Repostement. en cachette
dangereuses pour le parti qu'on désirait ménager? Redoutait-on donc de se heurter à la preuve des graves soupçons que la rumeur publique avait déjà répandus? Savait-on déjà en haut lieu à quoi s'en tenir sur les conclusions auxquelles devait aboutir l'enquête? Enfin, soupçonnait-on déjà la main qui avait conduit les coups des assassins, et craignait-on de le révéler ? C'est très probable, tant le duc de Bourgogne s'était rendu redoutable par la puissance de son parti et la popularité qu'il s'était acquise en dénonçant publiquement, sans cesse, les ruineuses prodigalités du duc d'Orléans, son rival politique.
Mais cette enquête ne devait point aboutir, puisque le vendredi 2o novembre, c'est-à-dire le surlendemain de son crime, entendant au conseil des princes qu'on venait enfin d octroyer au prévôt l'autorisation de poursuivre ses instigations jusque dans les hôtels des principaux officiers de la couronne et même jusque dans ceux des princes, et prévoyant ainsi que tout allait être bientôt découvert, le duc de Bourgogne faisait les aveux les plus complets. Ces aveux rendaient donc entièrement inutile toute nouvelle poursuite d'enquête ; aussi trouve-t-on le rapport du prévôt interrompu justement à la date même du 25 novembre. Ainsi tronquées, les informations de cette enquête deviennent pour l'histoire des documents inexacts par leur insuffisance même ; et, quelque circonstanciés qu'en paraissent certains détails, on ne saurait accorder à ces informations le même degré d'authenticité, la même valeur de précision qu'au récit d'Enguerrand de Monstrelet, établi d'après des sources mieux choisies, plus certaines, d'après des investigations moins hâtives et plus complètes.
Ecrivain du parti bourguignon, Enguerrand de Monstrelet devait être, en effet, très bien renseigné sur le lieu et les circonstances de la mort du duc d'Orléans, si bien que Bonamy déclare qu'il faut s'en tenir à cet égard au récit de ce chroniqueur. Mais alors, pourquoi Bonamy n'a-t-il pas prêché d'exemple en adoptant le récit de Monstrelet de préférence à tout autre ?
Or, suivant le conseil de Bonamy plutôt que son exemple, si l'on s'en tient au récit de Monstrelet, on y trouve justement que c'est
LE Q1 ARTIËB DAHBB1 I E (i 1
avant d'avoir atteint la porte Barbette, que le duc d'Orléans fut assailli par ses meurtriers, témoin ce passage : « Et quant il vint o assez prés de celle porte Barbète, les dix-huit hommes dessusdiz, o qui estoient couvertemenl armez l'attendoient auprès d'une mai- « son... Et lors, incontinent, iceulx meuz de hardie et oultrageuse
voulenté, saillirent tous ensemble à l'encontre du dit duc, et en y
eul ung (jui s'escria : « A mort! à mort! » et le féry d'une hache. « tellement qu'il lui coppa le poing tout jus, etc., etc.. » Sur ce point, comme sur bien d'autres d'ailleurs, Monstrelet est bien d'accord avec le Religieux de Saint-Denis. En effet, voici comment, en cette circonstance, s'exprime ce dernier : « La veille donc de la « Saint-Clément, comme le duc sortait vers le soir de chez la Reine, " où il avait soupe joyeusement, et s'en retournait accompagné de « cinq personnes seulement, à l'hôtel Saint-Paul... -1 peine le duc » fut-il dans la rue qu'il se vit enveloppé tout à coup par dix-sept
assassins. Au même instant, Raoul, leur chef, transporté d'une e page vraiment diabolique, lui abattit la main gauche d'un seul « coup de sa hache, puis lui asséna sur le crâne un autre coup qui -■ donna la mort à cet illustre prince... ' »
Dans aucun de ces deux récits, pas plus que dans bien d'autres chroniques de ce temps, telles que celles de Juvénal des Ursins 2 et (lf Cabaret d Oronville 3, il n'est dit que le duc d'Orléans fut assassiné devant l'hôtel de Rieux. Monstrelet dit seulement que son corps fut transporté à l'hôtel du maréchal de Rieux par les serviteurs de la maison de cet infortuné prince, qui n'apprirent la nouvelle du meurtre qu'environ une demi-heure après sa perpétration. Quant au lieu même de l'embuscade où vint tomber le duc d'Orléans, le récit (lf Monstrelet vient bien de nous indiquer, sans plus de désignation, que c'est en arrivant près de la porte Barbette que ce prince fut assailli par ses assassins qui « l'attendoient auprès d'une maison. » Si cette maison avait été aussi bien celle de l'Image Xotre-
l. Chronique 'lu religieux de Saint-Denis, traduite e( publiée par !.. Bellaguet, t. III, p. 732.
