‹ Le quatorze juillet. Danton. Les loupsChapitre 118 sur 151 · TRI MER · texte numérisé non relu

TRI MER

Je sais tout ce qu'il y a de sec et de cruel dans le cœur d'un aristocrate. Si je n'en avais fait depuis longtemps l'expérience, je la ferais aujourd'hui, en te voyant, d'Oyron.

d'oYRON, ironique.

Il va me faire un crime de servir la République ! Aimerais-tu mieux me voir dans l'armée de Gondé ?

TEULIER.

Je n'aime pas les renégats.

d'ovron.

Il est difficile de vous satisfaire... Relis Corneille. Ne conseille-t-il pas de sacrifier les siens à sa patrie ?

TELL 1ER

Tu te moques ; mais je ne suis point ta dupe. Je lis dans ton jeu. Nulle foi républicaine n'explique ta cruauté. Tu détestes les aristocrates ; mais tu es un aristocrate. Ce n'est pas la patrie, c'est ton ambition que tu es venu servir parmi nous... Prends garde, Catilina, je veille.

d'oyron.

Ne crois pas m'intimider ; moi aussi je te connais. Qui t'a fait quitter tes livres, tes travaux, la vie de laboratoire? Qui, si ce n'est le désir de commander aux autres, de traîner un sabre à ton côté, l'espoir de dominer ? Je sais à quoi m'en tenir sur le désintéressement des hommes de science. Ce sont les pires ambitieux, les ambitieux tristes, toujours mécontents, qui ne savent pas jouir, qui ne prennent jamais le temps de se fixer nulle part, qui convoitent toujours plus, l'esprit toujours inquiet, toujours envieux

de tout. Les plus dangereux de tous : car ils assimilent leurs intérêts à ceux des grandes idées dont ils se croient les représentants.

aime d'abord, puis s'exaltant à la fin.

.le ne désire rien pour moi. d'Oyron. Si je ne suis pas tué, quand ni;i chère République n'aura plus besoin de nous, je reviendrai à mes éludes tranquilles. .Mais tant que l'envahisseur menacera la patrie, la science sera servante de l'action. Ce n'est pas tout de créer des idées; il faut leur

rer la vie, le- taire régner sur la terre, dans les libres ss des mensonges... Liberté, immortelle Liberté, lu es sortie de nous; la science t'alluma jadis, étincelle vacillante et menacée. Que la science ait le droit de te défendre aujourd'hui, de porter ton tlambeau en

de t^ armées, lumière qui vas brûler la nuit où l'Europe se débat, — soleil de la Raison!

d'oyron.

Tu parle- beaucoup de la Liberté ; vous avez tous son nom à l.i bouche. t}\n -ail ? Ce sera peut-être moi qui la défendrai un jour contre vous.

I II I.IKR.

Je sais, tu voudrais bien : tu aimes tant la Liberté que tu la confisquerais -i tu pou>

VBRB \ i

Je ne «-ni- pas inquiet. La Liberté est une robuste fdle ; il lui tant d'autre pe celles d'un freluquet.

D'OYRON, insolent.

qu'elle est tentée par la peau d'un charcutier?

I OIIIP'I I

Il mel 1. m bre. Ç"Oyr. même.

Pas de combat- entre a

D OYRON, ironique et froid, rentre son sabre.

Ah ! l'admirable guerre, où l'on -marche entouré d'un triple rang d'ennemis, — où les soldats sentent, braquée sur leur dos, la gueule de leurs canons, — où les chefs ont au cou le frisson de la sainte guillotine, — où les compagnons d'armes escomptent votre mort, — où la défiance mutuelle fait la sûreté publique !... C'est ici qu'il faut envoyer les blasés qui ont perdu l'appétit. Quelle saveur a la vie, quand elle est menacée!... Qui de nous mourra le premier ? Qui de nous, le premier, aura la tète des autres?

Il sort.

Page 1