‹ Le quart livreChapitre 77 sur 241 · Chapitre XLVII · texte numérisé non relu

Chapitre XLVII

ne y trouvant le laboureur, advisa sa femme en terre pleurante et lamentante. ‘ Qu'est cecy ? demandoit le Diable. Où est il ? Que fai& il ? — Ha, dist la vieille, où il est le meschant, le bourreau, le briguant ? Il m’a affollée?, je suis perdue, je meurs du mal qu’il m’a faiét. — Comment, dist le Diable, qu’y à il ? Je le vous gualleray® bien tantoust. — Ha, dist la vieille, il m’a di&, le bourreau, le tyrant, l’essratineur de Diables, qu’il avoit huy assignation de se gratter avecques vous ; pouf essayer ses ongles il m’a seulement gratté du petit doigt icy entre les jambes et m’a du tout affollée. Je suys perdue, jamais je n’en gueriray, reguardez. Encotes est il allé chès le mareschal soy faire esguizer et apoinéter les gryphes. Vous estes perdu, monsieur le Diable, mon amy. Saulvez vous, il n’arrestera poinét. Retirez vous, je vous en prie.”

Lors se descouvrit jusques au menton en la forme que jadis les femmes Persides se presenterent à leurs enfans fuyans de la bataille*, et luy mon$tra son comment a nom. Le Diable, voyant l’enorme solution de continuité en toutes dimensions, s’escria : * Mahon, Demiourgon, Megere, Alecto, Persephoneÿ! il ne me tient pas! Je m'en voys bel erref. Cela’! Je luy quitte le champ.”

Entendens la catastrophe et fin de l’histoire, nous retirasmes en no$tre nauf. Et là ne feismes aultre sejour. Pantagruel donna au tronc de la fabricque de P'Ecclise dixhuiét mille royaulx d’or en contemplation de la paouvreté du peuple et calamité du lieu.

Comment Pantagruel descendit en lisle des Papimanes.

CHaApiTRE XLVIII.

Laissans l’isle desolée des Papefñigues, navigasmes par un jour en serenité et tout plaisir, quant à no$tre veue se offrit la benoiïste isle des Papimanes. Soubdain que nos ancres feurent au port jettées, avant que nous eussions encochél nos gumenes, vindrent vers nous en un esquif quatre personnes diversement vestuz; l’un en moine enfrocqué, crotté, botté; l’aultre en faulconnier, avecques un leurre et guand de oiseau; l’aultre en solliciteur de procès, ayant un grand sac plein d’informations, citations, chiquaneries et adjoutnemens en main; l’aultre en vigneron d’Orléans?, avecques belles guestres de toille, une panouereÿ et une serpe à la ceincture.

Incontinent qu’ilz feurent joinétz à notre nauf, s’escrierent à haulte voix tous ensemble demandans : “ L’avez vous veu, gens passagiers ? l’avez vous veu ?

— Qui? demandoit Pantagruel.

— Celluy là, respondirent ilz.

— Qui est 1l ? demanda frere Jan. Par la mort beuf, je Passommeray de coups”, pensant qu’ils se guementassent de quelque larron, meurtrier ou sacrilege. ‘ Comment, dirent ilz, gens peregrins, ne congnoissez vous l’Unicque.

— Seigneurs, dist Epistemon, nous ne entendons telz termes. Mais exposez nous, s’il vous plaist, de qui enten-

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dez, et nous vous en dirons la verité sans dissimulation.

— C'est, dirent ilz, celluy qui est. L’avez vous jamais veu ?

— Celluy qui est, respondit Pantagruel, par nostre Théologicque doctrine, est Dieu. Et en tel mot se declaira à Moses. Oncques certes ne le veismes, et n’est visible à œilz corporelz.

— Nous ne parlons mie, dirent ilz, de celluy hault Dieu qui domine par les Cieulx. Nous parlons du Dieu en terre. L’avez vous oncques veu ?

— Ilz entendent, dist Carpalim, du Pape, sus mon honneur.

— Ouy, ouy, respondit Panurge, ouy dea, messieurs, j'en ay veu troys5, à la veue desquelz je n’ay gueres ptofitéé. — Comment, dirent ilz, nos sacres Decretales chantent qu’il n’y en a jamais qu’un vivant. — J'entends, respondit Panurge, les uns successivement après les aultres. Aultrement n’en ay je veu qu’un à une fois.

— O gens, dirent ilz, troys et quatre foys heureux, vous soyez les bien et plus que tresbien venuz!”?

