‹ Le quatorze juillet. Danton. Les loupsChapitre 11 sur 151 · CAMILLE DESMOULINS · texte numérisé non relu

CAMILLE DESMOULINS

Chauves-souris de Vénus, vous voilà bien hères d'avoir croqué l'argent d'un pauvre petit diable ! — Morbleu ! il ne vous en veut pas.

« Je le perdrais encor si j'avais à le perdre !... »

UN VIEUX BOURGEOIS

A bourse de joueur n'y a point de loquet.

GONCHON

Jeune homme, je vois que vous êtes gêné. Pour vous obliger, je vous prêterai sur cette chaîne trois écus.

DESMOULINS

Généreux Gonchon, tu veux donc me mettre tout nu comme un Saint-Jean ? Laisse faire ces demoiselles. Elles s'en chargent bien sans toi.

GONCHON

Jean-foutre de petit gueux, sais-tu à qui tu parles?

DESMOUI.INS.

Tu es Gonchon : c'est tout dire. Tu es bijoutier, usurier, horloger, banquier, limonadier, bordelier. Tu es tout, tu es Gonchon, roi des tripots.

LE U JUILLET i:{

GONCHON

Que parles-tu de tripots? J'ai fondé quelques elubs, où sous prétexte de divertissements honnêtes et naturels, on 3e réunit pour étudier les moyens de réformer l'Etat : — {semblées de libres citoyens, de patriote^...

DESMOl UNS.

Où la patrie va-t-elle se nicher ?

GONCHON

... La Société des hommes de la Nature...

DESMOULINS

Des femmes de la nature.

GONCHON

Mauvais plaisant ! Si tu n'as pas assez de pudeur pour respecter un homme respectable, respecte au moins l'enseigne sous l'égide de laquelle ma maison est placée.

DE5M<»i II NS, sans regarder.

Ile enseigne ? Aux quarante voleurs ?

GONCHON, furieux.

Au Grand Necker !

DESMOULINS

Tu es dur pour lui, Gonchon. — u regarde... Et qu'y a-t-il de l'autre côté ?

GONCHON

Ce n'est rien.

DESMOl i

Je vois un autre portrait.

C'est le duc d'Orléans. Deux faces d'une même figure.

Le devant et le derrière ! — Cet» pi écoutent ri i lionchon

s'avance, menaçant, avec ses marchands, vj est bon, C est bon, ne

me fais pas assommer par ta garde prétorienne. Tu veux un certificat de civisme:* 0 Janus Gonchon, je te l'accorde. Tu donnes du pain à tous les fripons de Paris, et tu prends celui des honnêtes gens, de sorte qu'ils n'ont plus qu'une envie : aller se battre. Audax e( edax. Vive la Révolution !

GONCHON

Je te pardonne, parce qu'on ne se bat pas en présence de l'ennemi... et parce que tu es un client. Mais je te donne rendez-vous tout à l'heure devant les Versaillais.

DESMOULINS

Est-ce qu'ils viennent vraiment ?

GONCHON

Ah! tu pâlis déjà? — Le combat se prépare. Les mercenaires de Lorraine et de Flandre sont dans la plaine de Grenelle ; l'artillerie à Saint-Denis ; la cavalerie allemande à l'École militaire. A Versailles, le maréchal, entouré d'aides de camp, lance des ordres de guerre. Ils attaqueront, cette nuit.

UNE FEMME

Miséricorde! Qu'allons-nous devenir?

Vt

UN BOURGEOIS

Les brigands! Ils nous traitent comme si nous étions

UN OUVRIER, à Gonchon.

D'où sais-tu cela ? La route de Versailles est coupée. Ils ont mis des canons au pont de Sèvres. Ils empêchent de passer.

GONCHON

Des soupçons ? Je fais manger mon poing au premier qui doute de mon civisme. Est-ce qu'on ne connaît point Gonchon , ici ?

On ne te soupçonne pas. Apaise-loi. Nous avons trop à faire pour nous quereller entre nous. On te demande d'où tu tiens ces renseignements.

GONCHON

Je n'admets point qu'on me questionne. Je sais ce que

je sais. J'ai mes informations.

UN AUTRE OUVRIER, au premier.

Laisse-le, c'est un bon, un avale-dru.

UN BOURGEOIS

Qu'allons-nous faire, mon Dieu?

UN ÉTUDIANT

Aux portes! Tous aux portes! Empèchons-les d'entrer.

UN BOURGEOIS

Comme si l'on pouvait empêcher d'entrer — (de pauvres gens comme nous, sans armes, sans habitude de la guerre) — les meilleures troupes du royaume !

UN tUTRE.

Eli ! ils sont entrés déjà ! Nous avons là cette Bastille, ce chancre installé dans notre corps, qui nous i qu'on puisse l'extirper.

U\ OUVRIER

Ali '. l.t gueuse I Qui nous en délivri

n Di INT.

[la v ont encore fait rentier une compagnie de Si aujourd'hui.

UN LUTRE.

canons sont en batterie sur l<- faubou Antoine.

UN OUVRIER

Rien, on ne pourra rien faire, tant qu'on aura ce mors dans les dents. Il faudrait commencer par là, l'arracher.

UN BOURGEOIS

Et le moyen?

UN OUVRIER

Le moyen, je ne sais pas, moi. Il faudrait la prendre.

TOUS, d'un air sombre et incrédule.

Prendre la Bastille !

Ils se détournent les uns des autres.

LES CRIEURS DE JOURNAUX, au loin.

Vlà du nouveau !... Combat à mort !

UN HOMME, hâve et râpé, à l'air maniaque.

Ce n'est pas les soldats qu'il faut craindre. Ils n'attaqueront pas.

UN ÉTUDIANT

Quoi ?

LE MANIAQUE

Ils n'attaqueront pas. Leur plan est bien plus simple, ils nous bloquent. Ils attendent que nous mourions de faim.

UN OUVRIER

Ma foi, s'ils continuent, nous en prenons le chemin. On perd sa journée de travail à attendre le pain aux boulangeries.

UNE FEMME

Les farines se font rares.

LE MANIAQUE

Elles n'arriveront plus demain.

UN BOURGEOIS

Mais que font-ils des blés?

LE MANIAQUE

Je le sais, moi. Ils les ont enfouis dans les carrières de is et de Chantilly, pour qu'ils pourrissent, et que nous

De les mangions pas.

LE BOl RGEOIS, incrédule.

Allons donc !

LE MANIAQUE

C'est ainsi.

UNE FEMME

C'est vrai. En Champagne, la cavalerie a détruit le blé en herbe afin de nous affamer.

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