•'. Jean Juvénal 'l<-~ Ursins, Histoire de Charles l / Panthéon littéraire . p. 137. 3. Cabaret d'Oronville, Vie de Louis de Bourbon Ibid. . p. 192.
1)2 LE QUARTIER RARBETTE
Dame, située en deçà de la porte Barbette et vis-à-vis de l'hôtel de Rieux, Monstrelet n'aurait pas manqué de l'indiquer, puisqu'il en parle un peu plus loin, pour dire que, suivant le plan que les meurtriers y avaient arrêté d'avance, l'un d'eux y mit le feu pendant que les autres accomplissaient plus loin leur homicide : habile stratagème de diversion, du reste, ayant pour but de détourner l'attention publique du lieu du meurtre et de la direction de la retraite des coupables.
Il est bien exact que la maison à l'Image Notre-Dame se trouvait juste enface de l'hôtel de Rieux : mais pour cette raison seule, l'endroit eut été bien mal choisi pour y tendre une embuscade. Que les assassins aient occupé cette maison pour se tenir plus à portée des allées et venues de celui qu'ils guettaient, cela ne fait point l'ombre d'un doute. Il paraît, d'ailleurs, qu'ils n'eurent guère le choix en cette occurrence, car, d'après le rapport d'enquête du prévôt, ils n'auraient guère trouvé, dans le quartier, que cette maison de disponible pour les loger tous ensemble et abriter leurs conciliabules.
Mais ce qu'on ne saurait comprendre ni admettre, c'est que les assassins aient choisi précisément cet endroit pour exécuter leur criminelle besogne : c'est-à-dire ostensiblement, sous les fenêtres mêmes du maréchal de Rieux, un allié fidèle et dévoué du duc d'Orléans, à une heure aussi peu avancée de la nuit, car il était à peine huit heures du soir et les boutiques de la rue n'étaient point encore closes ; tandis que un lieu désert, écarté, où ils étaient certains que devait passer la victime désignée à leurs coups, leur convenait beaucoup mieux pour l'attendre dans l'ombre et la frapper plus sûrement. Cet endroit propice à leur abominable entreprise, ils l'avaient donc trouvé et mis à profit : il était situé non pas contre la maison à l'Image Notre-Dame, mais à quelques pas en dehors delà porte Barbette, à 1 extérieur de la vieille enceinte de la ville.
Il y avait alors, en sortant de la porte Barbette et en tournant immédiatement à main droite, un chemin assez désert, conduisant à la Culture-Sainte-Catherine. Là ne s'élevaient encore que les maisons dites d'aumône, qu'habitaient de pauvres gens appelés francs-
bourgeois, avec Lesquels nous ferons plus ample connaissance dans un prochain chapitre. Enfin, ce chemin était précisément la rue des
Poulies dont nous avons précédemment expliqué le vocable, et que traversait alors la ruelle ou allée des Poulies dont nous avons aussi parlé. Au xv siècle, on retrouve celle-ci sous le nom d'allée aux Arbalétriers parce qu'elle conduisait à un champ qui longeait les vieux murs de Philippe- Auguste et servait de lieu d'exercice aux Arbalétriers de la ville. Aussi, appelait-on cet endroit le champ aux Arbalétriers; il s étendait "depuis le derrière des maisons de la Vieillerue-du-Temple, jusqu'à la culture Sainte-Catherine. Cet emplacement fut donné aux arbalétriers de la ville par Charles V en 1379 '.
Dans un autre titre du Temple en date du 13 décembre 1414, il est dit que c'est par cette allée qu'on allait à la porte du bout des jardins de l'hôtel du vicomte de Melun, comte de Tancarville. grand chambellan de Charles VI ''. Il ne nous paraît pas douteux que le mur. dans l'épaisseur duquel cette porte était pratiquée, n'était autre que la dite vieille muraille d'enceinte.