Adoncques s’agenoillerent devant nous, et nous vouloient baiser les pieds. Ce que ne leurs voulusmes permettre, leur remontrans que au Pape, si là de fortune en propre personne venoit, ilz ne sçauroient faire d’adventaige. “ Si ferions, si respondirent ilz. Cela est entre nous ja resolu. Nous luy baiserions le cul sans feuille, et les couilles pareillement. Car il a couilles le pere sain&, nous le trouvons par nos belles Decretales, aultrement ne seroit il Pape. De sorte qu’en subtile philosophie Decretaline ceste consequence est necessaire : il est Pape, il à doncques couilles. Ft quand

couilles fauldroient au monde, le monde plus Pape n’auroit?7.”

Pantagruel demandoit ce pendent à un mousse de leur esquif qui estoient ces personnaiges. Il leur feist response que c’estoient les quatre estatz de l’isle : adjousta d’adventaige que serions bien recuilliz et bien traic- : tez, puys qu’avions veu le Pape. Ce que il remon$tra à Panurge, lequel luy dist secretement. “ Je foys veu à Dieu, c’est cela. Tout vient à poinét, qui peult attendre. À la veue du Pape jamais n’avions profiété ; à ceste heure, de par tous les Diables! nous profitera comme JévoNru

Âllors descendismes en terre, et venoit au davant de nous comme en procession tout le peuple du pays, homes, femmes, petitz enfantz. Nos quatre estatz leurs dirent à haulte voix: “Ilz le ont veu! Ilz le ont veul Iz lerontiveu là

À ceste proclamation tout le peuple se agenoilloit davant nous, levans les mains joinétes au ciel, et cryans : HO VSensr heureux! OlMbien hetreuxl RE PM EAReS crys plus d’un quart d’heure. Puys y accourut le maistre d’escholle avecques tous ses pedagogues, grimaulx et escholiers, et les fouettoit magistralement, comme on souloit fouetter les petitz enfans en nos pays, quand on pendoit quelque malfaiéteur, afin qu’il leurs en soubvint. Pantagruel en feut fasché et leurs dist : “ Messieurs, si ne desistez fouetter ces enfans, je m'en retourne.” Le peuple s’estonna, entendent sa voix Stentoréef et veiz un petit bossu à longs doigtz demandant au maitre d’eschole : Vertus de Ex/ravagantes®! ceulx qui voyent le Pape deviennent ilz ainsi grands

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comme ce$tuy cy qui nous menasse ? O qu’il me tarde merveilleusement que je ne le voy, affin de croistre et grand comme luy devenir.”

Tant grandes feurent leurs exclamations que Homenazi y accourut (ainsi appellent ilz leurs evesque) sus une mule desbridée, caparassonnée de verd, accompaigné de ses appous1t (comme ilz disoient), de ses suppos aussi, pottans croix, banieres, confalons, baldachins, torches, benoistiers.

Et nous vouloit pareillemenit les pieds baiser à toutes forces (comme feist au pape Clement le bon Christian Valfinier1?) disant qu’un de leurs hypophetes15, desgresseur et glossateur de leurs sainétes Decretales, avoit par escript laissé que ainsi comme le Messyas, tant et si long temps des Juifz attendu, en fin leurs estoit advenu, aussi en icelle isle quelque jour le Pape viendroit; attendens ce$te heureuse journée, si là arrivoit personne qui l’eust veu à Rome ou aultre part, qu’ilz eussent à bien le festoyer, et reverentement traicter.

Toutesfoys nous en excusasmes honestement.

Comment Homenaz, evesque des Papimanes, nous monffra les uranopetes Decretales.

CHaArITRE XLIX.

Puys nous dist Homenaz : “ Par nos sainétes Decretales nous est enjoinét et commendé visiter premier les ecclises que les cabaretz. Pourtant, ne declinans de ceste institution, allons à l’ecclise; après, irons

bancqueter. — Home de bien, dist frere Jan, allez davant, nous vous suivrons. Vous avez parlé en bons termes et en bon Christian. Ja long temps a que n’en avions veu. Je m'en trouve fort resjouy en mon esprit, et croy que je n’en repaistray que mieulx. C’est belle chose rencontrer gens de bien.”

