Chapitre LV/IT
le manoir de Areré (c’est vertu) par Hesiode descript®, sans toutesfoys prejudice de plus saine opinion.
Le gouverneur d’icelle estoit messere Gaster{, premier maistre es ars de ce monde. Si croyez que le feu soit le grand maistre des ars, comme escript Ciceroÿ, vous errez et vous faictez tort. Car Cicero ne le creut oncques. Si croyez que Mercure soit premier inventeur des ars, comme jadis croyoient nos antiques Druidest, vous fourvoyez grandement. La sentence du Satyricque? est vraye, qui dit messere Ga$ter estre de tous ars le maistre.
Avecques icelluy pacifñicquement residoit la bonne dame Penie8 aultrement dite Souffreté, mere des neuf Muses® ; de laquelle jadis en compaignie de Porus, seigneur de Abondance, nous nasquit Amour le noble enfant mediateur du Ciel et de la Terre, comme atteste Platon #7 Symposio 1,
À ce chevalereux Roy force nous feut faire reverence, jurer obéissance et honneur porter. Car il est imperieux, rigoureux, rond, dur, difficile, inflectible. À luy on ne peut rien faire croire, rien remonétrer, rien persuader, Il ne oyt poinét. Et comme les Ægyptiens disoient Harpocrasti, Dieu de silence, en grec nommé Sigalion!2, estre affomé, c’est à dire sans bouche, ainsi Ga$ter sans aureilles feut créél3 ; comme en Candie le simulachre de Juppiter estoit sans aureillest#, Il ne parle que par signes. Mais à ses signes tout le monde obeist plus soubdain qu’aux ediétz des Preteurs, et mandemens des Roys. En ses sommations, delay aulcun et demeure aulcune il ne admet. Vous diétez que au rugissement du lyon toutes beftes loing à l’entour fremissent, tant
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(sçavoir est) que estre peult sa voix ouie. Il est escript. Il est vray. Je l’ay veu. Je vous certifie que au mandement de messere Ga$ter tout le ciel tremble, toute la terre bransle. Son mandement est nommé : faire le sault sans delay, ou mourir.
Le pillot nous racontoit comment un jour, à l’exemple des membres conspirans contre le ventrel5, ainsi que descript Æsope, tout le royaume des Somates16 contre luy conspira et conjura soy soubs$traire de son obeissance. Mais bien tou$t s’en sentit, et s’en repentit, et retourna en son service en toute humilité. Aultrement tous de male famine perissoient.
En quelques compaignies qu’il soit, discepter ne fault de superiorité et præference: tousjours va davant, y feussent Roys, Empereurs, voire certes le Pape. Et au concile de Basle17, le premier alla, quoy qu’on vous die que lediét concile fut sedicieux, à cause des contentions et ambitions des lieux premiers18, Pour le servir tout le monde e$t empesché, tout le monde labeure. Aussi pour recompense il fait ce bien au monde qu’il luy invente toutes ars, toutes machines, tous metiers, tous engins et subtilitez. Mesmes es animans brutaulx il apprend ars desniées de Nature. Les corbeaulx, les gays, les papegays, les estourneaulx, il rend poëtes; les pies il fait poëtridesl®, et leur aprent languaige humain proferer, parler, chanter. Et tout pour la trippe!
Les aigles, gerfaulx, faulcons, sacres, laniers, autours, esparviers, esmerillons?0; oizeaux aguars?1, peregrins, essors, rapineux, sauvages, il domesticque et apprivoise, de telle facon que, les abandonnant en pleine liberté du Ciel, quand bon luy semble, tant hault
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qu’il vouldra, tant que luy plaist, les tient suspens, errans, volans, planans, le muguetans, luy faisans la cour au dessus des nues ; puys soubdain les fait du ciel en terre fondre. Et tout pour la trippe!
Les elephans, les Ilyons, les rhinocerotes, les ours, les chevaulx, les chiens il fai@ danser, baller, voltiger, combattre, nager, soy cacher, aporter ce qu’il veult, prendre ce qu’il veult. Et tout pour la trippe!
Les poissons tant de mer comme d’eau doulce, balaines et monstres marins, sortir il faiét du bas abisme, les loups jeéte hors des boys??, les ours hors. les rochiers, les renards hors les tesnieres, les serpens lance hors la terre, en grand nombre. Et tout pou la trippe !
Brief, est tant enorme que en sa rage il mange tous, bestes et gens, comme feut veu entre les Vascons, lors que Q. Metellus les assiegeoit par les guerres Sertorianes??, entre les Saguntins assiegez par Hannibal?, entre les Juifz assiegez par les Romains? ; six cens aultres aultres. Et tout pour la trippe!