Ainsi coupée en deux tronçons parla rue des Poulies, l'allée des Arbalétriers aurait aujourd'hui sa direction indiquée, d'une part, par la rue des IIospitalières-Saint-Gervais ; d'autre part, par l'impasse du n° 38 de la rue des Francs-Bourgeois.
Mais d'autres titres du xve siècle nous apprennent aussi que l'allée des Arbalétriers aboutissait justement à certaine issue de L'hôtel Barbette, qu'on appelait la porte aux Arbalétriers '■'. Ainsi, pour gagner cette issue, fallait-il. après être entré rue des Poulies,
1. Sauvai, loc. cit., t. I", p. 170: t. II, p. 693 : t. III, p. 659. — Juillet. Inc. cit., t. III. Quartier Saint-Antoine, p. 123. — Bouquet, Mémoire historique et criti(jue sur la topographie de Paris, Paris, 1771, in-4. p. 212. — Bonnardot, Dissertations sur les enceintes de Paris. Paris, 1*52. in-4, p. 61. —Arch. nat., S 5072*. n° 19 de la 65r liasse
I 149 . — Arch. nat.. S 5073", n' 39 1414 . — En 1390. les arbalétriers lurent transféré- entre Les rues Saint-Denis el Montorgueil, à L'extérieur et au long du vieux rempart de Philippe-Auguste, on il- restèrent jusqu'en 1601. Ils s établirent dès lors près de la porte Saint-Antoine sur les nouveaux remparts, au bastion d'Ardoise.
2. Arch. nat., S 5082*, t Bfl v. — L'hôtel de Tancarville. auparavant bâte! du roi
ile, puis de Longueville, comte de Saint-Pol, puis de Chavigni, de Bosmelet, de La Force, enfin prisons de la Grande et de la Petite Force : détruit et traversé par la rue Malher.
S. Arch. ruU.,MM 134 1 i 47 . S 5082», 1 il v ! 181 S 5544, f° 146 V (1466).
prendre à main gauche l'allée des Arbalétriers; puis on laissait à droite les maisonnettes des Francs-Bourgeois, tandis qu'on longeait à gauche les jardins et les derrières de plusieurs logis qui avaient leurs pignons tournés sur la partie extra-muros de la Vieille rue du Temple, alors désignée, comme nous l'avons déjà dit, sous le nom de rue Barbette. Voici, suivant leur ordre d'emplacement, quels étaient ces logis au temps d'Isabeau de Bavière. Pour commencer, c'étaient les deux anciennes maisons de Bernard de Bonnieres, dont l'une faisait le coin de la rue des Poulies, auquel coin devait être accrochée, près d'un siècle plus tard, la jolie tourelle qu'on y peut encore admirer : les deux maisons de Bernard de Bonnieres étaient, par voie d'acquisition, passées aux mains du bourgeois Fleuret Carré, depuis 1401 *. Puis, venaient, immédiatement après, trois masures contiguës, qui avaient appartenu, en 1376, la première à Raoul Fouques, la suivante à Ysembert le Chou, et la dernière à Robin-le-Sorcier 2. Puis, toujours en suivant, c'était la maison à l'enseigne de la Faulx, que détenait alors un chambellan maître-d'hôtel de la reine Isabeau, le chevalier Loys de Villiers 3. Enfin, c'était la vieille hôtellerie du Moulinet que le drapier Jehan Auclou avait acquise de Jehan Lombart, le 14 février 1390, moyennant 25 francs d'or, pour y tenir profession d'hôtellier 4. Cette hôtellerie tenait d'une part à la maison de Loys de Villiers, et d'autre part à une « masure » qui faisait partie de l'hôtel Barbette ; par derrière il y avait un jardin qui dépendait de la dite hôtellerie et attenait au mur où se trouvait « la grand' porte du chemin des Arbalétriers 5 ».
Il est maintenant facile d'établir sûrement que c'est par cette porte même de derrière et son allée d'accès que le duc d'Orléans passait de préférence, par mesure de prudence et de discrétion, lors-