelardon?1, Douxlardon, Guyllevardon*,

Maschelardon, Mouschelardon,

Bellardon, Neuflardon,

Aigrelardon, Billelardon,

Noms incongneuz entre

Couillu, Salladier, Cressonnadière, Raclenaveau, Cochonnier, Peaudeconnin, Apigratis??, Pastissandiere, Raslard, Francheuignet, Moustardiot, Vinetteux30, Potageouart, Frelault3t, Benest,

Briguaille?5. CeStuy feust de cuisine tiré en chambre

Guignelardon, Poyselardon?6, Vezelardon??, Myrelardon.

les Maranes et Juifz?s8.

Jusverd, Marmitige, Accodepot®?, Hoschepot, Brizepot, Guallepoti, Frillis54, Guorfgesalée, Escarguotandière, Bouillonsec, Souppimars, Eschinade, Prezurier.

Macaron, Escarsauñle.

pour le service du noble cardinal le Veneur®f,

Guasteroustÿ?, Escouvillon, Beguinet, Escharbottier®8, Vitet,

Vitault, Vitvain,

Jolivet, Vitneuf, Vistempenard, Victorien, Vitvieulx, Vitvelu, Hastiveauÿ?,

* Chapitre XL 153

Alloyaudiere, Esclanchier, Guastelet40, Rapimontes #1, Soufflemboyau, Pelouze{?,

Gabaonite, Bubarin43, Crocodillet, Prelinguant44, Balafré, Maschourét5.

Mondam, inventeur de la saulse Madame, et pour telle invention feut nommé en languaige Escosse-

François 46.

Clacquedens, Badiguoincier, Myrelanguoy, Becdassée{?, Rincepot, Urelelipipingues, Maunetfs, Guodepie,

Guauffreux, Saffranier, Malparouart{?, Antitus50, Navelier5t, Rabiolas5?, Boudinandiere, Cochonnet.

Robert. Cestuy feut inventeur de la saulse Rober?, tant salubre et necessaire aux Connils roustiz, Canars, Porcfrays, Œufz pochés, Merluz sallez et mille aultres

telles viandes.

Froiddanguille, Rougenraye, Guourneau, Gribouillis5s, Sacabribes51, Olymbrius5, Foucquet5f,

Dalyqualquain,

Salmiguondin, Gringualet, Aransorÿ?, Talemouse, Grosbec, Frippelippes, Friantaures5s, Guañffelazes?,

Saulpoudré, Mucydan£?, Paellefrite, Matatruys6®, Landore, Carteviradef#, Calabref!, Cocquecygrue, Navelet, Visedecache, Foyrart, Badelory5, .

Grosguallonft, Medelsé, Brenous, Braguibus6?.

Dedans la Truye entrerent ces nobles cuisiniers guaillars, guallans, brusquetz, et prompts au combat. Frere Jan avecques son grand badelaire68 entre le dernier et ferme les portes à ressors par le dedans.

Comment Pantagruel rompit les Andouilles aux genoulx.

CHarirrRe XLI.

Tant approcherent ces Andouilles que Pantagruel apperceut comment elles desployoient leurs braz, et ja commençoient besser boys!. Adoncques envoye Gymnaste entendre qu’elles vouloient. dire, et sus quelle querelle elles vouloient sans defiance guerroyer contre leurs amis antiques, qui rien n’avoient mesfaict ne mesdiét.

Gymnaste au davant des premieres fillieres feist une grande et profonde reverence, et s’escria tant qu’il peut, disant : “ Vostres, vostres, vostres sommes nous treStous, et à commandement. Tous tenons de Mardigras, vo$tre antique confæderé.” Aucuns depuys me

* Chapitre XLT 155

ont raconté qu’il dist Gradimars, non Mardigras. Quoy que soit, à ce mot un gros cervelat saulvaige et farfelu, anticipant davant le front de leur bataillon, le voulut saisir à la guorge. “ Par Dieu, dist Gymnaste, tu n’y entreras qu’à taillons; ainsi entier ne pourrois-tu.” Si sacque son espée Baise mon cul (ainsi la nommoit il) à deux mains, et trancha le cervelat en deux pieces.