Quand Penie sa regente se meét en voye, la part qu’elle va, tous parlemens sont clous, tous ediétz mutz, toutes ordonnances vaines. À loy aulcune n’est subjeéte, de toutes est exempte. Chacun la refuit en tous endroi&z, plus toust s’exposans es naufrages de mer, plus tout eslisans par feu, par mons, par goulphres passer, que d’icelle estre apprehendez.
Comment, en la court du maifire ingenieux, Pantagruel detefia les Engañtrimythes et les Gaftrolatres.
CHariTRE LVIII.
En la court de ce grand maitre Ingenieux, Pantagruel apperceut deux manieres de gens, appariteurs importuns et par trop officieux, les quelz il eut en grande abhomination. Les uns estoient nommés Engastrimythes1, les aultres Gastrolatres?.
Les Engastrimythes soy disoient estre descenduz de l’antique race de Eurycles, et sus ce alleguoient le tesmoignage d’Aristophanes, en la comedie intitulée /es T'ahons, ou Mousches guespes*. Dont anciennement estoient diéts Eurycliens, comme escript Plato, et Plutarche on livre De la cessation des oracles. Es sain@tz Decrets, 26, quefl. 3, sont appellés Ventriloques : et ainsi les nomme, en langue Ionicque, Hippocrates, id. V. Epid., comme parlans du ventre. Sophocles les appelle Szernomantest. C’eStoient divinateuts, enchanteurs et abuseuts du simple peuple, semblans, non de la bouche, mais du ventre parler et respondre à ceulx qui les interrogeoient.
Telle estoit, environ l’an de nof$tre benoïst Servateur 1513, Jacobe Rodogine, Italiane, femme de basse maison. Du ventre de laquelle nous avons souvent ouyf, aussi ont aultres infiniz en Ferrare et ailleurs, la voix de l’esprit immonde, certainement basse, foible et petite, toutesfoys bien articulée, distinéte et intelligible, lorsque, par la cutiosité des riches seigneurs et
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princes de la Guaulle Cisalpine, elle estoit appelée et mandée. Les quelz, pour houster tout doubte de fiction et fraulde occulte, la faisoient despouiller toute nue et luy faisoient clourre la bouche et le nez. Cestuy maling esprit se faisoit nommer Crefpelu où Cincinnafule, et sembloit prendre plaisir estant ainsi appellé. Quand ainsi on l’appelloit, soubdain aux propous respondoit. Si on l’interrogeoit des cas præsens ou passez, il en respondoit pertinemment, jusques à tirer les auditeurs en admiration. Si des choses futures, toujours mentoit; jamais n’en disoit la vérité. Et souvent sembloit confesser son ignorance, en lieu de y respondre, faisant un gros pet, ou marmonnant quelques motz non intelligibles et de barbare termination.
Les Ga$trolatres, d’un aultre cousté, se tenoient serrez par trouppes et par bandes, joyeulx, mignars, douilletz aulcuns, aultres tristes, graves, severes, rechignez, tous ocieux, rien ne faisans, poinét ne travaillans, poys et charge inutile de la Terre, comme dit Hesiode”7; craignans (scelon qu’on povoit juger) le Ventre offenser et emmaigrir. Au reste, masquez, desguisez et vestuz tant e$trangement que c’estoit belle chose.
Vous diétes, et est escript par plusieurs saiges et antiques Philosophes®, que l’industrie de Nature appert merveilleuse en l’esbattement qu’elle semble avoir prins formant les coquilles de mer : tant y veoyd on de varieté, tant de figures, tant de couleurs, tant de traiétz et formes non imitables par art. Je vous asceure qu’en la vesture de ces Gastrolatres coquillons® ne veismes moins de diversité et desguisement. Ilz tous tenoient Ga$ter pour leur grand Dieu, le adoroient comme Dieu
luy sacrifioient comme a leur Dieu omnipotens, ne recongnoissoient aultre Dieu que luy; le servoient, aymoient sus toutes choses, honoroient comme leur Dieu. Vous eussiez diét que proprement d’eulx avoit le sain@ Envoyé escript, Philippens IIT : Plusieurs sont des quelz souvent je vous ay parlé (encores presentement je le vous dis les larmes à l’œil) ennemis de la croix du Christ, des quelz Mort sera la consommation, des quelziVentreiestile Dieu
Pantagruel les comparoit au Cyclope Polyphemus, lequel Euripides faiét parler comme s’ensuytit: “ Je ne sacrifie que à moy (aux dieux poinét) et à cestuy mon ventre, le plus grand de tous les Dieux.”
De la ridicule Slatue appellée Monduce, et comment et quelles choses sacrifient les Gaftrolatres à leur Dieu V/entripotent.