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LE DINER

Enfin arrive le soir, prairie arrosée de bière où paissent de belles génisses superbement parées et prêles à tous les sacrifices. La joie, avec ses bottines pointues, son binocle et son grand faux-col, s'assied aux terrasses du boulevard. Si l'on ne peut nier que ce quartier

Saint-Michel exhale une terrible odeur de cigares humides et de café à la crème, ajoutons que les jeunes gens des deux sexes, à dix-neuf ans, aspirent joyeusement cette haleine de médiocrité.

« On y mange assez mal, mais c'est gai... » Cette phrase doit être dite avec un sourire indulgent et un geste de l'épaule. On ajoute d'une voix posée : « Et puis c'est de la vraie viande. »

Sur CCS mots, on entre au restaurant très illuminé et où l'on peut, pendant huit jours au moins, trouver de l'imprévu.

Pour retourner le soir à la table d'hôte du matin, sombre et monotone, mais économique, il faudrait trop d'énergie. Au restaurant (3 francs environ le repas), les filles, seules, ou accompagnées et alors discrètement saluées très fort par les intérimaires, mènent la joie et le tapage. Rarement jolies, mais gracieuses parfois et toujours ingénieuses à se faire remarquer. Elles ont de la verve, la tradition de certaines réparties plaisantes, des goûts jeunes, plus de sincérité que les étudiants en droit, moins de grossièreté que les médecins. Quelquesunes sont populaires. La majorité des dîneurs, qui pour des raisons d'économies, qui par défaut d'analyse, ne connaissent d'elles que l'audace de leurs chapeaux et de leurs rires, et conservent ainsi des illusions.

Autour de moi, un grand nombre d'axiomes sont formulés. La jeunesse aime à affirmer:

— Ça n'empêche. C'était autrement gai il y a trois ans. Je...

— C'est très bête de dépenser son argent dans les brasseries.

Je...

Il est élégant de dîner, solitaire et muet, à une petite table où il y a des marennes vertes et une bouteille dans son panier d'osier; au dessert, fumer un bock du garçon. Le sublime serait de conserver un naturel parfait. On peut aussi avoir l'air lassé; en ce cas, le thé au lieu de vin est de bon ton, d'ailleurs économique.

Mon voisin assistait à la séance de la Cham- \ bre. Les députés de chez lui l'ont fait entrer : des farceurs ; ils étaient heureux de lui serrer la main...

Je songe à ce qu'écrivait jadis un observateur : en France, il n'y a que deux partis politiques,

— soles gens de vingt ans et ceux de quarante. Gela fut vrai. Aujourd'hui ces jeunes étudiants sont vieux, réellement. De plus en plus, la question se réduit à ceci, qui est grave : ceux qui ont et ceux qui veulent avoir. Dans cette salle, près des filles aux belles poitrines, dans la fumée des cigares indulgents, quelque nuance qu'on affiche, on sera tous complices pour jouir. Mais des misérables crémeries, à cette même heure, sortent des étudiants, jeunes aussi et besogneux, qui lèchent de poussiéreuses cigarettes, et réintègrent, le cœur aigri et l'estomac empesté, leurs soupentes : de là vient le danger.

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