Vray Dieu, qu’il estoit gras! Il me soubvint du gros Taureau de Berne, qui feut à Marignan tué à la defaicte des Souisses2. Croyez qu’il n’avoit gueres moins de quatre doigts de lard sus le ventre.

Ce cervelat ecervelé*, coururent Andouilles sus Gymnaste, et le terrassoient vilainnement, quand Pantagruel avec ses gens accourut le grand pas au secours. Adoncques commença le combat martial pelle melle. Riflandouilles rifloit Andouilles, Tailleboudin tailloit boudins. Pantagruel rompoit les Andouilles au genoili. Frere Jan se tenoit coy dedans sa Truye, tout voyant et considerant, quand les Guodiveaulx, qui estoient en embuscade, sortirent tous en grand effroy sus Pantagruel.

Adoncques voyant frere Jan le desarroy et tumulte ouvre les portes de sa Truye, et sort avecques ses bons soubdars, les uns portant broches de fer, les aultres tenans landiers, contrehastiers, paeles, pales, cocquasses, grisles, fourgons, tenailles, lichefretes, ramons’, matmites, mottiers, pilons, tous en ordre comme brusleurs de maisons : hurlans et crians tous ensemble espouvantablement : Nobuzardan ! Nabuzardan ! Nabuzardan ! En telz criz et esmeute chocquerent les Guodi-

veaulx, et à travers les Saulcissons. Les Andouilles

soubdain apperceurent ce nouveau renfort, et se mirent en fuyte le grand gallop, comme s’elles eussent veu tous les. Diables. Frere Jan à coups de bedaines les abbatoit menu comme mousches; ses soubdars ne se y espatgnoient mie. C’estoit pitié. Le camp estoit tout couvert d’Andouilles mortes ou navrées. Et diét le conte que si Dieu n’y eust pourveu, la generation Andouillicque eu$t par ces soubdats esté exterminée, Mais il advint un cas merveilleux. Vous en croyrez ce que vouldrez.

Du cousté de la Transmontane advola un grand, gras, gros, gris pourceau, ayant æsles longues et amples, comme sont les æsles d’un moulin à vent. Et estoit le pennage rouge cramoisy, comme est d’un Phœnicoptere, qui en Languegoth est appellé Flammant. Les œilz avoit rouges et flamboyans, comme un pyropef: les aureilles verdes comme une esmeraulde prassine?; les dens jaulnes comme un topaze; la queue longue, noire comme marbre Lucullian8; les pieds blans, diaphanes et transparens comme un diamant, et estoient largement pattez, comme sont les oyes, et comme jadis à Tholose les portoit la royne Pedaucque?. Et avoit un collier d’or au coul, autour duquel estoient quelques lettres Jonicques, des quelles je ne peuz lire que deux mots : Y£ AGHNAN, pourceau Minerve enseignant 10,

Le temps ef$toit beau et clair. Mais à la venue de ce mon$tre il tonna du cousté guauschell si fort que nous re$tasmes tous estonnez. Les Andouilles, soubdain que l’apperceurent, jecterent leurs armes et ba$tons, et à terre toutes se agenoillerent, levant haultes leurs mains joinétes, sans mot dire, comme si elles le adorassent,

* Chapitre X LIT 157

Frere Jan, avec ses gens, frappoit tousjours, et embrochoit Andouilles. Mais par le commendement de

Pantagruel fut sonnée retraiéte, et cesserent toutes

armes. Le monstre, ayant plusieurs foys volé et revolé entre les deux armées, jeéta plus de vingt et sept pippes de moustatde en terre, puis disparut volant par l’air et criant sans cesse : “ Mardigras, Mardigras, Mardigras !”?