Approchans de la porte du temple, apperceusmez un gros livre doré, tout couvert de fines et precieuses pierres, balais, esmerauldes, diamans et unions plus ou autant que pour le moins excellentes que celles que Octavian consacra à Juppiter Capitolint. Et pendoit en l’air ataché à deux grosses chaines d’or au zoophore? du portal. Nous le reguardions en admiration. Pantagruel le manyoit et tournoyt à plaisir, car il y pouvoit aizement toucher. Et nous afermoit que au touchement d’icelles, il sentoit un doulx prurit des ongles et desgourdissement des bras, ensemble temptation vehemente en son esprit de battre un sergent ou deux, pourveu qu’ilz n’eussent tonsureÿ.

Adoncques nous diét Homenaz : “ Jadis feut aux Juifz la loy par Moses baillée escripte des doigts propres de Dieu‘. En Delphes davant la face du temple d’Apollo fut trouvée ceste sentence divinement escripte : GNOG! SEAYTON 5. Et par certain laps de temps après feut veue £r, aussi divinement escripte et transmise des Cieulx6. Le simulachre de Cybele feut des Cieulx en Phrygie transmis on champ nommé Pesinunt?. Aussi feut en Tauris le simulachre de Diane, si croyez Euripidest. L’oriflambe feut des Cieulx transmise aux nobles et treschrestians Roys de France, pour combattre les infideles®. Regnant Numa Pompilius, Roy second

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des Romains en Rome, feut du Ciel veu descendre le tranchant bouclier, di& Ancilel0. En Acropolis de Athenes jadis tomba du ciel empiréll la Statue de Minervel?. Icy semblablement voyez les sacres Decretales escriptes de la main d’un ange Cherubin. Vous aultres gens Transpontins, ne le croirez pas. — Assez mal, respondit Panurge. — Et à nous icy miraculeusement du Ciel des Cieulx transmises, en façon pareille que par Homere, pere de toute Philosophie (exceptez tous jours les dives Decretales), le fleuve du Nile est appelé Diipetes!5, Et parce qu’avez veu le Pape, evangeliste d’icelles et protecteur sempiternel, vous sera de pat nous permis les veoir et baiser au dedans, si bon vous semble. Mais il vous conviendra, par avant, trois jours jeuner et regulierement confesser, curieusement espluchans et inventorizans vos pechez tant dru qu’en terre ne tomba$t une seule circonstance, comme divinement nous chantent les dives Decretales que voyez. À cela fault du temps.

— Home de bien, respondit Panurge, Decrotoueres, voyte, diz je, Decretales avons prou veu en papier, en parchemin lanterné, en velin, escriptes à la main, et imprimées en moullelf, Ja n’est besoing que vous penez à ceste cy nous monétrer. Nous contentons du bon vouloir et vous remercions autant. — Vraybis, dist Homenaz, vous n’avez mie veu cestes cy angelicquement escriptes. Celles de vostres pays ne sont que transsumpts des no$tres, comme trouvons escript par un de nos antiques Scholiastes Decretalins. Au reste vous prye n’y espargner ma peine. Seulement advisez si voulez confesser et jeuner les troys beaulx petitz

jours de Dieu. — De cons fesser, respondit Panurge, très bien, nous consentons. Le jeune seulement ne nous vient à propous, car nous avons tant et trestant par la marine jeuné que les araignes ont fait leurs toilles sus nos dens. Voyez icy ce bon frere Jan des Entommeures (à ce mot Homenaz courtoisement luy bailla la petite accolade), la mousse luy est creue on gouzier par faulte de remuer et exercer les badiguoinces et mandibules. — Il diét vray, respondit frere Jan. J’ay tant et trestant jeuné que j’en suys devenu tout bossu.

— Entrons, dist Homenas, doncques en l’Ecclise, et nous pardonnez si presentement ne vous chantons la belle messe de Dieu. L’heure de myjour est passée, après laquelle nous defendent nos sacres Decretales messe chanter, messe, diz je, haulte et legitime. Mais je vous en diray une basse et seiche15.

— J'en aimeroys mieulx, dist Panurge, une mouillée de quelque bon vin d'Anjou. Boutez doncq, boutez bas et roiddet6,

— Verd et bleul?1 dist frere Jan, il me desplaist grandement qu’encores est mon estomach à jeun. Car ayant tresbien desjeuné et repeu à usaige monachal, si d’adventure il nous chante ce Requiem, je y eusse porté pain et vinl® par les traicts passezl®, Sacquez, chocquez, boutez, mais troussez la court, de paour que ne se crotte?0, et pour aultre cause aussi, je vous en prye.”

* Chapitre L 18]

Comment, par Homenaz, nous feut monftré

larchetype d’un Pape.

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