Chapitre XL VI
emplit un vieulx demy brodequin, lequel il portoit à sa ceinéture. Les Diables ne vendirent rien: ains au contraire les paizans en plein marché se mocquoient d’eulx.
Le marché clous, dist le Diable au laboureur : “ Villain, tu m'as à ceste foys trompé, à l’aultre ne me tromperas. — Monsieur le Diable, respondit le labouteur, comment vous aufois je trompé, qui premier avez choisy ? Vray est qu’en cestuy choix me pensiez tromper, esperant rien hors terre ne yssir pour ma part, et dessoubs trouver tout entier le grain que j’avois semé, pour d’icelluy tempter les gens souffreteux, cagotz, ou avares, et par temptation les faire en vos lacz tresbucher. Mais vous estes bien jeune au mestier. Le grain que voyez en terre est moft et corrompu, la corruption d’icelluy a e$té generation de l’aultre que me avez veu vendre. Ainsi choisissiez vous le pire. C’est pourquoy eftez mauldiét en l’'Evangile?. — Laissons, dist le Diable, ce propous : de quoy ceste année sequente pourras tu no$tre champ semer ? — Pour profi&, respondit le laboureur, de bon mesnagier, le conviendroit semer de raves.
— Or, dist le Diable, tv es villain de bien: seme raves à fotce, je les guarderay de la tempeste et ne gresleray poinét dessus. Mais, entends bien, je retiens pour mon partaige ce que sera dessus terre, tu auras le dessoubs. Travaille, villain, travaille. Je voys tenter les hereticques, ce sont ames friandes en carbonnade ; monsieur Lucifer a sa cholicque, ce luy sera une guorge chaulde.”
Venu le temps de la cuillette, le Diable se trouva
au lieu, avecques un esquadron de Diableteaux de chambres. Là rencontrant le laboureur et ses gens, commença seyer et recuillir les feuilles des raves. Après luy le Laboureur bechoit et tiroyt les grosses raves, et les mettoit en poches. Ainsi s’en vont tous ensemble au marché. Le laboureur vendoit tresbien ses raves. Le diable ne vendit rien. Que pis est, on se mocquoit de luy publicquement. “ Je voy bien, villain, dist adoncques le Diable, que par toy je suys trompé. Je veulx faire fin du champ entre toy et moi. Ce sera en tel patt que nous entregratterons l’un l’aultre, et qui de nous deux premier se rendra, quittera sa part du champ. Il entier demourera au vaincueur. La journée sera à huytaine. Va, villain, je te gratteray en Diable. Je alloys tenter les pillars chiquanous, desouyseurs de procès, notaires faulseres, advocatz prevaricateurs; mais ilz m'ont faiét dire par un truchement qu’ilz e$toient tous à moy. Aussi bien se faschet Lucifer de leurs ames. Et les renvoye ordinairement aux Diables souillars de cuisine, sinon quand elles sont saulpoudrées. Vous diétes qu’il n’est desjeuner que de escholiers, dipner que d’advocatz, ressiner que de vinerons, soupper que de marchans, regoubilloner que de chambrieres, et tous repas que de farfadetz5. Il est vray; de fait, monsieur Lucifer se paist à tous ses repas de Farfadetz pour entrée de table. Et se souloit desjeuner de escholiers. Mais (las!) ne sçay par quel malheur, depuys certaines années, ilz ont avecques leurs estudes adjoinét les sain@s Bibles. Pour ceste cause plus n’en pouvons au Diable l’un tirer. Et croy que si les Caphards ne nous y aident, leurs of$tans par menaces, injures,
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force, violence et bruslemens leur sainét Paul d’entre les mains, plus à bas n’en grignoteronsé. De advocatz pervertisseurs de droiét et pilleurs des paouvres gens, il se dipne ordinairement et ne luy manquent. Mais onse fasche de tous jours un pain manger. Il di$t nagueres en plein chapitre qu’il mangeroit voluntiers l’ame d’un caphard, qui eust oublié soy en son sermon recommander?. Et promist double paye et notable appoinétement à quiconques luy en apporteroit une de broc en bouc. Chascun de nous se mit en queste. Mais rien n’y avons profiété. Tous admonnestent les nobles dames donner à leur convent. De ressieuner il s’est abétenu, depuys qu’il eut sa forte colicque provenente à cause que es contrées Boréales l’on avoit ses nourrissons, vivandiers, charbonniers et chaircuitiers oultragé villainement. Il souppe tresbien de marchands usuriers, apothecaires, faulsaires, billonneurs, adulterateurs de marchandises. Et quelques foys qu’il est en ses bonnes, reguobillonne de chambrieres, les quelles, avoir beu le bon vin de leurs maistres, remplissent le tonneau d’eaue puante. Travaille, villain, travaille. Je voys tenter les escholiers de Trebizonde” laisser peres et meres, renoncer à la police commune, soy emanciper des edi&z de leur Roy, vivre en liberté soubterraine, mespriser un chascun, de tous se mocquer, et, prenans le beau et joyeulx petit beguin d’innocence poëticque, soy tous rendre farfadetz10 gentilz.”?
Comment le diable feut trompé par une V/ieille de Papeñfiguiere.
CHaAriTRE XLVII.
Le laboureuf retournant en sa maison estoit triste et pensif. Sa femme, tel le voyant, cuydoit qu’on leust au marché desrobbé. Mais entendant la cause de sa melancholie, voyant aussi sa bourse pleine d’argent, doulcement le reconforta et l’asceura que de ceste gratelle mal aulcun ne luy adviendroit. Seulement que sus elle il eust à se poser et reposer. Elle avoit ja pourpensé bonne yssue. “ Pour le pis (disoit le labouteur) je n’en autay qu’une esrafHadel, Je me rendray au premier coup et luy quitteray le champ. — Rien, rien, dist la vieille; posez vous sus moy et reposez : laissez moy faire. Vous m'avez diét que c’est un petit Diable : je le vous feray soubdain rendre, et le champ nous demourera. Si c’euft esté un grand Diable, il y auroit à penser.”
Le jour de l’assignation estoit lorsqu’en l’isle nous atrivasmes. À bonne heure du matin, le laboureur s’estoit tresbien confessé, avoit communié, comme bon catholicque, et par le conseil du cuté s’estoit au plonge caché dedans le benoistier, en l’estat que l’avions trouvé.
Sus l'instant qu’on nous racontoit ceste histoire, eusmes advertissement que la vieille avoit trompé le Diable et guaingné le champ. La maniere feut telle. Le Diable vint à la porte du laboureur, et, sonnant, s’escria : O villain, villain; çza, ça à belles gryphes! ” Puis entrant en la maison guallant et bien deliberé, et