Comment Pantagruel parlemente avecques Niphleseth, royne des Andoniles.

Caaprirre XLII.

Le monétre susdiét plus ne apparoissant, et restantes les deux armées en silence, Pantagruel demanda parlementer avecques la dame Niphleseth! (ainsi eftoit nommée la Royne des Andouilles), laquelle estoit près les enseignes dedans son coche. Ce que feut facilement accordé.

La Royne descendit en terre, et gratieusement salua

. Pantagruel, et le veid voluntiers. Pantagruel soy com-

plaignoit de cefte guerre. Elle luy feist ses excuses hone$tement, alleguant que par faulx rapports avoit esté commis l’erreur, et que ses espions luy avoient denoncé que Quaresmeprenant, leur antique ennemy, estoit en tetre descendu, et passait temps à veoir l’urine? des physeteres. Puys le pria vouloir de grace leur pardonner cefte offense, alleguant qu’en Andouilles plus touft l’on trouvoit merde que fiel : en ceste condition, qu’elle et toutes ses successitres Niphleseth à

jamais tiendroient de luy et ses successeurs toute l’isle et pays à foy et hommaige, obéiroient en tout et par tout à ses mandemens, seroient de ses amis amies et de ses ennernis ennemies; par chascun an, en recongnoissance de celle feaulté, luy envoyroïient soixante et dixhuiét mille Andouilles royalles pour à l’entrée de table le servir six moys l'an.

Ce que feust par elle faiét ; et envoya au lendemain dedans six grands briguantins le nombre susdiét d’Andouilles royalles au bon Gargantua, soubs la conduiéte de la jeune Niphleseth, Infante de l’isle. Le noble Gargantua en fit præsent et les envoya au grand Roy de Paris. Mais au changement de l’air, aussi par faulte de moustarde (baume naturel et restaurant d’andouilles) moururent presque toutes. Par loétroy et vouloir du grand Roy feurent par monceaulx en un endroiét de Paris enterrées, qui jusques à præsent est appelé la rue Pavée d’Andouillesÿ.

À la requeste des dames de la court royalle fut Niphleseth la jeune saulvée et honorablement traiétée. Depuis feut mariée en bon et riche lieu, et feist plusieurs beaulx enfans, dont loué soit Dieu.

Pantagruel remercia gracieusement la Royne, pardonna toute l’offense, refusa l’offre qu’elle avoit fai&, et luy donna un beau petit cousteau parguoyst. Puys curieusement l’interrogea sus l’apparition du monstre susdi&. Elle respondit que c’estoit l’Idée de Mardigras, leur dieu tutellaire en temps de guerre, premier fondateur et original de toute la race Andouillicque. Pourtant sembloit il à un pourceau, car Andouilles furent de pourceau extraites. Pantagruel demandoit à quel

- Chapitre X LIIT 159

propous et quelle indication curative il avoit tant de moutarde en terre projecté. La royne respondit que moutarde estoit leur Sangreal5ÿ et Bausme celeste : duquel mettant quelque peu dedans les playes des Andouilles terrassées, en bien peu de temps les navrées guerissoient, les mortes ressuscitoient.

Aultres propous ne tint Pantagruel à la Royne, et se retira en sa nauf. Aussi feirent tous les bons compaigaons avecques leurs armes et leur Truye.

Comment Pantagruel descendit en l’isle de Ruach.

CHaApriTRE XLIII.

Deux jours après arrivasmes en l’isle de Ruacht, et vous jure, par l’estoile Poussiniere?, que je trouvay lestat et la vie du peuple estrange plus que je ne dis. Ils ne vivent que de vent. Rien ne beuvent, rien ne mangent, sinon vent. Ils n’ont maisons que de gyrouettes. En leurs jardins ne sement que les troys especes de anemones5. La rue‘ et aultres herbes carminatives5 ilz en escurent soingneusement. Le peuple commun, pour soy alimenter, use de esvantoirs de plumes, de papier, de toille, selon leur faculté et puissance. Les riches vivent de moulins à vent. Quant ilz font quelque festin ou banquet, on dresse les tables soubs un ou deux moulins à vent. Là, repaissent, aises comme à aopces. Et durant leur repas, disputent de la bonté, excellence, salubrité, rarité des vens, comme vous, beuveurs, par les banquetz philosophez en

160 SE AS Le Quart Livre

matiere de vins. L'un loue le Sirochf; l’aultre, le Besch”, l’aultre, le Guarbin8; l’aultre, la Bise; l’aultre, Zephyre; l’aultre, Gualerne?. Ainsi des aultres. L’aultre, le vent de la chemisel®, pour les muguetz et amoureux. Pour les malades ilz usent de vens coulis, comme de coulis on noutrist les malades de no$tre pays. “ O, me disoyt un petit enflé, qui pourroit avoir une vessie de ce bon vent de Languegoth, que l’on nomme Cyercell! Le noble Scurronl?, medicin, passant un jour par ce pays, nous contoit qu’il est si fort qu'il renverse les charrettes chargées. O le grand bien qu’il feroit à ma jambe Œdipodicquel#l Les grosses ne sont les meilleures. — Mais, dist Panurge, une grosse bottel4 de ce bon vin de Languegoth, qui croit à Mirevaulx, Canteperdris et Frontignan 15l? Je y veiz un homme de bonne apparence bien ressemblant à la ventrosel6, amerement courroussé contre un sien gros, grand varlet et un petit paige, et les battoit en Diable à grands coups de brodequin. Ignorant la cause du courroux pensois que feust par le conseil des medicins, comme chose salubre au mai$tre soy courrousser et battre, aux varletz estre battuz. Mais je ouy qu’il reprochoit aux varlets luy avoir esté robbé à demy une oyre de vent Guarbin, laquelle il guardoit cherement, comme viande rare pour l’arriere saison. Ilz ne fiantent, ilz ne pissent, ilz ne crachent en ceste isle. En recompense, ilz vessent, ilz pettent, ilz rottent copieusement. Ilz patissent toutes sortes et toutes especes de maladies. Aussi toute maladie nait et procede de ventosité, comme deduyt Hippocrates, /b. de Flatibus. Mais la plus epidemiale est la cholicque ven-

- Chapitre XLIIT 161

teuse. Pour y remedier, usent de ventoses1?7 amples, et y rendent forte ventositez. Ilz meurent tous hydropicques, tympanitesl$; et meurent les hommes en pedent, les femmes en vesnent. Ainsi leur sort l’ame pat le cul.

Depuis, nous pourmenans par l’isle, rencontrasmes trois gros esventez, les quelz alloient à l’esbat veoir les pluviers1®, qui là sont en abondance, et vivent de mesme dicte. Je advisay que ainsi, comme vous, beuveurs, allans par pays portez flaccons, ferrieres et bouteilles ; pareillement chascun à sa ceinétureportoit un beau petit soufflet. Si par cas vent leur failloit, avecques ces joliz souffletz ilz en forgeoient de tout frays, par attraction et expulsion reciproque, comme vous sçavez que vent, en essentiale definition, n’est aultre chose que air flottant et undoyant.

En ce moment, de par leur Roy, nous fut faiét commandement que de troys heutes n’eussions à retirer en nos navires home ne femme du pays. Car on luy avoit robbé une veze plene du vent propre que jadis à Ulysses donna le bon ronfleur Æolus?, pour guider sa nauf en temps calme; lequel il guardoit religieusement, comme un autre Sangreal, et en guerissoyt plusieurs enormes maladies, seulement en laschant, et eslargissant es malades autant qu’en fauldroit pour forger un pet virginal : c’est ce que les Sanétimoniales?t appellent souner??,

Comment petites pluyes abattent les grans vents.

Page 1